I

 

 

— SMITH ?

Je relevai la tête, car ma responsable appelait tout le monde par son nom de famille — plus facile à suivre — et, puisque je ne connaissais pas mon vrai nom et en avait adopté un commun, j’étais ‘Smith’ jusqu’à ce que je retrouve la mémoire.

Je disais tout le temps jusqu’à. L’autre mot que j’utilisais était quand. Il était inimaginable que je passe le reste de ma vie sans savoir qui j’étais vraiment alors, pour rester positif, si avait été rayé de mon vocabulaire. Cela devrait forcément prendre fin. Mais je ne pouvais m’empêcher de me poser des questions et de m’inquiéter.

— Où est Keith ? demanda Eliza Abernathy lorsqu’elle arriva devant moi.

Je lui fis un immense sourire, sûrement exagéré, mais ne répondis rien. Elle me le rendit, ne pouvant le réprimer, ce que nous avions compris quelques semaines plus tôt. Elle m’appréciait vraiment. J’étais le chien errant qu’elle avait trouvé dans la rue, et me voir me reconstruire, retrouver ma confiance, lui plaisait. Alors, tandis qu’elle se tenait là, et que j’agissais comme un pauvre type, Eliza la responsable fondait, ne laissant qu’une femme chaleureuse et maternelle. Bien sûr, elle se rendit compte que je lui avais fait perdre le fil et, après un moment à nous regarder comme des idiots, elle me lança un regard noir.

— Pourquoi ce regard ?

— Vraiment ? répliqua-t-elle.

— Je te demande pardon ? demandai-je, innocemment.

— Ça fait neuf jours d’affilée.

Je me raclai la gorge, la frappant d’un autre sourire.

— Veux-tu la version longue ou la version courte ?

— Oh, Seigneur, je t’en prie, la courte. Je ne supporterai pas la longue à ce stade.

— D’accord. Alors, il est coincé à Vegas, mais il a dit qu’il serait là demain.

Son soupir fut long et exaspéré.

— Tu sais que j’en ai fini avec les gens qui profitent de moi.

— Oh, non, je ne…

— Pas toi, corrigea-t-elle en tendant la main et saisissant mon biceps.

J’ignorai la douleur. J’avais découvert que quiconque me touchait, que ce soit de légers contacts, une pression de la main, une accolade ou une tape dans le dos, envoyait d’atroces pics de douleur dans mon système nerveux. Si je heurtais un plateau ou une porte, c’était normal — du moins, je le percevais comme tel — et cela ne causait qu’un instant de surprise. Mais les mains sur moi, de la part de n’importe qui, me forçaient à me préparer à heurter un mur de douleur. Je permettais les interactions normales, comme les câlins d’Eliza, parce que je l’appréciais réellement et que l’inconfort momentané en valait la peine pour renforcer notre lien.

Elle avait continué de parler.

— J’apprécie que tu travailles pour deux et que tu fasses des heures supplémentaires, et tu dois me croire quand je te dis que ce n’est pas un problème pour moi de t’avoir ici.

Rationnellement, je le savais, mais elle avait pris un gros risque avec un vagabond qu’elle ne connaissait de nulle part et je voulais qu’elle comprenne combien cela comptait pour moi. Je vivais avec la peur constante que quelque chose s’apprête à changer et qu’elle me foute dehors sans rien. Certaines nuits, je me réveillais couvert de sueur froide à cette idée.

— Tu es mon meilleur barman, dit-elle. Tu es charmant et drôle, les clients t’adorent, le personnel t’adore et tu es le seul qu’Hector ne veut pas dépecer.

