I

 

 

— UN VRAI paradis, tu ne trouves pas ? s’exclama Lil.

Tout en parlant, il savourait le morceau de cheesecake à la fraise qu’il venait de porter à sa bouche. Quand il n’obtint aucune réponse, il pivota sur lui-même pour regarder Jody et Clark. Il réalisa alors que leur trio, une fois de plus, avait été séparé. Ce n’était pas surprenant avec la foule qui se pressait devant le stand des Cheesecakes d’Eli, un des plus célèbres pâtissiers de Chicago.

Ça avait été comme ça quasiment toute la journée, les trois hommes ne cessaient de se perdre et de se retrouver au milieu des touristes et des locaux qui affrontaient la chaleur et les longues files d’attente du festival annuel ‘le Goût de Chicago’. Quand Jody avait proposé de s’y rendre, il avait averti Lil des inconvénients tout en vantant aussi le bien-fondé de soutenir cette tradition de Chicago. Une fois par an, au cœur de l’été, des milliers de Chicagoans et autres résidents des États voisins faisaient le déplacement jusqu’à Grant Park pour l’un des plus importants festivals du Mid-Ouest – zone des États-Unis comprenant huit États, dont ceux de la côte des Grands Lacs, et la majeure partie de la Corn Belt qui débouche sur les Grandes Plaines. Des centaines d’enseignes plantaient leurs stands et offraient un large panel des spécialités gastronomiques locales, ainsi que des plats les plus exotiques introduits à Chicago par les diverses populations qui s’y étaient installées. C’était l’occasion parfaite de tout tester, avec des portions petites ou gargantuesques, en fonction de son appétit ou de son budget, tout en déambulant dans les innombrables allées bordées d’étals tentateurs. Durant la totalité des dix jours que durait le festival, de célèbres chanteurs et musiciens se produisaient à la Petrillo Music Shell et sur d’autres scènes réparties dans le parc.

La chaleur était étouffante, humide, écrasante. Avec tant de monde, il était facile de se laisser emporter par la marée humaine dont la houle incessante montait et descendait le cours des allées. Lil s’était aventuré à engloutir une grande quantité de nourriture variée, son long corps dégingandé gardant, malgré son âge, une allure adolescente. Il avait donc dégusté un épi de maïs, une tranche de pizza, du bœuf italien dégoulinant de sauce, du bulgogi (viande grillée) coréen, des rouleaux impériaux philippins ; il s’était même laissé tenter par un pilon de dinde au barbecue. Il en avait jeté la plus grande partie pour choisir plutôt un samossa ayant attiré son attention lorsqu’il passa devant un stand des Indes orientales. Il s’était attardé un moment à cet endroit, savourant un biryani aux légumes et du poulet au curry. Il apprécia l’explosion sur ses papilles des différents goûts et épices brûlantes.

Jody et Clark l’avaient suivi la plupart du temps, mais ils s’étaient ensuite aventurés dans la foule, le perdant ainsi de vue. Lil était certain de les retrouver d’ici peu. Effectivement, le couple réapparut quelques tables plus loin.

— Tu n’en as pas encore assez ? demanda Clark.

Il regarda Lil grignoter une autre part de cheesecake, cette fois au chocolat.

— Il est possible que je vomisse d’une minute à l’autre, admit l’architecte avec une grimace. Il devrait y avoir une tente prévue pour permettre aux gens de dégobiller ou de recevoir un lavement, afin de pouvoir recommencer à s’empiffrer avec une gloutonnerie incontrôlable.

Voyant Jody tendre la main pour essayer de lui voler son assiette, Lil protesta et récupéra son bien.

— Mon chou, arrête ! Qui sait quand j’aurai une autre occasion aussi belle !

— Lil, tu sais très bien que tu peux venir nous voir quand tu veux.

