Pile ou face

 

 

— BON SANG, Roger. Tu avais besoin d’amener ça ?

J’observai avec dégoût l’intérieur du landau. Vraiment, ça ruinait notre image ! La mienne, en tout cas ; Roger ne se rendait pas compte que certaines femmes du parc se focalisaient sur lui façon Terminator, leur attitude indiquant qu’il était clairement un DILF [1]. Et Fran n’était pas dans les parages pour se mettre en mode Sarah Connor afin de leur botter les fesses si elles décidaient de passer à l’attaque.

C’était marrant comme la présence d’un bébé pouvait accroître le pouvoir d’attraction d’un homme. Même moi, j’étais tombé dans le panneau d’être un peu plus amoureux de Declan quand il jouait avec ses nièces et neveux. Les miens en étaient toujours au stade du « popo-dodo », alors je me tenais le plus loin possible pour ne pas me retrouver de corvées de couches. J’aimais les gamins, mais seulement quand on pouvait avoir une discussion avec eux, pas quand leur degré de communication était limité à essayer de chanter du Hi-5 [2].

Le DILF me fusilla du regard.

— C’est « elle » pas « ça » !

Je grommelai dans ma barbe, détaillant maintenant mes pieds afin d’éviter son regard réprobateur.

— Tu as l’air d’un idiot.

Ce n’était pas vrai. Et tout le monde dans le parc semblait d’accord là-dessus. Peut-être croyaient-ils que nous étions un couple gay super sexy avec un bébé éprouvette de grande marque. Je regardai rapidement Roger, essayant d’imaginer de quoi nous aurions l’air en tant que famille, puis je dus m’empêcher d’éclater de rire.

— Arrête de me dévisager. Tu me fous les jetons ! s’écria le faux père de mon enfant. Oh, et merci du soutien.

Je m’affalai sur le banc le plus proche.

— Je ne serais pas venu te retrouver aujourd’hui si...

— Boucle-la ! cria-t-il, visiblement à bout de nerfs.

Il n’avait pas la patience de Declan face à ma tendance à chercher des noises, c’était certain.

— Tu vas la réveiller, et je viens tout juste de réussir à l’endormir.

Je ne voulais pas l’enfoncer davantage en faisant remarquer qu’il parlait plus fort que moi.

— D’accord, allons-y.

Je me relevai et m’éloignai, le grincement des roues du landau se faisant entendre derrière moi lorsqu’elles se remirent à tourner. Je savais que j’étais injuste, insensible, et plein d’autres mots commençant par « in », mais dernièrement, chaque fois que je retrouvais Roger ou Fran – ou les deux – ils étaient accompagnés de cette chose.

Les roues se mirent à crisser horriblement lorsque Roger courut un peu pour me rattraper.

— Je n’ai dormi que deux heures cette nuit.

Je crois que c’était une tentative d’excuse pour m’avoir parlé sèchement.

— Bouh-ouh. C’était ton idée d’avoir ça.

— Elle. Et c’était l’idée de Fran.

— Tu étais d’accord.

— Je n’avais pas trop le choix, si ?

— Tu aurais pu lui tenir tête, dis-je, sachant que je n’oserais jamais me mettre entre Fran et ce qu’elle désirait.

Ce que savait Roger, bien sûr.

— C’est ça ! Essaie de tenir tête à Fran pour voir ce qui arrive.

Je pouvais l’imaginer, et ce n’était pas joli.

— Je voulais seulement passer un après-midi tranquille. Dec a invité Abe et quelques types de l’équipe, et ils m’auraient rendu dingue à regarder du sport. Quel qu’il soit, d’ailleurs.

Roger parut blessé.

— Dec ne m’a pas invité ?

— Ne le prends pas mal, mais si tu avais ramené ça, tu aurais gâché leur plaisir.

Même si, en fait, je serais resté dans les parages pour voir comment se serait déroulé le scénario – tous ces pleurs mêlés à la télévision et à la testostérone. La vérité était que Dec aurait normalement invité Roger à venir, mais cette nouvelle arrivée venait même à bout de sa patience.

