I

 

 

JE DEVAIS briller, c’était censé être ma soirée. Pour être tout à fait honnête, ce devait également être celle de mon meilleur ami, mais j’étais bien compris dans le lot. Lorsque les étoiles s’alignaient et que votre rêve devenait réalité, rien ne devait le gâcher. Mais puisque la soirée parfaite n’existait pas, je n’aurais pas dû m’y attendre.

— Julian, dit-elle en jetant ses bras autour de mon cou. Mon ange, où est Channing ?

Et voilà, le cœur du problème. Je fis pivoter ma chaise et me détournais du bar afin de voir la femme de mon meilleur ami. Phoebe Vega était une somptueuse créature, qui attendait patiemment ma réponse. À bout de souffle à cause de la danse, ses yeux vert clair fixés sur moi, elle était ce qui se rapprochait le plus d’une déesse selon moi.

— Mon Dieu que tu es belle, dis-je en laissant échapper un soupir.

Elle se renfrogna aussitôt.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Je ne peux pas te faire un compliment sans motif caché ?

— Non.

Je ne pus retenir un sourire en coin, que je n’expliquai pas en raison de sa nature stupide.

— J’ai besoin d’un verre.

— Oh non, que s’est-il passé ?

C’était le problème avec les amis proches. Ils pouvaient savoir comment vous vous sentiez en se contentant de jeter un coup d’œil sur votre visage.

— Jules, où est ton rencard ? demanda-t-elle, en élevant la voix.

J’avalai le verre de Patron posé devant moi, attendis que ma vision redevienne claire, après ce troisième verre, avant de la regarder fixement.

— En train de coucher avec Peyton Wilson dans son bureau.

Elle resta silencieuse, immobile, son regard fixé sur moi pendant quelques instants avant de cligner des yeux et de prendre conscience de ce que j’avais dit.

— Pardon ?

Je me raclai la gorge.

— Mon rencard, l’homme que je fréquente depuis six semaines maintenant, était, aux dernières nouvelles, en train de s’occuper de Peyton Wilson dans le bureau de production.

J’aurais pu lui donner beaucoup plus de détails, et bien plus crus, mais c’était mon amie dont il était question, la femme de mon meilleur ami, enceinte de sept mois. Je ne voulais pas la contrarier plus que nécessaire. Je me contentai donc de regarder son adorable visage.

Le moment de silence se prolongea. Peut-être que nous effectuions un genre de minute de silence pour la mort de ma relation.

— Oh mon Dieu ! lâcha-t-elle, d’une voix aiguë et perçante qui fit sursauter les personnes autour de nous. Tu te moques de moi ?

— Oh.

Je manquai de m’étouffer en avalant ma bière tout en essayant de retenir un éclat de rire.

— Je vois, on fait dans l’ironie.

— Ce n’est pas drôle.

J’avais vraiment trop bu pour que ce ne soit pas drôle. Mon rencard faisant une pipe à un autre homme alors qu’on devait être ensemble lorsque le DG de mon entreprise était venu m’offrir ses félicitations pour ma promotion. ‘Bon sang mais c’était drôle !’ Et oui, c’était plus de l’humour noir qu’autre chose, mais ça restait tout de même de l’humour.

— Julian, bon sang mais de quoi est-ce que tu parles ?

— Il y a vingt minutes de ça, Channing était à genoux dans le…

— Oh mon Dieu !

— Désolé.

Elle m’attira dans une étreinte d’ours.

— Pas pour toi. Oh mon Dieu, ce qu’a fait Channing !

Je grognai avant de repousser mes lunettes et de les poser sur le sommet de mon crâne afin de pouvoir me frotter les yeux pendant un instant.

— Julian !

Elle était bien assez bouleversée pour nous deux.

— Oh mon Dieu !

— Est-ce que tu pourrais cesser de répéter ça ? lui dis-je en riant.

