I

 

 

JE SUIS étrange.

Jazz Vanessen ricana à cette pensée. À quel point un type pouvait-il être étrange en étant assis dans une pièce remplie de loups-garous ? Sa peau le picotait, comme si un seigneur Sith complotait contre lui, ce qui lui donna envie de se gratter les bras et la nuque. Il se trémoussa sur son siège. Même ce tortillement ne le débarrassa de l’idée que quelqu’un le surveillait. Quelqu’un qui n’était pas un membre énervé de la meute Harker ou de celle de Marketo, car eux le fixaient assurément.

Près de lui, dans la rangée de chaises sur sa droite, sa mère lui jeta un coup d’œil.

Concentre-toi ! Il lui sourit et reporta son regard sur Merced Marketo, l’Alpha de la meute Marketo, qui discourait à l’avant de la salle. Mais il avait beau tenter de se concentrer, les fourmis en après-ski continuaient de ramper le long de son cou. Il frissonna.

— Jazz ! siffla sa mère.

— Désolé, articula-t-il.

— Nous sommes fiers du bilan de ces trois années d’alliance entre les meutes Harker et Marketo. La force et la paix amenées par cette alliance ont permis de garder une situation stable, expliquait Merced.

— Et alors ? cria quelqu’un dans le fond de la salle. Qu’en est-il de notre avenir ? Que nous arrivera-t-il, l’année prochaine ?

L’odorat superalpha de Jazz fut submergé par les odeurs de colère et de ressentiment.

— Oui, grogna une autre voix. Une autre meute hors État va-t-elle venir nous éliminer ?

Autour de Jazz, d’autres loups grondaient, fixaient leurs mains, faisaient rebondir leurs jambes ou fusillaient d’un regard assassin la meute Vanessen.

Merced leva une main.

— Notre avenir sera aussi fort et paisible que ces trois dernières années. Ne vous inquiétez pas. Vos chefs de meute y travaillent. Nous avons des plans.

Jazz frissonna à nouveau, jetant un regard par-dessus son épaule. Entre les odeurs qui lui obstruaient la tête et les frissons qui cavalaient le long de son dos, il mourrait d’envie de fuir cette réunion de meute. Sa mère soupira.

— Quels sont vos plans ? cria une autre personne.

Merced déglutit et sourit.

— Nous les partagerons bientôt avec vous. C’est un plan d’avenir.

— Il y en a marre de ces conneries, Merced, aboya un homme très agressif, deux rangées plus loin. Nous voulons savoir ce qui se passe ou…

Il laissa sa phrase en suspens. Personne ne voulait prononcer ces mots effrayants. Aucun Alpha. Aucun successeur. Aucun superloup n’était disposé à mener les meutes vers la prochaine génération. Bien que les Alphas actuels ne soient pas vieux, ils devaient nommer du sang frais qui serait prêt à se grignoter les pattes pour devenir le prochain leader. Ils n’en avaient pas. Aucun. Personne. Pour une raison quelconque, le problème était devenu beaucoup plus important que ce à quoi Jazz s’attendait. Par nature, les loups avaient tendance à vivre au jour le jour, mais la meute était devenue un enfer plus qu’agité. Ils étaient en colère.

À qui ces poilus reprochaient-ils leur destin ?

L’homme qui venait de s’exprimer tourna un regard noir vers Jazz et sa meute. Oh, bon sang ! Ils nous détestent, mais ils souhaitent que nous les sauvions. Aucune contradiction, là-dedans. Connards.

Pourtant, cet homme marquait un point. Marketo et Harker n’avaient pas d’Alpha à leur tête, pour le moment… car les précédents avaient quitté leur meute pour rejoindre celle des Vanessen. À part Jazz, loup-garou orphelin, qui avait été adopté par la famille Vanessen. Mais il y avait un minuscule problème. Les Vanessen – Elizabeth, la mère de Jazz, et son grand-père, Casper – étaient humains et les humains n’étaient pas censés être au courant pour les loups-garous. Sauf qu’ils l’étaient, car le frère adoptif de Jazz s’était transformé devant eux, dans le seul but de sauver l’homme qu’il aimait et que la seule façon de ne pas se faire tuer par des loups-garous en colère était de faire d’eux une meute déclarée.

Ses frères adoptifs, son père adoptif, les maris de ses frères et les autres membres de leur meute étaient assis de part et d’autre de Jazz. Ils étaient les seuls jeunes de classe Alpha du Connecticut et étaient mariés à d’autres mâles ou à des humains, ou aux deux, défiant ainsi les deux lois cardinales des garous – il n’existait pas de loup-garou gay et ne jamais révéler leur existence aux humains, sous peine de mort.

