Bon Timing, Pour un Rodéo

I

 

 

APRÈS 19 heures, c’était un peu tard pour les courses, mais je m’arrêtai quand même au supermarché local avant de rentrer au ranch. Je voulais faire une surprise à Rand à son retour à la maison : qu’il me trouve là, avec le dîner déjà prêt. Le matin même, je lui avais dit que je travaillerais tard à cause d’une réunion. Elle avait été annulée et j’avais refusé d’aller prendre un verre avec mes collègues pour filer. Même après deux ans, j’étais encore tout excité à l’idée de rentrer au ranch le premier et voir l’homme que j’aimais en franchir la porte en fin de journée.

Puisque j’avais décidé de faire la cuisine, il me fallait des provisions. Du coup, je faisais la queue à la caisse quand Mme Rawley, la propriétaire du magasin, sortit de l’arrière-boutique pour me saluer. Je trouvai gentil de sa part de s’en donner la peine.

Le magasin était situé dans la petite municipalité de Winston. La population locale s’était séparée en deux groupes : ceux qui se fichaient complètement que je sois un gay vivant avec mon copain – le rancher Rand Holloway qui possédait le Red Diamond – et ceux qui s’y opposaient avec violence et exprimaient leur réprobation avec obstination et à haute voix. Bien que ces derniers qui murmuraient sur mon passage, marmonnaient entre leurs dents ou crachaient des insultes dans mon dos, soient en minorité, il y en avait assez en ville pour que je veille aux endroits où je faisais mes achats et dépensais mon argent.

Après tout ce temps, je savais où je serais accepté ou non, mais de temps à autre, les gens réussissaient encore à me surprendre. Le truc sympa, c’est que, le plus souvent, quelqu’un dont j’attendais une réflexion plus ou moins haineuse ou moqueuse ne cherchait en réalité qu’une occasion de m’offrir un sourire ou une chaleureuse poignée de main.

— Voulez-vous que Parker vous porte ce sac dans la voiture, Stef ? proposa Mme Rawley.

— J’allais le lui demander, protesta Donna manifestement furieuse. Zut, maman, je n’ai pas été élevée dans une étable.

Ça m’amusait beaucoup de voir interagir la mère et la fille : la plupart du temps, elles s’envoyaient des répliques exaspérées ou sarcastiques.

— Ça va aller, dis-je à Mme Rawley. Soyez gentille avec les jeunes.

— Merci, aboya Donna.

— Et vous, jeune fille, respectez votre mère.

Je récupérai mes achats tandis que l’épicière toisait sa fille de dix-huit ans.

— Tu devais l’écouter ! affirma-t-elle.

Je quittai le magasin, accompagné par le carillon de la cloche accrochée à la porte d’entrée.

J’avançais jusqu’à ma voiture, une chouette Mini Cooper rouge et noir, quand je vis une voiture de patrouille de la police garée entre moi et un 4x4 qui me bloquait.

— Franchement !

Je me dirigeai vers les deux adjoints du shérif assis dans la voiture. Ils n’avaient pas pu manquer l’irritation de ma voix.

Ils sortirent, un grand sourire aux lèvres. Je remarquai que l’un des deux, Owen Walker, avait un gobelet à la main. Il fit rapidement le tour de son véhicule ; au moment où je l’atteignis, je sentais déjà l’odeur du chai latte qu’il m’offrit.

— Allez, Stef, vous savez bien que nous devons obéir aux ordres.

Je pris le gobelet brûlant, lui s’empara vivement de mon sac d’épicerie et jeta un œil à l’intérieur.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? demanda-t-il.

— Juste des côtes de porc panées et de la salade, shérif.

Il leva les yeux.

— Ça me paraît délicieux. Et c’est juste Owen, d’accord ?

— Bien sûr.

Je lui adressai un hochement de tête et un sourire.

— Il y a aussi du vin là-dedans.

— Bien sûr, dis-je avec un gloussement. Impossible de faire un bon repas sans un bon vin.

— J’imagine.

J’eus droit à un autre sourire.

— Si ce n’était pas trop tard, je vous inviterais bien, vous et votre famille.

— Peut-être une autre fois, dit-il, les yeux soudain braqués sur les miens.

Je ne savais pas trop s’il était sérieux. À mon avis, c’était le cas, mais je préférais faire un test.

— Peut-être un samedi alors, nous pourrions faire un barbecue si ça vous dit. Les enfants aimeraient certainement voir les chevaux.

— Oh, ils adoreraient ça. Et ma femme meurt d’envie de voir comment tourne votre maison avec les éoliennes et les panneaux solaires que vous avez installés. Elle aimerait beaucoup que nous devenions écolos, nous aussi.

— Très bien, dans ce cas, je vous passerai un coup de fil.

— Parfait.

Il hocha la tête et leva la main, en agitant les doigts.

— Quoi ? m’étonnai-je.

— Donnez-moi ces foutues clés pour que je mette tout ça dans le coffre de votre voiture.

— Mais je peux très bien le faire…

— Donnez-les-moi, gronda-t-il.

Il récupéra les clés que j’avais dans la main.

— C’est de l’abus de pouvoir, dis-je fermement.

Il me fit un doigt d’honneur.

— Arrêtez de l’asticoter, m’indiqua d’un ton autoritaire le second adjoint ‘James, appelez-moi Jimmy’.

Quand je me retournai pour le regarder, il repoussa son chapeau sur son front.

— Alors c’est vrai ? s’enquit-il.

— Qu’est-ce qui est vrai ?

