LE VOL durait six heures. Six heures pour imaginer toutes les façons dont les choses pourraient se terminer.

J’avais pris l’avion plus souvent qu’à mon tour, mais un seul autre vol m’avait causé autant de stress. Celui au bout duquel je m’étais jeté d’un avion en parfait état de marche. J’avais su alors que je m’apprêtais à vivre le moment le plus excitant de ma vie… Ou à finir écrasé au sol.

Aujourd’hui, je ne sentais pas la différence.

Chaque instant était un test de patience. L’embarquement avait fait battre mon cœur à tout rompre. Trouver ma place m’avait donné les mains moites. Le décollage avait failli me déclencher une crise de panique : il n’y avait plus de retour possible. On m’avait donné des bretzels (les cacahouètes n’étaient plus autorisées) et un shot minuscule de Sprite On the Rocks. Ce qu’il me fallait, c’était un Valium, mais cela m’aurait étonné que l’hôtesse en ait dans sa petite desserte branlante.

Tous les choix que j’avais faits m’avaient mené là, dans cet avion. Tout ce que je désirais était à l’autre bout de cette traversée terrifiante du pays. Et si cela se passait mal ?

Enfin, nous entamâmes notre descente. Mes mains ne cessaient de trembler et l’anxiété grandissait comme un parasite dans ma poitrine. J’étais presque paralysé de peur. Je l’aurais été s’il n’y avait pas caché sous tout cela quelque chose de simple. De plus fort. De pur. Quelque chose qui me poussait en avant.

L’espoir.

 


 

Dix-huit mois Plus tôt

 

 

Date : 10 avril

De : Jared

À : Cole

 

COLE,

Il y a quelques semaines, nous avons croisé un ami de Zach à Las Vegas. Il vit à Phoenix et il a dit que tu devrais le contacter. Il est beau et il a l’air sympa, du moins tant que tu ne sors pas avec son ex. Vous devriez vous entendre. Il s’appelle Jonathan Kechter.

 

 

Date : 11 avril

De : Cole

À : Jared

 

BONJOUR, MON doux ! Je suis content d’avoir de tes nouvelles, même si ton e-mail est horriblement court. Malgré ce que l’on raconte, ce qui se passe à Las Vegas peut être répété. Cela te tuerait-il de donner quelques détails croustillants ?

Alors, d’après toi, je devrais contacter cet homme ? Je te prends au mot au sujet de son apparence. Après tout, tu as un goût exquis en matière de mâle, même si ton grand méchant flic n’est pas mon genre. ‘Tant que je ne sors pas avec son ex ?’ Cela donne très envie d’en savoir plus. Je sens qu’il y a une histoire intéressante qui se cache sous cette mystérieuse déclaration. Tu n’as jamais été une grande commère (tu devrais y travailler, mon doux). Je serai à New York dans les jours qui viennent, mais je l’appellerai peut-être à mon retour. Dieu sait que la récolte est horriblement maigre à Phoenix, ces temps-ci, et chéri, je ne parle pas d’agriculture !

 

 

LE VOL de Los Angeles à Phoenix durait à peu près une heure. Une heure durant laquelle j’avais l’excuse parfaite pour éteindre mon téléphone.

Cela en disait long sur mon travail, que le trajet soit ce qu’il avait de plus sympa !

Je venais de passer une semaine à Los Angeles pour aider l’hôtel que nous avions comme nouveau client à transférer sa comptabilité sur le programme de ma compagnie. La semaine suivante, je ferais la même chose pour un autre client à Las Vegas. Entre ces deux villes et Phoenix, je jonglais avec six clients à différents stades de transition. Tous avaient tendance à m’appeler, quelle que soit l’heure.

Et puis, il y avait mon patron.

Les appels commençaient à six heures et se terminaient en général à vingt-deux heures. Je doutais fortement que mon simple téléphone portable soit une menace envers l’équipement de l’aviation moderne, mais j’étais ravi d’obéir aux règles exigeant de l’éteindre pendant un vol. Bien trop vite, nous fûmes à Phoenix et ma pause fut terminée. Entre la porte de débarquement et la récupération des bagages, je rallumai mon téléphone et découvris immédiatement quatre messages sur mon répondeur. Quatre en une heure ?

Je ravalai mon agacement. Encore une année ou deux et je serais bien placé pour une promotion. J’essayais de ne pas perdre de vue cette récompense. Néanmoins, quatre messages en attente étaient le signe que même si nous étions vendredi, mon arrivée à Phoenix ne signalait pas le début de mon week-end.

