I

 

 

WILLIAM DRAKE ? demanda une voix dure et masculine.

— Oui, répondit Will avec réserve.

— Êtes-vous le frère de Katrina Drake ?

Cette question le surprit.

— Ça ne va pas ? Il y a un problème ? Elle est blessée ?

Il avait beau ni apprécier ni faire confiance à sa sœur, il ne supporterait pas d’apprendre qu’elle avait eu un accident, ou pire.

— Elle va bien, l’interrompit l’homme sans douceur. Savez-vous qu’elle a l’intention d’épouser Martin Hunter ?

Son interlocuteur avait l’air très fâché, Will n’aurait vraiment pas su dire pourquoi.

— Non, nous ne nous sommes pas parlé depuis longtemps, répondit Will prudemment. En quoi cela vous regarde-t-il ? Qui êtes-vous ?

— Elle ne sait pas dans quoi elle s’engage, rétorqua-t-il. Si elle croit qu’elle va continuer ce chantage, elle ferait mieux de réfléchir.

Il était sérieux et furieux, et sa voix était grave et menaçante.

— Mais de quoi parlez-vous ? Quel chantage ? Qu’est-ce qu’elle fabrique ? bredouilla Will qui cherchait désespérément plus de précisions.

— Ne faites pas l’innocent, monsieur Drake. Katrina a dit que c’était votre idée !

Il s’était mis à crier.

— Mon idée ? répondit Will sur le même ton.

Il ne serait pas mêlé à cette histoire ! Quoi que sa sœur soit en train de trafiquer, il n’était absolument pas concerné.

— Ça fait presque deux ans que je ne lui ai pas parlé ! Nous avons rompu tout contact après la mort de nos parents ! Alors n’essayez pas de m’impliquer dans cette histoire… peu importe de quoi il s’agit ! Si vous avez un problème avec Katrina, je vous suggère de voir ça avec elle.

Will était furieux. Cet homme n’avait aucun droit de lui crier dessus comme ça.

— Alors, mon cher, vous feriez mieux de lui parler avant qu’il ne lui arrive quelque chose. Je préférerais mourir plutôt que de la laisser épouser Martin !

Will tenta de minimiser la violence de cette réplique, mais s’en trouva incapable. Certes, il sentait que cet homme disait peut-être la vérité, cela n’en réduisait pas pour autant son désir de lui faire endosser toute responsabilité et de régler ainsi le problème.

— Je ne sais pas de quoi il s’agit et, franchement, je m’en fiche.

Sur ces mots, Will raccrocha brutalement. Comment osait-il s’adresser à lui de cette façon ? Will n’avait rien à voir avec cette histoire. La conversation l’avait rendu furieux, énervé, mais aussi raisonnablement curieux de savoir ce que trafiquait Katrina. Son interlocuteur n’avait pas l’air d’un homme qu’on voudrait se mettre à dos.

Je n’aimerais pas être à la place de Katrina, songea-t-il.

Son interlocuteur n’était apparemment pas ravi des noces prochaines.

Mais en quoi cela me regarde ?

Il réalisa que, longtemps après avoir raccroché, il contemplait toujours son téléphone. Peu importait ; ce n’était pas ses affaires. Katrina était une grande fille, elle était tout à fait capable de se débrouiller toute seule.

— Ce n’est pas à moi d’aller à sa rescousse, songea-t-il à voix haute. Elle a survécu ces deux dernières années sans mon intervention, elle peut continuer.

William partit se promener sur la plage avec son chien, Todd, un Golden Retriever magnifique, mais à l’intelligence limitée. Après les émotions causées par cet appel, il avait besoin de prendre l’air. Il ne savait même pas qui était cet homme, pourtant il lui avait fait un effet dont il avait du mal à se remettre.

C’était son ton agressif qui l’avait mis sur la défensive. Il était rare que quelqu’un vous parle d’une façon qui ne vous laisse aucun doute sur le fait qu’il était sincère et capable de mettre sa menace à exécution. Cet homme, Will le savait sans l’avoir vu, était les deux.

Comment a-t-il obtenu mon numéro de téléphone ? Pourquoi m’entraîne-t-il là-dedans ? Pourquoi m’a-t-il appelé et qu’attend-il de moi ?

Ces pensées lui tournaient dans la tête tandis qu’il regardait un cargo à l’horizon.

— Katrina n’est pas sous ma responsabilité, dit-il tout haut. Ses histoires ne me concernent pas, ses ennemis non plus.

Il décida d’arrêter de penser à Katrina et à l’homme du téléphone et, avec un soupir résolu, contempla la grande étendue du lac Supérieur. Ici, à penser à sa vie, il se rendait compte qu’il menait une existence aisée. À vingt-quatre ans, il possédait sa propre maison et plusieurs acres de bois à Whitefish Point, non loin du lac.