Je bâillai. J’attendais vendredi avec impatience. Je n’avais qu’une envie, c’était de m’asseoir et de lézarder sans rien faire durant les trois jours du week-end – parce que lundi prochain, c’était Columbus Day, un jour férié. Mon cowboy n’observait pas les vacances fédérales, bien sûr, mais il s’arrangerait probablement pour rentrer plus tôt afin de passer la soirée avec moi.

— Est-ce que Rand va vraiment bâtir une école à Hillman ?

J’avais eu les yeux moites une minute plus tôt, aussi je les frottai avant de me tourner et me concentrer sur l’adjoint McKenna.

— Qui vous a dit ça ?

— Tous vos hommes le savent, Stef, et la plupart d’entre eux ont femme et enfants. Combien de temps pensiez-vous empêcher que toute la ville soit au courant ?

Je poussai un long soupir avant de siroter une gorgée de mon chai latte.

— Pourquoi est-ce que ce truc-là sent aussi bizarre ? demanda alors l’adjoint Walker.

Je dirigeai vers lui mon attention tandis qu’il me rendait mes clés.

— C’est du chai, lui indiquai-je. C’est vous qui l’avez commandé. Comment pouvez-vous réclamer une boisson sans même savoir de quoi il s’agit ?

— Je n’ai rien commandé du tout. Je suis simplement rentré là-bas en leur demandant de me donner ce que buvait Stefan et la gamine… J’ai oublié son nom, celle qui a des cheveux bizarres…

— Ça s’appelle des dreads, shérif.

— Owen.

— Ça s’appelle des dreads, Owen.

— Peu importe. Elle m’a souri comme si j’avais illuminé sa journée, puis elle s’est activée et, cinq dollars et vingt cents plus tard, je portais ce truc qui sent la cannelle, les clous de girofle, et quelque chose d’autre.

— Les mecs, comment saviez-vous que j’allais m’arrêter en ville au lieu de rentrer directement à la maison ?

— Lyle était sur l’autoroute, planqué derrière le panneau ‘Bienvenue à Winston’. Et il vous a vu passer devant lui et prendre la sortie de la ville.

Je hochai la tête.

— Comment va Lyle ?

— Très bien. Et sa Cindy attend un autre enfant.

Je ne pus m’empêcher de relever un sourcil.

— C’est vrai ?

— Comme si je ne le savais pas !

Il grogna.

— Ce sera le cinquième que le mec fait à ma petite sœur. Je lui ai conseillé de l’emmener plutôt au bowling, histoire qu’ils se trouvent une autre occupation ensemble.

Je ne pus retenir mes ricanements.

— J’ai cru que Maman allait exploser, ajouta l’adjoint.

— J’imagine.

— Je pense que le shérif veut vous dire un mot, intervint Jimmy. C’est pour ça que nous vous avons intercepté.

— Exactement, approuva Owen. Pour en revenir à ce café…

Il avait à peine commencé que Jimmy levait les yeux au ciel.

— Je n’arrive vraiment pas à comprendre pourquoi les gens apprécient tant ce nouvel endroit. Ma femme voudrait quasiment y vivre, ma fille a pris l’habitude de s’y arrêter tous les après-midis en sortant de l’école, il commence à y avoir une file d’attente.

Un nouveau coffee-shop proposant cafés, pâtisseries et sandwichs avait ouvert quatre mois plus tôt, entre le Bed & Breakfast et la maison de retraite. Pour moi, cela avait été une bénédiction. Je veillais à m’y arrêter tous les matins en allant en ville, afin d’acheter un chai latte et un scone aux myrtilles fait maison. Les quatre personnes travaillant là-bas connaissaient toutes mon visage et mon nom : dès qu’elles me voyaient arriver, elles préparaient ma boisson. C’était sympa.

— Ils ont su ce que vous voudriez dès que j’ai donné votre nom, m’indiqua Owen

— Il n’y a pas beaucoup d’amateurs de chai dans cette ville, assurai-je.

— J’espère bien !

J’indiquai de la tête le 4x4 qui me bloquait.

— Où est le grand homme ?

— Le shérif est allé chercher ses affiches électorales chez Sue Lynn.

— Pourquoi ? dis-je surpris. Personne ne se présentera contre lui. Pourquoi a-t-il besoin d’affiches électorales ?

— À mon avis, il aime bien voir son visage en très gros, répondit l’adjoint.

Ses gestes suggéraient à quel point la tête du shérif serait colossale sur les bannières.

— Quand même, merde, c’est de l’argent public qui est dépensé ici, Stef.

J’éclatai de rire. Je notai aussi combien ces deux hommes étaient à l’aise en ma présence.

— Écoutez, shérif McKenna…

— Jimmy, corrigea-t-il, comme il le faisait toujours.

— Jimmy, dis-je avec un soupir. Qu’est-ce que ça peut vous faire que Rand construise une école ? Ça ne va rien changer pour vous, n’est-ce pas ?

— Je trouve juste bizarre qu’il aille bâtir ça à Hillman et non chez lui, c’est tout.

Je le regardai bien en face.

— Il a été éjecté de tous les comités de cette ville ; les services du cadastre ont même modifié la répartition des terres : désormais, le Red Diamond ne dépend plus de Winston, mais de Hillman.

— Ouais, je…

— Alors votre question n’a aucun sens. Rand construit bel et bien une école sur la commune dont dépend le Red Diamond.

Il étrécit les yeux.

— Ces derniers temps, Rand a fait un paquet de dons et de changements à Hillman. Est-ce que vous êtes au courant ?

