I

 

 

CAL MONROE sifflait en se versant un verre de jus d’orange, puis il récupéra son bagel quand il sauta dans le grille-pain. Il tartina une couche épaisse de fromage à la crème allégé avant d’apporter son assiette et son verre dans son salon, où la télévision était réglée sur CNN. L’édition du dimanche du New York Times attendait sur la table basse et il s’installa sur le canapé en cuir avec un soupir de contentement pour commencer son rituel du dimanche matin : un petit déjeuner léger et une petite séance de rattrapage des infos avant de partir courir longuement dans Central Park. Les six autres jours de la semaine étaient chargés de tous les défis et les récompenses provenant du fait d’être un des associés seniors dans un des cabinets d’avocats les plus prestigieux de New York, mais le dimanche était le jour où il pouvait se détendre et reprendre son souffle avant de replonger dans le monde très stressant du droit des affaires.

Trente minutes plus tard, cependant, son impression de contentement avait disparu. Il fixait avec incrédulité l’article qui dominait les pages people, qui s’enthousiasmait que Dane Coulter et Portia Sang Bleu-Trait d’union-Snob annonçaient officiellement leurs fiançailles avec un grand bal festif qui aurait lieu à la Saint-Valentin. La grande photo couleur du couple montrait une femme blonde et mince se tenant près de Dane, cheveux blonds et yeux marron, qui avait plus l’air d’un animal acculé que d’un homme ravi de se marier.

Une série de jurons échappa à Cal et dans son agitation, il passa les doigts dans ses cheveux auburn, incapable de croire que Dane ne l’ait pas averti. Il prit une profonde inspiration et essaya de se calmer. Dane ne lui devait pas d’explications. Ils étaient amis, rien de plus, et Dane avait déjà bien assez de difficultés avec son connard machiavélique de père, qui essayait de contrôler chaque aspect de sa vie. En fait, ces fiançailles semblaient avoir été signées Randolph Coulter. Le vieux fumier dirigeait sa famille d’une main de fer. C’était lui qui avait décidé de l’université où Dane était allé et de quoi il serait diplômé, puis, bien sûr, il n’y avait eu aucun doute que Dane deviendrait l’associé junior dans le cabinet d’avocats de Randolph, que Dane le veuille ou non.

Et Randolph détestait Cal. Ils s’en étaient pris l’un à l’autre au tribunal de nombreuses fois, mais c’était son homosexualité affichée et son travail sur le mariage pour tous qui mettaient vraiment Randolph en colère. Il avait même fait référence à Cal comme un « fichu pédé » devant un journaliste, une remarque qui était arrivée jusqu’aux infos locales, et les réactions négatives que Randolph avait subies, y compris perdre plusieurs gros clients, ne lui avaient fait que détester Cal davantage. Refuser de mettre fin à leur amitié avait été la seule fois où Cal avait vu Dane ignorer les désirs de son père, pour tout le bien que cela avait fait. Affichant une irascibilité inhabituelle, Cal roula le journal en boule et le lança vers la fenêtre.

Il se leva et se mit à faire les cent pas, agité, pendant plusieurs minutes avant de décider de prendre une douche. Courir n’améliorerait pas son humeur, mais peut-être que parler à Dane le ferait. S’il pouvait être certain que c’était vraiment ce que voulait Dane, il l’accepterait. Peut-être que cela avait été le coup de foudre et que Dane n’avait pas voulu le lui dire. Ouais, et peut-être qu’un cochon volant allait passer devant sa fenêtre de gratte-ciel dans un instant. Dane était aussi gay que Cal, même s’il était dans le déni là-dessus. Il incombait à Cal de convaincre son ami de prendre position avant que Dane ne commette une erreur qui ruinerait sa vie.

Et pour autant qu’il veuille être altruiste là-dessus, Cal devait admettre que cela ruinerait la sienne aussi.

 

 

DANE FIXAIT la publication, se sentant si détaché de ses propres fiançailles qu’elles auraient pu tout aussi bien arriver à quelqu’un d’autre. La publication était large et retenait l’attention, tout comme son père l’avait voulu.

Randolph Coulter essayait de réparer sa réputation depuis qu’il avait insulté Cal Monroe durant une interview. Il était suffisamment riche pour que peu de portes se referment catégoriquement devant lui, mais en conséquence, plusieurs clients prestigieux étaient passés du cabinet de Randolph à celui de Cal et quelques personnes s’étaient éloignées de lui. Randolph ne pouvait pas supporter de perdre quoi que ce soit, et Dane suspectait que ses fiançailles et son mariage ultérieur seraient détournés pour aider Randolph à ramener ces gens dans son cercle de relations.