— Jodes, à mon dernier passage, j’ai cru tomber dans une toundra arctique. Je ne remettrai plus jamais les pieds en hiver dans cette ville, à moins que Clark participe au Super Bowl et que vous ayez une place réservée pour moi.

— Eh bien, cette possibilité reste ouverte.

— Regarde un peu cet endroit ! s’écria Lil en scrutant la foule.

La plupart des gens, pour tenter de lutter contre les rayons accablants du soleil, portaient des tenues légères : shorts, débardeurs, haut de maillot et pantacourts.

Lil reprit :

— Il est difficile de croire combien il fait froid ici en hiver quand on affronte une chaleur pareille.

— Je sais, acquiesça Jody. C’est une autre des délicieuses particularités du Mid-Ouest. Si tu ne peux pas supporter le climat, mieux vaut tourner les talons, parce qu’ici, tout change d’une heure à l’autre.

— Quand même, ce n’est pas imprévisible à ce point, qu’en penses-tu, Clark ? demanda Lil.

— Si, c’est vraiment merdique, déclara Clark. Quand on habite ici, le climat est la pire des contraintes. Tout le reste, j’adore.

— Encore heureux, vu que tu viens de signer pour deux années de plus.

— Ils m’ont fait une offre que je ne pouvais pas refuser, admit Clark avec un sourire. Outre l’argent, ça me plait de jouer pour les Bears . Et Jo-Jo adore son boulot.

— Ouais, c’est le pied pour tous les deux, quoi.

Voir Jody et son compagnon aussi heureux, Clark, l’athlète le plus chouette qui soit au monde, poussait Lil à croire que l’amour était capable de tout conquérir. Le couple avait traversé une période des plus chaotiques avant d’atteindre ce bonheur serein, mais ça valait le coup. Oui, un tel résultat justifiait chacun des moments traumatiques qu’ils avaient vécus. Après tout ce qu’avaient enduré ces deux-là, leur couple était devenu une icône pour un poster vantant le pouvoir de l’amour.

Lil et Jody avaient été colocataires à l’Université de Stanford, en Californie. Malgré leurs personnalités très différentes, ils étaient devenus bons amis. Lorsque Lil l’avait rencontré, Jody n’était qu’un petit nouveau, timide et renfermé sur lui-même, sans la moindre expérience pour afficher ses préférences sexuelles. Ils avaient formé un curieux tandem. Sérieux et appliqué, Jody travaillait comme un dingue pour devenir médecin. Au contraire Lil, s’il brillait aussi dans son domaine de prédilection, l’architecture, savait s’amuser sans oublier ses objectifs personnels. C’était un gay flamboyant et imperturbable, alors que Jody, quoique sorti du placard, ne s’affichait pas aussi ouvertement. Chacun s’était épanoui au contact de l’autre, leurs différences renforçant leurs qualités respectives. Et leur amitié avait perduré durant toutes leurs années d’université. Maintenant, presque quinze ans plus tard, les deux hommes restaient aussi proches que des frères.

Si Lil se réjouissait du bonheur de son ami, il regrettait d’avoir perdu sa compagnie. Ce n’était plus tout à fait la même chose depuis que le couple, deux ans plus tôt, avait quitté la baie de San Francisco pour s’installer à Chicago – la Windy City, la Cité du Vent – juste après que Clark ait obtenu un contrat avec les Chicago Bears. Lil leur rendait visite aussi souvent que possible, mais il lui fallait tenir compte des impératifs de sa carrière, puisqu’il venait de signer un très lucratif accord avec le premier bâtisseur de East Bay – la partie orientale de la baie de San Francisco. Tout le monde cherchait à obtenir des plans exclusifs signés Lampert depuis que Lil avait obtenu un prix d’excellence avec son utilisation de l’énergie solaire pour le chauffage et la climatisation domestique. ‘Ses’ maisons parsemaient les collines de Danville, en Californie. Ses affaires étant en pleine expansion, Lil n’avait plus beaucoup de temps à consacrer à ses amis. Dans sa vie privée, il était en solo, n’ayant jamais rencontré l’amour – et ce n’était pas faute d’avoir cherché. Né beau et brun, Lil n’avait cessé d’éclaircir ses cheveux au cours des années. Il était actuellement aussi blond qu’un mannequin posant pour les produits solaires Coppertone. Selon lui, cette teinte lui donnait meilleure apparence, ses yeux bleu myosotis et sa peau dorée complétant le tableau d’un superbe Californien vibrant de ‘joie de vivre’, comme disent les Français. En prenant de l’âge, Lil n’avait rien perdu de son look, bien qu’il ait gémi en soufflant, quelques mois plus tôt, les trente-sept bougies de son gâteau d’anniversaire.