Le chef cuisinier et moi avions une appréciation réciproque. Il aimait que je me sois souvenu dès la première fois des spécialités, que j’écoute lorsqu’il expliquait comment elles étaient préparées et que je ne pose jamais de questions. Il avait été agréablement surpris par le nombre de personnes venant manger au bar parce que je vantais sa cuisine. J’aimais sa cuisine et le lui disais souvent et, à présent, il ne me renvoyait jamais chez moi sans dîner. Sans faute, la dernière chose qu’il faisait était un repas afin que je l’emmène chez moi. Cela avait débuté lorsque je n’avais rien, mais même maintenant, alors que j’avais un peu, il cuisinait toujours gentiment ; de fait, je n’avais jamais faim. Il était une bénédiction, comme l’était sa patronne, notre patronne, Eliza.

— Jim.

De retour de mes pensées vagabondes, je croisai son regard.

— Je suis désolé de t’avoir obligé à couper tes cheveux, mais il n’y avait aucun moyen de les garder avec les nouveaux investisseurs que j’ai été forcée de prendre.

Elle se sentait toujours mal de m’avoir obligé à couper mes cheveux – qui retombaient longuement et lourdement presque jusqu’à mes fesses –, en une coupe courte à l’arrière et sur les côtés, et un peu plus longue sur le dessus. J’étais soigné, sans la barbe et la moustache que je portais lorsque j’étais arrivé, et j’avais l’air plus jeune que lorsque j’étais entré, espérant laver la vaisselle ou débarrasser les tables. Bien sûr, je n’avais aucune idée de mon âge, mais la fin de la vingtaine paraissait un pari assez sûr.

— Tu sais que je me fiche de mes cheveux.

— Tu étais si mignon, mais ce n’est simplement pas notre style.

Je haussai les épaules.

— Je préfère faire partie de ta famille plutôt que d’avoir une queue de cheval.

Ce qui la fit soupirer.

— Tu sais que j’aimerais faire de toi un assistant-manager, mais tu te fais plus de pourboires derrière le bar.

Je fus submergé, comme je l’étais quotidiennement. Elle avait une telle confiance en moi après seulement trois mois et, même si je ne comprenais pas pourquoi, j’étais touché.

— Je sais que tu n’as pas encore recouvré la mémoire, mais, chéri, tu t’es adapté à ce travail comme un canard dans une mare. Je parierais que tu as déjà fait ce genre de travail auparavant.

Peut-être.

— Mais sérieusement, il faut que tu commences à prendre tes jours de congé sinon tu vas t’épuiser. Tu comprends ?

— Oui, m’dame, acquiesçai-je, en tapotant sa main toujours posée sur le haut de mon bras. Alors, qu’en penses-tu ? Puis-je faire les boissons pour mes clients ou continuons-nous à tisser des liens ?

Elle gloussa avant de me serrer fort dans ses bras.

Je lui rendis son étreinte, même si ce fut douloureux, puis, lorsque nous nous séparâmes, elle me sourit un instant avant de sursauter.

— Eliza ? demandai-je, inquiet.

— Oh ! bonté divine, dit-elle brusquement, j’ai failli oublier pourquoi j’étais venu te voir en premier lieu. Notre semel, Alaine Boucher, est venu dîner avec sa compagne et sa suite et il m’a dit qu’il adorerait te rencontrer enfin. Je lui ai déjà expliqué que tu étais sous ma protection et que je me portais garante pour toi, alors c’est juste une formalité. Mais tu sais combien les semels aiment les manières et les traditions.

Mais non, je ne le savais pas.

— Ils aiment faire mourir d’ennui tout le monde.

Je hochai la tête, nerveux, sentant mes mains commencer à trembler et mon estomac faire des nœuds.

— Tu n’as pas à t’inquiéter. Je lui ai expliqué que ta mémoire avait été affectée par ce que tu avais vécu et que tu ne pouvais pas lui parler de ta lignée.

— Et il a accepté cette explication ?

— Bien sûr, pourquoi ne l’aurait-il pas fait ?

— Ça me semble affreusement confiant.

— Mon cœur, un semel doit faire confiance à son peuple.

— D’accord.

— Tu n’as aucune idée de ce dont je parle, n’est-ce pas ?