Alors pourquoi étaient-ils assis ici, reconnus en tant que meute, au lieu de pourrir dans un fossé pour avoir défié les lois ? Facile. Les Alphas étaient trop forts, et Casper Vanessen était bien trop riche pour que les autres meutes se passent d’eux. Ce qui ne signifiait pas qu’ils étaient appréciés.

Jazz remua à nouveau les fesses et se gratta la nuque.

Merced Marketo sourit comme si quelqu’un pointait une arme sur sa tête.

— Allons manger. Il y a beaucoup de nourriture.

Bien joué, Marketo. Jette-leur de la viande, quand ils sont sur le point de t’attaquer.

La plupart des loups de la pièce, en particulier les jeunes, se levèrent d’un bond et lancèrent une attaque frontale sur la table de la pièce voisine, où d’énormes piles de rôti de bœuf, de jambon et de dinde faisaient flotter des arômes que même un louveteau de seconde classe reniflerait. Jazz, dont l’odorat pouvait flairer des excréments de souris dans l’État voisin, eut l’eau à la bouche en sentant ces odeurs alléchantes.

Sa mère se tourna vers lui. Bon sang, il détestait quand elle le regardait de cette manière.

— Tu n’es pas grossier, habituellement.

— Je suis désolé, maman. Je me sens bizarre, ça me démange. Je m’excuse.

Elle haussa un sourcil.

— C’est à Merced que tu dois présenter tes excuses, mais je crois qu’il est déjà bien occupé.

— Tu crois ?

Ils échangèrent un sourire en coin.

Elle posa la main sur son front.

— Tu te sens bien ?

Il adorait quand elle avait ce genre de gestes, typiquement maternels, mais il avait également envie de rire, puisque la température corporelle des loups excédait celle des humains de plusieurs degrés. Qu’elle vérifie sa température était stupide.

— Je vais bien. Je suis juste nerveux.

— Les réunions de meute ne sont le moment préféré d’aucun d’entre nous, mais nous devons nous mêler à la communauté.

Elle n’ajouta pas que cela leur garantissait leur sécurité, mais c’était un fait. Les loups-garous renégats, peu importait leur puissance, étaient pris pour cible.

— Tu as faim ?

— Toujours. Nous pouvons peut-être m’engraisser.

Elle le regarda droit dans les yeux, comme si elle pouvait lui implanter la force de son estime en plein cœur.

— Tu es magnifique. Tu n’as pas à être plus gros pour que ce soit vrai.

— Regarde autour de toi, chuchota-t-il. Vois-tu d’autres loups-garous si maigres qu’ils cherchent à accompagner Dorothy afin de demander un cerveau au sorcier ?

Elle éclata de rire et Jazz céda, lui aussi, à l’hilarité.

Elle était jolie, de sa chevelure dorée à son cœur en or massif. Comment ai-je pu avoir autant de chance ?

— Tu veux que j’aille te chercher à manger ? Histoire de te tenir à l’écart de cette horde de maraudeurs ?

— Ce serait génial. Je vais rejoindre Damon et Pop-Pop, répondit-elle en désignant d’un signe de tête son mari, Damon Thane, le loup-garou qui l’avait séduite, des années auparavant, et qui était revenu la chercher, car il avait été incapable de l’oublier.

Près de lui se tenait le puissant, bien que plus petit dans cette pièce remplie de géants, Casper Vanessen, le Pop-Pop de Jazz. Pop-Pop dirigeait non seulement une immense société multinationale d’investissement, qui détenait des parts dans les entreprises du monde entier, mais il était également devenu, plus ou moins par accident, l’Alpha de l’étrange meute Vanessen.

Jazz s’éloigna de sa famille pour se diriger vers la masse de corps qui encerclait la table de service, et l’ambiance devint immédiatement glaciale. Certains membres lui jetèrent des regards suspicieux du coin de l’œil, d’autres se contentèrent de le dévisager – et pas d’une manière que l’on pourrait qualifier d’amicale. Il se mit dans la file, ce qui incita les loups devant lui à se rapprocher de ceux qui les précédaient. Seigneur, je pourrais les bousculer, juste pour le fun. Mais c’était bien trop de problèmes de faire volontairement l’imbécile.

Brusquement, un frisson remonta le long de son dos et il jeta un bref coup d’œil par-dessus son épaule. Qu’est-ce qui se passe ? Mis à part cette haine que les autres loups éprouvaient à son égard, rien ne semblait différent. Il tenta de feindre l’indifférence, ce qui était assez vrai.

