I

 

 

LES TREMBLEMENTS dans ses jambes ne s’arrêtaient pas. Depuis la première fois où il était monté sur une scène devant des milliers de personnes, quand il était très jeune, Jackson Rawlings ne se souvenait pas avoir été aussi nerveux. Il s’attendait à un silence du public quand il serait annoncé. La foule le bouleversa. Dès l’instant où le présentateur cita son nom, l’endroit explosa sous des hurlements, ce qui le fit grimacer. Cependant, cela lui fit également plaisir et son angoisse s’évapora subitement. Une première chanson, suivie d’une autre et d’une autre encore, et bientôt il fut dans son état d’esprit habituel. Même s’il savait que dès qu’il descendrait de cette scène, ce serait fini, il était résolu à tirer le meilleur de ce qu’il vivait à cet instant.

La fin du concert arriva trop vite au goût de Jackson, mais il attrapa sa bouteille d’eau, avala une gorgée et jeta un œil sur le public tandis qu’il la rebouchait. Quelqu’un lui mit sa guitare acoustique dans la main.

— Merci, dit-il dans le micro.

La foule hurlait toujours alors qu’il se contentait de rester là, immobile. Il observa les visages autour de lui, aussi loin que ses yeux pouvaient voir, et cela n’aida en rien le sentiment de perte qui déferla en lui. Il pouvait entendre son cœur qui se brisait, car ce serait probablement la dernière fois qu’il arriverait à faire tout ça. Il voulait savourer cette sensation, l’absorber totalement et la retenir dans un coin, au plus profond de son cœur.

— Nous allons un peu ralentir, annonça-t-il finalement. C’est dans des moments comme celui-là que je réalise que je ne suis pas aussi jeune que je croyais l’être.

Le public rit.

— Sérieusement, je pense que… ce genre de danse est pour les jeunes. Quoi qu’il en soit, si quelqu’un de spécial est avec vous ici ce soir, rapprochez-le de vous.

Il grimpa sur le tabouret qui avait été placé sur scène lors de son dernier changement de costume et pinça quelques cordes au hasard comme pour essayer de trouver la bonne tonalité. Il repositionna le microphone accroché à son oreille et soupira.

— Ashbridge ! lança-t-il.

Il fut immédiatement récompensé par un cri de plaisir de la foule.

— Comment allez-vous ?

La foule hurla et sauta en réponse à sa question.

Il rit doucement.

— Je suppose que ça veut dire bien, pas vrai ?

Il jeta un regard vers son batteur qui hocha la tête.

— Ouais, mec, admit Maxwell Grahm derrière la batterie.

— Eh bien, c’est parfait, alors… plaisanta Jackson en riant.

Avec des doigts tremblants, il commença à jouer l’intro familière du premier succès issu de son dernier album : Country Soul. La foule était en délire et les briquets s’élevèrent instantanément dans les airs. Il se demanda qui avait lancé la tradition, mais il ne la remettait pas en question. Il continua simplement à jouer.

— Un amour comme celui-ci ne se trouve qu’une fois par lune bleue [1], chanta-t-il. Mais mon cœur, tu es ma lune bleue parce que tout ce dont j’ai besoin c’est de toi… seulement de toi, ma country soul.

Et à sa stupéfaction habituelle, le public chanta avec lui. Peu importe le nombre de fois où les gens l’avaient fait, ou combien de concerts et de spectacles il avait donnés dans sa vie, il était toujours surpris que tant de milliers de personnes connaissent les mots d’un morceau qu’il avait écrit… que tant de gens aient pris le temps d’y prêter attention et d’apprendre quelque chose qu’il avait mis dans sa création. L’adrénaline et l’angoisse remuaient en lui.

Une fois que le concert fut terminé, il ne retourna pas sur scène pour un rappel ; normalement, il aurait dû, mais ce qu’il traversait était tout sauf normal. À la place, il laissa son entourage le pousser dans un véhicule et le conduire à sa conférence. Sur le chemin, il envisagea plusieurs fois de demander au chauffeur de le ramener à son hôtel. Chaque fois qu’il tendait la main vers l’avant pour lui tapoter l’épaule, il changeait d’avis. Jackson ne savait même pas pourquoi il s’apprêtait à affronter un tas de gens incapables d’attendre pour fouiller dans sa vie. Il décida qu’il ne le faisait pas pour eux : il le faisait pour les fans qui l’avaient soutenu, même après qu’il fut sorti du placard.

— Monsieur Rawlings, nous sommes arrivés.