— Bien sûr, et vous le savez très bien.

Je continuai à siroter mon latte. Il se racla la gorge.

— J’ai entendu dire que la nouvelle école serait une charter school, mais je ne sais pas trop à quoi ça correspond.

— C’est une spécialité américaine, une école à enseignement laïque et gestion privée qui bénéficie d’une très large autonomie dans l’enseignement et dans les programmes scolaires.

— Ça veut dire quoi, en clair ?

— Ça veut dire qu’ils apprendront ce qu’ils veulent aux gosses, idiot, intervint Owen d’un ton sec. Continuez, Stef.

Je ne pus retenir mon sourire.

— Rand veut un programme d’apprentissage qui n’est pas proposé à l’école élémentaire de Winston. Il veut une spécialisation en agriculture, ce qui est logique, mais il trouve aussi que les enfants d’origine anglophone devraient apprendre l’espagnol, et les hispanophones l’anglais. Il veut que tous soient bilingues.

— Pourquoi ? demanda Jimmy.

— Parce que ça les aidera, aussi bien au niveau culturel qu’économique. De plus, il est prouvé que parler une seconde langue développe le cerveau.

— C’est vrai ?

— Oui, dis-je fermement. Les enfants n’ont aucun problème avec les langues. C’est bien plus simple d’apprendre jeune que plus tard, étant adulte.

— Alors, Rand veut construire une école à Hillman rien que pour ça ?

— Pour le moment, tous les gosses du ranch vont à l’école élémentaire de Winston, mais aucun des bus scolaires ne passe au Red Diamond. Les enfants sont obligés de faire du covoiturage. Si Rand construit cette école au sud de Hillman, il achètera aussi deux cars. Comme ça, les gosses, aussi bien ceux du ranch que ceux vivant au nord de Winston, pourront aller à l’école à Hillman : un bus viendra les prendre tous les matins.

— Quand il aura construit cette école, je veux que mes enfants y aillent, indiqua Owen.

— C’est vrai ? demanda Jimmy, manifestement surpris.

— Bien sûr.

Il haussa les épaules.

— Je pense que c’est génial d’apprendre une seconde langue.

— Absolument, dis-je, avant de me tourner vers Jimmy. C’est très logique.

— Pas à dire, Rand a apporté beaucoup de changements depuis que vous êtes là, Stef, dit-il.

— Je pense que le shérif veut parler à Rand de tout ça, déclara Owen à mi-voix. Et peut-être aussi lui demander de reprendre son siège au comité local.

Sauf que Rand en avait été éjecté. Quand il était sorti du placard deux ans plus tôt, en acceptant que je m’installe avec lui au ranch, les notables de Winston l’avaient flanqué dehors, le privant d’un poste que son père avait occupé avant lui. Ils n’avaient même pas fait l’effort de trouver une excuse plausible. Au contraire, ils lui avaient carrément annoncé la raison de son expulsion : moi – plus le fait que Rand soit gay. Si le Red Diamond était le plus gros ranch de Winston, il se trouvait également sur les terres les plus éloignées du district, vers Croton et Payson, aussi le maire et tous les autres édiles avaient trouvé une clause bidon pour se débarrasser de Rand. Il n’était que mon compagnon à l’époque, aujourd’hui il était mon associé et mon partenaire. En vérité, ces connards étaient homophobes, tous autant qu’ils étaient. Trois mois plus tard, ils avaient modifié la répartition des territoires et attribué le Red Diamond à Hillman. Ce qui avait été la goutte d’eau de trop. J’avais été surpris au début que Rand ne proteste pas, mais quand il m’avait expliqué pourquoi, j’avais compris.

Le jour où la relocalisation avait pris effet, le maire de Hillman, Mme Marley Davis, s’était déplacée avec tout son conseil municipal jusqu’au ranch pour accueillir Rand et le Red Diamond dans leur district. C’était elle qui avait accepté la nouvelle répartition des terres, enchantée que Rand rejoigne sa communauté, tout comme elle savait qu’il en serait enchanté également. Elle attendait de Rand qu’il se rende au prochain conseil municipal : chacun, avait-elle affirmé, serait intéressé d’entendre son opinion et ses projets à venir. Elle avait ajouté que j’étais également invité.

J’en étais resté abasourdi. Quant à Rand, il n’avait pas caché son sourire béat lorsqu’il m’avait raconté ce qui s’était passé, ce même vendredi, à mon retour à la maison.

— En ce bas monde, tout arrive pour une raison, Stef, avait-il dit en me prenant dans ses bras. Je n’avais jamais beaucoup réfléchi à Hillman jusque-là, mais tout à coup, ces gens-là m’ont obsédé. J’ai senti que nous trouverions un foyer avec eux, alors j’ai voulu les aider. J’ai quelques économies, tu sais, et si tu m’aides, je pense pouvoir les utiliser à bon escient. Il faut que tu analyses nos futures acquisitions et que tu fasses le budget de mes projets. Acceptes-tu d’aller jeter un œil et de voir ce qui peut être fait ?

Bien entendu. Je le pouvais. J’avais accepté. Je l’avais fait.

S’il fut difficile pour Rand de couper tout lien avec la ville où il avait grandi, le chaleureux accueil qu’il reçut à Hillman l’en consola. Ce fut émouvant. Jusqu’ici, la bourgade – à trente kilomètres à l’est – n’avait pu se vanter d’avoir sur les terres de son district un important ranch de trois cent mille hectares, riche et prospère ; désormais, c’était le cas. Au début, j’avais cru que seul les intéressait l’argent qu’ils tireraient du Red Diamond, mais en vérité, il s’agissait également du rancher lui-même.