Avant même que je puisse écouter le premier, mon téléphone sonna. Et merde. C’était reparti.

— Jonathan à l’appareil.

— Jonathan ! Où êtes-vous, bon sang ?

Marcus Barry, mon patron.

— À l’aéroport. Qu’y a-t-il ?

— La bonne femme du Clifton Inn essaie de vous joindre depuis une heure.

Je n’avais quitté l’hôtel que quatre heures auparavant. Qu’avait-il pu se passer de si urgent ?

— J’étais dans l’avion, dis-je en essayant de cacher mon agacement.

Il soupira.

— Eh bien, elle nous rend tous dingues, ici. Elle veut des réponses immédiatement.

— Je la rappelle tout de suite.

— Parfait !

Il raccrocha sans dire au revoir. Pas que cela me dérangeait.

J’arrivai au tapis roulant, duquel mon sac n’avait pas encore été recraché. Je surveillai ledit tapis le temps de rappeler Sarah, la comptable du Clifton Inn. Je tombai tout de suite sur le répondeur. Je lui laissai un message pour dire que j’étais de retour à Phoenix et qu’il fallait qu’elle me rappelle. Avant même que je raccroche, mon téléphone vibra.

Cinq messages. Super.

Je vis mon sac tomber sur le tapis, alors je fendis la foule afin de le récupérer lorsqu’il arriverait à mon niveau. J’étais sur le point de l’attraper quand mon téléphone sonna.

— Jonathan à l’appareil.

Il y eut une demi-seconde de silence, puis une voix que je ne reconnaissais pas dit :

— Tant de formalité, chéri ? Je ne m’y attendais pas. C’est Cole.

La voix était légère, le ton moqueur. Masculin, mais avec quelque chose de féminin.

— Pardon, dis-je. Qui… merde !

Parce que, à cet instant, je réalisai qu’en répondant, j’avais raté mon sac et qu’il faudrait que j’attende un autre tour de tapis roulant.

— Quelque chose ne va pas ?

— Non.

Mon téléphone vibra dans ma main. Six messages. Au moins, cette fois je réussis à taire mes jurons.

— Pardon, répétai-je en essayant de cacher mon agacement. Qui êtes-vous ?

— Un ami de Jared. Il m’a donné ton numéro, chéri.

Chéri ? Sérieusement ?

— Je m’appelle Jonathan.

— Oui. Tu l’as déjà dit, commenta-t-il avec un amusement apparent.

Je réussis à ne pas soupirer trop fort.

— Je voulais dire que…

— Je sais, m’interrompit-il.

Il y avait une mélodie dans sa voix qui ne faisait qu’amplifier l’idée d’une féminité exagérée.

— Jared m’a laissé entendre que tu t’attendais à mon appel.

— Oui, je veux dire non, mais oui.

Je m’interrompis et pris une profonde inspiration. J’avais horreur de perdre contenance et j’étais un peu énervé qu’il m’ait déstabilisé aussi facilement. Je comptai jusqu’à cinq. Dix aurait été mieux, mais j’avais appris que les gens me laissaient rarement y arriver.

— Jared a effectivement parlé d’un ami sur Phoenix, dis-je, plus calme, mais il ne m’avait pas donné ton nom.

Et pour être franc, cette brève conversation avec Jared, dans un casino animé de Las Vegas, plus de quatre semaines auparavant, m’était complètement sortie de la tête.

— Alors, cela ne te dérange pas que j’appelle ?

— Bien sûr que non. Je ne m’y attendais pas, c’est tout.

— Tu es à l’aéroport.

Ce n’était pas une question. Surpris, je demandai :

— Comment le sais-tu ?

— Je l’entends. Je connais bien ce chaos très particulier.

— Oh.

Je n’avais aucune réponse plus intelligente. Mon sac me revenait et cette fois j’étais déterminé à ne pas le laisser s’échapper.

— Ce n’est peut-être pas le bon moment, chéri ? Prends-tu l’avion ?

— J’en redescends. Je suis tout juste de retour à Phoenix.

— Excellent timing, alors. Es-tu libre ce soir ?

— Ce soir ? répétai-je, surpris.

Mon sac me dépassa à nouveau.

— Merde !

— Veux-tu dîner avec moi ? me demanda-t-il sans relever mon exclamation.

