Prologue

 

 

Juillet 2006

 

LA CHALEUR dans la cuisine était presque aussi étouffante que dans un sauna. Le bandana que Duncan avait noué autour de sa tête était tellement trempé de sueur qu’il n’épongeait plus rien depuis des heures. Il avait mal aux pieds, des ampoules plein les mains, et bien qu’il ait passé la journée en cuisine, il n’avait rien avalé depuis son petit-déjeuner. Le service du soir était déjà terminé depuis un bon moment, mais le restaurant ne désemplissait pas. Tout le monde était sur le qui-vive en cuisine, et Duncan ne pouvait pas faire un pas sans risquer de renverser quelque chose.

C’était parfait.

— J’ai une omelette campagnarde, sans oignons, sans champignons, sans pommes de terre et sans viande !

Duncan leva les yeux au ciel et arracha le ticket de commande des mains de John.

— Donc en gros, une omelette au fromage ? Tu ne crois pas que ça aurait été plus facile pour tout le monde si tu avais simplement écrit omelette au fromage ?

— Ce n’est pas de ma faute, mon pote, elle a commandé l’omelette campagnarde, rétorqua John avec un sourire en coin.

— En demandant qu’on enlève les trois quarts des ingrédients ? Tu lui as dit qu’elle pouvait aussi bien commander une omelette au fromage et économiser 3,75$ ?

— Je lui ai dit, mais elle a répondu que ce n’était pas elle qui payait et qu’elle avait bien l’intention de faire cracher jusqu’au moindre centime à son rendez-vous.

Duncan éclata de rire malgré lui et John fit un signe de tête discret vers l’arrière en se penchant légèrement sur le côté pour lui offrir une vue directe sur le couple en question. Dans la manœuvre, il renversa un pot sur le comptoir avec son coude et la moitié des clients se tournèrent vers eux. Duncan se retint de soupirer.

— Eux, là-bas, indiqua John en pointant du doigt une petite table, devant la grande fenêtre, à côté de l’entrée du restaurant.

La jeune femme était grande et mince, et avait de longs cheveux bruns et ondulés, qui tombaient en cascade dans son dos. Sa tenue et son sac à main indiquaient clairement qu’elle devait rouler sur l’or et il en allait de même pour le costume de l’homme installé en face d’elle. Ils n’avaient pas vraiment le profil habituel des clients de Duncan et il comprenait mieux le caprice de cette commande. Pendant les heures creuses, lui et plusieurs des employés du restaurant aimaient jouer à deviner quel client aurait le caprice le plus farfelu, et Duncan avait un don pour repérer les clients difficiles.

— Et lui ? Qu’est-ce qu’il a commandé ? demanda-t-il en désignant l’homme du menton.

De là où il était, il ne pouvait le voir que de dos, mais à en juger par sa coupe de cheveux parfaite, et sa posture d’une droiture militaire – ce qui n’était pas une mince affaire dans les vieilles chaises en bois du restaurant –, Duncan aurait mis sa main à couper qu’il était lui aussi le genre de client à faire une commande spéciale.

John lui indiqua le ticket de commande et Duncan fronça les sourcils en déchiffrant son écriture de pattes de mouche. Plus de dix ans qu’ils travaillaient dans ce restaurant et son écriture était aussi illisible qu’au premier jour. C’était à la fois réconfortant et exaspérant.

— C’est une plaisanterie, j’espère ? Deux œufs au plat, du bacon et du pain complet ?

Duncan releva brusquement la tête pour observer l’homme assis à quelques mètres de lui. Il étudia avec attention la ligne de ses épaules. Il aurait aimé voir son visage. Il était d’ordinaire infaillible lorsqu’il s’agissait de cerner un client au premier coup d’œil, il n’avait pas pour habitude de se tromper à ce point. Voilà qui était intrigant.

— Ils sont cousins. C’était à son tour de choisir le restaurant pour leur dîner hebdomadaire. Quelque chose me dit qu’elle n’est pas très contente de ce choix, plaisanta John.

— Tu penses que c’est pour ça qu’elle a commandé l’omelette en demandant à retirer les trois quarts des ingrédients ? Pour se venger ?