Hillman étant devenue son nouveau foyer, Rand s’était senti tenu de faire bénéficier la ville de sa philanthropie et de sa loyauté. Il avait fait une donation importante à la maison de retraite, avait bâti avec son ami, A. J. Myers, une énorme station-service-superette qui avait déjà bien amélioré la fréquentation de la ville, et avait donné cinq ordinateurs – dernier modèle, avec imprimantes et scanners – à la bibliothèque municipale. Il avait ensuite construit une coopérative agricole et avait offert un nouveau toit au gymnase du lycée en découvrant, durant un orage, qu’il y avait des fuites. Au cours de l’année suivante, différents autres travaux de rénovation avaient été mis en œuvre… dont la nouvelle école élémentaire qui se trouvait au sommet de la liste. Quand Rand avait reçu un siège au comité scolaire, il en avait été très touché. Il était devenu à Hillman un citoyen considéré, une voix appréciée. Son opinion comptait ; son tutorat également.

— Stefan !

Arraché à mes pensées, je me trouvai face au shérif Glenn Colter.

— Oh, shérif. Que puis-je pour vous ?

— Vous avez acheté le ranch Silver Spring à Adam Weber la semaine dernière.

Il me fallait rattraper une conversation déjà en cours, manifestement.

— Ce n’est pas le cas ? insista le shérif.

Je sirotai une gorgée de mon latte avant de répondre :

— Ce n’est pas moi, c’est Rand.

— D’après Adam, c’est vous qui avez mené les négociations.

— Shérif, c’est ce que je faisais autrefois, dis-je, en voyant son expression se durcir. Même si je donne aujourd’hui des cours à l’Université Communautaire de Westland, je n’ai pas complètement perdu mes anciens dons, à ce qu’il paraît. Il me serait difficile d’oublier une aussi longue expérience dans la négociation.

— Eh bien, Adam prétend que vous avez été correct envers lui, c’est pourquoi il a vendu, mais il n’a plus l’intention d’y inclure la parcelle de terrain adjacente aux Dalton.

— Ce n’est pas ce qu’il m’avait dit.

— Il veut quand même la récupérer.

— Vraiment ? dis-je amusé. C’est vous qui l’avez envoyé à Vegas, pas vrai ?

— Ce que je veux dire…

Mal à l’aise, il dut se racler la gorge.

— …c’est qu’il n’a pas eu le temps de vous en parler avant de partir.

— Hum-hum.

— Stefan !

— Vous parlez bien de la parcelle mitoyenne avec les terres de Coleman, c’est ça ?

Il poussa un grognement sonore et s’emporta :

— Nous savons tous les deux que les gens de Trinity veulent ce lot à cause de la relocalisation. Si Rand leur vend le Silver Spring et libère le terrain jusqu’à l’autoroute, ils pourront avoir leur propre accès sans plus devoir traverser Winston.

— Oui, je sais. Et maintenant qu’il y a une station-service à Hillman et un hôtel entre le Red Diamond et Hillman… pourquoi quiconque aurait-il besoin de passer à Winston ?

— Rand a acheté ces terres, maintenant il cherche à nous transformer en ville fantôme.

Je secouai la tête

— Les gens de Trinity…

— Il y a surtout cet enfoiré de Mitch Powell, il veut construire là-bas un complexe hôtelier, un golf, et Dieu sait quoi encore… S’il met seulement la main sur les terres à l’est du…

— Rand les lui a déjà vendues.

Après tout, ce n’était plus un secret et cela créerait un tas de nouveaux boulots dont bénéficieraient les villes avoisinantes. Mitchell Powell, ancien champion de golf devenu entrepreneur, puis multimillionnaire, comptait effectivement construire un complexe hôtelier dans les environs. Voilà qui mettrait Hillman en valeur – grâce à Rand, qui s’était donné la peine de réunir tout un territoire dont personne ne voulait, auquel personne ne s’intéressait. Il l’avait revendu un paquet d’argent avec lequel il allait réaliser de grandes choses.

Ces trois ranchs, le Silver Spring, le Twin Forks et le Bowman, étaient en difficulté depuis des années. Désormais, ils allaient devenir un monolithe de richesse et de prospérité qui s’étendrait sur des centaines d’hectares, un complexe de loisirs très huppé et exclusif, réservé aux nantis et aux célébrités. C’était situé suffisamment loin de notre ranch pour que nous n’en soyons pas dérangés. Rien ne changerait dans la vie quotidienne des résidents du Red Diamond : le ranch resterait le même, mais les terres achetées par Rand deviendraient enfin rentables. Même si Winston n’en profitait pas directement, puisqu’aucun projet n’était prévu en ville, sa population bénéficierait cependant des centaines de nouveaux emplois bientôt créés.

Il n’y avait pas grand-chose à faire à Winston, à moins de travailler sur un ranch. Il fallait aller jusqu’à Lubbock – comme je l’avais fait – pour trouver du travail. Maintenant, grâce à Rand Holloway, concepteur et négociateur, grâce à Mitchell Powell, promoteur et financier, une nouvelle prospérité s’apprêtait à tomber sur la région.

— Rand a vendu les trois ranchs à Powell ?

— Absolument, dis-je. Maintenant, enlevez votre véhicule, je veux rentrer chez moi.