— Je… eh bien… Il faut que je défasse ma valise et…

Je gagnais du temps. J’essayais de décider si j’avais l’énergie nécessaire pour le jeu de conversation que requérait un rendez-vous. L’idée m’épuisait. D’un autre côté, j’avais bien envie de ce qui viendrait probablement après. À Los Angeles, mes activités sexuelles s’étaient résumées à ma main. En fait, je n’avais rien pu m’accorder de mieux en trois semaines. Toutefois, je n’étais pas certain qu’il recherche la même chose, et demander n’était pas poli.

Comme s’il lisait dans mes pensées, il dit :

— Chéri, c’est une question en oui ou non et ce n’est qu’un dîner. Négocions le reste plus tard, veux-tu ?

Mon téléphone vibra à nouveau. Sept.

Oh, et puis qu’avais-je à perdre ?

— Excellente idée.

 

 

LA BANLIEUE de Phoenix s’étalait sur plus de 1 300 000 m². Là où la plupart des villes construisaient en hauteur, nous, nous construisions en largeur. Par chance, Cole et moi vivions au nord de la ville. Il me donna le nom d’un restaurant où j’acceptai de le retrouver à dix-huit heures.

Je ne savais pas à quoi m’attendre. C’était un ami de Jared qui, tout comme Matt, son partenaire, était fort et masculin. Tous deux répondaient au type du fan de football américain, buveur de bière, amateur de nature. Ma première idée avait été que Cole serait sorti du même moule. Entendre sa voix avait suffi à me faire changer d’avis. Et puis, il y avait le restaurant. Je n’y étais jamais allé, mais je savais qu’il s’agissait du plus cher de Scottsdale.

Je n’avais pas eu le temps de rentrer me changer, ce qui signifiait que j’étais arrivé au restaurant en avance, dans le costume que j’avais mis à six heures ce matin-là. La seule chose qui me sauvait, c’était que nous étions mi-avril. À Phoenix, la température tournait plus autour de vingt que de trente-cinq, Dieu merci.

Le restaurant était petit, calme et pourtant, il y avait foule. Ils me dirent que nous n’aurions pas de table avant encore trois quarts d’heure. Je décidai d’attendre Cole au bar. J’étais sur le point de commander un verre lorsque mon téléphone sonna. Je m’attendais à moitié à ce que ce soit Cole qui prévenait qu’il serait en retard ou qu’il ne venait pas, mais non. C’était mon père. Il vivait aussi à Phoenix. Nous n’étions pas très proches, toutefois depuis la mort de ma mère neuf ans auparavant, nous faisions l’effort de rester en contact.

— Bonjour, papa.

— Jon ! Où diable es-tu ?

Je passais autant de temps à Phoenix qu’ailleurs, alors il trouvait amusant de commencer par cette question.

— Je viens de rentrer.

— Excellent ! Veux-tu dîner avec moi ?

— Je ne peux pas, j’ai…

J’hésitai. Ce n’était pas que mon père ignorait que j’étais gay, mais il n’avait jamais été très à l’aise avec l’idée.

— J’ai un rendez-vous.

— Un rendez-vous ? répéta-t-il comme si le terme lui était complètement étranger.

— Oui, tu sais : dîner, boire, discuter…

Coucher, avec un peu de chance, mais je n’allais pas le lui dire.

—… en galante compagnie.

— Oh, se contenta-t-il de dire.

Il devait lutter contre l’envie de demander si c’était avec une femme. Cela lui arrivait encore, comme si je pourrais le surprendre en annonçant que j’avais changé d’avis. Je décidai de ne pas lui donner l’occasion de poser de question.

— Papa, écoute, c’est une bonne chose que tu aies appelé. Je serai à nouveau parti la semaine prochaine. J’ai des billets pour voir un spectacle. Je me demandais si tu les voulais.

J’avais un abonnement au théâtre, mais je ne l’utilisais plus beaucoup.

— Je ne sais pas, Jon, dit-il à contrecœur.

Il ne partageait pas mon amour du théâtre. Il préférait le baseball. Cela résumait plus ou moins notre relation.

— Qu’est-ce que c’est, comme spectacle ?

West Side Story.

— Non merci, Jon…

— Peut-être que ça te plairait.

— Je sais déjà comment ça se termine. Les Capulet et les Romuliens…

— Non, ça, c’est Roméo et Juliette

— Même histoire, seule la musique change.

—… et je t’assure qu’il n’y a aucun Romulien ni dans l’un ni dans l’autre.