— Si c’est le cas, ça n’a pas été très efficace. Il s’est contenté de rire et lui a dit que si elle tenait vraiment à lui faire payer, elle aurait dû commander les œufs Bénédicte, parce que c’est le plat sur lequel on se fait la plus grosse marge.

Duncan grimaça. Les œufs Bénédicte étaient en effet le plat le plus cher dans le menu petit-déjeuner, mais le prix n’était pas non plus exorbitant. Peu de gens commandaient ce plat, la plupart de leurs clients avaient des goûts plus traditionnels.

Francie, une autre serveuse qui s’affairait en salle, passa dans leur champ de vision pour venir chercher un plat au comptoir. Duncan lança un sourire malicieux à John, avant de rejoindre les cuisines.

— Duncan, gronda John sur un ton méfiant.

— Nouvelle commande ! s’exclama Duncan en entrant dans la cuisine, sans lui prêter la moindre attention.

Dix minutes plus tard, il entendit un bruit violent de vaisselle qui s’entrechoquait sur le comptoir. Il leva la tête en s’apprêtant à faire sèchement remarquer à John ou à Francie qu’il fallait y aller doucement avec les assiettes, mais il réalisa juste à temps que ce n’était pas eux. C’était l’homme au costume et, même avec cette grimace de mécontentement sur le visage, il était incroyablement beau. Il avait un nez parfaitement droit et des lèvres pulpeuses, bien qu’elles soient actuellement étirées dans une expression de déplaisir. Quant à ses yeux, ils étaient d’un bleu inouï. Il avait définitivement la tête du client difficile et Duncan avait plus que jamais envie de relever le défi de le cerner.

— Ce n’est pas ce que nous avons commandé.

Duncan baissa les yeux vers l’assiette d’œufs Bénédicte et afficha son sourire le plus simplet, celui qui lui garantissait à chaque fois des verres gratuits et des numéros de téléphone. Il avait simplement envoyé un plat gratuit en plus de leur commande, cet homme n’allait quand même pas s’en plaindre.

— Offerts par la maison, j’ai cru comprendre qu’ils vous intéressaient tout particulièrement.

L’homme cligna des yeux, l’air confus, mais se ressaisit rapidement. Une expression de colère se peignit alors sur ses traits.

— Si vous cherchez à m’impressionner, il va falloir faire beaucoup mieux que m’envoyer une assiette avec du jambon trop gras et une sauce hollandaise complètement figée. On ne sert pas d’œufs Bénédicte dans nos restaurants, Charlie, cracha-t-il avec venin en déchiffrant le nom sur la veste de cuisine blanche que portait Duncan, comme s’il s’agissait d’un gros mot. Et quand bien même ils seraient sur nos cartes, je n’apprécie pas que vous me fassiez perdre mon temps avec cette pathétique tentative d’obtenir un entretien d’embauche.

Duncan ouvrit la bouche, de surprise et d’outrage. Il était complètement pris de court. De quoi parlait ce type ?

— Alors écoute-moi bien, mon pote, j’essayais simplement de me montrer courtois, répondit-il d’un ton sec.

Il récupéra l’assiette que l’homme venait de balancer sur le comptoir et ne lui prêta plus aucune attention, se contentant de décrocher le prochain ticket de commande sur le petit carrousel.

— On a un hamburger Deluxe, une assiette de poulet frit et une frittata aux épinards ! annonça-t-il en cuisine.

Il s’apprêtait à faire demi-tour, lorsqu’une main se posa sur son épaule pour le retenir.

— Tu ne peux pas parler comme ça à un client, mon pote.

— Bien sûr, monsieur, toutes mes excuses, j’oubliais que le client est roi. Je l’avoue, ces humbles œufs Bénédicte n’étaient qu’un plan machiavélique de ma part pour postuler dans… Dans quoi d’ailleurs ? demanda-t-il en détaillant le type de la tête aux pieds, un sourcil haussé. Votre immeuble de bureaux dans le centre-ville ? Votre hôtel ? Vous m’avez percé à jour, c’est mon rêve le plus cher de me retrouver à faire du service de chambre derrière un chariot roulant.

L’homme le dévisagea, ébahi, mais la jeune femme qui était à table avec lui les rejoignit et posa une main sur sa bouche avant qu’il ne puisse répondre quoi que ce soit.

