I

 

 

DES CRIS éclatèrent dans la nuit, arrachant Rey à son sommeil.

Il était fatigué et n’avait pas du tout envie de faire face à son père, surtout qu’il devait se rendre à l’école le lendemain matin. Le lycée était un cauchemar de chiffres et de lettres rassemblés dans un mélange qu’il n’arrivait pas à comprendre. Mais les cris étaient… troublants… différents… un geignement aigu, suivi d’un crissement terrible, brut et violent.

C’était tellement différent de ce qu’il entendait d’habitude.

Puis il se mit à tousser.

Il ne pouvait pas s’arrêter, pas assez longtemps pour reprendre sa respiration. Soudain, il sentit l’odeur de brûlé s’infiltrer jusque dans ses poumons et essaya de chasser la sensation rêche qu’il avait dans la gorge et le nez. D’autres cris stridents, ainsi que des hurlements terrifiants, parvinrent jusqu’à ses oreilles, le faisant trembler sous ses couvertures. Sa poitrine lui faisait mal à l’endroit où son père lui avait donné un coup dans la soirée, dans un élan de colère que Rey n’avait pas vu arriver. Mais c’était un jour comme les autres où il se tenait en équilibre entre la lenteur du temps qui passait, dans l’attente d’une crise de colère de son père, et les secondes qui défilaient sur l’horloge, le rapprochant du moment où il pourrait aller se mettre au lit.

Ce soir avait été un mauvais soir. Il s’était interposé entre la rafale de coups et sa mère, subissant la rage de son père. Son œil était gonflé, ses sourcils étaient collés entre eux et il avait tellement mordillé l’entaille sur sa lèvre qu’il sentait un goût métallique chaque fois qu’il passait sa langue dessus. Sa quinte de toux reprit de plus belle. Ses spasmes duraient si longtemps et étaient si violents que ses côtes lui firent encore plus mal.

Cette odeur de brûlé venait certainement de la cuisine. Sa mère avait dû laisser un plat en plastique dans le four et l’avait allumé pour réchauffer le petit déjeuner de son père. C’était un acte irréfléchi qu’elle répétait souvent ; elle quittait sa chambre, au bout du couloir, et vacillait jusqu’à la cuisine, fatiguée par l’accumulation de ses deux emplois, mais assez réveillée pour préchauffer le four.

Son œil ne s’ouvrait pas assez pour qu’il puisse voir son radio-réveil. Tout ce qu’il voyait était une ligne fine et rouge, des nombres flous dans le noir. Il vivait dans cette pièce depuis dix ans et même après tout ce temps, il avait du mal à s’orienter dans cet espace durant la nuit. Sa chambre ne bénéficiant pas d’une fenêtre, la seule source de lumière venait de sous sa porte, un éclat de jaune orangé s’infiltrant à travers le bois mal travaillé.

Il fut à nouveau pris d’une quinte de toux et se frappa la poitrine pour l’arrêter. Il était secoué par des spasmes, coincé dans un cercle vicieux : il essayait de respirer malgré la douleur dans son nez tout en voulant soulager le poids qui reposait sous son sternum. Sa langue était gonflée et il n’avait plus de salive, peu importe le mal qu’il se donnait pour faire fonctionner sa bouche. Sa gorge était sèche et d’une grande sensibilité, mais il ne pouvait pas l’apaiser avec le peu de salive qu’il arrivait à sécréter.

Clignant d’un seul œil, il chercha ses lunettes, faisant tomber tout ce qui se trouvait sur sa table de chevet, mais elles n’étaient pas là. L’odeur provenant du four se fixa à l’intérieur de son nez et Rey trébucha hors de son lit pour se retrouver directement en enfer.

La lumière était plus éclatante, irrégulière et forte, parsemée de nuages gris. Quand il appuya sur l’interrupteur, mais que la lampe ne s’alluma pas, la terreur se mêla au sentiment d’inquiétude qui grandissait en lui. Il se frotta le visage et grimaça quand la douleur de son œil gonflé se réveilla.

Désormais, il était difficile de ne pas entendre le crépitement du feu. Et puis de la fumée passait sous sa porte – du moins, il avait l’impression que c’en était. C’était dur à dire. Il avait du mal à voir la fumée, mais cette odeur nauséabonde qu’il associait avec l’étourderie de sa mère pénétrait dans sa chambre fermée, consumant l’air de ses poumons. Il avait du mal à respirer et luttait pour reprendre son souffle, essayant de se remémorer ce qu’il avait appris à l’école, mais cela ne lui revint pas. Son cerveau était en train de s’éteindre pour laisser place à la panique. Il longea le mur pour trouver la porte.