— Lester, combien de fois t’ai-je demandé de m’appeler Jackson ? demanda-t-il. Monsieur Rawlings me donne l’impression d’être vieux.

Lester se mit à rire avant de lui dire :

— Vous êtes vieux, Monsieur Rawlings.

L’intéressé marmonna dans sa barbe et sortit de la voiture garée sur un parking privé. Instantanément, la porte arrière s’ouvrit et il pénétra dans un couloir mal éclairé. Il fit quelques pas dans le passage familier, monta une volée de marches et passa une porte ornée d’un D géant peint en blanc. Dès qu’il fut à l’intérieur, les gens s’avancèrent immédiatement vers lui, en parlant tous à la fois. En temps normal, cela ne l’aurait pas dérangé, mais aujourd’hui, il se contenta de les ignorer et continua à marcher.

— Où est Chad ? demanda Jackson.

— Ici.

Il se retourna et regarda son meilleur ami. Tout le monde sembla alors se disperser et il saisit simplement les épaules de Chad, le fixant, cherchant à s’imprégner de la force de son ami. Après un moment, Chad tenta de l’attirer dans une étreinte, mais Jackson se contenta de secouer la tête et de reculer.

— Tu ne peux pas faire ça maintenant, lui dit Jackson. Si tu me prends dans les bras, ça me perdra.

— Occupons-nous de ça et tu pourras rentrer à la maison, déclara Chad en hochant la tête.

 

 

— LA RUMEUR prétend que vous quitterez Brutus Records quand votre tournée sera terminée, cria un journaliste à l’arrière de la salle. Y a-t-il un fond de vérité dans tout ça ?

— Ouais, cette rumeur ? Je vais commencer par celle-là, répondit Jackson d’un ton traînant.

La salle éclata de rire et il trouva un sourire quelque part au fond de lui qu’il parvint à accrocher à ses lèvres.

— Plus sérieusement, poursuivit-il, ma tournée s’est achevée ce soir. Et oui. Brutus et moi, nous nous séparons.

— Pourquoi ? intervint un autre journaliste. Cela a-t-il un rapport avec votre récente annonce concernant votre homosexualité ?

— Divergences artistiques, déclara Jackson en luttant pour garder toutes ses émotions à l’intérieur et pour ne pas les laisser transparaître sur son visage. Je souhaite aller dans un sens et ce n’est pas profitable pour eux. Se séparer était la chose la plus logique à faire. Peut-être qu’ils sont devenus délibérément aussi difficiles pour que je décide de partir, parce que je suis gay… qui sait ce qui se passe dans l’esprit des gens ? Pour autant que je sache, ils souhaitent aller d’un côté et moi d’un autre.

Il savait que la question viendrait, c’était seulement une question de temps. Cette semaine, alors que la tournée touchait à sa fin, il s’était retrouvé à répéter la réponse à cette séance de questions encore et encore devant un miroir. Après un certain temps, l’histoire était simplement devenue une autre chose qu’il aurait à dire pour que le monde s’en aille. Maintenant qu’il se retrouvait finalement à la jeter en pâture à l’univers, il ressemblait à un foutu robot. La phrase avait l’air trop répétée à ses propres oreilles, et ça le rendait malade. Les mots laissaient un horrible arrière-goût dans sa bouche. Il pria pour que son mensonge ne sonne pas aussi moche pour le public que pour lui. Peut-être qu’il était en fait son pire critique.

Pourquoi ont-ils besoin de poser la question ?

Jackson détestait les interviews. Il semblait qu’à chaque fois qu’il en faisait une, il laissait un morceau de lui-même. Chaque fois, il devait s’exprimer sur des choses qu’il pensait sacrées. Mais parler au public et répondre à des questions indiscrètes faisait partie de ce qu’il aimait. En fin de compte, faire une interview était un petit prix à payer pour continuer à faire de la musique. Il aurait préféré créer des albums et participer à des tournées, en faisant l’impasse sur les questions indiscrètes ou les passages sur les plateaux.

Il les détestait tout particulièrement quand il devait sourire et rester agréable alors que, tout au fond, il savait que son monde s’écroulait lentement autour de lui. Il aurait voulu gémir, mais il le cacha en portant sa bouteille d’eau à ses lèvres tout en écoutant une autre question. Il avait été un atout majeur pour le succès du label, mais dès le moment où ils avaient découvert qu’il était gay, ils avaient paru pressés de se débarrasser de lui.