Je me pinçai l’arête du nez avant de remettre confortablement en place mes lunettes non cerclées. C’était ma paire préférée car elle me donnait l’air bien plus intelligent que je ne l’étais.

— Qu’as-tu… As-tu… ?

Elle ouvrit la bouche mais ne put rien articuler de plus.

— Julian, bon sang de bonsoir, qu’as-tu fait ?

Je haussai les épaules.

— Les interrompre aurait été impoli.

— Julian !

Phoebe était enceinte et donc sujette à de dangereuses sautes d’humeur, ce qui la rendait bien plus émotive que moi. J’étais pragmatique, la situation me paraissait logique. Channing Isner avait de toute évidence eu envie de s’envoyer en l’air et Peyton Wilson était l’homme le plus sexy, et gay, dans notre entreprise, après lui-même. Cash, Carlos Vegas, mon meilleur ami et le mari de Phoebe, était bien plus sexy qu’eux deux réunis mais il était hétéro et marié, alors il n’avait pas été pris en considération lorsque Channing s'était mis à la recherche de son prochain amant.

— Ce n’est pas grave, Phoebe, lui dis-je d’une voix apaisante.

— Mais si, c’est grave, me gronda-t-elle.

Elle ramassa le verre vide posé devant moi tandis que je levai le doigt pour en commander un autre.

— Combien de verres as-tu déjà bu ?

— Trois, c’est tout.

— Oh mon Dieu, répéta-t-elle.

Elle me tira par le bras jusqu’à ce que je me lève de ma chaise et m’entraîna derrière elle dans la foule. Elle me tira à travers la salle jusqu’à Cash et le groupe de personnes autour de lui. Ses sourcils se froncèrent sitôt qu’il me vit. Je levai la main afin de le rassurer.

— Je vais bien.

Il s’excusa auprès des personnes qui l’entouraient, m’attrapa par le bras et m’attira d’un coup sec afin que je continue à avancer. Lorsque nous fûmes à l’abri des oreilles indiscrètes, il me retourna afin que je me retrouve face à lui. En temps normal, lorsque je n’avais pas un coup dans le nez, il lui aurait été impossible de me malmener car nous faisions la même taille et étions aussi musclés l’un que l’autre, mais étant légèrement ivre, il avait un avantage certain sur moi.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? me demanda-t-il.

— Rien. Tout va bien, dis-je afin de le rassurer. On mange quand ? Ta femme meurt de faim.

— Pas du tout, intervint Phoebe en s’approchant de lui, sa main sur son ventre rebondi de femme enceinte. Je n’ai pas tout le temps faim, tu sais.

— Jules, me dit sèchement Cash. Qu’est-ce qui se passe, bon sang ?

— Il n’a pas de rencard, répondit sa femme à ma place.

Cash plissa les yeux, son regard fixé sur moi.

— De quoi est-ce qu’elle parle ? Je croyais qu’Isner t’accompagnait.

Je lui expliquai donc comment, en chemin pour aller chercher Channing à son bureau, j’étais passé devant le bureau de production.

— Attends un peu, dit Cash en me fixant, tu es en train de m’expliquer que tu as surpris ton petit copain et l’un de mes chargés de clientèle en pleine action dans la salle de production ?

— Ce n’était pas mon petit copain, contrai-je.

— Ils sortaient ensemble, insista Phoebe en lançant un regard noir à son mari, le défiant du regard de la contredire, mais il n’était pas le petit copain de Julian. Le petit copain de Julian ne le tromperait jamais.

J’acquiesçai à ses propos.

— Avec un peu de chance.

Elle me gronda pour mon manque confiance.

— Julian Nash !

— Tu te moques de moi ? cria à moitié Cash.

Dans quel but me serais-je moqué de lui ?

— Non, je ne me fous pas de toi. Pourquoi est-ce que ferais ça ?

— Tu lui as cassé la figure ?

Je lui lançai un regard noir.

— Tu veux que moi, je le fasse ?

— Tu veux te battre avec qui ? Channing ou Peyton ?