La poignée était chaude et il hurla lorsqu’elle lui brûla la paume. Le cri qu’il émit était faible, tel un léger coassement. Le mur qui se trouvait derrière lui s’effondra et le percuta dans le dos.

Rey ne savait pas combien de temps il avait passé sous ces débris. La notion de temps lui échappait et tout ce qu’il voyait était une étendue de cendres chaudes, puis la lueur des flammes qui dévoraient ce qu’il restait de la pièce. Il y avait une voix – quelque part. Il essaya de l’appeler, voulut hurler à pleins poumons, mais l’air fétide dans sa poitrine étouffa sa voix et il se mit à tousser, aspirant davantage de fumée.

— Oh…

Sa grand-mère lui avait toujours dit de prier, mais il n’arrivait pas à trouver les mots… la foi… pas avec le poids qui reposait sur ses jambes et son dos. Sa gorge lui faisait trop mal. Il avait l’impression d’avoir avalé sa langue parce qu’il n’arrivait plus à aspirer l’air. Il voulut se déplacer, mais cela ne fit qu’aggraver son cas puisque quelque chose se planta dans son dos, perforant sa peau. Il empêcha ses larmes de couler, refusant de céder à l’impuissance qui le gagnait.

— Hé, je vais m’occuper de toi, annonça une voix à travers le bruit des flammes et des murs qui s’effondraient. Ne bouge pas. Je dois te sortir de là. N’hésite pas à m’arrêter si tu as trop mal.

Des mains se posèrent sur ses bras. Rey les sentait. Malgré la pression sur son dos et ses jambes, il sentait ces mains. Il se mit à pleurer, laissant son nez couler et ses sanglots s’échapper. Il aurait eu honte s’il ne s’était pas trouvé coincé sous un mur. Ces mains lui massèrent les épaules et cette voix, rauque et pénétrante, le rassura en lui disant que tout irait bien, qu’il irait bien.

Il était trop effrayé pour aller bien. Il avait l’impression que ses poumons étaient remplis de lames de rasoir et de verre. Quand il réussit à inspirer de l’air, il voulut appeler sa mère en hurlant et se sentit honteux face à la terreur que les flammes éveillaient en lui.

— Attends, je dois faire quelque chose. Bear m’a dit que je devais couvrir ton nez et ta bouche. Reste calme, demanda-t-il à Rey en criant.

Après avoir levé le menton de Rey, il fit remonter le tee-shirt de celui-ci sur son nez, ce qui empêcha l’air d’entrer. Rey paniqua, se débattant pour que sa bouche ne soit plus bloquée par la matière. Son sauveteur lui tapota les épaules, puis il dit :

— Ça va t’empêcher d’avaler de la fumée. Je vais faire la même chose. Il te suffit de respirer à travers ton tee-shirt, d’accord ?

Le feu se rapprochait, léchant les morceaux de bois qui ressortaient des murs. Sa porte s’effondra et se mit à noircir sur les bords. Puis l’encadrement de la porte fut dévoré par des flammes rouges et vives, mais la silhouette qui se trouvait près de lui continua son travail, ses mains plongeant dans les débris qui avaient cloué Rey au sol. La chaleur n’allait plus tarder à devenir insoutenable. Il tourna la tête, le col de son tee-shirt lui lacérant le visage. Alors qu’il fixait les Converses rouges de cette personne, Rey se mit à tousser et son corps fut pris de spasmes, l’empêchant de respirer normalement.

— J’y suis presque, déclara le propriétaire des Converses. Encore… une seconde.

Ce poids, qui était en fait un amas de planches de bois et de plaques de plâtre effritées, s’envola. Rey retrouva sa liberté. Le jeune homme glissa ses bras sous lui afin de le retourner, puis le souleva délicatement du tapis bon marché que sa mère avait posé dans sa chambre. La douleur atroce qu’il ressentit dans ses muscles meurtris était insupportable et il se mit à hurler plus fort que les sirènes qu’il entendait au loin. Des morceaux du tapis restèrent collés à ses mains et ses bras, des fibres fondues s’accrochant aux parties de son corps qui avaient été en contact avec les cendres brûlantes. Il éclata en sanglots, effrayé à l’idée de s’être fait dessus lorsqu’on l’avait arraché aux débris de la maison.