— Vous devez comprendre, ce n’est pas profitable.

— Ne me prenez pas pour un imbécile ! avait répliqué Jackson en attrapant un vase en verre sur l’une des consoles à proximité, pour la jeter contre le mur. Depuis quand être gay n’est pas profitable ?

— Peut-on espérer un nouvel album bientôt ?

La question le tira de ses souvenirs et le ramena au présent, ainsi qu’à la salle pleine de flash d’appareils photo, de caméras et d’yeux globuleux.

— Surtout après le succès des trois derniers, insista le journaliste.

Jackson haussa les épaules.

— Je ne sais pas, et c’est la vérité. Avant, je m’y consacrais complètement. Je veux dire, tout le monde peut faire un album aujourd’hui, alors ce n’est pas le problème. Le fait est que l’industrie musicale a changé ; elle a tellement changé que je ne sais pas où je me situe désormais. Je suppose qu’une fois que la fumée se sera dissipée et que j’aurai eu l’occasion de réfléchir à ce que je veux faire du reste de ma vie, j’aurai une meilleure réponse à cette question. En attendant, je vais profiter de ma vie. Je veux faire la grasse matinée et me balader, dîner avec des gens que je n’ai pas vus depuis longtemps parce que j’étais toujours sur la route.

Cela le tuait presque de donner cette réponse. Jackson avait sérieusement envisagé de quitter la musique, et à l’heure actuelle, il n’avait pas pris de décision. Cela commençait à donner l’impression qu’il renonçait.

— Je verrai comment je me sens après avoir eu le temps de rattraper un peu mon retard de sommeil. Qui sait ? ajouta-t-il de manière à alléger l’atmosphère pesante qui s’était abattue sur la pièce comme une serviette humide.

— Un dernier mot pour vos fans ?

Jackson sourit tristement et baissa la tête. C’était la partie la plus difficile de toutes, la dernière question destinée à le mettre à genoux. Un silence complet tomba sur la pièce. Les photographes, qui n’avaient pas arrêté de prendre des photos tout du long, avaient cessé. Quand il leva la tête, tous les yeux étaient braqués sur lui. Il inspira, retint son souffle et expira par le nez.

— Oui, répondit-il de manière presque inaudible à ses propres oreilles, avant de se racler la gorge. Je tiens à remercier mes fans pour leurs années de soutien. Et même si ça paraît ringard au possible et que je ne peux pas croire que je dis ça : sans eux, je n’aurais rien pu faire du tout. J’ai apprécié mon passage dans ce métier, peut-être pas tout, mais la majorité. Si je veux être honnête, je dois avouer que je suis extrêmement ému par la foi qu’ils ont placée en moi pour les divertir. J’espère y être parvenu. J’ai pris cette responsabilité très au sérieux. Simplement… merci.

La pièce resta silencieuse, et même si l’interview n’était pas terminée à ce moment-là, Jackson n’était pas certain de pouvoir continuer. Il se leva de son siège, prit sa bouteille d’eau, et avec un dernier geste de la main, quitta le podium. Son meilleur ami était là, à ses côtés, lui remettant instantanément une serviette et le guidant vers une porte à proximité, puis le long d’un couloir. Ils marchèrent en silence. Être amis depuis aussi longtemps qu’ils l’étaient créait un lien presque télépathique entre eux. Tout ce dont Jackson avait besoin, c’était de sa présence – de sa présence silencieuse.

À présent, il se tenait devant les personnes qui avaient travaillé avec lui pendant ses années de tournées et pendant celles où il avait fait ce que qu’il aimait tant : de la musique. Alors qu’il regardait autour de lui, il remarqua que certains d’entre eux avaient pleuré ; d’autres avaient l’air perdus et confus. Ils savaient que ce serait la fin pour lui. Jackson leur avait expliqué lors de leur spectacle au Canada trois mois plus tôt. Mais Jackson savait comment il se sentait au fond de lui, alors il pouvait imaginer ce qu’ils éprouvaient. Son cœur se brisait chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour prononcer ce qu’il devait dire. Certaines fois, il savait que s’il parlait, sa voix se briserait et que cela le détruirait. Il secoua la tête, parce qu’il ne savait pas quoi faire d’autre. Se mordant la lèvre inférieure, il ravala la boule dans sa gorge.

— Je ne peux pas vous dire à quel point je vous suis reconnaissant, commença-t-il. La plupart d’entre vous, Charlie, Andros… vous tous, les gars, avez été ici depuis le premier jour où je suis entré dans ce studio du Tennessee, un jeune blanc-bec qui voulait être chanteur.