— J’aurais pu échanger avec Fran, marmonna Roger.

— Donc, tu dis que tu préférerais être avec Dec et ses potes plutôt qu’avec ton meilleur ami ?

— Ne le prends pas mal, m’imita-t-il, mais tu fais chier. Alors, oui.

Je m’arrêtai et me tournai pour lui faire face.

— Désolé. Regarde, je te soutiens !

Je me penchai vers le landau et babillai de la façon la plus consternante qui soit. Ça ressemblait à un charabia étrange et sans aucun sens. Au moins, ça ne fit pas sortir les serpents à sonnettes.

Roger leva les yeux au ciel et s’éloigna. Malheureusement, il trébucha dans le vide et le landau quitta ses mains à une vitesse incroyable.

— Le bébé ! s’écria-t-il.

Le landau dévala de plus en plus vite la petite pente menant vers la fontaine qui scintillait de manière inoffensive à la lumière du soleil. Je me lançai à sa poursuite, mais je devinai déjà que c’était inutile. Un cycliste apparut de nulle part sans surveiller l’allée ; il était penché vers l’avant et ajustait quelque chose sur son iPod. Il ne vit arriver le landau qu’au dernier moment, et lorsqu’il fit un écart pour l’éviter, c’était bien trop tard. La roue du vélo tapa le côté du landau, qui partit dans les airs avant de se retourner. Même à cette distance, je jure que le temps ralentit lorsque le bébé s’envola par-dessus l’allée pour atterrir sur l’herbe de l’autre côté, sa tête se séparant de son corps sous le choc avant de rouler et enfin s’arrêter.

J’entendis Roger gémir derrière moi, et je ralentis. Il n’y avait plus rien à faire désormais. Le cycliste sautait maintenant de son vélo et, pâle comme un linge, s’approchait lentement de la scène de crime macabre.

Roger me doubla et s’agenouilla à côté de la minuscule victime. Il leva les yeux vers moi, la terreur se lisant sur son visage.

— Fran va me tuer.

Il regarda le poupon réaliste, désormais en pièces, puis le cycliste plié en deux en train de vomir. Il faudrait que j’aille apaiser sa culpabilité avant qu’il rende un poumon.

— Ouaip, tu es le pire faux père du monde.

Je suppose que cela faisait de moi le pire faux parrain du monde.

 

 

— TU CROIS qu’elle va être si furieuse que ça ? demandai-je à Roger tandis que nous nous tenions devant la porte de sa maison, toujours trop effrayés pour entrer et avouer notre faux infanticide.

— Ce bébé a coûté cher. Sa cousine l’a acheté pour foutre la trouille à ses filles quand elle a découvert que l’une d’elles avait des préservatifs, et elle a dit à Fran qu’on devrait le payer s’il lui arrivait quoi que ce soit pendant qu’il était sous notre responsabilité.

— Alors c’était ton avant-goût de la vie parentale ? ajoutai-je en regardant les restes du bébé.

— Ouaip.

— Il est évident que tu vas être du genre maladroit.

— Ce n’est pas drôle, marmonna Roger.

Il s’assit sous la véranda et je m’installai à ses côtés.

— Comment puis-je être père, Simon ?

Il espérait que je lui fournisse une réponse qui arrangerait tout. Mais bon sang, il s’adressait à la mauvaise personne.

— Bien sûr que tu peux ! dis-je courageusement. Tous les parents merdent avec leurs enfants d’une façon ou d’une autre. Tu ne seras pas pire que n’importe quel autre père.

Pour faire bonne mesure, il me frappa avec le torse du bébé.

— Tu seras un bon père, Roger. Je te le promets.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

C’était toujours un peu compliqué de dire les choses qui devaient être dites, parce que j’avais peur d’être ringard ou tarte. Mais vivre avec Declan pendant quelques années m’avait forcé à m’ouvrir un peu plus, et je devais bien ça à Roger.

— Parce que tu es un bon ami pour moi depuis que nous sommes gamins, alors tu ne peux pas être autre chose qu’un super papa.