Ils marchèrent quelques mètres ou kilomètres, il n’en savait trop rien, mais le trajet sembla durer une éternité. Puis ils s’arrêtèrent. Il avait mal partout. Sa poitrine lui faisait mal et de la poussière était coincée dans son œil déjà gonflé. Un lampadaire éclairait les environs. Il essaya de se déplacer dans les bras de son sauveteur et réussit à se retourner au moment où sa maison en feu s’effondrait.

— Ma mère !

Rey inspira une bouffée d’air frais. Alors que le jeune homme l’installait prudemment sur la pelouse verdoyante de Mme Brockington, le tee-shirt de Rey glissa et le froid envahit ses poumons. Il se plia de douleur quand son corps se contracta.

— Je dois aller…

— Mon frère l’a dégagée de l’autre côté de la maison. Il s’en occupe. Je sais qu’il l’a sauvée. Il ne peut pas… Bear a forcément réussi à la faire sortir.

Son sauveteur se déplaça de manière à ce que Rey puisse le voir.

— Il faut que tu restes immobile, d’accord ? Quelqu’un va venir t’ausculter…

Rey ne l’écoutait plus. Il laissa la voix grondante du jeune homme occuper l’espace et s’étira sur cette pelouse sur laquelle il n’avait jamais osé poser les pieds. Il tenta de parler, de trouver les mots pour le remercier, mais ils étaient aussi difficiles à formuler que les prières dont il avait eu besoin quelques instants plus tôt.

Il cligna de son bon œil, mais ne parvint pas à se focaliser sur une seule chose. La nuit était comme fracturée, transformant tout ce qui l’entourait en prismes et quand il voulut se retourner, ses jambes refusèrent de lui obéir. Il entendait sa mère pleurer – il connaissait le son de sa mère en train de pleurer. Il voulait la rassurer, lui caresser les cheveux et lui dire que tout irait bien, comme on l’avait fait pour lui, mais sa langue ne fonctionnait pas non plus.

— Mason ! As-tu récupéré le gamin ? demanda une autre voix, rauque et enrouée, qui portait au-delà de l’incendie. J’ai secouru sa mère. Il n’y avait personne d’autre à l’intérieur.

Rey leva la tête, tirant sur sa nuque. Le jeune homme blond se mit debout et essuya ses mains sales sur son jean déchiré. La fumée qui s’élevait depuis la maison en feu propageait un voile âcre sur la rue et les cendres portées par le vent lui piquaient l’œil. L’autre homme était imposant, dissimulant la lueur orangée de l’incendie. Il fallut un moment à Rey pour se rendre compte que sa mère était accrochée au corps de l’homme, qui la tenait par la taille pour la faire monter sur le trottoir.

— Papa… il…

Rey se souleva, puis retomba sur la pelouse, ses mains trop endolories pour supporter son poids. Il avait des papules le long de ses bras et des marques rouges se dévoilaient sur sa peau sale. Ses poumons étaient encore trop encombrés et chaque respiration tremblante en appelait une autre. Les voisins commençaient à sortir de leurs maisons, se déployant dans les rues avec inquiétude, mais il n’aperçut pas son père dans cette foule grandissante.

— Je ne sais pas où est papa, déclara Rey.

— Reste ici. Tu es blessé.

Le blond qui l’avait secouru – Mason – parlait avec autorité, ferme et inflexible.

— Respire doucement. Bear s’occupe de ta mère. Elle a dit qu’il n’y avait que vous deux à l’intérieur. Il est peut-être sorti faire quelque chose, d’accord ?

Un troisième garçon, qui avait environ son âge, courait devant l’homme qui donnait un coup de main à sa mère. Les longues jambes maigrichonnes du jeune homme parcoururent rapidement la distance qui séparait la rue de la belle pelouse verdoyante de Mme Brockington. Les lumières blanches eurent un effet étrange sur sa chevelure, la rendant presque gris foncé, mais avec des lueurs dorées et rousses. Quand il se tourna vers lui, Rey découvrit des yeux couleur argent, une couleur scintillante qu’il n’avait jusqu’alors vue qu’en regardant la lune.

Si Rey n’avait pas déjà eu du mal à respirer, cet adolescent dégingandé au regard aussi clair que la lune lui aurait coupé le souffle.