— C’est bien dommage. Ça aurait probablement animé l’affaire.

Je fis l’effort de ne pas soupirer. Je ne m’étais pas attendu à ce qu’il soit intéressé, mais je n’avais pas envie que les billets se perdent. Peut-être pourrais-je les donner à Julia, ma voisine.

Mon téléphone vibra dans ma main, indiquant un autre appel.

— Papa, il faut que je raccroche.

— D’accord. Bonne chance pour ton rendez-vous.

Je savais que cela lui avait demandé un certain effort, alors je répondis : ‘Merci, papa’, avant de raccrocher et de répondre au nouvel appel.

C’était à nouveau mon patron.

— Jonathan, avez-vous résolu le problème du Clifton Inn ?

— Pas tout à fait. Leurs dossiers sont un vrai capharnaüm. Ils se servaient de deux systèmes différents pour…

— Il va falloir que vous y retourniez lundi.

— Je pars pour Las Vegas, lundi, lui rappelai-je alors qu’il aurait déjà dû le savoir. Franklin Suites. Vous vous souvenez ?

Il soupira.

— Il va falloir que vous coupiez court. Le Clifton devrait être votre priorité.

Profonde inspiration. On compte jusqu’à cinq.

— Je pourrais quitter Las Vegas mercredi et partir à Los Angeles directement. Si les comptes du Franklin sont en ordre…

— Je regarde ça et je vous rappelle.

Je raccrochai et consultai ma montre. Il était dix-huit heures pile. Cole n’était pas en retard, mais il aurait pu arriver pendant que j’étais au téléphone. Je regardai autour de moi, mais je ne vis personne qui semblait chercher quelqu’un. Je me demandai comment je le reconnaîtrais.

Je n’aurais pas dû m’inquiéter.

Il y a plus de stéréotypes sur les hommes gays que je ne pourrais les nommer : les ours, les twinks, les motards tout de cuir vêtus… La liste était sans fin. La plupart de ceux que je connaissais ne rentraient jamais tout à fait dans une case. Mais lorsque Cole arriva dans le restaurant, le mot qui me vint à l’esprit fut ‘maniéré’. Il faisait environ un mètre quatre-vingt, quelques centimètres de moins que moi. Il était mince, avec quelque chose de féminin dans son visage. Il avait les cheveux presque de la même couleur que les miens, brun clair et bien coupés, mais avec une longue frange qui avait tendance à lui tomber sur les yeux. Ses vêtements étaient de toute évidence luxueux, mais légèrement ostentatoires : un pantalon noir, moulant, peut-être du daim, un pull lavande, bien ajusté, probablement de la soie, et une écharpe, en soie aussi, autour du cou.

Les hommes efféminés n’avaient jamais été mon genre, mais je ne pouvais quand même pas m’en aller. Et si ce n’était que pour la nuit, il n’avait pas besoin de me plaire vraiment.

Il rejoignit le podium de l’accueil où l’hôtesse prenait les noms. Elle sembla le reconnaître. Elle lui accorda tout de suite un sourire, qui paraissait sincère. Il pencha la tête, ses cheveux lui cachèrent les yeux. Il lui sourit d’un air aguicheur, peut-être même battit-il des cils. Je n’entendis pas ce qu’ils se dirent. En tout cas, elle rit puis me montra du doigt.

Il me rejoignit d’une démarche légèrement chaloupée.

— C’est moi que tu attends, je crois.

— Je crois aussi.

Je lui tendis la main. Je m’attendais à ce qu’il ait la poigne molle, mais malgré ses mains fines et d’une incroyable douceur, elle était ferme.

— Je suis Jonathan Kechter.

Il pencha la tête à nouveau, à droite cette fois, ce qui lui dégagea les yeux. Il me sourit comme s’il me trouvait très amusant.

— Cole Fenton, dit-il d’un ton quelque peu sarcastique.

Du menton, il indiqua l’hôtesse qui nous attendait avec des menus.

— Viens donc. Notre table est prête.

— Ils m’ont dit que cela prendrait un peu de temps, déclarai-je, surpris.

Il s’éloignait déjà, alors il jeta un regard amusé par-dessus son épaule.

— Chéri, je n’attends jamais.