Je secouai la tête.

— Un bon semel connaît le nom de chaque membre de sa tribu. Il se soucie d’eux et prend le rôle de père et de frère, de leader et de protecteur, de confident et de conseiller.

— Ça a l’air d’être un grand travail.

— Ça l’est, et c’est pourquoi seuls quelques élus, nés pour diriger, le font.

— Bien sûr.

— Mais les semels tirent leur force de leur tribu, et de ceux qui la composent individuellement.

— Je te crois.

— Bien, dit-elle en lui tapotant doucement la joue. J’ai dit à mon semel que tu étais digne de confiance et il m’a crue sur parole. Tout se passera bien.

Je pris une inspiration.

— Merci.

Son sourire fut destiné à m’encourager.

— Donc, viens dans le salon privé quand tu auras une minute et… quoi ? Pourquoi fais-tu cette tête ?

— L’arrière-salle ?

Elle leva les yeux au ciel.

— Oh ! pour l’amour de Dieu, Rosario et Val ne t’ont pas fait croire ces conneries comme quoi ces pièces seraient hantées, n’est-ce pas ?

Je grimaçai.

— J’ai vérifié, bonté divine… vas-y !

Bougeant rapidement, je longeai le couloir menant à l’étage de la salle à manger tandis que je l’entendais crier à Suri de prendre ma place.

Je traversai la salle de repas et me dirigeai dans un petit couloir vitré — on se serait cru dans une cathédrale — puis vers la zone privée à l’arrière. Une fois là-bas, je me glissai sous la voûte et m’inclinai, attendant que quelqu’un me repère. À en juger le niveau sonore des conversations, il faudrait certainement quelques minutes pour attirer l’attention de quelqu’un. Pas que je m’en soucie, ils pouvaient m’ignorer toute la nuit s’ils le voulaient. Parler à une personne me terrifiait, surtout au semel. Ce n’était pas que je doutais d’Eliza — je ne le faisais pas —, mais elle était connue, j’étais un étranger. Elle n’avait franchement aucun moyen de savoir quelle serait la réaction de son dirigeant envers moi.

Il y avait douze personnes dans la pièce, neuf hommes et trois femmes, et tous étaient sur leur trente-et-un : costume pour ces messieurs et robes élégantes pour ces dames. Ce qui ne m’aidait pas à me sentir moins intimidé par ce rassemblement, avec eux parés et moi dans mon uniforme.

Je songeai à partir et revenir plus tard, mais tout à coup, la voix d’un homme transperça le vacarme.

— Mon semel, nous avons un visiteur.

La pièce devint silencieuse.

— Vous pouvez approcher.

Me redressant, ayant espionné l’homme qui avait parlé, je me déplaçai au bout de la seconde table, m’y arrêtant et me laissant tomber sur un genou.

— Vous êtes Jim Smith ?

— Oui, mon semel, répondis-je, ajoutant le mon honorifique, comme la tradition l’exigeait.

Alaine Boucher hocha la tête.

— Eliza m’a dit que vous aviez un trou de mémoire et que vous ne saviez pas qui était votre tribu ni votre position au sein de celle-ci.

— C’est exact, répondis-je à l’homme magnifique qui me dévisageait.

Il avait, supposais-je, dans la quarantaine, et était saisissant, avec des cheveux gris et des yeux cobalt perçants.

— Et Jim est votre prénom ?

Je n’en étais pas sûr, mais il me paraissait presque juste. Si ce n’était pas Jim, c’était quelque chose de très proche.

— Je crois, mon semel.

— J’ai envoyé un e-mail au bureau de l’akhen-aten et, puisque ce n’est plus comme avant qu’il ait pris les commandes, puisque tout est centralisé maintenant et qu’il traite les informations rapidement, je devrais obtenir une réponse sur l’endroit auquel vous appartenez.

— Oui, mon semel.