Prétentieux, lui souffla son esprit. C’était le genre de garçon qu’il détestait à l’école, ceux qui étaient bien trop beaux, mais il avait terriblement envie d’offrir son premier baiser à cette bouche espiègle. Une fossette se dessinait sur sa joue, ainsi que l’esquisse d’un sourire presque aussi brillant que ses yeux. Le poing de Rey se serra, se crispant sous l’effet d’une chose qu’il ne comprenait pas, mais qui était en train de s’éveiller au plus profond de lui. Son poing ne resta pas longtemps fermé car la peau brûlée de sa paume s’étira et craqua, ouvrant une plaie sanglante. La douleur lui coupa le souffle et il recommença à tousser violemment, ce qui fit froncer les sourcils de l’adolescent.

— Gus, va dire à l’ambulance de venir ici, ordonna l’homme qui aidait sa mère.

Alors que Mason avait une touche d’autorité dans la voix, l’homme aux larges épaules qui posa délicatement la mère de Rey au sol portait sa force et son assurance comme une armure testée sur le champ de bataille. De près, l’homme n’était plus imposant, mais plutôt menaçant, avec ses cheveux bruns tirés en arrière pour dévoiler un visage dur et sévère ainsi qu’une cicatrice au sourcil droit.

— Maintenant. Pas dans quinze jours.

— D’accord.

Le garçon s’écarta du chemin de cet homme imposant, puis déposa une bouteille d’eau par terre, près de Rey. Il finit par disparaître, englouti par le nuage de fumée et la foule.

Les sirènes se rapprochaient, mais il entendit tout de même sa mère pleurer quand elle attrapa son tee-shirt et noua ses doigts dans la matière, puis les murmures des inconnus qu’un être – un saint ou même Dieu – avait envoyés pour le sortir du brasier qui consumait sa vie. Il entendit les paroles rassurantes qu’ils prononcèrent, différentes de celles qu’il aurait utilisées, mais elles réussirent à apaiser sa mère qui s’allongea sur la pelouse, se lovant contre lui comme s’ils étaient sur le canapé en train de regarder un vieux film qu’elle avait trouvé sur une des chaînes gratuites du câble.

— Dieu merci, tu es sain et sauf, finit-elle par chuchoter. Heureusement qu’ils…

Son visage était aussi mouillé que celui de Rey, mais elle laissait couler ses larmes, ce qui formait de drôles de lignes à travers la suie qui couvrait ses joues.

— Je ne sais même pas comment ils ont… je ne connais pas leurs prénoms.

— Gus, maman, bredouilla Rey malgré sa bouche pâteuse. Mason, Bear et Gus.

 

 

— BON SANG, c’est douloureux, prétendit Rey alors que le jeune homme aux cheveux violets était penché au-dessus de ses côtes. Es-tu certain de savoir te servir de ce truc ?

Personne ne savait jeter un regard méprisant comme Ivo, le plus jeune frère de Mason. Rey adorait voir les yeux bleu marine du tatoueur se plisser. Un rire provenant de la cabine voisine brisa le silence et Rey se mit à rire à son tour, ne cherchant plus à rester immobile sous l’aiguille à pointes vibrantes qui se trouvait à quelques centimètres de sa hanche nue.

— Il peut le supporter, Ivo, déclara Tokugawa depuis sa cabine de tatoueur invité.

Le poste de l’homme était situé au beau milieu de 415 Ink. Il était réservé aux maîtres de l’industrie du tatouage et se trouvait directement face à une cabine sur laquelle Rey refusait de poser les yeux.

— Je lui ai fait subir bien pire, ajouta-t-il.

— J’accepte de relever ce défi, marmonna le tatoueur pernicieux.

Ivo roula ses épaules en arrière, puis posa son coude sur la table de massage où s’était installé Rey une demi-heure plus tôt.

— N’oublie pas une chose, Montenegro : ce n’est pas parce que tu es le meilleur ami de Mace que tu es le mien.

La première fois que Rey Montenegro s’était fait tatouer, c’était pour sublimer une des cicatrices qui marquaient ses côtes. Il avait supporté cette étendue de chair brûlée pendant presque dix ans avant de décider qu’il en avait assez de trimballer l’œuvre de son père. Bear s’était occupé de la chéloïde et l’avait fait disparaître sous un tigre traditionnel japonais qui bondissait de sa cuisse jusqu’à sa hanche, mélangeant les tracés gris clair et les zones rose pâle jusqu’à ce que Rey ne voie plus les marques de l’abandon de son père sur sa peau. Après cela, il s’était fait tatouer d’autres parties du corps, mais le premier – ce tigre – lui avait ouvert un monde de possibilités dont il n’avait alors pas eu conscience.