— Veuillez excuser l’attitude de Beck. Vous êtes Charlie, c’est ça ? demanda-t-elle en regardant sa veste.

Duncan se contenta de hocher la tête, trop énervé pour la contredire.

— Beck est un petit peu sur les nerfs, expliqua-t-elle. Il a mal compris vos intentions. Il a l’habitude que l’on nous serve des plats que nous n’avions pas commandés. C’est malheureusement une technique très courante chaque fois que quelqu’un a un service à lui demander.

Elle se tourna vers Beck en le regardant comme si elle le mettait au défi de la contredire. L’homme poussa un petit soupir exaspéré, mais sembla se calmer aussitôt.

— Je suis désolé, admit-il, les dents serrées. Vous pouvez ajouter les œufs Bénédicte à notre addition en compensation de ce malentendu.

Une vague de culpabilité à laquelle il n’était que trop habitué envahit Duncan. Il ne savait pas être rancunier. Ses amis le savaient et en profitaient bien trop souvent. Il avait envoyé les œufs Bénédicte à leur table parce que sa fierté avait été piquée au vif par la remarque de cet homme, et il venait de gâcher leur repas. En y regardant de plus près, il constata que le costume de Beck était froissé, comme s’il l’avait porté toute la journée, et ses incroyables yeux bleus étaient profondément cernés.

— Ce ne sera pas nécessaire.

John et lui terminaient leur service dans moins de vingt minutes et il savait que l’un d’entre eux se ferait un plaisir de manger l’assiette parfaitement intacte. Il releva la tête et remarqua que l’homme et la femme n’avaient pas non plus touché leur repas, resté à leur table.

— Je peux vous proposer de refaire votre commande, vos assiettes doivent être froides.

L’homme le fixa avec une expression indéchiffrable, mais la jeune femme répondit sans attendre.

— La journée a été très longue et je crois que nous n’avions pas vraiment faim de toute façon, dit-elle en souriant et en faisant glisser une carte de visite sur le comptoir. Je m’appelle Lindsay. J’ai bien compris que vous n’étiez pas à la recherche d’un travail, mais si jamais vous changez d’avis, n’hésitez pas à m’appeler.

Beck pinça les lèvres en entendant ces mots, mais n’ajouta rien et la suivit jusqu’à leur table pour récupérer leurs affaires et abandonner une poignée de billets sur la nappe. Duncan observa attentivement leur sortie. La démarche mécanique et menaçante de Beck ne se détendit que lorsque la jeune femme passa un bras à la pliure de son coude. Tous ses muscles se décontractèrent et il se pencha imperceptiblement vers elle. Ils sortirent dans la rue, bras dessus bras dessous, et disparurent dans la nuit.

Le regard de Duncan se posa sur la carte de visite, et il écarquilla les yeux en découvrant le nom inscrit dessus : Lindsay King, Assistante de Production, King of the Kitchen.

— Nom d’un chien, murmura-t-il en relevant les yeux pour regarder l’endroit où ils venaient de disparaître.

La famille King était légendaire dans le monde de la restauration et des chaînes culinaires à la télévision. Le père de Lindsay, Christian, présentait l’une des émissions de cuisine les plus connues, en plus de tenir de nombreux restaurants très cotés. Duncan avait grandi en devant supporter les mises en garde dramatiques de son père contre le diabolique empire des King.

La rivalité entre Vincent Walters et Christian King était d’une magnitude tout bonnement épique, ce qui expliquait sans doute pourquoi Duncan n’avait encore jamais croisé Lindsay jusqu’à aujourd’hui. Ni Beck d’ailleurs. Il avait enfin un visage à poser sur le célèbre nom de Beck Douglas, le bras droit de Christian King. Beck était considéré comme un jeune chef prometteur. Il avait participé à l’ouverture de tous les restaurants de Christian à Chicago. D’après les rumeurs, Christian le préparait à prendre sa relève. Duncan n’avait jamais vu de photo de lui pour la bonne et simple raison que la presse n’éditait que des photos de ses plats. Avec un visage tel que le sien, c’était à se demander pourquoi. Duncan avouait volontiers qu’il ne manquerait pas un seul épisode de King of the Kitchen si c’était Beck qui présentait, même s’il était évident que le jeune homme avait un ego surdimensionné et qu’il était un brin parano.