— Les deux, dit-il.

J’entendis l’irritation contenue dans sa voix.

— Bon sang, Jules, poursuivit-il, c’est pour ça que je t’ai dit de ne jamais sortir avec quelqu’un du bureau. Comment vas-tu faire maintenant pour travailler avec l’un ou l’autre de ces deux crétins ?

— Sans problème, lui assurai-je, je te promets qu’il n’y aura aucun problème de ma part.

— Et merde.

— Tout va bien. Je te jure.

— Bon Dieu, tu es si calme, gronda Phoebe. Je propose qu’on aille frapper Channing jusqu’à ce qu’il fonde en larmes.

Nous la regardâmes tous les deux.

— Pardon ?

Je l’attirai fermement dans une étreinte.

— Tout va bien, mon amour. Je vais juste aller me chercher un autre verre et je vous rejoindrai dans la grande salle.

— Oh, Julian, dit-elle en soupirant profondément. Ce n’est pas ainsi que tu devrais célébrer ta promotion.

Et ce fut ce qui me marqua le plus. Cette soirée était supposée être la consécration de cinq ans de travail et j’avais voulu la partager avec quelqu’un de spécial.

Mon associé et moi étions tous les deux promus, Cash à la tête du département marketing et moi au poste de directeur créatif de notre division. C’était une avancée énorme pour nos carrières, puisqu’à vingt-huit et vingt-neuf ans respectivement, nous devenions les plus jeunes chefs de direction de notre société. Pour célébrer ces promotions, notre Directeur Général avait fait le voyage exprès pour nous féliciter. Kelly Davis, qui avait pris la décision de nous récompenser pour les profits que notre bureau avait dégagés et pour la qualité de nos idées, avait dit à Cash lors d’une conférence téléphonique la semaine précédente qu’il avait vraiment hâte de nous parler face à face. Conférence vidéo et conversations téléphoniques mises à part, il voulait nous serrer la main et nous rencontrer en personne. C’était très flatteur puisque cet homme semblait avoir montré un intérêt particulier à nos carrières. Il avait également exprimé son envie de rencontrer les personnes qui partageaient nos vies. C’était probablement une bonne chose que Channing ait décidé de me montrer ce que je représentais réellement à ses yeux avant ça. J’aurais détesté que mon cœur en soit au même point que mon orgueil. Tel que c’était, je survivrai à ce léger froissement de mon amour-propre. Le véritable drame dans cette histoire restait le timing.

— Il ne sait pas ce qu’il rate, dit Phoebe interrompant le cours de mes pensées.

— Vraiment ? soupirai-je.

Je tournai la tête et rencontrai son regard aimant. Elle m’adorait et cela se lisait sur l’expression tendre de son visage. Elle inspira rapidement.

— Ouais. Tu as un cœur en or, tu ne te prends pas trop au sérieux et tu tiens toujours, toujours parole.

— Oh, mon ange, répliquai-je taquin.

Cash enlaça sa femme, joueur.

— Arrête, mon amour, tu es sur le point de le faire rougir.

Je lui souris.

— J’adore ton sourire, soupira-t-elle. Ça, tu gères vraiment !

— Cesse de flirter avec mon associé, la gronda gentiment Cash avant de reporter son attention sur moi. Prends-toi un verre et retrouve-nous à table. Ta place t’attendra.

En me détournant pour aller au bar, je me mis à me questionner sur mon jugement. J’avais cru que Channing Isner et moi étions parfaits ensemble. Après six semaines à discuter et rire, à écouter du jazz dans le parc, et aller jusqu’à Napa, les choses allaient au mieux. Nous avions dîné ensemble cette semaine, partagé des conversations pendant des heures durant lesquelles il m’avait parlé de ses soucis d’acheteur d’espaces publicitaires junior. Comment étions-nous passés d’une relation amoureuse qui progressait à sa partie de jambes en l’air dans le bureau de production avec quelqu’un d’autre ? Qu’avais-je manqué ?