Je contournai le shérif pour ouvrir ma portière, côté conducteur. Il me suivit, les muscles de la mâchoire crispés.

— Comment Rand peut-il faire une chose pareille à la ville qui l’a vu naître et grandir ?

— Il vient de créer des milliers d’emplois pour les gens de la ville qui l’a vu naître et grandir. Ils vont d’abord construire les bâtiments. Quand ce sera terminé, il y aura des emplois à pourvoir à l’hôtel et au golf. Ce qui peut sauver toute la communauté.

— Mais ce centre sera… sur les terres de Hillman et non de Winston.

— Quelle importance ? Les gens pour qui vous travaillez bénéficieront quand même de ces nouveaux emplois.

— Et Hillman deviendra un centre d’attraction entre Midland et Lubbock, tandis que Winston restera dans l’ombre.

— Que voudriez-vous que Rand fasse à ce sujet, shérif ?

— Vous êtes intelligent. Vous savez très bien ce que je cherche à vous faire comprendre.

Je le fixai d’un regard étréci.

— Les papiers ont déjà été signés, shérif. Mitchell est passé les chercher ; il est reparti avec les droits de propriété et plus de juristes que Rand n’en a jamais vus de toute sa vie, à ce qu’il m’a dit. Les ranchers ont vendu leurs terres à Rand sans y être forcés. Nous savons tous les deux que le Silver Spring et le Twin Forks étaient en péril depuis des années. Quant aux terres de Bowman… eh bien, Carrie ne voulait qu’une chose, c’était les vendre pour pouvoir déménager en Oregon afin de se rapprocher de son fils. À l’heure actuelle, il faut travailler dur pour faire fructifier un ranch. Certains préfèrent toucher leur argent et s’en aller. Rand a trouvé comment rentabiliser ces terres en friche. Grâce à ça, son propre ranch deviendra encore plus prospère, d’autant plus capable de faire vivre ses hommes et leurs familles, ceux qui y travaillent et y résident. Maintenant, je comprends bien que vous vous inquiétiez au sujet de Winston, mais Rand a pensé au Red Diamond en priorité. La ville bénéficiera cependant des retombées de ses décisions.

— Le maire ne voit pas les choses comme ça.

— Si vous voulez mon avis, Rand s’en contrefiche.

Il me regarda d’un air sombre.

— Si vous voulez mon avis, vous avez raison.

Je lui adressai un sourire. Il soupira et se détendit visiblement.

— Ce n’est pas de votre faute, vous savez, dis-je. Je sais que vous avez été un des rares à ne pas voter l’éjection de Rand.

Son regard chercha le mien. Il garda le silence. J’insistai :

— Je sais aussi que votre seul problème avec Rand, c’est qu’il peut être vraiment pénible de temps à autre.

— De temps à autre seulement ?

Je ne pus empêcher mon sourire de s’agrandir ; j’eus même un petit rire.

— Il est tard, shérif. Vous ne comptez pas rentrer dîner chez vous ?

— Non. Mme Colter est partie passer quelques jours chez sa sœur, à Abilene.

— Dans ce cas, pourquoi ne viendriez-vous pas à la maison manger avec nous ? J’ai acheté suffisamment pour trois.

— Non, merci, Stefan. J’apprécie votre invitation, mais je dois aller chez les Drake et leur parler de Jeff.

Il me fallut une minute… parce que, en général, il ne se passait rien à Winston. Seul Rand et moi alimentions les ragots.

— Oh, oui, la course, dis-je en rigolant.

— Ce n’est pas drôle. Ils auraient pu se tuer en faisant ça.

Je fis de mon mieux pour ne pas paraître condescendant.

— Sur des tracteurs ? Oui, bien sûr, ils auraient pu.

Il me tendit la main.

— Appelez-moi quand vous referez des lasagnes.

— Bien sûr, shérif, je m’en souviendrai.

J’acceptai sa poignée de main. Il m’adressa un sourire avant que je tourne le dos pour m’approcher de ma voiture.

— Stef ?

Je lui jetai un regard par-dessus mon épaule tout en ouvrant la portière.

— Appelez-moi aussi si vous faites un rôti en cocotte, dit le shérif.

— Très bien, d’accord…

Je ne pus résister à mon envie de le taquiner.

— Je n’avais pas réalisé que vous aviez des préférences.

— Mais si, absolument, dit-il avant de se figer. Ne me dites pas que c’était le menu de ce soir ?

— Non, rassurez-vous.

Il grogna avant de monter dans son mastodonte.

C’était plutôt marrant que le shérif ait des plats favoris. Avant que je m’installe avec Rand, mes talents culinaires étaient… disons basiques, au mieux. Mais ici, à Winston, il n’y avait que deux restaurants, deux grills. Même s’ils n’étaient pas mauvais, je trouvais parfois agréable de varier les menus. Aussi il fallait bien que l’un de nous deux apprenne à cuisiner. Et qui, de Rand et moi, avait le plus de temps libre ? Rand adorait que je transpire pour lui dans la cuisine – pourquoi ? Aucune idée, mais l’expression de son visage lorsqu’il revenait au ranch et me voyait derrière les fourneaux me faisait fondre. Je m’étonnais presque de ne pas me répandre sur le carrelage.

Rand adorait que je m’occupe de lui.

Je surveillai le shérif déplacer son 4x4. Il me klaxonna avant de s’éloigner. Ses deux adjoints suivirent le mouvement. Et, tandis que je prenais le chemin de la maison, j’eus le temps de réfléchir aux transformations drastiques qu’il y avait eu dans ma vie en un temps très court.