Il eut l’air sur le point de me prendre dans ses bras, mais nous fûmes interrompus quand la porte d’entrée s’ouvrit. Fran nous dévisagea depuis l’autre côté de la porte de sécurité.

— Je me disais bien que j’entendais des voix ! Qu’est-ce que vous faites dehors ?

— Fran, dis-je en me levant, prenant mon meilleur air de croque-mort. Je crains d’avoir de mauvaises nouvelles.

— Vous êtes tous les deux ici en un seul morceau, alors je suppose… oh mon Dieu !

Roger m’avait rejoint, et tandis qu’il soulevait le corps, je tendis la tête devant moi en offrande.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Les mains de Fran recouvraient désormais sa bouche, et elle semblait sur le point de pleurer.

— Les deux pieds gauches de Roger, dis-je.

— Ce qui compte, c’est que le cycliste va bien et qu’il ne portera pas plainte, ajouta rapidement Roger.

Les mains de Fran retombèrent. Sa bouche s’était figée.

— Le cycliste ?

— Celui qui a cru avoir décapité un bébé.

— Vous ! s’écria Fran. On devrait vous interdire de sortir de chez vous !

Elle s’en alla à toute allure, nous laissant plantés comme des piquets sous la véranda.

— Tu crois qu’on peut entrer maintenant ? me demanda Roger.

Je levai les yeux au ciel, ouvrit la porte de sécurité et suivit Fran à l’intérieur de la maison. Elle s’était avachie sur le canapé du salon.

— Vous avez de la super glu ? demandai-je.

— N’y pense même pas, me prévint-elle.

— On pourrait essayer de le réparer.

Roger entra dans la pièce en traînant des pieds, une expression de chien battu sur le visage.

— Franny, dit-il.

La simple mention de son nom fit fondre Fran en larmes.

Roger traversa le salon à pas de géant et s’agenouilla devant elle.

— Pardon. Ne pleure pas, s’il te plaît.

— C’est moi qui l’ai tuée en premier ! gémit Fran.

Roger et moi émîmes une sorte de réponse gutturale, pas très éloignée de ce que ferait Scooby Doo en remettant en cause l’un des étranges plans de Fred.

— C’était involontaire ! expliqua Fran, prenant le torse étêté des mains de Roger et le regardant avec tristesse. J’ai dû aller au magasin acheter du lait, et je l’ai posée sur le toit de la voiture pendant une minute, le temps de sortir les clés. Quand j’ai quitté la place de parking, elle est tombée du toit. Et sa tête s’est un peu détachée.

— Un peu ou complètement ? demanda Roger.

— Elle a carrément sauté ! pleura Fran.

Je ravalai un éclat de rire, et tous les deux me fusillèrent du regard.

— Ce n’est pas drôle ! me réprimanda Fran.

— Pardon, répondis-je, l’air aussi sérieux que possible à cet instant.

— Roger, regarde les choses en face, nous sommes foutus. Nous avons tué notre enfant, tous les deux. Nous n’y arriverons pas !

D’accord, les choses allaient trop loin et mon amusement commençait à s’estomper.

— Les gars ! Il faut prendre un peu de recul, là !

J’avais désormais leur attention.

— Est-ce que je dois vous rappeler à tous les deux que ce n’était pas un enfant ? C’était une poupée ! Un bout de plastique avec une puce électronique.

— Mais c’est censé être un vrai ! me contra Roger.

J’arrachai la poupée des mains de Fran et la pendis à l’envers.

— C’est un jouet. Et vous commencez tous les deux à agir comme ces couples pathétiques qui adoptent des Patouf qu’ils finissent par croire réels.

Fran reprit le bébé.

— C’est dingue comme on s’y attache.

— Une poupée ne vous donnera jamais idée de ce que c’est d’être parent. Quand vous aurez un enfant, qui vit, qui respire, toutes ces hormones vont se faire sentir et vous aurez tous ces instincts naturels sur lesquels vous appuyer. Vous savez, comme lorsqu’un chat qui a vécu en intérieur toute sa vie agite malgré tout son popotin quand il voit un oiseau par la fenêtre.