— Jules.

Je regardai par-dessus mon épaule et vit Cash.

— Dépêche-toi.

Cet homme adorait me donner des ordres. J’en riais encore lorsque j’atteignis le bar. J’attendais mon verre lorsque je sentis une main sur mon épaule. Je me retournais pour me retrouver face à mon rencard – mon ex-copain, l’homme que j’avais cru être mon rencard, l’homme qui venait de transpirer et de suer avec quelqu’un d’autre – qui se tenait devant moi. C’était irréel.

— Julian, où étais-tu ? Tu étais censé venir me chercher à mon bureau pour que nous puissions venir jusqu’ici en taxi ensemble.

Je me contentai de le fixer. Cet homme avait vraiment un culot effroyable… Seigneur.

— Je t’ai cherché partout.

Mais je ne me trouvais pas dans le pantalon de Peyton Wilson alors pourquoi était-il allé me chercher là-bas ? Cette réflexion, parce que j’avais un sens aigu du ridicule, me força à étouffer un rire.

— Julian ?

Il se tenait là, me mentant effrontément, et c’était impossible pour moi de comprendre pourquoi.

— Tu vas bien ?

Je me détournai afin d’attraper un autre verre de Patron ainsi que la bouteille de Corona que le barman venait juste de déposer pour moi.

— Jules ? dit-il, sa voix montant dans les aigus.

J’avalai mon verre d’une traite suivi par une longue rasade de bière. S’il ne s’était pas trouvé sur mon chemin, je serais déjà parti. Mais la chose était qu’il me bloquait le passage.

— Julian ? Que se passe-t-il ? demanda-t-il en parlant vite, soudain inquiet.

Il posa sa main sur mon torse.

— Retire ta main, ordonnai-je d’une voix sourde et glaciale en me tournant face à lui.

— Pourquoi ? Pourquoi est-ce que je ne peux pas te toucher tout d’un coup ?

Il semblait effrayé. J’inspirai profondément.

Les yeux bleu clair que je trouvais si beaux s’écarquillèrent.

— Quoi ?

Le fixant, je réalisai qu’il tremblait.

— Contente-toi de rentrer chez toi, Chan, ou va voir Peyton ou va faire ce que tu as envie de faire… Je m’en fous.

— Tu te moques de moi ? demanda-t-il, le souffle coupé.

‘Pourquoi tout le monde continuait-il à me poser cette question ?’

— Qui t’as dit que j’étais dans le bureau avec Peyton ? Était-ce Cash ?

Je plissai les yeux.

— Personne ne me l’a dit, Chan. Je t’ai vu moi-même.

— Jules, j’ai besoin de t’expliquer ce qui s’est passé.

— Non, surtout pas, contente-toi de… partir. Nous n’avons pas besoin d’avoir une grande et longue discussion. Nous ne sortions pas ensemble depuis assez longtemps. Tu as juste à faire demi-tour et à partir.

— Je ne veux pas partir.

— Très bien, alors je le ferai, lui répondis-je en prenant soin de l’éviter en le contournant.

Avant que je ne puisse faire un pas de plus, il était de nouveau en face de moi, son visage angélique soudain défait, comme si je l’avais blessé.

— C’est de ta faute, tu sais. Quel genre d’homme refuse de coucher ?

Évidemment que c’était de ma faute, pourquoi cela ne le serait-il pas ? Son blâme était venu plus rapidement que je ne m’y attendais.

— Julian ? Parle-moi, explique-moi.

— Je l’ai fait, lui assurai-je.

— Recommence. Pourquoi n’as-tu pas voulu coucher avec moi ?

Sa voix était dure, agressive. Je soupirai profondément.

— Parce que je voulais avoir une relation plus profonde qu’une simple connexion sexuelle, lui dis-je. Et pour ton information, je pensais que tu avais apprécié le temps passé ensemble.