Nous nous installâmes et Cole rendit son menu à l’hôtesse sans même l’ouvrir. Il s’appuya au dossier de sa chaise et me regarda, la tête penchée sur la droite, donc les yeux dégagés. Sa peau était presque caramel : un ton trop sombre pour être blanche, mais trop claire pour être appelée quoi que ce soit d’autre. Le faible éclairage m’empêchait de déterminer la couleur de ses yeux – marron, me semblait-il –, mais je ne voyais pas son expression. Elle était amusée, presque moqueuse, comme s’il ne prenait rien au sérieux, ce qui m’agaça sans aucune bonne raison.

— Alors, comme ça, tu es l’ex de Zach.

Ce n’était même pas une question. J’essayai de cacher ma surprise. Zach et moi avions rompu dix ans plus tôt et j’avais passé toutes ces années à voir en lui mon plus grand regret. Je n’avais jamais cessé de l’aimer. Des retrouvailles impromptues à Las Vegas m’avaient rappelé tout ce que notre couple avait eu de bon… et de mauvais.

— C’est Jared qui te l’a dit ?

— Pas vraiment. Mais ce n’était pas difficile à deviner, chéri.

Je ravalai mon irritation contre Jared et lui.

— Je m’appelle Jonathan.

— Oui, je sais. C’est la quatrième fois que tu me le dis.

Je pesai rapidement le pour et le contre de lui demander clairement de ne pas m’appeler ‘chéri’. J’avais le sentiment que cela ne ferait que l’amuser.

— Toi, tu es un ami de Matt et Jared ? Tu connais aussi Zach et Angelo ? demandai-je.

— Matt protesterait sûrement à l’idée d’être appelé ainsi. Le seul que je connaisse vraiment est Jared. Depuis presque douze ans, maintenant. Nous sommes amis depuis l’université. Les autres, je ne les ai rencontrés qu’une ou deux fois.

Sur ce, le serveur arriva.

— Bonsoir, M. Fenton. Je suis ravi de vous revoir. Je présume que vous n’avez pas besoin de la carte des vins ?

— Et je suis très heureux d’être de retour, Henry. Vous avez tout à fait raison, je n’ai pas besoin de la carte. Toutefois, je ne sais pas encore ce que nous allons boire.

Il se tourna vers moi.

— Sais-tu ce que tu vas commander, chéri ?

Je ravalai l’envie de lui répéter mon prénom.

— Je pensais aux côtes d’agneau.

Il sourit.

— Parfait.

Puis au serveur :

— Je prendrai la même chose. Ainsi qu’une bouteille de Tempranillo Reserva, s’il vous plaît.

— Bien sûr.

Un rouge espagnol, le préféré de Zach. Quel était le pourcentage de chance que Cole le choisisse ? Peu de restaurants en avaient dans leur cave. Zach s’en plaignait toujours lorsque nous sortions dîner.

— Ai-je dit quelque chose de mal ? demanda soudain Cole, coupant court à mes réflexions.

Je me rendis compte que je contemplais la nappe d’un air absent, alors je repris mes esprits.

— Non. C’est le vin que tu as choisi… Ça m’a fait penser à Zach.

— Alors, tu n’aurais pas dû commander l’agneau, chéri.

Je ne sus que répondre.

Le serveur apporta le vin. Pendant qu’il le versait, mon téléphone sonna. Dans l’atmosphère feutrée du restaurant, il sembla incroyablement bruyant. Tout le monde nous regarda. Je m’empourprai. Je sortis mon téléphone et coupai la sonnerie. Lorsque je levai les yeux vers Cole, il avait l’air amusé.

— Je suis désolé, lui dis-je en indiquant mon portable. Il faut vraiment que je…

— Je t’en prie.

Je répondis.

— Jonathan à l’appareil.

— Jonathan, c’est Sarah !

— Sarah, puis-je vous rappeler plus tard ?

— Jon, nous avons entré le prix de tous nos produits spa, mais lorsque nous essayons d’ajouter la taxe…

— Elle ne doit être ajoutée qu’au moment de l’achat.

J’étais certain de l’avoir déjà précisé, mais c’était une erreur commune.

Elle soupira d’agacement.

— Je ne vais jamais y arriver !

— Sarah, tout ira bien. Nous sommes vendredi soir. Rentrez chez vous. Vous y arriverez mieux demain matin, à tête reposée.

— Peut-être avez-vous raison.

Mais je savais qu’elle ne suivrait pas mon conseil.

— Je suis occupé pour l’instant, puis-je vous rappeler demain, à la première heure ?

Elle soupira à nouveau.

— Bien sûr. D’accord. Bonne soirée.