— Regarde ! Des glaces… si on s’offrait un cornet ? proposa Lil d’une voix enjôleuse.

Il prit la main de Jody et l’entraîna derrière lui.

— Lil, je ne peux plus rien avaler, protesta son ami.

— Alors, attends-moi là pendant que je fais mon choix, d’accord ?

— Bien sûr, bébé, va te goinfrer.

Lil se faufila parmi la foule et essaya d’approcher du stand devant lequel les gens s’agglutinaient sur quatre rangées. Enfin, il heurta de la poitrine le comptoir en bois. Examinant attentivement la carte, il se décida pour un cornet de glace vanille, nappée de sauce au chocolat.

— Je peux vous aider ?

Lil quitta le menu des yeux. Il s’apprêtait à passer commande quand il aperçut le visage associé à cette voix… et il en oublia complètement ce qu’il voulait dire. Planté devant lui, se trouvait l’homme le plus merveilleux du monde – et de loin. Nom de Dieu !

— Euh… vous avez de la vanille ?

— Bien sûr, répondit l’autre avec un sourire.

C’était un jeune homme aux cheveux bruns hérissés et aux yeux charbonneux, bordés d’immenses cils très noirs, si épais qu’ils paraissaient faux. Une barbe drue encadrait une bouche pulpeuse et rouge qui hurlait pratiquement ‘embrasse-moi’. Il portait un débardeur qui soulignait des muscles durs et une poitrine impressionnante, mais Lil fut tout particulièrement attiré par son tatouage au bras droit : on aurait dit une manchette aux couleurs vives, primaires, éclatantes.

Nom d’un petit bordel à queue !

— Alors, qu’est-ce que je vous sers ?

— Vous – sous n’importe quelle forme.

Lil entendit les mots s’échapper de sa bouche sans qu’il puisse les retenir. Le brun éclata de rire, exhibant des dents magnifiques et très blanches, qui ne firent qu’embellir son visage parfait. Lil sentit son pouls accélérer et son sexe se dresser, manifestement intéressé par cette somptueuse apparition.

— Vous voulez un cornet ? demanda le jeune vendeur.

— Oui, volontiers.

Lil fut surpris de pouvoir parler. Sa bouche lui paraissant ressembler au Sahara à midi.

Le beau gosse se tourna pour s’occuper de la commande. Lorsqu’il se baissa pour servir la crème glacée, il offrit à Lil un aperçu de son postérieur. Il portait un short blanc – un choix logique pour mettre en valeur ses longues jambes musclées et bronzées. Sans compter que son cul donnait à Lil une envie féroce de se pencher par-dessus le comptoir afin de mordre dans chacune des fesses rondes offertes à sa convoitise. Les jambes étaient couvertes d’un léger duvet foncé, une fourrure particulièrement attirante pour un fan des Bears de Chicago – des ours… ? Non, des oursons dans ce cas précis.

— Voilà, dit le vendeur en tendant à Lil sa glace. Il vous faut autre chose ?

— J’aimerais bien tout visiter, admit Lil, un sourire aux lèvres.

— D’où venez-vous ?

— De San Francisco.

— Génial ! s’exclama l’autre. J’ai toujours eu envie de connaître cette ville.