Le sourire de Portia semblait sincère sur leur photo de fiançailles, mais Dane pensait que lui avait l’air affreux, probablement parce que tout ce qui lui était passé par l’esprit quand la photo avait été prise avait été une litanie de « merde, merde, merde ». Il n’avait pas du tout l’air d’un futur marié heureux, mais comment aurait-il pu quand ces fiançailles semblaient être un autre barreau ajouté à sa cellule ?

Il écarta le journal et baissa les yeux sur l’assiette d’œufs, de bacon et de toasts froids, puis l’écarta également. Son estomac était noué, plus que d’habitude. Son médecin l’avait averti qu’il était en chemin pour développer un ulcère, mais essayer de réduire la quantité de stress de sa vie serait futile tant que Randolph serait là.

Son téléphone portable sonna et le soulagement le traversa en un éclair quand un coup d’œil à l’écran lui révéla que c’était Portia qui appelait, pas Randolph. Il l’attrapa et décrocha.

— Bonjour, Dane.

La voix de Portia était harmonieuse et calme comme toujours et Dane était reconnaissant qu’elle ne ressemble pas à celle d’une mariée frivole.

— As-tu vu le journal ? demanda-t-elle.

— Je le regarde en ce moment même, dit-il, récupérant à nouveau la rubrique mondaine. Qu’en penses-tu ?

— C’est un peu plus… ostentatoire que ce à quoi je m’attendais, répondit-elle, semblant choisir ses mots avec soin.

— C’est typique de mon père, ça. Engage-toi à fond ou rentre chez toi, c’est sa devise, dit Dane.

Portia émit un petit rire.

— Je vais devoir lui parler au déjeuner aujourd’hui. Ce n’est pas parce que j’ai accepté de le laisser aider à planifier le mariage que je veux que ça devienne un cirque.

— Bonne chance là-dessus, dit Dane, pince-sans-rire.

— J’ai géré des hommes plus têtus que ton père, dit Portia. Mais ce serait bien de savoir que tu me soutiendras.

Elle marqua une pause, et comme Dane ne répondait pas, elle insista.

— Tu le feras, n’est-ce pas ?

Dane relâcha une lente expiration, sachant que c’était une promesse qu’il ne pourrait peut-être pas tenir.

— Père n’a pas l’habitude de ne pas arriver à ses fins, surtout en ce qui me concerne, dit-il. Mais je ferai de mon mieux.

— C’est tout ce que je te demande, dit Portia, la voix chargée de chaleur. Je te verrai plus tard. Tu viens me prendre ?

— Oui, je serai là.

Après la fin de l’appel, Dane mit son téléphone de côté et fixa de nouveau la photo, perdu dans ses pensées jusqu’à ce qu’un coup à la porte interrompe son broyage de noir. C’était un coup rapide et impatient, comme si la personne dehors était agitée. Dane fronça les sourcils en se levant pour aller vers la porte. Il n’attendait personne, et il espérait que ce n’était pas Randolph qui passait pour le soumettre à une litanie de tout ce qui n’avait pas été à la hauteur de ses attentes dans l’article. Les nœuds dans son estomac se serrèrent lorsqu’il ouvrit la porte et se prépara.

Mais au lieu de son père, il trouva Cal Monroe sur son seuil et il s’empêcha tout juste de s’affaisser de soulagement. Cal était un homme grand, avec de larges épaules, qui n’aurait pas l’air déplacé à lancer des troncs aux Highland Games, accompagné d’un kilt. Mais Cal avait un esprit vif pour aller avec son corps robuste, et c’était un employeur équitable qui créait une atmosphère d’ouverture d’esprit et de respect dans son cabinet. Contrairement à Coulter & CoulterCaldwell & Monroe avaient rarement un roulement de personnel, et Dane n’aurait pas été surpris d’apprendre qu’il y avait également bien plus de candidatures à de nouveaux postes au cabinet de Cal.

Dane avait toujours admiré le courage et la force de Cal pour défendre ses principes. Il était passionné et dévoué à rendre le monde meilleur et il n’avait pas peur de montrer au monde exactement qui il était. Contrairement à Dane.

Ils s’étaient rencontrés il y avait un peu plus de deux ans alors qu’ils plaidaient de côtés opposés sur une affaire. Randolph avait voulu que Dane prenne une position plus agressive, mais son instinct l’avait mené à accepter l’offre de Cal à trouver un compromis par médiation. Finalement, les deux clients avaient été satisfaits de l’issue et Dane et Cal avait établi une relation professionnelle cordiale, qui était devenue une amitié après que Randolph eut déménagé Coulter & Coulter dans le même bâtiment que Caldwell & Monroe. Dane ne cessait de tomber sur Cal dans l’ascenseur, dans le hall ou au déjeuner, et plus ils parlaient, plus il s’attachait à (et était attiré par) Cal Monroe.