 


 

Question de Timing

I

 

 

— C’EST LÀ, patron, prenez à gauche.

Je suivis ces directives et aussitôt, les cinq passagers avec moi dans le pickup – trois sur la banquette arrière, deux sur celle de devant – hurlèrent avec un bel ensemble que non, la maison était à droite.

Il y avait de la lumière et, éparpillés sur la pelouse de devant, des vêtements et des animaux en peluche.

Merde.

Quand je descendis, j’entendis s’ouvrir la portière du côté passager et du mouvement à l’arrière du pickup.

— Non ! Aboyai-je en me retournant.

Sur ce, je claquai violemment ma portière.

Cinq paires d’yeux, de dix-huit et vingt-deux ans, se fixèrent sur moi. Quand j’étais parti récupérer Josie Barnes, un quart de mon personnel avait insisté pour m’accompagner, usant d’abord de cajoleries, puis refusant purement et simplement de descendre de mon véhicule. Les autres plus âgés avaient eu le bon sens de réaliser qu’il serait inconscient de quitter le restaurant à l’heure de pointe, pendant l’affluence du dîner, aussi étaient-ils restés s’occuper de tout. Pour eux comme pour moi, le Bronco représentait tout, foyer et maison familiale.

Avant de traverser la rue, j’ordonnai fermement :

— Vous restez tous dans le pickup, je ne veux pas que l’un de vous risque de prendre un mauvais coup.

— Mais, patron, il y a son père et son frère là-dedans. Nous devons venir avec vous ! s’écria d’un ton suppliant Andy Tribble, un de mes serveurs. Vous n’allez tout de même pas entrer sans renfort !

— Kevin ne devrait pas tarder, expliquai-je rapidement. Il était juste derrière nous, il m’accompagnera.

— Oui, mais… commença Shawnee Clark.

Je l’interrompis d’un hurlement et d’un geste péremptoire.

— Non ! Si j’en vois un qui descend, je le vire, c’est clair ?

Danny LaRue intervint :

— Mais c’est moi qui ai reçu l’appel de Josie. Je lui ai promis que je viendrai, il faut que j’aille avec vous, quoi.

Aidez-moi à ne pas perdre patience ! Après cette brève prière au ciel, je grinçai :

— Et qu’est-ce qu’elle t’a répondu, Danny ? Donne-moi ses mots exacts.

Silence.

— Dépêche-toi ! Insistai-je. Tu nous fais perdre du temps.

Il toussota.

— Elle a dit… euh, d’accord, puisque vous étiez à la pêche, alors…

— Justement, coupai-je, c’était moi qu’elle voulait, et je ne suis plus à la pêche, donc, j’y vais. C’est compris ?

Aucune réponse.

— Dan ?

Il finit par souffler :

— Ouais.

— Parfait.

Quand il releva la tête, son visage était tout crispé.

— Vous ne devriez pas y aller seul.

Tous les autres acquiescèrent vigoureusement. Et je savais bien pourquoi ils s’inquiétaient tant pour moi. C’était logique. Ils avaient besoin de moi. J’étais leur patron, le propriétaire du restaurant Le Bronco, notre restaurant. J’avais créé cet établissement et, au fil du temps, il était devenu le seul refuge que connaissaient tous ces gamins, que j’avais recueillis un par un, d’une façon ou d’une autre. Et c’était encore moi qui maintenais notre petit groupe soudé. Leur ancre, leur amarre. S’il m’arrivait quelque chose… tous ceux qui travaillaient avec moi se retrouveraient à la dérive. Pour certains, ce serait simplement une nouvelle expérience, mais les autres, encore trop jeunes pour avoir appris à se débrouiller seuls seraient à nouveau livrés à eux-mêmes.

Alors, je comprenais leur terreur, pour moi, d’abord, mais surtout pour eux-mêmes. Une terreur réelle, tangible, qui n’avait rien d’égoïste. Ils voulaient simplement me garder sain et sauf.

Cependant, ma décision restait ferme et immuable :

— Je vous interdis de quitter cette putain de voiture !

Tous acquiescèrent, pas un ne bougea. Et je savais bien que ce n’était pas ma menace de les virer qui les faisait obéir, mais plutôt mon expression : la situation était grave et je ne cherchais pas à le leur cacher.

J’avais atteint le porche lorsque la porte s’ouvrit violemment. Le frère de Josie – que je connaissais sous le nom de Bubba – en émergea. Il avait une vingtaine d’années et une guitare électrique serrée dans le poing. Je savais, depuis la fête de Noël que nous avions organisée huit mois plus tôt, que cet instrument ne lui appartenait pas, aussi le lui arrachai-je par surprise.

— Bordel ! Rugit-il.

Il chercha à récupérer la guitare, mais je le maintins à distance de deux doigts sur sa clavicule.

— Recule, grognai-je.

Sans le quitter des yeux, je hurlai :

— Kev, par ici !

Mon chef barman, Kevin Ruiz, était plus grand que moi (et je faisais un mètre quatre-vingt), deux fois plus lourd et tout en muscle. Il avait suivi mon pickup dans une Chevy Avalanche qui écrasait mon vieux Dodge. Je l’avais entendu se garer pendant que je traversais le jardin.

— Dégagez de là, tous les deux, aboya Bubba, sinon j’appelle les flics.

Je ne bougeai pas, me contentant de tendre la guitare derrière moi jusqu’à ce que Kevin soit assez proche pour la récupérer.

— Kev, cherche aussi l’ampli, indiquai-je ensuite.