— Elle est splendide. Avez-vous le droit de prendre un moment de pause ? Je pourrais vous offrir une visite virtuelle de ma ville.

Le jeune homme regarda sa montre.

— D’ici peu, j’aurais une demi-heure libre. Où voulez-vous que nous nous retrouvions ?

Non, sans blague ?

SANS BLAGUE ?

— Hum… je suis par-là avec des amis.

De la main, Lil désigna Jody et Clark.

— C’est bien Stevens ? s’étonna le vendeur.

— Vous connaissez le football ?

— Tous les habitants de Chicago connaissent leurs Bears.

— Oui, c’est logique. Pourquoi ne viendriez-vous pas nous retrouver sur la zone de pique-nique, par là-bas… ?

Lil indiqua la direction générale d’un petit bosquet d’arbres repéré un peu plus tôt.

— D’accord.

— C’est quoi ton nom ? demanda Lil, parce qu’il tenait à le savoir.

— Grier.

— C’est un nom étrange.

Le mec haussa les épaules et lui offrit un nouveau sourire.

— C’est mon nom. Et le tien ?

— Lil.

— Un raccourci de Lily ?

Lil se mit à rire et décida qu’il adorait le sourire moqueur de son vis-à-vis.

— Andouille, répondit-il. C’est un raccourci de Lyndon Lyle Lampert, si ça t’intéresse.

— Waouh ! On en a plein la bouche.

— C’est vrai, répondit Lil.

Ce mec est à tomber.

Lorsqu’il retourna vers ses amis, Lil réalisa qu’ils avaient tous les deux assisté à sa parade sexuelle. Et Jody remarqua en plus son sourire enthousiaste.

— Tu t’es trouvé un minet ? demanda-t-il.

— Je ne pense pas en être encore là, Jodes. Disons que j’ai simplement jeté mes filets.

— Tu sais, ajouta Clark, tu donnes une toute nouvelle signification à la formule ‘goûter à Chicago’.

— Et alors ? Je ne vois pas où est le problème.

— Non, mais fais attention quand même, insista Clark. Tu ne connais rien de ce mec.

— Il ne connaît rien non plus de moi, rétorqua Lil. Il a pourtant accepté de nous rejoindre d’ici quelques minutes. Lui aussi a pris un risque.

— Allez, dit Clark, venez, cherchons un coin à l’ombre.

Malgré son hâle doré, Lil sentait que sa peau commençait à rougir après sa longue exposition en plein soleil. Sous un grand arbre, les trois hommes trouvèrent une place récemment libérée par une famille de cinq personnes qui avait abandonné une couverture afin de réserver l’endroit privilégié.

Lil se laissa tomber près de ses deux copains, qui s’étendirent eux aussi avec satisfaction.

— Ça, c’est la vie ! dit-il, croisant les bras sous sa tête. Qui aurait pu croire qu’il y avait en ville des mecs aussi superbes ?

— Les Chicagoans font tout pour plaire aux touristes, répondit Jody d’un ton pince-sans-rire.

— Vise bien et ne rate pas ton but, jeta Clark.

Il esquiva quand Lil tenta de le gifler.

— Je n’en suis pas encore là. Je lui ai juste proposé de parler.

Jody regarda sa montre.

— Je te parie qu’à cette même heure demain, tu l’auras mis dans ton pieu.

— Puissent tes paroles arriver jusqu’à l’oreille du Seigneur !

Jody éclata de rire

— Je ne connais rien de l’oreille du Seigneur, par contre j’ai toute confiance dans tes suprêmes pouvoirs de séduction.

— Je ne sais pas, Jodes, je ne suis plus aussi jeune qu’autrefois.

— Oh bordel, tu n’as que trente-sept ans et le corps d’un mec ayant dix ans de moins ! En plus, tu es bien plus intéressant aujourd’hui qu’il y a une décennie. Tu t’es remplumé au lieu de rester un maigrichon.