Le groupe se mit à rire. Jackson se tourna vers son batteur.

— J’étais mort de trouille. Max… mec, je ne peux pas croire que tout ça sera du passé, mais si je décide de revenir…

— Je sais, Jackson, répondit Maxwell avant de l’attirer dans une étreinte vigoureuse. Ne t’inquiète même pas à ce sujet.

Jackson hocha simplement la tête, parce que s’il disait quoi que ce soit, les gouttes qui s’accumulaient au bord de ses yeux ne manqueraient pas de tomber. Il expulsa un peu d’air par la bouche et regarda vers le haut, clignant des paupières pour chasser les larmes.

— Les gars, vous avez été incroyables, et sans vous, je n’aurais pas pu m’en tirer avec ces spectacles. Je vous remercie…

Il ne pouvait plus parler parce que ses émotions étaient hors de contrôle. Saluant de la main son équipe – ce qui était d’ordinaire son équipe – il laissa Chad l’entraîner au loin. Normalement, il se serait arrêté et aurait attrapé sa guitare, mais il ne le fit même pas. Le cœur de Jackson ne pouvait pas supporter d’être ici plus longtemps, alors il se dirigea tout droit vers la sortie la plus proche, vers l’endroit où ils garaient toujours sa voiture.

Une fois monté dans le véhicule aux vitres teintées, Jackson laissa son corps se faire avaler par le cuir luxueux de la banquette arrière de la Lincoln. Il gémit.

— C’est fini. Bon sang, je commençais réellement à penser que je pouvais le faire.

— Après toutes ces années ?

— Après toutes ces années, répondit Jackson. Est-ce qu’ils savent à quel point ça me tue ?

— Je peux le deviner, admit Chad Lewis. Je suis désolé, JR. Ce qui t’arrive est merdique. Je t’ai dit de lutter…

— Pourquoi ? Peux-tu me le dire ? grogna Jackson. Nous savons tous ce qui se passe lorsque tu exposes ta nuque et relèves tes poings. Pourquoi devrais-je le faire ? Pour que quelques bâtards ignorants supplémentaires puissent obtenir les quelques minutes de gloire qu’ils méritent ? Afin qu’ils puissent l’utiliser comme une nouvelle putain de raison pour braquer une lumière dans la vie de chaque gay, afin qu’ils se sentent plus dégueulasses que la plupart d’entre eux ne le pensent déjà ? Pour qu’un peu plus de connards puissent se mettre en avant et donnent un coup dans le « pédé avec une guitare » ? Je… Je suis trop vieux pour ces conneries.

— Tu as une voix, Jackson. Si tu ne te bats pas, qui le fera ?

— Ce n’est pas mon cirque, donc pas mes singes.

— Tu ne peux pas réellement le penser ! s’exclama Chad incrédule. Que ce serait-il passé si Martin Luther King avait eu cette attitude ? Ou si Rosa Parks s’était levée et s’était rendue à l’arrière de l’autobus parce que ça « n’était pas son cirque » ?

— Ça n’a absolument rien à voir, et tu le sais !

— Vraiment ? répliqua Chad. Le mouvement des droits des homosexuels a besoin d’un Martin Luther King, il a besoin d’une Rosa Parks. Trouve tes couilles et mets-les sur un putain de chapeau !

— Je suis fatigué, Chad. Je suis tellement fatigué…

Jackson se tut, la tête basculée en arrière contre le siège pendant qu’il regardait les lumières extérieures qui défilaient devant la voiture pour quelques secondes aveuglantes. Pendant un moment, tout ce qu’il put entendre fut le moteur du véhicule et une sirène, qui était si loin qu’il se demandait s’il l’entendait véritablement. Les paroles de Chad pulsaient en lui, mais il ne parvenait pas totalement à les absorber.

Il inspira et étendit ses jambes aussi loin que le siège avant le lui permettait.

— Je croyais que si je travaillais assez dur, reprit-il doucement, et que je faisais un certain style de musique, ils verraient que j’étais vraiment bon et qu’être gay ne serait même pas un problème.