— Je suis un grand admirateur de Domin Thorne. Je l’ai rencontré quand il est venu durant sa tournée des États-Unis, il y a un an.

Je restai silencieux, écoutant.

— Vous savez qu’il a parcouru le monde durant cinq années complètes. Les USA étaient sa dernière étape.

— Oh.

— Le saviez-vous ?

— Non, mon semel.

— Vous rappelez-vous l’avoir rencontré ?

— Non, mon semel.

— Relevez-vous.

Je me relevai et lui et tout le monde dans la pièce firent de même. Les femmes se redressèrent sans peine, avec la grâce que possédaient les panthères, les hommes arboraient leur air menaçant, probablement pas à dessein, mais il se pourrait que j’aie tort. J’avais du mal à déchiffrer les gens.

— Permettez-moi de vous présenter ma yareah, Catherine.

Je m’inclinai rapidement et sa compagne toucha mon épaule. Je relevai la tête afin de voir son visage. Je la vis sourire, ce qui fut agréable.

— Enchantée, Jim.

— Je vous assure, ma yareah, tout le plaisir est pour moi.

— Oh, que de bonnes manières, soupira-t-elle, rayonnante. Vous savez, c’est étrange, vous ne dégagez pas d’odeur. Je ne sens pas du tout que vous êtes une panthère.

— D’autres ont aussi remarqué ce fait, ma yareah.

— Êtes-vous certain de ne pas être humain ?

— Je me suis transformé depuis que j’ai perdu la mémoire, l’informai-je.

— Vous vous êtes transformé depuis que vous êtes ici ? demanda Alaine, pour me tester, j’en étais certain.

Eliza m’avait prévenu qu’il tenterait de découvrir si j’avais brisé le protocole.

— Non, mon semel, je n’y penserais pas sans votre permission.

— Vous connaissez bien les lois, me dit un autre homme.

Je me tournai vers lui.

— Il semblerait que ce soit la seule partie de ma mémoire qui soit restée intacte, mentis-je.

Tout était parti. Tous mes souvenirs, et même les plus petites questions, comme Est-ce que j’aimais la glace à la vanille, avaient des réponses que je ne pouvais pas fournir. Chaque jour, je trouvais quelque chose de terrifiant sur lequel réfléchir, parfois des choses stupides, comme Est-ce que j’avais une saison favorite et à d’autres moments, Est-ce que mes parents étaient encore en vie ? Je passais des heures assis dans mon appartement, sur le fauteuil près de la fenêtre, à regarder le Quartier Français et à me demander si j’avais un vrai foyer. Il était trop facile de se perdre dans l’auto-apitoiement, alors je travaillais dur pour ne pas succomber. Mais parfois, surtout tard le soir lorsque je n’arrivais pas à dormir… ce sentiment était écrasant. Dans ces moments-là, je faisais le point sur le petit nombre de choses que je connaissais. Par exemple, je savais que j’étais une panthère, mais ce n’était pas différent des autres personnes sachant qu’elles étaient humaines. Mais les lois en elles-mêmes, le protocole – Eliza m’avait donné une rapide leçon, ce qu’il fallait ou ne fallait pas faire, afin que je ne me plante pas lorsque je rencontrerais le semel. Et il s’avérait que l’une des grandes choses à ne pas faire était de se transformer sur un territoire sans avoir tout d’abord été reconnu comme faisant partie de la tribu habitant sur ledit territoire. C’était tabou.

— C’est un bon début, répondit-il en souriant. Et vous n’auriez pas pu vous choisir meilleur protecteur qu’Eliza Abernathy.

Un protecteur, comme je l’avais compris, était une personne qui, en gros, était votre gardien. Vous pouviez donner son nom aux autres et il était responsable de ce que vous faisiez durant votre visite. Son nom pesait lourd et signifiait protection.

— Elle a été très gentille avec moi, répliquai-je.

L’homme qui avait parlé contourna le semel et me tendit la main.

— Je suis Luther Hockney, sylvan de la tribu de Kynum.