Lil roula sur le ventre et s’accouda dans l’herbe afin de regarder son ami.

— Non, mais, arrête ! Je parlais de mon état d’esprit, Jody. Ça ne m’intéresse plus, les coups d’un soir.

— Depuis quand ?

— Depuis que j’ai réalisé que ça ne menait à rien. Ce n’est pas avec des coups comme ça que je trouverai l’homme de mes rêves. Ceux qu’on baise trop vite, on les quitte tout aussi vite, ce n’est pas la meilleure approche pour finir avec un conte de fées.

— Tu crois encore aux contes ? demanda Clark d’un ton sérieux. Je te pensais plutôt cynique.

— Après vous avoir regardé tous les deux, il est difficile de ne pas croire à l’amour, répondit Lil.

— Je croise les doigts pour toi, Lil. Tu mérites de trouver un mec bien, mais je doute que ton petit glacier soit celui-là.

Lil eut un rire un peu gêné.

— Il est pourtant tout à fait délectable.

— Ça, je te l’accorde, répondit Clark.

Jody envoya un coup de coude à son amant.

— Ouille ! protesta Clark. Jo, ce n’était qu’une réflexion en passant.

— Pas du tout, tu l’as maté.

— C’est pas vrai !

— Mais si, plaisanta Jody, mais pour une fois, je ne dirai rien. Je t’accorde qu’il est bandant.

— Fermez-la, tous les deux, il arrive.

Les trois hommes se retournèrent pour regarder Grier approcher. C’était comme voir un spot publicitaire vantant les compléments alimentaires et le body-building. Grier était parfait : une taille mannequin – 1 m 90 – et tout aussi gracieux. Il adressa un sourire à quelques personnes qu’il connaissait, puis s’arrêta un moment pour discuter, avant de reprendre sa marche en direction de Lil et ses amis, toujours étalés sur leur couverture empruntée. Grier semblait très détendu, comme s’il était accoutumé aux réactions que provoquait son passage. Hommes et femmes le suivaient du regard tandis qu’il avançait sur la pelouse épaisse. Quant à Lil, il n’arrivait pas à le quitter des yeux, même s’il commençait à avoir des doutes sur son idée.

Pourquoi avait-il demandé à Grier de les rejoindre ? Il ne savait rien de ce garçon – de ce gamin, parce que oui, c’était ainsi qu’il le considérait. Il devait quand même avoir entre vingt-deux et vingt-quatre ans. Peu importait, il était beaucoup trop jeune pour Lil, il n’avait aucune chance d’accrocher ce garçon. Il perdait son temps puisque rien n’en résulterait.

— Salut, Lyndon Lyle Lampert, plaisanta Grier.

Il avait une voix rauque aussi sensuelle que son corps était superbe. Lorsque le jeune homme se laissa tomber sur la couverture, Lil oublia toutes ses objections à la vue de son lumineux sourire.

— Salut, renvoya-t-il en écho. Laisse-moi te présenter mes amis. Voici Jody Williams et son célèbre compagnon, Clark Stevens, que tu connais bien sûr.

Grier les salua d’un hochement de tête.

— Hé. Ravi de vous connaître. Clark, je suis un vrai fan.

— Tu aimes le football ?

— Bien sûr, comme tout le monde, affirma Grier.

— Non, pas tout le monde, grommela Jody. Certains d’entre nous ont des goûts plus intellectuels.

Clark l’embrassa rapidement sur la bouche.

— Tu es juste jaloux parce que le football m’éloigne souvent de toi.

— Peuh ! Plutôt difficile d’être en compétition avec un passe-temps national.

— Tu te sens abandonné, Jo-Jo ? plaisanta Clark avec amour.

— Franchement, non. Ce n’est pas le cas. J’ai tout ce qu’il me faut.

— J’espère bien, rétorqua Clark. Surtout après ce matin…

— D’accord, les mecs, intervint Lil, si ça doit tourner au salace, donnez-nous au moins des détails intéressants.