Je raccrochai et dis à Cole :

— Je suis vraiment désolé.

Il sourit.

— Le devoir appelle ?

— Toujours. Tu dois savoir ce que c’est.

Son sourire s’agrandit.

— Pas vraiment.

— Qu’est-ce que tu fais, dans la vie ?

Sa coupe de cheveux était parfaite. S’il penchait la tête sur la droite, ses mèches retombaient sur le côté, ce qui lui permettait de croiser le regard de son interlocuteur. Mais s’il la baissait, ou s’il la penchait de l’autre côté, ses cheveux lui cachaient les yeux, ce qui rendait son expression plus difficile à déchiffrer.

— Quelle question banale, chéri. Que fais-tu, toi ?

— Je suis le principal chargé des comptes externes de GuestLine Software.

Il esquissa un sourire.

— Quel titre ! Qu’est-ce que Guestline Software ?

— Nous créons des programmes informatiques à l’intention des complexes hôteliers. Réservations, paiement des services de spa et de chambres, registre du personnel et salaires. Nous rassemblons tout au même endroit afin que…

— Je ne possède pas d’hôtel, chéri. Tu n’as pas à me vendre ton produit. C’est pour cela que tu étais à Las Vegas lorsque tu es tombé sur Jared ?

— Oui. Nous y avons trois clients.

— Et quel est le rôle d’un ‘principal chargé des comptes externes’ ?

Il y avait quelque chose de moqueur dans sa voix. J’essayai de ne pas me vexer. Il m’avait fallu beaucoup de temps et de travail pour atteindre cette position en si peu de temps.

— J’aide nos nouveaux clients à transférer leur comptabilité sur notre programme informatique.

— Je vois. Depuis combien de temps travailles-tu pour eux ?

— Huit ans.

— Huit ans… Dis-moi, chéri…

Maintenant qu’il penchait à nouveau la tête, je voyais ses yeux.

— … Être le principal chargé des comptes externes de Guestline Software, cela te rend-il heureux ?

— Eh bien, mon objectif est de voyager moins. Dans un an ou deux, je devrais obtenir une promotion qui me permettrait de travailler plus souvent sur les comptes internes. Dans quelques années de plus, je…

— Vises-tu une position particulière ou désires-tu simplement monter et monter jusqu’à ne plus pouvoir ?

Cette question me paraissait étrange. La promotion était toujours l’objectif, bien sûr.

— Comment ça ?

— Y aura-t-il un moment où tu seras satisfait de ton sort et où tu pourras te détendre et en profiter ?

Je ne savais comment répondre, mais au bout du compte, ce fut sans importance, car mon téléphone sonna à nouveau. Et encore une fois, tout le monde me regarda. Je répondis aussi vite que possible.

— Jonathan à l’appareil.

— Jonathan !

C’était encore Marcus Barry.

— Je me suis organisé, Lyle se chargera de Franklin Suites. Je vous veux en partance pour Los Angeles dès samedi soir.

— Bien sûr.

— Bouclons ce projet avant qu’ils nous rendent alcooliques.

J’étais plus que d’accord.

— Je suis vraiment désolé, dis-je à Cole en raccrochant. C’est un nouveau client et…

Il me fit un signe de la main indifférent, toutefois, il était évident qu’il trouvait cette nouvelle interruption moins amusante.

— Il ne devrait plus sonner, dis-je alors qu’arrivaient nos plats.

Je mis mon téléphone en mode vibreur et le posai sur la table à côté de moi. Nous mangeâmes en silence. Le vin s’accordait parfaitement aux côtes d’agneau. Je rompis le silence en redemandant :

— Que fais-tu dans la vie ?

Il leva les yeux, penchant la tête de façon à ce que ses cheveux cachent à nouveau ses yeux. Je n’arrivais pas à savoir si ma question l’agaçait ou l’amusait.

— Est-ce si important ?

— Non, répondis-je, encore que sa réticence à me répondre m’intriguait. C’est de la simple curiosité.

— Tu es curieux, car, bizarrement, ton image de moi est liée à mon activité professionnelle.

— Eh bien…

C’était vrai, non ?

— Oui.

— Et si je te disais que j’étais prostitué ?

— Je… euh…

Je me rendis compte que je bredouillais, alors je me tus. Était-il sérieux ? Jared avait-il donné mon numéro à un prostitué ? Je ne savais comment réagir.

— Je te dirais que je n’ai pas l’intention de te payer pour quoi que ce soit ce soir, dis-je enfin.