— C’est le cas, s’exclama-t-il. Mais te fréquenter sans pouvoir coucher avec toi, c’est… parce que la manière que tu as d’embrasser devrait toujours être suivie par du sexe. Tu es le pire allumeur que je connaisse.

— D’accord, répondis-je sèchement.

Je reposai le verre de bière à moitié vide sur le comptoir avant de le dépasser afin de rejoindre mes amis pour dîner.

— Julian ! dit-il en criant pratiquement.

J’aurais continué ma route mais je craignais qu’il ne persiste à grimper dans les aigus. J’avais déjà été humilié une fois. Je n’étais pas prêt à l’être une seconde. Me retournant, je fus surpris de voir qu’il se tenait juste à côté moi.

— Je suis désolé, d’accord ? Combien de fois dois-je le répéter ?

Combien de fois devait-il se répéter ? Toute cette histoire ne datait même pas de plus d’une heure. De plus, je n’avais aucune idée de la raison pour laquelle il avait cette expression torturée sur le visage. Je n’étais pas celui qui avait mis fin à une relation de presque deux mois en me mettant à genoux dans la salle de production.

— Tu n’es pas vraiment en train de me dire non, pas vrai ?

Son raisonnement transparaissait dans sa voix. Il était jeune et sexy et je devais être fou pour ne serait-ce que penser à rompre avec lui. Bon sang mais pour qui me prenait-il ?

— Julian ?

— Je te verrai au travail, lui dis-je en me détournant de lui, lui signifiant clairement les nouveaux paramètres de notre relation.

Il se plaça sur mon chemin, posa ses mains sur mon pull et serra, s’accrochant à moi.

— Bon Dieu, Jules, ne… ne fais pas ça.

— Ne fais pas quoi ?

Nous nous retournâmes tous les deux pour nous retrouver face à l’homme qui se trouvait derrière nous. Il ne me fallut pas plus d’une seconde pour réaliser à qui je faisais face.

— Ryan Dean.

Channing avait murmuré son nom plus vite que je n’avais pu le faire.

— Bon sang.

Tout le monde réagissait toujours de la même manière et je comprenais pourquoi.

Ryan Dean était un nom bien connu dans la région de San Francisco. Son émission, ‘Ryan’s Rundon’, passait sur Channel 5 chaque soir, juste après les infos locales. Il avait été approché afin d’en faire une émission nationale, d’en faire le prochain hit sur ‘Bravo’, mais d’après ce que je savais, il n’avait pas signé de contrat afin de faire le grand plongeon sur le câble. Il n’avait, en tous cas, fait aucune annonce dans son show. Et j’en étais certain car je ne manquais jamais son émission si j’étais à la maison. C’était un pur plaisir que de le regarder. Cet homme était à tomber à la renverse, sa vue vous coupait le souffle. Et moi, tout comme le reste du monde, comprenais comment il avait pu se faire une fortune en tant que mannequin.

Il avait été célèbre. Il avait fait la une des éditoriaux des magazines, avait défilé pour les créateurs du monde entier, avait été le visage de grandes campagnes publicitaires – avait été l’homme que les maisons de haute couture s’arrachaient, celui pour lequel des agents perdaient la tête. Il avait travaillé pour les plus grands : Valentino, Hugo Boss, Dior, Hermès, Calvin Klein, Gucci, Prada, Versace et bien d’autres encore. Et bien que son nom puisse vous échapper, son visage, son corps, ses abdos bien définis et sa peau dorée étaient gravés à jamais dans votre mémoire.

— Hé, le saluai-je d’un ton bas et rauque. Comment vas-tu ?

Je fus évalué du regard.

— Je vais bien, Monsieur Nash, répondit-il doucement d’une voix basse et séductrice.

Il eut un petit sourire malicieux en coin puis il se retourna vers Channing.

— Vous êtes à ma place.

Channing se déplaça rapidement, s’éloignant de moi afin que Ryan puisse prendre sa place.

— Merci, dit-il en saisissant l’ourlet de mon pull. Vous pouvez partir.