Jody posa la main sur la bouche de Clark.

— Ne dis plus rien.

Grier avait observé le rapide échange du célèbre couple, puis il se tourna vers Lil qui le dévisageait sans s’en cacher.

— Et toi, tu aimes le football ?

— Mon chou, j’aime le football pour toutes les bonnes raisons et pas mal de mauvaises.

— Laisse-moi deviner.

Grier leva la main et se mit à compter sur ses doigts.

— Un : ils ont des pantalons moulants ; deux : des débardeurs serrés ; trois : d’énormes biceps.

— Ça suffit ! s’exclama Lil qui éclata de rire. J’aime vraiment ce sport. Qu’ils soient beaux mecs, c’est un bonus.

— Tu apprécies vraiment le football ou bien tu fais juste semblant pour faire plaisir à Clark ?

Grier paraissait sincèrement surpris d’apprendre que Lil s’intéressait à ce sport. Clark intervint pour confirmer la déclaration de Lil.

— Oh, il aime vraiment. Il peut te réciter tous les résultats des derniers matchs comme un véritable reporter.

— C’est inhabituel, remarqua Grier.

— Tu sais, il y a des tapettes qui apprécient les sports virils.

— Qui t’a traité de tapette ?

— N’est-ce pas ce que tu voulais impliquer ?

— Désolé, non. Pas du tout.

— Vraiment ?

Grier caressa d’un regard intéressé le corps de Lil, des pieds à la tête. Le blond lui renvoya son attention avec le même culot, la même chaleur. En fait, il y avait entre eux une alchimie si puissante que Jody en fut affecté rien qu’en assistant à la scène. Il se redressa et força Clark à faire de même.

Surpris, le joueur écarquilla ses yeux aigue-marine.

— Où allons-nous ? demanda-t-il.

— J’ai une envie soudaine de funnel cake, jeta Jody.

— Tu détestes les pâtisseries, rétorqua Clark.

— Plus maintenant.

Avec un regard féroce, Jody désigna du menton les deux hommes, toujours assis, qui ne se quittaient pas des yeux.

— Oh, d’accord.

— Nous reviendrons d’ici une demi-heure, indiqua Jody.

— Prenez votre temps, marmonna Lil.

— Et merci de nous prêter votre couverture, déclara Grier.

Il lissa de la main la zone que Clark et Jody venaient de libérer.

— Elle n’est pas à nous, remarqua Lil. Nous la squattons.

Grier eut un sourire.

— Eh bien, merci de me laisser la squatter avec toi. Par ici, trouver de l’ombre est une bénédiction.

— Le stand de glace où tu travailles, il est à toi ?

— Bon Dieu, non ! se récria Grier en riant. J’aide simplement un ami.

— Un ami – ou un petit ami ? demanda Lil.

Grier sourit

— Juste un ami. Jake et moi étions ensemble à l’école. En fait, je le considère comme un frère.

— Tu t’es proposé pour les dix jours complets ?

— En tout cas, le plus possible. Je dois aussi travailler pour vivre, ce que Jake comprend, mais par chance, je ne suis d’astreinte que cette semaine, aussi j’ai une marge de manœuvre.

— Que fais-tu ?

— Un job de merde.

— C’est-à-dire ?

— Je suis déménageur – je transporte des meubles.

— C’est de l’intérim ? Tu es à l’université ?

— Je préfère qu’on ne parle pas de moi, d’accord ? Et toi, combien de temps vas-tu rester en ville ?

— Je suis arrivé hier, je reste encore six jours.

— Dans la vie, tu fais quoi ?

— Je suis architecte.

Grier sifflota.

— Eh bien, tu es venu dans la bonne ville. Tu as déjà fait le tour architectural en bateau ?

— Non. De quoi s’agit-il ?

