Chapitre un

 

 — JE me fiche qu’il soit occupé ! Je veux lui parler tout de suite !

Jonah Hollis ravala un soupir.

— Je suis désolé, Mademoiselle Cutler, mais je ne peux pas déranger Monsieur Courtwright quand il est en rendez-vous.

Et vous devriez le savoir depuis le temps, ajouta-t-il pour lui-même. Ça fait six mois que vous sortez ensemble.

— S’il savait que c’est la cinquième fois que j’appelle, il voudrait que vous me laissiez lui parler !

C’était en fait la sixième fois, mais Jonah n’allait pas s’amuser à le lui dire. Il n’allait pas non plus s’amuser à interrompre une réunion de son patron, qu’importe à quel point celle-ci dépassait le temps initialement prévu. Lincoln Courtwright possédait le ranch Broken Spoke – ainsi que les explorations de pétrole et de gaz naturel qui s’y trouvaient. Jonah était peut-être son assistant administratif depuis à peine plus longtemps qu’elle ne sortait avec Lincoln, mais il savait à quel point il détestait être interrompu, surtout quand il négociait un nouveau contrat d’exploitation pour le gaz. Jonah n’allait pas prendre le risque de perdre son travail pour quoi que ce soit, et surtout pas pour la petite amie acariâtre de son patron. Impossible qu’elle lui parle comme ça, sinon il ne serait plus avec elle. J’imagine qu’un simple secrétaire ne mérite pas la même politesse qu’un millionnaire.

— Je peux vous assurer que je lui transmettrai votre message dès que la réunion sera terminée, dit-il dans une voix qu’il espérait apaisante.

Apparemment pas assez.

— Peut-être que je n’ai pas été assez claire. Je dois lui parler tout de suite !

Jonah aurait souhaité avoir un vieux combiné comme celui que l’on trouvait chez ses parents sur la ferme, plutôt que ce casque sans fil qu’il portait, parce qu’il aurait pu l’éloigner de son oreille pendant que Melissa continuait de crier. Elle avait des raisons d’être contrariée, admit-il dans une tentative de garder son calme. Le rendez-vous de M. Courtwright avec les potentiels nouveaux foreurs avait déjà dépassé l’heure prévue depuis quatre-vingt-dix minutes. C’est une bonne chose que je n’ai pas cours ce soir, pensa-t-il quand il vérifia l’heure sur son écran d’ordinateur. Déjà dix-huit heures trente passées. Je ne serais jamais arrivé à l’heure. J’espère que ça signifie que les négociations se déroulent bien.

Quand Melissa sembla se détendre, il reprit :

— Je pense que ce ne sera plus très long, Mademoiselle Cutler. Je vous promets de lui dire à quel point il est urgent qu’il vous rappelle dès qu’il sera disponible.

— Ne vous fatiguez pas, répondit-elle avec mépris. J’avais une réservation pour dix-neuf heures au Five Sixty, pour fêter ma victoire au rodéo de Tunica, mais il ne sera jamais prêt à temps, et je dois partir ce soir pour Tulsa.

Melissa était l’étoile montante du barrel racing au sein de l’Association Professionnelle de Rodéo Féminin, et Jonah savait par expérience qu’il pouvait être difficile de coordonner leurs emplois du temps respectifs, entre ses voyages et le temps que son patron partageait entre le bureau de Dallas et le ranch. Grâce à son colocataire, Wes, un fin gourmet, Jonah savait que le Five Sixty était le nouveau restaurant que Wolfgang Puck avait ouvert au sommet de la tour de la Réunion. Il offrait de la cuisine asiatique ainsi qu’une vue plongeante sur Dallas depuis ses cent soixante et onze mètres au-dessus du sol. C’était également l’un des restaurants les plus chers de la ville.

— Je sais qu’il sera navré d’avoir raté ça, dit-il avec une compassion sincère.

— Il sera navré de rater autre chose s’il ne fait pas attention, rétorqua-t-elle avant de raccrocher.

Jonah retira son casque et se courba pour étirer son dos. Il avait fini sa journée plus d’une heure plus tôt, mais il n’aimait pas quitter le bureau quand M. Courtwright était toujours en réunion, car il pouvait avoir besoin de quelque chose une fois celle-ci terminée. Il arrangeait les papiers sur son bureau quand la porte du bureau intérieur s’ouvrit enfin et que son patron en sortit, accompagnant deux hommes en costume qui semblaient très mécontents.

Pendant un rapide instant, Jonah s’accorda le droit d’admirer le contraste entre les deux représentants en costume-cravate et le style décontracté de son patron. M. Courtwright portait un jean et une chemise blanche toute simple, manches relevées sur ses avant-bras musclés, saupoudrés de poils fauves et légèrement hirsutes qui rappelaient un peu les cheveux effleurant son col. Il faudra lui organiser un rendez-vous chez le coiffeur, songea Jonah pendant que son patron raccompagnait les deux hommes à la porte.