— C’est l’exemple que tu donnes pour nous dire comment devenir de bons parents ? demanda Roger.

Je trouvais qu’il était plutôt bon, moi. Parfois, on ne peut simplement pas aider les gens.

— Les gens ont des bébés depuis des siècles. Vous n’êtes pas différents. De plus, c’est un jouet idéalisé. Vous serez meilleurs avec un vrai gamin. Vous pouvez y arriver.

— Eh bien, pas aujourd’hui, dit Fran.

Elle se leva du canapé, puis repoussa la poupée en reniflant une dernière fois.

— Allons prendre une bière.

Une bien meilleure idée.

 

 

J’ÉTAIS UN peu trop ivre pour vouloir emprunter les transports en commun, alors je pris un taxi pour rentrer chez moi.

Tous les autres gars étaient partis et Dec sommeillait sur le canapé. L’appartement était incroyablement propre et rangé – il était un peu maniaque sur les bords. À sa place, je me serais probablement évanoui entre une pile de cartons à pizza et des bouteilles de bière. Je m’affalai près de lui et enfouis ma tête dans sa poitrine. Il se réveilla en sursaut, puis m’enlaça dans un demi-sommeil.

— C’est toi.

— Tu attendais quelqu’un d’autre ?

— Je pensais que c’était peut-être Abe.

— Donc, tu le serrerais automatiquement dans tes bras ? Et tu trouves que Roger et moi sommes proches.

Dec rit.

— Je savais que c’était toi, même si l’odeur de la bière m’a déconcerté pendant une minute.

— J’ai dû jouer au thérapeute.

— Et ça incluait de prendre une cuite ?

— La houblon-thérapie est quarante-six pour cent plus efficace que n’importe quelle autre.

Je glissai la main sous sa chemise, contre sa peau chaude. Il avait récemment développé de minuscules poignées d’amour qui ne voulaient pas s’en aller, quels que soient ses efforts pour les faire disparaître par le sport. Il les détestait ; je les adorais. À la retraite depuis un an et demi maintenant, son corps commençait déjà à changer. Il était toujours tonique et musclé, mais il n’était plus l’athlète dévoué qui faisait plus de trois heures de sport par jour.

— Roger ou Fran ?

— Les deux. Angoisse pré-parentale.

— Ils n’ont aucune raison de s’inquiéter pour ça.

— Nous le savons tous. Les seuls qui l’ignorent, ce sont eux.

Je me rappelai la discussion que nous avions eue, longtemps auparavant, sur la possibilité d’avoir des enfants un jour. Nous étions loin d’être prêts. Il ne faisait aucun doute que Roger et Fran pensaient la même chose d’eux, mais ils commençaient à l’envisager plus sérieusement – d’où le poupon réaliste. Tout au fond de moi, j’étais effrayé de l’impact qu’aurait l’arrivée d’un enfant sur la dynamique de notre petit groupe, mais je savais que malheureusement, de telles choses faisaient partie du jeu de la vie. Je croyais aussi que si je ne mûrissais pas au grand âge de trente ans, il pourrait n’y avoir aucun espoir pour moi.

— De plus, Fran a déjà un gamin à surveiller.

Je m’appuyai sur son torse.

— Tu sais que les gens disent probablement ça de toi, hein ?

— Et ils auraient raison.

Faussement outré, je commençai à me lever, mais Declan me tint fermement. Nous nous embrassâmes, longuement et lentement, mon haleine chargée de bière ne semblant, à l’évidence, pas lui déplaire tant que ça.

La vie était sacrément bien à ce moment-là.

Mais les choses ont la manie d’arriver sournoisement quand on s’y attend le moins.

 

 



[1] NdT : DILF ou Daddy I’d Like to Fuck signifie ‘Père bon à baiser” en français.

[2] NdT : Hi-5 est un groupe musical australien pour enfants, associé à l’émission télévisée du même nom dont la mission est d’éduquer par le jeu.