D’un autre côté, cela signifierait que je n’avais plus à essayer de faire la conversation.

— C’est vrai ? demandai-je.

— Bien sûr que non, me répondit-il avec un large sourire.

C’était plutôt bon signe que je sois soulagé de l’entendre.

— Mais l’idée que j’en sois un a tout changé, non ?

Je ne savais pas ce que je devais répondre. J’avais l’impression d’être prisonnier d’un étrange interrogatoire. Il rit d’un ton moqueur et j’essayai de retenir mon irritation.

— Tu meurs encore d’envie de savoir, n’est-ce pas ? demanda-t-il en dégageant les cheveux devant ses yeux.

Bien sûr que oui. La façon dont il évitait la question ne faisait qu’aiguiser ma curiosité.

— Oui. C’est une simple question : que fais-tu dans la vie ?

Il but son vin, sembla réfléchir un instant puis déclara :

— Je voyage.

— Tu voyages ?

Je me creusai la tête pour savoir ce qu’il voulait bien vouloir dire.

— Je ne comprends pas.

— Est-ce un mot que tu ignores ?

Je voyais dans ses yeux combien il trouvait tout cela amusant. J’avais l’impression qu’il se moquait de moi en silence depuis que nous avions fait connaissance. Et à tort ou à raison, cela commençait à m’agacer.

— Bien sûr que je le connais. Mais je ne vois pas en quoi tu peux en faire une carrière.

— Je n’ai jamais dit que c’était le cas, chéri.

— Mais tu viens de…

— J’aime cuisiner, aussi.

— Alors, tu es chef cuisinier ?

— On peut dire ça. Mais ce n’est pas non plus mon métier, si c’est ce que tu veux dire.

— Mais bien sûr que c’est ce que je veux dire !

Même moi, je fus surpris par la colère dans ma voix. Plusieurs personnes se tournèrent vers moi et je me sentis m’empourprer. Je fermai les yeux et comptai jusqu’à cinq.

— T’ai-je froissé, chéri ?

— Non ! répondis-je, plus calme malgré mon irritation.

— Tu t’excuses toujours bien vite pour des broutilles, dit-il d’un ton léger.

J’ouvris enfin les yeux. Il me souriait, toutefois son expression était bien moins moqueuse.

— Combien de temps Zach et toi avez-vous été ensemble ?

Ce changement de sujet soudain me prit par surprise. J’étais encore perdu et agacé par la conversation précédente. Mais désormais, le regard qu’il me lançait était plus ouvert et franc que condescendant, alors je répondis :

— Trois ans.

— Et c’était il y a combien de temps ?

— Nous avons rompu il y a dix ans. Pourquoi ?

Il m’adressa un sourire d’excuse.

— Je faisais simplement la conversation, pour tout dire. Mais ce n’était pas un sujet très heureux, n’est-ce pas ? En réalité, ce que je voulais vraiment savoir, c’est si tu fréquentais quelqu’un.

— Puisque je suis ici avec toi, non, de toute évidence.

— Est-ce vraiment évident ? Je dois avouer que j’ai rencontré de nombreux hommes qui croyaient acceptable de ne pas clarifier leur situation

Il n’avait pas tort.

— Non, je ne vois personne, ni sérieusement, ni autrement.

Il m’arrivait d’aller en boîte de nuit pour trouver quelqu’un, ou bien aux bains publics, mais cela faisait des mois que je n’étais pas sorti avec quelqu’un.

— Et toi ?

— J’ai beaucoup d’amis, mais aucun engagement envers eux.

Je ne pus m’empêcher de rire un peu.

— On dirait que tu fais toi-même partie de ces hommes qui restent vagues.

Il me rendit mon sourire, mais à peine.

— Disons que cela fait très longtemps que je n’ai pas dîné avec quelqu’un.

Nous fûmes interrompus par une voix familière qui s’exclama :

— Jonathan !

Lorsque je levai les yeux, Julia me souriait d’un air rayonnant. C’était ma voisine directe. Elle avait quelques années de plus que moi. Son mari, Bill, était dans l’immobilier et Julia passait la majorité de sa journée à véhiculer leurs trois enfants.

— Bonsoir, Julia.

Elle se tourna d’un air significatif vers Cole. J’étais sur le point de les présenter lorsque mon téléphone se manifesta de nouveau. Au moins, maintenant que la sonnerie était coupée, seuls Cole et Julia le remarquèrent.