Je tendis la main, mais elle ne rencontra jamais la sienne.

— Attendez, avertit sèchement un homme de l’autre côté du semel, avant de passer devant lui pour me faire face.

— Nazar ? demanda Alaine, la voix inquiète.

— Je…, commença l’homme en question avant de brusquement me saisir par le biceps, me faisant pivoter et me poussant vers l’extrémité de la table pour m’y maintenir.

— Je vous en prie, ne me faites pas de mal, suppliai-je, luttant pour me libérer, prêt à m’enfuir dès que l’occasion se présenterait, même si mon estomac s’était retourné sous la douleur instantanée et menaçait de se vider.

— Alaine !

Catherine était horrifiée ; je pus entendre la surprise et la révulsion dans sa voix.

— Contrôle ton sheseru !

— Nazar, qu’est-ce que cela veut…

— S’il vous plaît, laissez-moi partir, suppliai-je, et j’entendis ma voix brisée, effrayée.

— Attendez ! aboya Nazar, en tirant brutalement sur mon col et ma cravate, m’immobilisant dans le même temps.

Personne ne bougea, car seul un semel pouvait défier un sheseru, exécuteur de la tribu. Tendant la main vers mon épaule, il tira jusqu’à ce que les boutons du haut s’arrachent, volant sur la table remplie de nourriture.

— C’est ce que je pensais, annonça-t-il, en déchirant le dos de ma chemise, ce qui manqua de m’étouffer lorsqu’il la libéra de là où elle était coincée dans mon pantalon.

— Il porte la marque d’un semel.

Il me relâcha instantanément et j’entendis les autres hoqueter lorsque je pivotai pour faire face à la pièce. Le sheseru, l’homme qui venait juste de poser ses mains partout sur moi, était à genoux devant moi.

Je ne pus contrôler le frisson qui traversa mon corps. Être malmené avait été terrifiant et j’avais envie de fuir. Pas uniquement du restaurant, mais hors du territoire que ce sheseru appelait maison. Déglutissant rapidement, tentant de maîtriser les spasmes de mon estomac, j’inspirai par le nez afin d’essayer de me calmer.

— Ma ray-ah, haleta-t-il. Pardonnez-moi de vous avoir touché sans votre permission, mais je devais m’en assurer et mes instincts ont été… difficiles à contrôler.

Je n’avais aucune idée de ce dont il parlait. Eliza n’en était pas encore arrivée aux ray-ahs — peu importe ce que c’était.

— Comment…, commençai-je, pouvez-vous le dire ?

Son regard était verrouillé sur mon visage et dans ses yeux je vis… de la dévotion ?

— Un sheseru reconnaîtra toujours une ray-ah. Nous sommes les exécuteurs de la tribu, oui, mais tous les sheserus sont d’abord les protecteurs des âmes sœurs, ou des ray-ahs. Lorsque nous sommes choisis, ça devient instinctif.

— Comment ?

Il me sourit et haussa les épaules.

— Comment un semel reconnaît-il sa ray-ah ? Comment savons-nous comment nous transformer la première fois ? C’est instinctif.

Je me raclai la gorge.

— Ai-je une odeur pour vous ?

— Non, et j’en suis reconnaissant. Je suppose que si c’était le cas, je combattrais chaque homme dans cette pièce pour vous garder en sécurité.

— Vous feriez cela ?

— Je ferais n’importe quoi pour vous garder en sécurité, ma ray-ah.

— Vous ne combattriez pas votre semel, répliqua Catherine, d’un ton sec.

Il se détourna difficilement de moi, toujours sans se relever, mais lui donnant son attention.

— Toutes autres taches sont secondaires à la protection de l’âme sœur d’un semel.

— Mais il n’est pas la ray-ah de votre semel, alors ce ne devrait pas…

— Stop, ordonna Alaine, en posant la main sur l’épaule de son sheseru, la serrant légèrement. Je suis heureux que tu connaisses si bien la loi, Nazar.