Randolph avait essayé d’intimider Dane pour qu’il coupe tout lien avec Cal, mais pour une fois, Dane avait refusé. L’amitié inconditionnelle de Cal lui donnait la stabilité qu’il désirait désespérément et lui offrait un répit dans l’isolation que Randolph lui imposait par des demandes professionnelles et familiales constantes. L’amitié de Cal était un des rares aspects normaux de la vie de Dane, son inquiétude et son soutien l’avaient aidé à voir enfin clairement les barreaux de la cage dans laquelle il était piégé. Il était incapable d’échapper à la cage, mais il savait qu’elle était là et essayait parfois timidement de repousser les barreaux, ne serait-ce qu’un peu.

Les épais cheveux auburn de Cal étaient décoiffés, humides de neige fondante parce qu’il avait apparemment oublié de mettre un bonnet. Ses yeux verts semblaient assombris, pour une fois, plutôt que brillants de bonne humeur. Au lieu de son habituel costume sur mesure, il portait un jean délavé, des bottes noires et une veste en cuir noir qui donnait l’impression que ses épaules étaient encore plus larges. Il observa Dane en silence pendant un instant, regardant résolument son visage, comme s’il cherchait quelque chose. Puis il afficha un sourire torve.

— Hé.

— Que fais-tu là ? demanda Dane en s’écartant pour laisser entrer Cal. Tu n’es pas censé tourner en rond dans le parc en courant en ce moment ?

Le sourire s’effaça du visage de Cal alors qu’il passait à côté de Dane pour aller dans le salon. Dane l’avait déjà vu au tribunal et il reconnaissait par la position des épaules de Cal comme étant le moment où il se préparait à argumenter un cas difficile.

— J’ai vu le journal. D’une certaine manière, l’idée de tourner inutilement en rond en courant après ça m’a semblé particulièrement ironique.

Dane fit un geste vers le canapé en cuir gris, qui était un meuble de marque du même style moderne et austère que tout le reste dans son appartement. Randolph l’avait installé là après qu’il eut terminé la fac de droit et commencé à travailler au cabinet familial. Dane n’avait même pas pu le décorer. À la place, Randolph avait engagé un décorateur d’intérieur pour donner à l’appartement l’apparence que Randolph pensait qu’il devrait avoir. Il y avait beaucoup de gris, de blanc et d’acier inoxydable et cela donnait à Dane davantage l’impression d’un lieu de visite que d’un foyer. Il ne s’était pas donné la peine de personnaliser l’endroit, pas même avec des photos, parce que Randolph l’aurait critiqué pour avoir « ruiné » le décor.

— Je ne suis pas certain de ce que tu veux dire, dit-il en s’asseyant à un bout du canapé.

Cal retira sa veste en cuir, la lança négligemment sur un fauteuil avant de s’installer à l’autre bout du canapé. Mais il se tourna vers Dane et l’expression sur son visage était presque implorante.

— Je dois savoir si ces fiançailles sont vraiment ce que tu veux.

Cal était son meilleur ami et Dane ne pouvait pas lui mentir. De plus, Cal savait à quel point Randolph était dominateur, la vérité ne devrait donc pas être une surprise.

— Père pense qu’il est temps que je me marie, dit Dane, serrant étroitement ses mains l’une contre l’autre. Il pense que Portia est un bon choix.

— Je me fiche de ce que ton père pense et il peut aller en enfer, répondit Cal.

Il soupira, puis se rapprocha de Dane pour pouvoir poser la main sur son épaule.

— Je me soucie de ce que toi tu penses. Tu n’as jamais mentionné le nom de cette femme. Pas une fois.

Dane savait qu’il devrait repousser la main de Cal, mais il n’en avait pas envie. Il avait besoin du réconfort de sa force solide, même si son contact lui faisait ressentir des choses qu’il ne devrait pas.

— Nous ne nous connaissons pas depuis longtemps, dit Dane. Elle est cardiologue. Initialement d’une famille terriblement riche du Texas. Elle a emménagé ici à cause d’une opportunité d’emploi. Père m’a présenté une liste de candidates et elle semblait la meilleure.

À la vérité, Dane l’avait choisie parce qu’elle avait trente-deux ans, ce qui signifiait qu’elle n’avait que deux ans de moins que lui au lieu de dix ou douze ans comme les autres de la liste. Elle était également concentrée sur sa carrière et elle avait admis à Dane qu’elle n’avait envisagé de le rencontrer que parce que c’était plus facile que de trouver un moment dans son emploi du temps chargé et erratique pour essayer de rencontrer des gens.

Cal eut l’air stupéfait.

— Une liste ? Vraiment ? Tu vas passer le reste de ta vie avec quelqu’un que tu as choisi sur la liste de ton père ?

— Pourquoi pas ? fit Dane avec un haussement d’épaules insouciant. Je n’ai pas trouvé d’épouse par moi-même. C’est une femme sympa venant d’une bonne famille. Je suis certain que nous nous en sortirons bien ensemble.