— Êtes-vous certain de ne pas vouloir y réfléchir encore ? demanda l’un d’eux.

— Qu’est-ce que vous ne comprenez pas dans « sûrement pas » ? grogna M. Courtwright. Je refuse d’avoir une fracturation hydraulique sur mes terres. Je me fiche de savoir que je n’aurais plus jamais à pomper un autre kilomètre cube de gaz du sol grâce à ça. Maintenant, partez d’ici, et dites à votre patron de ne plus perdre de temps à me contacter.

Jonah avait le sentiment qu’il aurait claqué l’épaisse porte en verre donnant sur l’arrière du bureau s’il l’avait pu.

Quand ils furent dans le couloir menant aux ascenseurs, M. Courtwright se tourna, passa les mains dans ses cheveux et sembla surpris de voir Jonah.

— Pourquoi es-tu toujours ici, Jonah ? Je ne t’aurais jamais demandé de rester jusqu’à ce que j’en ai fini avec ces idiots.

Et c’était pour ça que Jonah était un peu amoureux de Lincoln Courtwright. Non seulement cet homme était beau à damner un saint, avec son corps fin et musclé qui démontrait son rôle actif dans les tâches quotidiennes de son ranch d’exploitation bovine, mais en plus, il se préoccupait sincèrement de ses employés.

— Mademoiselle Cutler a appelé plusieurs fois, et j’ai promis de vous transmettre les messages.

— Oh, bon sang, j’avais oublié qu’elle voulait qu’on dîne ensemble ce soir. A-t-elle dit où ?

— Elle a mentionné une réservation au Five Sixty, mais c’était pour dix-neuf heures.

Jonah regarda l’heure sur son ordinateur pendant que M. Courtwright regardait sa montre et grognait.

— Je crois que je suis à nouveau tombé en disgrâce. Quoique si je voulais vraiment tourner sur moi-même pendant que je mange, je me prendrais une saucisse sur bâtonnet et je ferais un tour de Grande Roue à la fête foraine.

Jonah ravala un gloussement peu professionnel.

— J’imagine que je devrais la rappeler et m’excuser.

— Elle a dit qu’elle devait partir ce soir pour un rodéo à Tulsa demain, ajouta Jonah.

— Je suis dans la mouise, pas vrai ?

M. Courtwright passa à nouveau une main dans ses cheveux.

— Fais-lui envoyer une douzaine de roses… mieux encore, deux douzaines de roses. Et prends-lui un de ces bracelets Tennis en diamant qu’elle aime. Elle a vraiment apprécié celui que tu lui as choisi pour son anniversaire.

— Oui, Monsieur.

La carte de crédit de l’entreprise qu’il utilisait pour les achats du bureau allait en souffrir, mais il ne pouvait pas vraiment être jaloux des cadeaux d’excuse de son patron pour Melissa.

— Qu’est-ce que je t’ai déjà dit sur le fait de me vouvoyer et de m’appeler « Monsieur » ? On n’est pas à l’armée.

— Oui, Monsieur Courtwright, se corrigea Jonah.

Son patron fronça les sourcils. Il avait déjà demandé plusieurs fois à Jonah de le tutoyer et de l’appeler Linc, mais il n’arrivait pas à être aussi familier, pas quand il risquait de dévoiler à quel point il souhaitait être bien plus familier que ça.

— J’ai hâte de passer un long week-end au ranch, continua M. Courtwright. Si je ne peux pas frapper les idiots comme ces deux-là, je ferais tout aussi bien de frapper du bétail à la place.

Il secoua la tête.

— Après les études récentes qui montrent un lien entre les fracturations hydrauliques et l’augmentation des tremblements de terre autour de Dallas, ils essaient encore de me convaincre que ce ne sont que des coïncidences. Et que je ne devrais de toute façon pas m’en préoccuper, puisque ça m’apporterait plus de profits. Et à eux aussi, bien entendu.

Il partagea un sourire attristé avec Jonah.

— Ne prends plus aucun de leurs appels, et jette un coup d’œil aux autres firmes qui ont envoyé leurs propositions. Vois s’ils font le forage et quelles méthodes ils utilisent. Je ne veux plus perdre mon temps avec des compagnies qui pensent que les fracturations hydrauliques sont la seule solution.

Jonah prit une note sur son bloc-notes.

— Et cherche si tu peux trouver un nouveau fournisseur de foin bio. Le bétail se contente bien de l’herbe pour le moment, surtout avec toute la pluie qu’on a eue au printemps, mais ça veut dire que les semailles des cultures ont été repoussées, et notre fournisseur habituel ne pourra peut-être pas satisfaire tous nos besoins de l’hiver. Je préférerais trouver une nouvelle source maintenant, plutôt que de devoir me précipiter en automne et de payer probablement plus parce que tout le monde fait pareil.