Maintenant, il était temps de terminer le dragon sur son autre hanche, de passer une nouvelle fois sous l’aiguille vibrante et de reprendre possession de son propre corps.

Il avait trouvé une place pour garer son cabriolet dans un parking qui se trouvait à quelques centaines de mètres du salon, un endroit monstrueux en ciment construit pour éviter les embouteillages sur Jefferson Street, mais rien ne pouvait arrêter la circulation dans la rue principale qui longeait les jetées. Après avoir laissé quelques dollars dans la tasse appartenant à un guitariste qui portait un chapeau de cowboy et jouait devant un pub, Rey s’était précipité de l’autre côté de la rue passante, se frayant un chemin à travers le flot de touristes se pressant vers Fisherman’s Wharf avant que les nuages de pluie éclatent. Un léger crachin avait commencé à lui tomber dessus, s’accrochant à ses cils. Il avait alors éprouvé une lueur de regret en se rappelant avoir laissé le toit de sa voiture ouvert en partant, ne supportant plus d’être enfermé. Après avoir passé ces derniers jours à la caserne ou dans un camion, se précipitant vers les flammes ou repartant avec des doutes et couvert de suie, il avait apprécié la sensation du vent humide de San Francisco sur sa peau, même s’il savait qu’il ne tenait jamais longtemps sous son mordant.

415 Ink était coincé entre deux enseignes. D’un côté se trouvait une boutique de souvenirs remplie de tee-shirts et de tasses sur lesquels apparaissaient des slogans amusants ainsi que des monuments de San Francisco grossièrement dessinés et de l’autre, un bar à champagne sans caractère qui comptait sur les touristes du Midwest voulant passer un moment cocasse entourés de serveurs au torse nu tout en mangeant des frites nachos et des tacos à deux dollars. Le salon de tatouage bénéficiait d’un bel emplacement, face à la jetée, ce qui avait été rendu possible par un accord que Bear avait passé dix ans plus tôt avec le propriétaire du bâtiment. Récalcitrant à l’idée qu’un salon de tatouage ne s’installe près de son bar à champagne, leur voisin avait fait courir des rumeurs lorsque le salon avait ouvert ses portes, mais elles s’étaient rapidement calmées à la suite d’une conversation que Bear avait eue avec lui.

Désormais, l’homme évitait Bear et tous les employés du salon comme la peste, ce qui convenait parfaitement à tout le monde.

Rey ne connaissait pas les détails de cette fameuse conversation et ne voulait même pas savoir ce qui s’était dit. Il ne fallait pas contrarier Barrett « Bear » Jackson et ceux qui avaient pris ce risque finissaient toujours par disparaître. Depuis qu’il connaissait Bear et sa drôle de famille, Rey ne l’avait entendu élever la voix qu’une seule fois, ce qui lui avait amplement suffi. Pourtant, lorsqu’il était entré dans le salon en début d’après-midi, son seul sourire avait été pour cet homme aux larges épaules qui se tenait derrière le bureau d’accueil de 415 Ink. Il avait ensuite étouffé un grognement de douleur quand Bear l’avait tapé sur le bras pour le saluer chaleureusement. Une demi-heure plus tard, son bras lui faisait encore mal, mais il n’avait pas l’intention de le mentionner, surtout pas devant Ivo.

On ne devait montrer aucun signe de faiblesse devant les frères de 415 Ink, sauf si on voulait en entendre parler jusqu’à la fin de sa vie.

Cela faisait un moment qu’il n’avait pas remis les pieds au salon, mais rien n’avait vraiment changé. Il y avait un nouvel artiste dans la cabine qui se trouvait près de Missy, une employée qui travaillait à plein temps au salon, et le sol en béton avait été recouvert d’une matière brillante. Mais l’espace tout en longueur disposait encore d’un haut plafond peint en noir et de murs couleur crème recouverts de nombreux croquis, dessins colorés et quelques photos. Les huit cabines séparées par des demi-murs et équipées de rideaux blanc opaque lui faisaient penser à une écurie, mais il appréciait cette intimité, particulièrement quand il était allongé sur le côté, les fesses à moitié dehors, pendant qu’Ivo travaillait. Les cabines étaient grandes, donnant de l’espace au tatoueur pour manœuvrer autour de la table de massage et de la desserte. Il y avait même assez de place pour une ou deux chaises ou bien un gros cabot poilu prénommé Earl qui ne quittait la réception que pour rendre visite aux personnes qu’il appréciait.