— Et ça ne l’est pas, pas vraiment, affirma Chad avant de se racler la gorge. Certaines personnes le voient comme la chose qui ne devrait pas être mentionnée. Ils supposent que tout le monde est aussi stupide et aussi intransigeant qu’ils le sont… ces gens ne peuvent pas voir à travers les œillères qu’on leur installe. Ils ne comprennent pas, JR. La musique, c’est de la musique. Elle ne s’occupe pas de la couleur, de la race ou de la sexualité. L’endroit d’où vient la mélodie n’a pas d’importance. Si elle est bonne, qui s’en soucie ? Penses-tu honnêtement que tes fans les plus assidus se préoccupent de savoir avec qui tu couches ? Ils étaient à tes concerts tout l’été, pas vrai ? Même après que tu as fait ton coming out, et c’était aux nouvelles nationales… bon sang, aux nouvelles internationales. Accorde-leur plus de crédit.

Jackson resta silencieux. Il ferma les yeux, sentant le début d’une migraine s’installer progressivement. D’un certain point de vue, Chad avait raison. Certaines personnes s’en moquaient. Si la musique était bonne, ils étaient heureux. Mais il y en avait quelques-uns qui voulaient le boycotter à cause des personnes avec qui il couchait. En quoi était-ce leurs affaires ?

Il jeta un œil à Chad et sourit.

— Je ne sais pas si je l’ai déjà dit, mais tu as été mon pilier à travers tout ça. Si je n’ai pas dit avant à quel point je te suis reconnaissant, aujourd’hui, je m’en excuse. Je te remercie.

Chad fronça les sourcils ce qui assombrit ses yeux bruns et plissa son front lorsqu’il répondit :

— C’est cette merde qui me fout en rage.

— Chad.

— Non ! N’en parle pas comme si cette saloperie était finie.

— Nous n’en savons rien. Penses-tu sérieusement qu’un label quelconque veut des ennuis que ma vie semble charrier ces derniers temps ? J’y étais, Chad. Ils m’ont laissé tomber comme une vieille chaussette et n’ont même pas regardé en arrière depuis – même après les millions de dollars que je leur ai apportés. Non… c’est arrivé. C’est terminé.

— Putain, JR ! Je déteste quand tu dis ce genre de conneries ! Tout le monde se fout que tu sois gay ou… Pourquoi faut-il que je continue à me répéter ? Ça ne doit pas obligatoirement se terminer.

— Tout simplement parce que tu ne vois pas…

— Simplement parce que certains abrutis ne voient pas quel bon investissement tu peux représenter – même s’ils pensent que tu n’es pas un chanteur aussi bon – ne signifie pas que d’autres ne seraient pas heureux de te voir rejoindre leur label. Ne prends pas de décision définitive pour le moment. Prends des vacances et repenses-y quand tu seras reposé. Tu as ce talent, cette voix qui enflamme toutes les salles où tu t’es produit.

— Chad…

— Je n’écouterai rien de plus.

— Et tu continues à ne pas comprendre.

— Qu’y a-t-il à comprendre, là, Jackson ? demanda Chad. Ce que je comprends, c’est que, comme d’habitude, tu abandonnes devant n’importe quel ombre, même la tienne. Tu laisses tout le monde dicter ta vie et décider de ton destin.

Chaque fois que Chad utilisait Jackson et non JR pour s’adresser à lui, ce dernier savait qu’il devait s’attendre à un combat. Un jour au lycée, ils avaient eu une dispute violente et en étaient venus aux mains. Ils avaient renversé un bureau, s’étaient cognés dans des casiers, étaient tombés dans les escaliers, et continuaient pourtant à s’en prendre l’un à l’autre. Les enseignants avaient essayé de les séparer, et quand cela avait échoué, ils s’étaient rabattus sur le tuyau d’incendie et les avaient aspergés.

À cet instant, alors qu’il était assis, se préparant à ce qui semblait être un autre combat susceptible de se terminer à coup de tuyau, il n’était même pas capable de se souvenir pour quelle raison ils avaient commencé cette bagarre. C’était certainement une stupide raison pathétique, puisque Jackson ne parvenait pas à se la rappeler.

Dans son état d’esprit actuel, il n’avait pas l’énergie pour se battre, abandonner était donc la seule option. Jackson gémit et frotta ses yeux fatigués.

— Tout ce que je dis, c’est qu’un homme a des limites pour faire face à certaines choses, déclara-t-il à mi-voix. Voir ses rêves – quelque chose sur laquelle il a travaillé toute sa vie – salis, le brise. Je suis brisé, Chad. C’est ainsi que je me sens en ce moment… comme si quelqu’un m’avait roulé dessus avec un bulldozer. C’est difficile de se relever après ça. Traite-moi de lâche, mais…

— Tu es un lâche, confirma Chad.