Jonah ajouta une autre note. Depuis que Linc avait repris Broken Spoke après la mort de son père, il avait tourné l’exploitation bovine vers des méthodes naturelles, sans produits chimiques, à base d’herbes, qui coûtaient plus que les méthodes traditionnelles, mais qui lui permettaient d’augmenter ses prix pour son bœuf bio. La dernière fois qu’il était rentré chez lui, à Oktaha, Jonah avait suggéré à son père de passer à des méthodes bio pour sa ferme, où il faisait pousser du foin pour les ranchs locaux. Il y avait une demande en hausse pour la nourriture bio, mais son père était long à accepter le changement, et puisque ses relations avec ses parents étaient devenues tendues depuis qu’il avait fait son coming-out – autant auprès d’eux que de toute la ville –, il n’avait pas insisté.

— Je vais m’occuper de ça, lui assura Jonah en se tournant vers son ordinateur.

— Je ne parlais pas de le faire tout de suite ! Ça peut attendre demain. Viens, je vais te raccompagner au parking.

Même s’il était très tenté, Jonah secoua la tête.

— Merci, mais je veux m’occuper de Melissa ce soir.

Le fait qu’il ait un béguin sans espoir pour son patron ne voulait pas dire qu’il devait mettre la relation de Linc avec sa petite amie en péril.

— De plus, j’ai promis à mon colocataire que je le retrouverais tard pour dîner, quand il aura quitté son travail, alors je ne suis pas pressé.

C’était un petit mensonge : Wes était serveur et barman au Prism, un restaurant situé non loin de l’endroit où ils vivaient, et avait offert une invitation ouverte à Jonah pour qu’il vienne dîner n’importe quel soir où il le pourrait. Jusque là, le jeune homme ne s’était pas senti à l’aide à l’idée de profiter de la générosité de son ami, à qui il devait déjà tellement. Pourtant, ce serait une très bonne excuse pour ne pas partir avec Linc.

— Tu prends vraiment soin de moi.

Linc sourit et Jonah fondit un peu plus de l’intérieur. Il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour gagner d’autres sourires de ce style.

— Ne reste pas trop tard.

— Non, M. Courtwright. Rentrez bien au ranch. Ne laissez pas votre camionnette lâcher en plein voyage.

Jonah récolta un grand éclat de rire. Il avait été choqué d’apprendre que son patron, qui pouvait s’offrir toutes les voitures de luxe possible, préférait conduire sa vieille camionnette Ford F-150 cabossée. Jonah avait lui-même un véhicule de ce style – c’était la voiture de la ferme jusqu’à ce que son père la remplace pour un modèle plus récent, quand Jonah avait terminé le lycée –, mais celle de Linc avait encore plus de kilomètres au compteur.

— Promis. Conduis prudemment toi aussi.

Le trajet de Jonah était bien plus court, il ne lui fallait pas plus de vingt minutes pour aller du centre-ville à la maison de ville que Wes et lui partageaient, avec deux autres amis, dans le district éclectique de Bishop Arts. Broken Spoke, en revanche, se trouvait à deux bonnes heures, voire plus, à l’ouest de Dallas. Linc avait un appartement dans le Design District, qu’il utilisait les nuits où il restait en ville pour les affaires, mais il passait le plus clair de son temps à travailler dans son ranch.

— Promis, merci. Bonne nuit, M. Courtwright.

— Bonne nuit, Jonah.

Une fois son patron parti, Jonah reporta son attention sur son écran d’ordinateur. Commander deux douzaines de roses était facile. Il chercha le site Internet du rodéo et trouva l’hôtel qui les accueillait, puis il passa un rapide appel pour confirmer que Melissa y serait bien. Il s’arrangea pour que les roses y soient livrées, afin qu’elle n’ait pas à attendre de rentrer à la maison le lundi pour trouver les excuses de Linc, écrites par Jonah. Choisir un bracelet prit un peu plus de temps. Melissa était grande et fine, avec de longs cheveux blonds et des yeux bleus. Il était facile de voir ce que Linc lui trouvait, et quand elle ne lui criait pas dessus au téléphone, Jonah devait admettre qu’elle était plutôt gentille. Elle n’avait simplement aucune indulgence pour Linc et le temps dont il avait besoin pour gérer ses deux entreprises comme il le fallait, tout en se souciant de l’environnement autant que du profit que cela pourrait rapporter.

Le ventre de Jonah gronda, détournant ses pensées de son patron et le ramenant sur le problème actuel. Après s’être décidé sur un bracelet fin avec des saphirs, qui coûtait plus cher que son loyer mensuel, il fit livrer la commande à l’adresse de Melissa et éteignit son ordinateur pour la nuit. Il ferma la porte du bureau à clef et se dirigea vers le parking sous-terrain pour prendre sa camionnette. Peut-être qu’il s’arrêterait pour manger quelque chose au Prism, après tout. Il aurait juste à convaincre Wes de le laisser payer.