De toute façon, Cole n’avait pas eu besoin que je les présente. Il s’était déjà levé de table et lui serrait la main. Un instant, je crus même qu’il allait lui faire un baisemain. J’étais à nouveau au téléphone avec Sarah, à lui expliquer un autre bug du programme, alors je n’entendis pas leur conversation, mais je les surveillais. Quelque chose dans le comportement de Cole était respectueux, quoique séducteur, et Julia fut conquise.

Je raccrochais tout juste lorsque son mari surgit.

— On dirait que notre table est prête, dit-elle. J’étais ravie de vous rencontrer, Cole.

Elle me jeta un regard significatif.

— Quant à toi, nous nous verrons plus tard.

Elle partit et Cole se rassit avec un sourire amusé aux lèvres.

— Qu’y a-t-il ? demandai-je sans pouvoir m’empêcher de le lui rendre.

— J’ai le sentiment que j’aurai les oreilles qui sifflent.

Je fus forcé de rire.

— Quelque chose me dit que tu as raison.

— Comment la connais-tu ?

— C’est ma voisine. Elle s’occupe de ma maison lorsque je suis en voyage d’affaires. Elle nourrit mes poissons et récupère mon courrier. Et puis, je suis sorti avec son frère Tony pendant deux ans, avant qu’il déménage en Californie.

— Vous êtes proches ?

— Plutôt. Je ne sais pas. Il nous est arrivé de partager une bouteille de vin. Ou deux.

Il avait l’air encore plus amusé, alors je demandai à nouveau :

— Quoi ?

— Rien, rien, chéri…

— C’est Jonathan.

… Je songeais simplement que c’est terriblement cliché, n’est-ce pas ? Qu’un homme gay soit ami avec une femme hétéro ?

— Ce serait moins cliché si tous mes amis au grand complet étaient des hommes gays ?

Il me sourit, et c’était sincère. Pour la seconde fois de la soirée seulement, je n’avais pas l’impression qu’il se moquait de moi.

— Tu n’as pas tort, c’est vrai.

À côté de moi, mon téléphone vibra.

— Merde !

— Est-ce toujours comme ça, chéri ? demanda-t-il.

Cette fois, il ne cachait pas son irritation.

— Pas toujours, seulement…

Vrrr, vrr, vrrr.

— Je suis désolé. Il faut vraiment que je décroche.

Il détourna les yeux, mais me fit un signe de la main qui semblait m’indiquer de répondre.

— Jonathan à l’appareil.

— Jonathan !

Marcus à nouveau.

— Cette Clifton va me rendre chèvre. Oubliez dimanche. Je vous veux dans l’avion ce soir.

— Ce soir ? Marcus, je suis rentré il y a moins de quatre heures !

— Je le sais bien. Mais si elle continue à travailler ce week-end, alors vous aussi. Autant que vous soyez là-bas, où vous pourrez aider.

Je comptai jusqu’à cinq et dis :

— Je peux partir à six heures demain matin. Cela suffira ?

Pitié, que je dorme dans mon lit cette nuit-là !

Il soupira.

— Il le faudra.

— Merci, Marcus.

Je m’excusai déjà auprès de Cole en raccrochant.

— Je suis vraiment désolé…

Mais lorsque je levai les yeux, il sortait son portefeuille de sa poche.

— Tu t’en vas ? demandai-je, surpris.

Il ne répondit pas, mais déposa quatre billets de cent dollars sous le bougeoir entre nous.

— Tu n’as pas à…

J’allais dire qu’il n’avait pas à payer pour ma part, et encore moins à laisser un pourboire aussi énorme, mais il m’interrompit.

— Écoute, chéri, tu es adorable, vraiment. Mais pour dire vrai, je préfère quelque peu être le centre de l’attention. Surtout lorsque je dîne avec quelqu’un.

— Tu n’as pas à t’en al…

— Mais je ne serais pas contre l’idée de réessayer un autre soir.

Il me tendit une carte de visite. Dessus, il n’y avait rien d’autre que son nom et un numéro de téléphone. Ses cheveux retombèrent devant ses yeux et il battit des cils à mon intention.

— Appelle-moi. De préférence un soir où tu peux laisser le téléphone chez toi.

Il partit et je terminai mon dîner seul.

Mon téléphone ne sonna plus du reste de la soirée. Pas avant cinq heures quinze le lendemain matin. J’étais déjà de retour à l’aéroport.