Que pouvait-il ajouter à ça ? Comment pourrait-il expliquer à Chad l’obscurité qui bouillonnait en lui, la colère qui lui nouait les tripes ? Il voulait désespérément expliquer à son meilleur ami combien il était tourmenté et démoli, mais les mots n’étaient plus là. C’était comme s’ils avaient tourbillonné trop longtemps dans sa tête et qu’ils s’étaient évaporés. Jackson soupira, finit par acquiescer et se tourna pour regarder par la vitre les lampadaires éblouissant le véhicule sur le chemin de l’aéroport.

Tout était si parfaitement éclairé qu’il ne pouvait pas voir les étoiles. Cela le dérangeait. Dans la petite ville de Hallesford, il pouvait tout simplement monter sur le toit de la maison du ranch, s’allonger sur le dos et regarder vers le haut. Il aurait alors eu l’embarras du choix pour trouver une étoile à observer. C’était apaisant de savoir que rien ne ternissait le ciel. New York le perturbait plus qu’il ne voulait l’admettre. Il y avait quelque chose dans cet endroit ayant plus de machines que de chevaux qui lui donnait l’impression d’être un peu comme un rat dans un repaire de chats.

Son malaise était la raison pour laquelle ils se dirigeaient vers Hallesford plutôt que de traîner dans un hôtel pour la nuit. Il voulait être dans un endroit où il savait ce qui se trouvait à chaque coin de rue. New York n’offrait pas ce genre de soulagement ; eh bien, il ne devrait pas penser ainsi. Jackson savait précisément ce qui se trouvait à chaque coin : un abruti avec un appareil photo et ses foutues questions.

Il laissa ses yeux se refermer quand ils se retrouvèrent coincés dans le trafic.

Lorsqu’ils arrivèrent à l’aéroport et sortirent de la voiture avec chauffeur, Jackson avait eu le temps de réfléchir. Il attrapa Chad par le bras. Son ami ne se retourna pas pour lui faire face. Jackson savait pourquoi.

— Je sais que tu es en colère, avoua Jackson. Et je suis désolé. Mais j’ai le droit d’avoir des sentiments : je suis humain.

— Je ne suis pas fou, répondit Chad, évitant toujours ses yeux. Je déteste t’enfoncer comme ça. Je sais à quel point tu es blessé et dans quel genre de foutoir tu seras d’ici quelques jours, quand la vérité sur ce que tu fais actuellement éclatera. Étant la personne qui aurait dû surveiller tes arrières, je ne pourrai pas t’en protéger. Bon sang, je n’ai même pas vu cette merde arriver ! Pourquoi ne l’ai-je pas vue venir ?

— Chad, tu ne peux pas t’en vouloir ! Je suis adulte. Si quelqu’un avait dû savoir que ça arriverait, c’était bien moi.

Chad se dégagea de l’emprise de Jackson et avança d’un pas.

— Sais-tu à quel point ça me bouffe ? demanda-t-il. Sais-tu ce qui se passe à chaque fois que je ferme les yeux ?

Puisque Chad refusait de le regarder, Jackson contourna son ami, puis lui fit face et sourit.

— Je le pensais quand je disais que tu ne devrais pas te sentir mal… Tu es comme un frère pour moi, mais la vérité c’est que même un frère de sang n’aurait pas pu me protéger de ça. Ne culpabilise pas. C’est simplement qu’en ce moment, je ne parviens pas à prendre du recul. Donne-moi du temps.

— Qui essaies-tu de convaincre ? Moi ou toi ?

Jackson ne parvint pas à trouver une réponse suffisamment rapidement, et Chad se tourna et repartit. Il regarda l’homme musclé aux cheveux bruns marcher vers le comptoir pour s’enregistrer. Les larges épaules de Chad étaient habituellement solides, mais à cet instant, elles ployaient sous le poids de la défaite. Secouant la tête pour tenter d’arracher cette image de son esprit, Jackson discuta brièvement avec l’agent du comptoir, passa à travers les détecteurs qui ne laissaient rien à l’imagination, et suivit bientôt Chad dans un couloir sécurisé qui le mena à son avion privé. Il ne pouvait pas supporter le silence qui s’était installé entre eux. Même après qu’ils eurent accroché leur ceinture sur leurs sièges et que le jet eut quitté le tarmac pour le ciel, les deux amis ne s’étaient toujours pas dit un mot.

 

 



[1] La lune bleue correspond à un événement exceptionnel où il est possible de voir deux pleine-lune dans le même mois.