Will vivait seul depuis qu’il avait terminé le lycée. Il avait décidé que l’Université du Michigan lui convenait le mieux. Il avait vécu là, en chambre universitaire, pendant les quatre ans d’études de son diplôme de comptabilité. Cette décision le tourmentait depuis l’accident de voiture dans lequel ses parents avaient perdu la vie. Peut-être que s’il était resté plus près de chez lui à East Laning, il aurait davantage profité de leur présence, mais ce genre de réflexions le déprimait inévitablement, aussi l’écarta-t-il. Personne ne pouvait réécrire le passé, c’est la raison pour laquelle aller de l’avant était tout ce qu’il lui restait à faire.

De l’héritage de ses parents, Will n’avait reçu qu’une propriété. Ils s’en étaient servis comme maison de vacances. À l’époque, Will s’échappait souvent à Whitefish Point et y passait ses vacances et les fêtes tout seul. Cette pensée le ramena aux souvenirs déprimants du temps passé loin de ses parents et il la repoussa à nouveau. Il se considérait expert dans l’art d’écarter toute réflexion qui le mettait mal à l’aise, ou lui était trop douloureuse. Certains jours, il devait bloquer toute émotion pour réussir à fonctionner ; la culpabilité et l’amertume pouvaient être très handicapantes.

Le reste de l’héritage, dans son intégralité, était allé à sa sœur cadette, Katrina. Elle avait reçu plus d’un million de dollars ainsi que l’autre propriété. À l’époque, cet affront avait troublé et tendu l’atmosphère, mais, ces deux dernières années, Will avait tenté de comprendre le raisonnement de ses parents. Ces derniers n’avaient jamais complètement accepté sa sexualité, en conséquence de quoi ils avaient privilégié Katrina. Après l’enterrement, elle et lui étaient partis chacun de leur côté et ne s’étaient plus vus ni parlés.

Lorsqu’il passait la porte de derrière, le téléphone se mit à sonner.

— Allô ?

— Bonjour, Will !

À sa grande stupéfaction s’élevèrent les notes aiguës de la voix de sa sœur, Katrina.

— Devine quoi ?

— Quoi ? répondit-il d’un ton froid et méfiant.

— Je vais me marier ! s’écria-t-elle joyeusement.

— Te marier ?

Will s’assit.

— Avec qui ?

Il avait décidé de jouer l’innocent et de voir ce qu’elle lui dirait.

— Oh, Will, tu ne vas jamais y croire !

— Oh, venant de toi, je croirais tout et n’importe quoi, rétorqua-t-il.

Avoir des nouvelles de Katrina après tout ce temps et la violence de leurs disputes, cela n’avait pas beaucoup de sens. Elle voulait quelque chose. Elle n’était jamais aussi gentille à moins d’y être forcée.

— Il est riche ! s’exclama encore Katrina, puis elle fut prise de gloussements incontrôlables.

— De qui s’agit-il ?

Question rhétorique, puisque Will pensait déjà connaître son nom.

— Il s’appelle Martin Hunter. Il possède un ranch immense, ici dans le Montana. Il a des chevaux, du bétail, des moutons et toutes sortes de sociétés. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi riche. Il est millionnaire, Will ; millionnaire !

Elle avait crié si fort que Will dut écarter le combiné de son oreille.

— Je suis content pour toi, répondit-il sèchement. As-tu vraiment besoin de ses millions ? Je croyais que Mère et Père t’en avaient laissé suffisamment.

Il ne cachait pas son amertume, mais Katrina choisit de ne pas la relever.

— On n’a jamais assez d’argent, déclara-t-elle froidement. Si j’appelle…

Ça y est, on arrête de tourner autour du pot, songea Will avec aigreur.

— … c’est pour t’inviter au mariage.

Un silence s’ensuivit tandis que Will tentait de deviner la raison pour laquelle Katrina souhaitait sa présence. Ce n’était pas par affection fraternelle, c’était certain. Cela devait avoir un rapport avec cet homme en colère qui avait appelé plus tôt. Will avait envie de poser des questions, mais refusait d’être davantage mêlé à cette affaire qu’il ne l’était déjà.

— Quel est l’intérêt d’épouser un millionnaire s’il n’y a personne pour le voir ? dit Katrina.

Will se mit à rire. Ah, ça, ça ressemblait plus à la sœur qu’il connaissait et détestait.

— C’est certes un problème, répondit-il d’un ton sarcastique. Si l’on s’embête à épouser quelqu’un pour des raisons financières, il faut qu’amis et famille soient à portée de main pour en être témoins.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire et tu le sais bien, chouina Katrina. Je veux que tu sois là, c’est tout. Tu es ma seule famille.

— Oui, d’accord, répondit Will. J’essaierai de venir.

Il n’avait absolument aucune intention d’assister à ce mariage. Si Katrina essayait de faire chanter un rancher du Montana, qui savait ce qui se passerait ? Ces gens avaient tendance à régler leurs différends à l’ancienne : aux poings et à l’arme à feu.

— Merci.

La voix de Katrina s’était considérablement radoucie.

— Je te rappellerai vendredi pour te donner la date exacte.

Autant que ce soit à la Saint-Glinglin, songea Will, parce que je n’y serai pas.