Le père de Duncan évoluait dans les mêmes sphères culinaires que Beck et la famille King, mais leurs chemins se croisaient rarement car tout le monde connaissait l’animosité présente entre Christian et Vincent. Duncan savait qu’un jour il finirait par les rencontrer, mais il s’était toujours imaginé que ce serait lors d’un gala ou de l’inauguration d’un restaurant quatre étoiles, mais certainement pas à l’entrée des cuisines du Sunrise Café. Il avait toujours fermement refusé d’assister à ce genre d’événement pompeux avec son père, mais maintenant qu’il savait à quoi ressemblait Beck, il était prêt à reconsidérer la question.

Il sentit sa nuque se mettre à brûler de honte lorsqu’il réalisa enfin qu’il venait de servir des œufs Bénédicte à Beck Douglas, le plus jeune chef de l’histoire à recevoir le prix de la James Beard Fondation [1]. Beck était connu partout dans le monde de la cuisine et Duncan venait de l’insulter publiquement. Fantastique.

— Duncan, je ne sais pas ce que tu as dit à ce gars, mais il a laissé deux billets de cent dollars pour régler une addition d’à peine vingt dollars. Je devrais te laisser parler aux clients plus souvent, annonça John avec un immense sourire, en lui donnant un coup de coude dans les côtes. Ton service est terminé ? Et si on s’offrait un repas digne de ce nom avec le pourboire de Monsieur Sourcils Dramatiques ?

— Monsieur Sourcils Dramatiques ?

— Tu dois reconnaître qu’ils étaient particulièrement expressifs, expliqua très sérieusement John.

Duncan éclata de rire. C’était le moins qu’on puisse dire.

— Il paraît qu’il s’entraîne pour sa première émission de télé, je parie qu’il prend des cours d’expression du sourcil, commenta Duncan en retirant sa veste.

John et lui se dirigèrent vers le bureau de la direction, où tout le personnel stockait ses effets personnels. Le restaurant était trop petit pour avoir des vestiaires, mais personne ne s’en plaignait. Et de toute façon, la directrice, qui était également la mère de John, n’utilisait jamais son bureau et leur avait dit à tous de faire comme chez eux. Il arrivait même à Duncan de venir faire la sieste sur le sofa en daim rouge au fond de la pièce. Personne d’autre que lui ou John n’oserait faire ça, c’était l’un des avantages de faire presque partie de la famille.

Duncan travaillait au Sunrise Café depuis le lycée. Si pendant l’été il n’avait pas eu d’autres choix que de partir en apprentissage dans les restaurants gastronomiques choisis par son père, l’endroit où il se sentait le plus heureux, c’était ici. D’ici quelques jours, il devrait retourner à l’Université de Chicago pour terminer son master en biochimie et biologie moléculaire, ce qui signerait la fin de ses jours heureux au Sunrise Café. Il avait déjà trouvé un stage au sein du département recherche et développement de Kraft Foods et, si tout se passait bien, ils lui offriraient un emploi à l’issue de son diplôme.

Il s’était toujours arrangé pour faire quelques services au Sunrise Café ici et là, mais avec le stage, il n’aurait plus le temps. Il allait devoir partager ses semaines entre l’emploi du temps chargé du deuxième semestre à l’Université de Chicago et son stage à Madison.

Même s’il n’y avait que deux heures de route entre Chicago et Madison, c’était encore trop loin pour lui permettre de venir filer un coup de main au Sunrise Café en couvrant un service de seize heures.

Le restaurant allait lui manquer. John allait lui manquer.

— Ça ne m’étonne pas qu’ils le mettent à la télévision avec un visage comme le sien, remarqua John en troquant son uniforme contre un bas de jogging et un vieux sweat-shirt troué. Ça te dit une pizza ?

— La nourriture des dieux, acquiesça Duncan en balançant sa veste dans le chariot de linge sale.



[1] Nommée d’après un célèbre chef cuisinier, cette fondation vise à promouvoir l’art culinaire en récompensant des œnologues, des journalistes et auteurs de livres de cuisine et décerne également des bourses.