Personne ne voulait se tenir derrière lui, donc il y avait un grand vide. Tout à coup, une belle femme entra dans son espace personnel.

— Salut. Je m’appelle Posy.

Il ne put s’empêcher de rire. Elle avait les cheveux roux, un corps tout en courbes et de faux cils de huit centimètres de long.

— Je m’appelle Jazz.

— Tu es l’un de ces Vanessen, n’est-ce pas ?

Il y eut comme un blanc entre ‘ces’ et ‘Vanessen’, où l’on aurait pu insérer des mots comme étranges ou effrayants.

— Je suppose que oui, répondit-il, cessant de sourire.

— Est-il vrai que tous vos mâles sont genre… gay ?

Il sentit une ride se creuser entre ses sourcils, sans toutefois tenter de le cacher.

— Nous ne sommes pas genre gay, nous sommes gay. Pas tous, mais la plupart.

— C’est vrai ?

Il hocha la tête.

— La vérité vraie.

— Je croyais…

Il la dévisagea.

Elle plissa le nez.

— Au temps pour la bonne parole, hein ? Je veux dire, il doit y avoir… des loups gay, puisque tu es… devant moi, bredouilla-t-elle en riant à sa propre blague. Je n’ai jamais rencontré de gay.

— Surprise.

Il frissonna, plus fort, cette fois, et regarda autour de lui, mais ne remarqua rien qui sortait de l’ordinaire.

— Tout va bien ?

— Ça va.

— Tu sais, je me moque que tu aimes les hommes. C’est toi, bébé, peu importe ce qu’en disent les autres.

Soudain, Radsy, Bill Radser, s’éloigna d’un groupe de gars qui traînait près des fenêtres, fourrant de la viande dans leur bouche et riant comme des imbéciles. Sa main se resserra sur l’épaule de Posy.

— Éloigne-toi de ce monstre, Posy. Je ne t’ai pas dit que tu pouvais lui parler.

Elle se débarrassa de sa prise d’un coup d’épaule.

— Tu n’as pas à me dire ce que je dois faire, connard. Je parle à qui je veux.

Il tendit à nouveau la main vers elle, mais Jazz lui attrapa le poignet.

— Laisse-la tranquille.

Il se surprit lui-même, puisqu’au lycée, il avait passé beaucoup de temps à dissimuler sa force aux humains. Cependant, Radsy était un loup-garou, un enfoiré de loup-garou. Inutile de se cacher.

Radsy fixa la main de Jazz en montrant les dents et en grognant.

Le loup de Jazz se hérissa et ses poils se dressèrent. Ce qui n’était pas une bonne chose, au beau milieu de cette pièce. S’il se transformait, il briserait un million de lois de meute. Alors, au lieu de se couvrir de fourrure, il resserra sa prise sur le poignet de Radsy, qui écarquilla les yeux. Jazz serra à nouveau. Radsy montra à nouveau les dents, de douleur, cette fois, et non plus de colère. Deux membres de sa bande firent un pas en avant, mais s’immobilisèrent instantanément. Il fut facile de comprendre pourquoi. Winter, le frère de Jazz, se dirigeait vers la file d’attente. Cent dix kilos de superloup. Personne ne cherchait des noises à Winter.

Jazz reporta son attention sur Radsy.

— Je n’ai pas envie de te faire mal.

— Oui. Elle a raison. Je n’ai pas à lui dire quoi faire, répondit-il en serrant les dents.

— Garde tes mains pour toi, ordonna Jazz en s’éloignant, ignorant les marques de doigts sur le poignet du gars.

Posy s’approcha de lui.

— Merci, chéri.

— De rien.

Je me suis fait un nouvel ennemi. Il se dirigea vers la table, leva les yeux et entendit son propre hoquet.

Brusquement, chaque nerf de ses bras et de ses jambes s’embrasa d’une chaleur plus intense que lors des transformations, et il eut l’impression que les contours de son corps vacillaient. Des étincelles brillèrent devant ses yeux, son estomac se retourna et son champ de vision devint tout blanc. Devant lui, derrière la table, près des fenêtres du grand bâtiment, se tenait un mâle. Immense et noir, mais presque translucide, comme un fantôme ou un esprit – un esprit maléfique, malveillant ou… Doux Jésus, je perds la tête. Toutes ces conneries sont réelles. Je suis malade dans ma tête. Il n’y a pas de fantôme. Je suis dingue. Je… la lumière blanche devant ses yeux ondula comme des vagues sur une mer intergalactique, résonnant dans l’Univers.