— D’accord, patron.

— Merde, quoi ! Pour qui vous vous prenez…

— Toi, tu la fermes.

À titre d’avertissement, je repoussai violemment Bubba, puis le dépassant, je montai les marches du perron et pénétrai dans la maison.

Bubba s’élança derrière moi et me rattrapa dans le salon.

— Qu’est-ce que vous foutez ? hurla-t-il.

Le spectacle était tellement horrible que je m’étais arrêté net, un frisson dans le dos, une nausée me remontant dans la gorge. Mon désir de pivoter et de flanquer mon poing dans le mur, dans n’importe quel mur, fut presque irrépressible.

Josie Barnes était née sous le nom de Joseph William Barnes. Et je le savais parce que, quand j’avais engagé cette fille, je m’étais occupé avec elle de remplir la paperasse administrative. Et là, elle était assise sur le sol, aux pieds de son père. M. Barnes brandissait encore des ciseaux et une tondeuse. Les longs cheveux auburn qui, naguère, descendaient jusqu’au milieu du dos de Josie avaient été coupés à ras, irrégulièrement. Quelques touffes hirsutes restaient de-ci de-là ; ailleurs, le cuir chevelu apparaissait. En général, Josie se maquillait volontiers. Aujourd’hui, elle avait le visage à nu, les taches de rousseur qui lui parsemaient les joues et le nez contrastaient avec son teint blafard. Elle ne portait que sa culotte et son soutien-gorge. Elle joignait les jambes aussi fort qu’elle le pouvait et serrait ses bras autour d’elle-même, ses mains cachant sa poitrine.

Je vis rouge.

Traversant la pièce comme un bison en furie, j’empoignai d’une main le cou de M. Barnes et de l’autre la tondeuse. Je projetai l’homme en arrière et il s’écroula sur le canapé. Quant à l’objet du crime, je le jetai de toutes mes forces contre le mur : la tondeuse explosa sous l’impact, projetant partout des débris de plastique et de métal.

Près de la cheminée, une femme qui serrait une Bible contre son sein se mit à couiner :

— Seigneur, qui est cet homme ?

C’était Miranda, la mère de Josie. Je connaissais son nom : il était dans le dossier de Josie, celui de la personne « référente » à prévenir en cas d’urgence. J’avais d’ores et déjà l’intention de le biffer à peine de retour au restaurant.

— Son patron ! Hurlai-je.

Chez les Holloway, tous les mâles étaient grands, solides et dotés d’une voix de stentor. Une caractéristique génétique, tout comme nos cheveux noirs, notre mâchoire carrée, nos muscles de bûcheron, notre entêtement et notre franc-parler – parfois considéré comme de la grossièreté. Même si j’étais le plus petit de la famille, et de loin, je pouvais cependant me montrer tout aussi désagréable et bruyant que les autres. C’était un fait, un fait incontestable.

Aussi, en entendant ce rugissement qui émanait de mon diaphragme, Miranda recula jusqu’au mur contre lequel elle se serra, terrorisée.

M. Barnes se redressa en titubant, puis il cracha :

— Joey est un garçon, vous le savez, vous le savez très bien, espèce de sale con !

— Non, quand je la regarde, je ne vois pas un garçon, rétorquai-je, en toute franchise.

Soudain, une main se posa sur mon mollet. Je baissai les yeux sur Josie : elle tremblait.

Quand je me tournai vers Mme Barnes, mon regard devait être éloquent. Elle se recroquevilla plus encore.

— Apportez-moi une couverture, madame, articulai-je à grand-peine. Je vais emmener votre enfant et vous ne la reverrez jamais.

En temps normal, mon accent sudiste n’était pas aussi prononcé. Il devenait aussi épais seulement quand j’étais enragé.

Barnes s’écarta d’un pas.

— Je sais qui vous êtes ! grogna-t-il. Le patron de Joey, hein ? L’enculé qui possède le Bronco, le restaurant où il travaille ?

Je faillis sourire. Barnes ignorait que j’étais gay. Il me traitait d’« enculé » juste pour me provoquer, ce qui ne m’atteignait pas du tout.

— Oui, monsieur, exactement.

— Alors, vous comptez l’emmener chez vous et le baiser ?

La bile me brûla la gorge. Cet homme parlait de sa fille, il l’avait connue bébé et tenue dans ses bras dès le berceau, il l’avait élevée… Un comportement pareil défiait la compréhension et la compassion humaine.

J’étais tellement écœuré que j’eus du mal à retrouver ma voix.

— Pas du tout, monsieur, croassai-je. Voyez-vous, Josie est une fille. Je ne baise pas les filles. Moi, je préfère les garçons. Les vrais.

Il se jeta sur moi, les poings en avant. D’un simple crochet, je l’envoyai au tapis. Mme Barnes hurla. Un instant plus tard, j’expédiai Bubba rejoindre le tas informe que son père formait au milieu du salon. Mme Barnes hurla encore.

Franchement, qu’un plouc essaie de me coller un gnon ou deux ne me faisait ni chaud ni froid. J’avais grandi sur un ranch ; depuis tout petit, j’avais appris à dresser les chevaux sauvages, à conduire le bétail, à me battre avec tous ceux qui s’en prenaient à moi.

Le père de Josie était bedonnant, son frère squelettique. Ils ne faisaient pas le poids. Par rapport à eux, j’étais un titan.

Je pris un plaid sur le canapé, me penchai et enroulai Josie dedans avant de me relever avec elle dans les bras. Aussitôt, elle éclata en sanglots désespérés.