Rey était secrètement ravi de voir Earl étendu assez près de lui pour pouvoir lui gratter les oreilles.

— Voilà, ma jolie, murmura Tokugawa depuis la cabine voisine. Nous avons terminé. Je vais nettoyer et tu pourras aller voir le résultat dans le miroir.

L’odeur familière de la lotion astringente flotta jusqu’à ses narines et Rey leva la tête. Sur une étendue de peau blanche, il aperçut une partie du tatouage qui représentait une fleur de lotus dans des tons pastel, avec des nuances apaisantes de rose, violet et vert et des lignes asiatiques traditionnelles. La jeune femme fraîchement tatouée croisa le regard de Rey au-delà du rideau partiellement tiré et sourit, se tournant tout en coinçant la bretelle de son haut sous son bras. Le tatouage recouvrait une partie de sa poitrine, près de sa clavicule droite, et des vrilles de couleurs ainsi que des lignes noires drapaient son épaule.

— Qu’en penses-tu, Steph ? demanda Tokugawa en tenant un miroir devant elle. Bel assemblage, non ? Un contour proche du henné, mais avec un effet pastel.

La femme blonde et plantureuse au visage angélique resta bouche bée, puis elle expira doucement.

— Oh, Ichi, c’est…parfait, dit-elle dans un murmure franc et émerveillé.

— Bien. Je vais emballer tout ça et tu pourras te rhabiller.

Ichi pencha la tête, un sourire étrange éclairant ses traits japonais et sérieux.

— Enfin, on ne peut pas dire que tu es nue, mais il fait froid dehors et il ne vaut mieux pas que ces produits finissent sur ta veste en cuir.

— Allonge-toi, Montenegro, ordonna Ivo en lui donnant une tape sur le crâne, amortie par ses cheveux épais. Tu es en train de foutre ma toile en l’air.

— Où est le chien ? demanda Bear depuis la réception.

Earl leva la tête et renifla l’air.

— Earl !

— Tu ferais mieux d’y aller, mon pote, murmura Ivo en poussant le chien du bout de ses chaussures à talons rouges.

Son kilt noir à plis remonta, dévoilant davantage sa jambe mince et musclée.

— N’attends pas que Bear vienne te chercher.

Earl se leva, soupira, puis traîna des pattes jusqu’à la réception. Ses griffes claquèrent sur le sol, telles des castagnettes, puis un grognement accompagné d’un bruit sourd se firent entendre quand ses trente-cinq kilos tombèrent sur un morceau de mousse recouvert de tissu. L’éclat de rire d’Ivo était discret, mais assez vif pour piquer la curiosité de Rey.

Puis l’aiguille entra en contact avec sa peau et Rey oublia complètement ce chien, les jambes d’Ivo et ses foutus escarpins rouges.

— Putain. Tu pourrais prévenir, crétin, grogna-t-il malgré la douleur.

— Oh, Montenegro, j’ai oublié de te prévenir, grommela joyeusement Ivo, le faisant frissonner. Tu vas te faire tatouer. Dans ce salon de tatouage. Ces endroits dans lesquels on prend rendez-vous pour se faire tatouer.

— Va te faire foutre, petiot, répliqua Rey.

Ivo fit un mouvement qui provoqua une sensation de brûlure le long de sa hanche, ce qui lui coupa le souffle.

— Va te faire foutre aussi pour ça.

— Dommage, je ne suis pas le frère que tu as envie de baiser, répliqua doucement le jeune homme. En parlant du fils prodige, il est de retour. Étais-tu au courant ?

Jouer les ignorants avec Ivo ne fonctionnait jamais, mais il tenta sa chance.

— De quoi tu parles ?

— Gus.

Rey sentit à nouveau le picotement de l’aiguille, puis Ivo se rapprocha et s’installa pour travailler.

— Il est de retour au bercail, Montenegro. Il est arrivé ce matin et d’après ce que j’ai entendu, il ne fait que parler de toi depuis qu’il est descendu de sa fichue Harley.