Les contours du mâle se brouillèrent. Les lumières du cerveau de Jazz s’éteignirent et, soudain, l’obscurité terrifiante. La dernière chose qu’il entendit fut le rire de Radsy.

Puis, il plongea la tête la première dans les ténèbres.

 

 

DANS LES bois derrière la salle de réunion de la meute, Nardo se secoua. Que vient-il de se passer ? Quelqu’un m’a-t-il vu ? Non, impossible. Pas ici.

Il y avait une sorte d’altercation entre deux jeunes stupides qui se disputaient pour une femelle. L’un d’eux avait dû se blesser. C’était tout.

Il se tourna pour rejoindre sa voiture. Son pied, habituellement si sûr, se prit dans une racine, et il trébucha, tombant sur un genou. Merde !

Les stupides bagarres de loups ne l’étourdissaient pas généralement.

 

 

QUELQUES KILOMÈTRES plus loin, un jeune homme leva la tête.

— Qu’est-ce que c’était ?

Toute sa colonne vertébrale vibrait.

— Aucune idée. Mais c’était puissant, je dirais. C’était proche, répondit sa tante et mentor en fronçant les sourcils, peut-être un peu plus théâtralement qu’il ne s’y était attendu.

Je me demande pourquoi ?

— Nous allons devoir garder l’œil ouvert.

Il tourna la tête vers elle alors qu’elle conduisait. Garder l’œil ouvert ? Ne compte-t-elle pas en parler au MagiConseil ? Ses nerfs continuèrent à trembler, toutefois elle n’ajouta rien de plus.

Peut-être devait-il garder un œil sur elle.

 

 

JAZZ CLIGNA des paupières. Le soleil radieux manqua l’aveugler, toutefois il aperçut le beau visage de sa mère. Elle semblait très compatissante. Merde ! Il ferma les yeux.

— Dis-moi que je ne me suis pas évanoui au beau milieu d’une réunion de meute.

— Je t’ai toujours appris à ne pas mentir. Je me dois d’être un modèle.

Il roula sur le côté et se couvrit le visage des mains.

— Merde, maman.

— Avant de faire face à ton humiliation, Jazz, dis-moi comment tu te sens. Le médecin t’a examiné, hier soir. Nous pensions que tu étais inconscient, mais il a dit qu’en fait, tu dormais. Il n’a rien trouvé. Je pense qu’il penche pour la narcolepsie.

— La quoi ?

— Une somnolence diurne excessive.

— Je t’en prie ! s’écria-t-il en se redressant, affichant son torse nu et maigre ainsi que son pantalon de pyjama souple. Je vais bien. Je n’arrive pas à croire que j’ai fait ça.

Il appuya les talons de ses paumes contre ses orbites.

— Et pourtant, confirma sa mère, qui n’avait pas l’air de rire. Regarde-moi.

Il laissa retomber ses mains.

— Les jeunes loups-garous ne s’évanouissent pas sans raison. Si cela s’était produit avant ta première transformation, ce serait compréhensible, mais c’était il y a des années. Est-ce déjà arrivé auparavant ?

Était-ce déjà arrivé ?

— Non.

Elle hocha la tête.

Il poussa un soupir.

— Pas exactement.

— Quoi ? s’exclama-t-elle en lui agrippant la jambe.

— J’ai eu des sortes d’éblouissements, plusieurs fois. Rien d’extraordinaire.

Elle le dévisagea, le front plissé.

— Le médecin dit que tu as trop grandi trop vite et que ton poids n’a pas suivi, ce serait ce qui affecte ton taux de sucre dans le sang.

Il se leva et fit les cent pas.

— Oh, allez, maman. Tous les loups-garous de mon âge sont grands, mais ils sont énormes. Grands et musclés. Je n’arrive pas à prendre un gramme. Je suis étrange. Un monstre. Qui diable étaient mes parents ? Une sorte de rebut de loups-garous ?

Il agitait les bras et prenait de profondes inspirations pour empêcher sa tête de tourner. Par l’enfer ! Il se pinça l’arête du nez entre le pouce et l’index.

Sa mère se leva également.

— Tu es un loup de classe Alpha avec de grands pouvoirs, Jazz. Tes parents devaient être puissants, répondit-elle, son expression sérieuse s’adoucissant. Tu es beau, honnête, adorable. Ils ont probablement quelque chose à voir avec ça aussi.

Il combla l’espace entre eux, se pencha, bien qu’elle soit grande, et l’enlaça.