Je lui demandai gentiment :

— Que veux-tu emporter de cette maison ? Dis-le-moi vite parce que tu n’y reviendras plus jamais.

Elle eut un hoquet de chagrin.

— Il… il a cassé ma guitare ! Je ne peux pas…

Je pivotai et me dirigeai vers la porte d’entrée.

— Non, dis-je gentiment, ne t’inquiète pas. J’ai récupéré ta guitare, elle n’est pas cassée. C’est Kevin qui l’a. Et l’ampli, où est-il ?

En l’espace d’une seconde, elle perdit son expression catastrophée. Une lumière brilla dans ses yeux, même si ses joues étaient encore inondées de larmes.

— Vous avez ma guitare, patron ? Vous l’avez reprise à Bubba ?

— Bien sûr, pour qui me prends-tu ? Dis-je d’une voix bourrue. Il manque juste l’étui. Tu sais où il est ?

Elle pointa du doigt.

— Juste là, à côté de la porte.

— Et ton ampli ?

— Je l’ai laissé au restaurant. Je ne l’emporte jamais à la maison.

Je poussai un grognement.

— Mmm.

Kevin m’attendait sous le porche, les bras tendus. À peine avais-je ouvert la porte que je lui fis passer Josie. Quand je revins dans la maison récupérer l’étui de la guitare, M. Barnes, le visage moite et empourpré, avançait vers moi en brandissant une batte de baseball.

Je préférai l’avertir :

— Réfléchissez bien à ce que vous allez faire de ce truc-là, vieillard, sinon, je vous ferais avaler votre batte en même temps que vos dents.

— Espèce de…

— Croyez-vous que je n’ai pas remarqué les ecchymoses qu’elle a sur le cou et au visage ? Elle a un œil poché et une lèvre éclatée.

— Ça suffit ! hurla-t-il. Ce n’est pas « elle ». Joey est un garçon ! C’était un garçon à la naissance, il restera un garçon et je…

Je coupai net à ses divagations.

— Elle chante comme un ange, vous savez. Un jour, elle deviendra célèbre et tout le monde saura ce que vous avez fait. Je vous garantis que vous le regretterez.

— Au moins, il ressemble à un garçon maintenant !

Je secouai la tête.

— Non, monsieur. Elle ressemble à un petit oiseau bien maltraité.

— Espèce de…

Il s’interrompit quand je me redressais de toute ma taille.

— Je ne le dirai qu’une fois, je ne veux pas vous voir au Bronco ni vous ni son frère. Sinon, je préviendrai la police et je vous ferai arrêter

— Et Joey, hein, où il va vivre ? Qui va payer son école…

— Ce que fait Josie à partir d’aujourd’hui ne vous regarde plus.

Sur ce, j’ouvris la porte d’un coup de pied et sortis de la maison. Une fois dehors, je scrutai le porche et les objets qui le jonchaient : une pochette de maquillage, un sèche-cheveux cassé – de toute façon, Josie n’en aurait pas besoin tout de suite –, mais aussi des sous-vêtements féminins, strings, culottes, soutiens-gorge. Je rassemblai le tout et quittai la cour, à présent déserte.

J’allais atteindre la barrière quand un hurlement unanime retentit. La voix de Josie était particulièrement suraiguë :

— Nooon !

Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule et constatai que M. Barnes était revenu avec un fusil. En pivotant pour lui faire face, j’envisageai les différents scénarios possibles… malheureusement, la conclusion était toujours la même.

J’étais mort.

Après m’avoir tiré dessus, Barnes pourrait même invoquer la légitime défense parce que je me trouvais sur sa propriété. Et mon personnel me regarderait mourir, saigné à blanc : ce serait leur dernier souvenir de moi, du temps que nous avions passé ensemble. Ou alors…

Je pouvais tenter de jouer mon dernier atout.

— Vous connaissez Rand Holloway ?

Il me regarda d’un œil méfiant.

— Bien sûr, tout le monde connaît Rand Holloway à Hillman, sombre crétin…

Je saluai, la main sur le cœur.

— Je me présente, Glenn Holloway.

Ce fut assez drôle de voir son visage devenir blême. Rand n’était pas le genre d’homme qu’il était sain d’avoir comme ennemi. En fait, ce n’était pas seulement mon cousin (ou plutôt, mon demi-frère) qui provoquait chez les gens une peur pareille, mais le fait que son ranch était peu à peu devenu un petit état. Et Rand employait des hommes plutôt dangereux – dont Mac Gentry, qui avait une bien sinistre réputation. Même la police ne représentait pas une menace aussi sérieuse que les cowboys du Red Diamond [1] !

Quand je vis trembler le fusil, je tournai les talons, traversai la rue et m’approchai de la portière latérale du truck.

Shawnee m’ouvrit un sac de voyage dans lequel je fourguai le ballot de sous-vêtements que je portais toujours. Quand je repris ma place derrière le volant, Josie s’était rhabillée. J’ôtai mon Stetson et le lui enfonçai sur tête, bas sur les yeux.

— Nous allons nous arrêter chez Caffrey pour t’acheter un chapeau. Tu le porteras demain pour travailler.

Elle grimpa sur mes genoux, enfouit son visage dans mon cou et se mit à pleurer. Je décidais que, si je cherchais à la repousser, nous ne partirions jamais.

Je respirai un grand coup, démarrai et filai aussi vite que possible.

Alors seulement, mon cœur se remit à battre.

 

 



[1] « Diamant rouge ».