Il était facile de voir que les deux hommes avaient une forte amitié, un lien étroit, et, bien que je sois charmé, je pus aussi voir que le semel était inquiet.

— Une ray-ah mâle, cependant ? demanda-t-il à Nazar. J’en ai entendu parler, il y a quelques années à la fête de la Vallée, mais je pensais que c’était une histoire idiote. As-tu entendu parler d’une telle chose ?

— Non, mais j’ai vu cette marque. Rien ne peut expliquer ça.

— Oui. Dès que tu me l’as montrée, j’ai su exactement ce que c’était. Aucune erreur possible, dit Alaine, avec colère, faisant un pas hésitant vers moi et tendant la main pour me toucher. Mais une âme sœur qui est un homme est…

— Une abomination, cracha Catherine, interceptant sa main pour l’arrêter.

Il se tourna vers elle.

— Je voulais dire mutation, s’amenda-t-elle rapidement.

— Catherine, commença-t-il. Tu dois…

— Je ne veux pas que tu le touches, insista-t-elle durement, d’une voix fragile. Il se peut qu’il ne soit pas cette ray-ah, pas réellement accouplé. Je serai taurth si cet homme, cette personne, était, en fait, ton véritable compagnon.

Il était déconcertant d’être dans la même pièce qu’eux alors qu’ils parlaient de moi comme si je ne l’étais pas. Alaine était consterné, Catherine était écœurée et j’étais supposé rester là, agissant comme si le fait qu’ils discutent de façon révoltante de l’idée de m’avoir dans leur tribu ne me blessait pas.

Il inspira profondément.

— Je ne peux même pas capter son odeur. Il n’y a aucun moyen possible qu’il représente quelque chose pour moi. Je reconnaîtrais mon âme sœur au premier coup d’œil et je reconnaîtrais définitivement son odeur. Il n’est pas mon compagnon, ma yareah. Tu n’es pas en danger.

Mais elle ne parut pas convaincue et c’était ce qui était le plus effrayant. Je ne voulais rien avoir affaire avec cet homme, l’idée d’un compagnon mâle le révulsait et pourtant, elle avait peur, car j’étais le genre de félin qui était une ray-ah et mon contact était apparemment puissant. Tout cela semblait tiré par les cheveux.

Me penchant, je posai ma main sur l’avant-bras du sheseru. Même si cela fit mal, la douleur n’était pas aussi forte lorsque c’était moi qui initiais le contact. Il se tourna immédiatement vers moi et m’offrit un chaleureux sourire.

— Puis-je vous poser quelques questions ? m’aventurai-je.

— Tout ce que vous voulez, ma ray-ah.

— Ce mot que vous utilisez pour âme sœur, c’est comme yareah, sans le y et le a ?

— C’est cela.

À présent, je pouvais voir le mot dans ma tête.

— Je sais qu’une yareah est une compagne et vous dites qu’une reah est une âme sœur ?

— Oui, les reahs sont très rares et seule une poignée de semels en sont dotés. La plupart sont en couple, comme les gens normaux, ils ont rencontré leur yareah et en sont tombés amoureux, mais votre semel est semel-rê, car il vous a.

J’acquiesçai.

— Reah signifie ‘foyer de l’âme’, là où le semel cherche refuge. Je ne peux qu’imaginer combien vous manquez à votre semel.

— J’espère, dis-je en souriant, alors même que mon cœur ratait un battement.

Il était en train de me dire que quelque part dehors, il pouvait y avoir un homme, mon compagnon, qui me voulait, à qui je manquais ? C’était trop beau pour être vrai.

Il fronça les sourcils.

— Ça ne fait aucun doute. Les réelles âmes sœurs ne doivent jamais être séparées.

— Et cette marque que ce semel m’a donnée ?