— Si j’ai l’une de ces qualités, c’est grâce à toi.

Elle lui rendit son étreinte.

— J’espère avoir eu une bonne influence.

Elle leva les yeux vers lui et le releva le menton.

— Sérieusement, comment te sens-tu ?

— Bien.

C’était presque la vérité.

— Tu es d’attaque pour le pique-nique ? demanda-t-elle en souriant. Je peux appeler David et lui dire que tu ne te sens pas bien.

Le pique-nique du gouverneur Mendes. Merde, j’avais oublié !

— Il ne vaut mieux pas. Carla serait capable de venir ici avec une arme.

Sa mère éclata de rire.

— Tu as une heure. Pourquoi ne descendrais-tu pas pour le petit déjeuner ? Nous verrons comment tu te sens après avoir mangé. Si ça va, tu t’habilleras et nous irons à la rivière.

— Oui, d’accord.

Elle le relâcha, lui serrant le bras, et le laissa seul. D’un petit bond, il se percha sur le bord de son lit. Qu’est-ce qui m’est arrivé ? L’image floue d’un homme noir lui traversa l’esprit, ce qui le fit sursauter. Ai-je eu une vision ? Il aimerait tout oublier, seulement ce n’était pas la première fois que quelque chose de dingue lui arrivait.

Il pinça les lèvres et souffla.

Son téléphone sonna sur la table de nuit, où sa mère devait l’avoir posé. Elle l’avait même mis en charge. Mon excellente maman. Il jeta un regard à ses messages.

Tu ferais mieux d’être prêt. Je ne supporterai pas cette merde sans toi. C.

Il éclata de rire. S’il avait envisagé de ne pas faire face à cette masse d’humanité, cela venait de voler en éclats. Il tapa sa réponse.

Franchement, je m’en serais bien passé. Mais je serai avec toi, bb.

La réponse arriva rapidement. Nous souffrirons ensemble. Ça n’a même pas commencé que j’en ai déjà marre.

Jazz se leva et se précipita vers la salle de bain. Carla était sa meilleure amie. Impossible de prendre cela à la légère.

Une douche et un rasage rapide – ne lui parlez pas de son absence de pilosité pour un loup-garou – un peu de déodorant et de dentifrice appliqués au bon endroit, et il se posta devant le miroir, évaluant les dégâts – à savoir, ses cheveux. Il ne pouvait pas avoir la coupe courte de Winter, la crinière argentée de Cole ou le halo couleur platine de son frère Lindsey. Non. Ses mèches brunes striées de doré ne faisaient que ce qu’elles voulaient, pointant dans plus de directions qu’un panneau de signalisation. S’il tentait de les lisser, il ressemblait à Alfalfa, dans les Petites Canailles, cette ancienne série comique qu’il avait vue une fois à la télé – plat et geek. Alors il mit un peu du produit sur ses mains, les passa dans sa tignasse et la laissa s’exprimer à sa façon.

Dans son placard, il choisit son jean le moins ringard et un pull en coton couleur or, qui faisait ressortir ses étranges yeux dorés. Il laça ses baskets, attrapa un coupe-vent et entra dans le vaste couloir ensoleillé qui longeait la suite occupée par Lindsey et Seth, puis la chambre de Winter et Matt, et enfin, la suite réservée à Cole et Paris, quand ils décidaient de quitter leur maison isolée dans les bois. Dans l’aile opposée de cette immense demeure, Pop-Pop avait sa propre suite, y compris les bureaux où Lindsey, Damon et lui travaillaient parfois. La mère de Jazz et Damon occupaient les deux chambres suivantes, puis venait Jason, le père de Matt – mari de Winter– dans la suivante. L’idée de tant d’adultes vivant ensemble semblait étrange aux humains, mais pour les loups, c’était naturel. Jazz adorait ça.

Il descendit le grand escalier qui menait à la salle à manger. Alors qu’il approchait, il entendit la voix de sa mère.

— Jazz se pose des questions sur ses parents biologiques.

Jazz se figea. Pas vraiment pour écouter – en fait, si, pour écouter.

— Chaque fois qu’un incident le fait se sentir différent, il se focalise sur la raison et pense que ses parents biologiques en sont responsables, poursuivit-elle.

— Je ne lui en veux pas, répondit Lindsey. Avant de connaître Damon, j’imaginais des choses horribles sur mon père. Et voyons les choses en face. Jazz est différent de…

Lindsey s’interrompit, et la salle à manger devint silencieuse.

Que se passe-t-il ? Oh oui. Les Alphas dans la pièce l’avaient senti arriver.