— Oh, c’est une balade sympa le long de la Chicago River, ça te donne une excellente vue des différents styles architecturaux de la ville. Je suis surpris que tes amis ne te l’aient pas proposé.

— La dernière fois que je suis venu, il neigeait. Je présume que ce n’était pas le meilleur moment pour faire du bateau.

— Tu devrais vraiment essayer, comme c’est ton métier. Pourquoi n’irions-nous pas demain matin ?

— Nous ?

— Bien sûr. Si ça te dit, je t’accompagne.

J’adorerais.

— Oui, ce serait sympa.

— Très bien, alors c’est décidé, annonça Grier. Dis-moi, concernant Jody, est-il toujours aussi sérieux ?

— Il est toubib, expliqua Lil. Un urgentiste, alors oui, il est du genre intense, plus sérieux en tout cas que Clark et moi. Mais une fois que tu dépasses son aspect un peu solennel, c’est un mec génial, avec un super sens de l’humour.

— D’accord, je préfère. J’ai pensé qu’il ne m’appréciait pas.

D’un geste hésitant, Lil effleura le bras de Grier.

— Chaton, comment ne pas t’apprécier ?

Grier répondit par un sourire à mille watts qui fit s’évanouir les bonnes résolutions de Lil. Pourquoi rester prudent et ne pas plonger trop vite, les pieds en avant ? Chacune des vibrations qu’il ressentait était positive, aussi il décida de faire confiance à son instinct : jamais il ne lui avait fait défaut jusque-là.

— C’est Jody, pas vrai ? demanda Grier.

— Pardon ?

— Celui dont on a parlé aux infos.

— Oui.

— Ça a dû être difficile pour eux.

— Mon chou, tu n’imagines pas à quel point.

— Je pense que c’est sacrément romantique.

— Tu partages l’avis d’un million de gays dans le pays.

— Ça touche aussi ceux qui ne sont pas gays. J’ai des potes hétéros qui considèrent Clark comme leur idole pour avoir été aussi franc.

— Il y a pourtant eu des remous, crois-moi.

— Mais ça valait le coup, tu ne crois pas ?

— Écoute, cette fois, c’est moi qui vais porter un jugement : je ne t’aurais jamais imaginé romantique.

— Pourquoi, parce que tous les tatoués doivent être de grosses brutes insensibles ?

— N’oublions pas aussi tes trois clous dans l’oreille gauche. C’est quoi comme pierre ?

— De l’onyx.

— Dans ce cas, tu es une grosse brute qui a bon goût, plaisanta Lil.

— Effectivement, j’ai très bon goût et je pense au tatouage comme un art corporel. Ça peut être magnifique si c’est bien fait.

Lil tendit la main et suivit le dessin d’un doigt précautionneux.

— Ta manchette est inhabituelle. J’adore les couleurs, ces bleus et rouges sont tellement vibrants. Et puis ces étoiles qui partent comme ça…

Sa main glissa sur le bras de Grier pour effleurer son torse, là où la dernière des étoiles bleues disparaissait sous le débardeur.

— Y en a-t-il davantage ? reprit Lil.

Toucher ce corps, même sous un prétexte innocent, n’avait fait qu’enflammer le désir sous-jacent qui brûlait en lui sous couvert de leur conversation amicale. Le temps s’arrêta tandis que les deux hommes se regardaient, les yeux dans les yeux. Ils semblaient à la recherche d’un indice susceptible de leur expliquer ce qui se passait. Grier plaça à la main de Lil sur son cœur et l’y pressa, pour que l’architecte sente le tambourinement sauvage.

— Il y a d’autres étoiles placées à des endroits stratégiques, chuchota-t-il.

Oh bordel.

— À partir d’aujourd’hui, j’aurai l’esprit plus ouvert concernant le tatouage.

Grier poussa un soupir étouffé, puis il s’écarta à contrecœur.

— Écoute, il faut que j’y retourne.

— Je comprends. Où veux-tu que nous nous retrouvions demain pour ce tour en