— Un semel ne marque que son âme sœur. Personne d’autre, yareah ou simple compagne choisie, n’en reçoit une. Pour un semel, revendiquer quelqu’un qui n’est pas son âme sœur de cette manière causerait une grande douleur et même la mort, à cause de la perte de sang. Je ne peux pas imaginer un félin autre qu’un sheseru capable de supporter une telle douleur.

Je me demandais si un semel avait même déjà essayé.

— Jim, dit Alaine, en tendant la main vers moi.

À nouveau, sa yareah fit dévier sa main.

— Je ne mettrai pas un homme dans mon lit, promit Alaine, visiblement lassé qu’on doute de lui, mais prenant le visage de sa compagne en coupe. Je ne suis pas gay. Tu le sais.

— Oui, répondit-elle en cherchant son visage. Je le sais. Je demande simplement que tu gardes tes distances tant que nous ne savons pas la vérité au sujet de cette reah.

— D’accord.

— Et tu ne devrais pas révéler ce qu’il est aux autres, continua-t-elle. Car ils viendront peut-être te défier pour prendre possession de la reah et comme tu es lié par l’honneur de le protéger jusqu’à ce que son semel vienne le réclamer ou que d’autres arrangements soient pris… tu devras constamment te battre.

— C’est un bon conseil.

Il la relâcha et se tourna vers son sheseru, qui s’était relevé et se tenait près de moi, et son sylvan.

— Seul le petit groupe ici dans cette pièce doit être au courant pour la reah. Pour tous les autres, Jim est simplement le plus récent membre de notre tribu.

Tout le monde consentit à garder mon identité secrète.

— Jim, poursuivit Alaine, son attention de retour sur moi. Avec cette découverte, je pense vraiment que vous n’attendrez pas longtemps pour savoir qui vous êtes. Même si je ne suis jamais allé à une fête de la Vallée ou à Sobek, je ne peux imaginer qu’il y ait plus d’une reah mâle. Je suis sûr que votre compagnon, ou la tribu de votre compagnon, se présentera très rapidement pour vous réclamer dès que j’aurai envoyé un addendum à Domin Thorne.

— Merci, répondis-je, tentant d’écraser l’espoir qui montait en moi avant qu’il me dévore.

Je ne pouvais pas fonder tous mes espoirs sur quelque chose qui pouvait ne pas être vrai.

Il toussa légèrement.

— Dans le même temps, comme vous êtes le compagnon d’un autre semel, et invité sur mon territoire, je suis tenu par les règles d’honneur de vous protéger contre tout danger.

— Bien sûr, acceptai-je, même si je n’avais aucune idée de ce dont il parlait.

Il était impératif que je sorte de cette pièce et que je m’éloigne de lui et de sa yareah qui me détestait, alors si accepter une protection dont je n’avais pas besoin y contribuait, j’acceptais.

— Je me dois d’insister afin que vous consentiez à ma protection.

— Oui, semel, répondis-je.

Je n’utilisai pas le ‘mon’ puisqu’il ne l’était de toute évidence pas. J’avais un foyer et, plus important, j’avais un compagnon. Du moins, je l’espérais. Quelque part, il y avait un homme auquel j’appartenais et je priais pour qu’il me recherche.

— Puis-je demander ce qu’il se passera si mon semel est mort ? Est-il possible que la raison pour laquelle j’ai parcouru le monde seul soit, qu’après la mort de mon semel, j’ai été chassé ?

— C’est possible, répondit Alaine. Une reah — ou une yareah, peu importe — qui ne veut pas devenir la compagne d’un autre lorsque son semel meurt n’a aucun autre recours que de quitter sa tribu pour l’éviter. Peut-être vous êtes-vous enfui afin de ne pas être revendiqué par un autre.

Cette idée me remplit d’une immense tristesse. Et si mon compagnon était mort et que je n’avais aucun souvenir de lui ?

— Soyez patient, Jim. Je pense que vous aurez très bientôt vos réponses.

Je ne savais pas si c’était une bonne chose.