Quand Ryan Dean vous congédiait, vous partiez et Channing Isner ne fit pas exception. Cet homme était bien trop beau pour lui désobéir.

— C’était méchant, dis-je en riant.

Je fixai mon regard sur lui, incapable de voir qui que ce soit ou quoi que ce soit d’autre. Habillé comme il l’était, cet homme semblait sortir tout droit d’une couverture de magazine. Dans un jean noir évasé sur le bas et un tee-shirt citron vert à manches courtes qui moulait son torse ciselé et ses biceps, il semblait prêt à être le point de mire lors d’une séance photo.

— Comme si je m’en souciais, dit-il en haussant les épaules, et toi aussi sinon tu aurais dit quelque chose. C’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles j’ai aimé travailler avec toi. Tu n’as jamais peur de me dire quelque chose, même si c’est m’envoyer me faire voir.

— Je ne t’ai jamais dit d’aller te faire voir.

— Non.

Et devant l’expression de son visage, j’eus l’impression d’être une proie.

— Mais tu aurais pu le faire.

Nous avions travaillé ensemble à de nombreuses reprises ces deux dernières années puisque mon entreprise, Miller Freedman, s’occupait de toutes ses campagnes publicitaires. Et comme toutes les personnes qui avaient rencontré cet homme, j’avais été envoûté.

Peu importe le mot que vous vouliez utiliser, ce n’était pas suffisant. Ryan Dean mesurait près d’un mètre quatre-vingt avec des cheveux blonds toujours savamment décoiffés. Ils étaient épais, de la couleur des blés et tombaient plus bas que sa nuque, jusqu’à ses épaules. Ses yeux noisette changeaient constamment de couleur et sa peau, qu’il exposait à la moindre opportunité, était dorée à la perfection. Son corps était sculpté, musclé et longiligne. Ses mouvements rappelaient la fluidité d'un danseur et sa démarche ressemblait plus à une représentation qu’à autre chose. Cet homme était, sans l’ombre d’un doute, un fantasme vivant. Les longs poils blonds de sa barbe, sa crinière fauve, ses longs cils dorés et ses épais sourcils froncés : la seule pensée qui vous venait à l’esprit en le voyant était : ‘sexe’. Je comprenais comment il avait pu se faire une fortune en tant que mannequin, mais ce qui m'attirait le plus dans ce tableau était son attitude.

Durant les occasions où nous avions travaillé ensemble sur la publicité de son émission de téléréalité, Ryan avait fait de chaque jour un divertissement. Un de mes moments préférés avec lui avait été lors d’une soirée de charité pour les sans-abris. Cela avait été une immense fête, très sélecte et particulièrement réussie, qui avait rapporté des sommes folles. Il avait montré sa gratitude à tous ceux qui avaient travaillé pour faire de cette soirée un succès en les invitant à y assister. Je l’y avais vu tenir son rôle d’hôte, vu tous les hommes magnifiques qui l’avaient suivi et je m’étais senti intimidé comme jamais auparavant. J’étais parti tôt, n’ayant aucune chance d’entrer en compétition avec les autres mannequins pour capturer son attention.

‘Ryan’s Rundown’ était à l’antenne depuis trois ans et parlait de tout ce que vous pouviez faire avec votre partenaire à San Francisco pour garder l’étincelle de votre relation, des cours de cuisine en passant par un pique-nique sur la plage, ou s’habiller pour une soirée en ville afin de danser dans un club. C’était divertissant à regarder et il ne se prenait jamais vraiment au sérieux. Son public était aussi attaché à sa personnalité qu’il l’était par son visage. Les gens, les hommes en particulier, se jetaient sur son passage partout où il allait. Ses conquêtes étaient légendaires et son appétit sexuel dévorant. Je n’avais jamais eu la chance de capter son intérêt mais c’était tout de même flatteur qu’il se rappelle de mon nom à chaque fois qu’il me voyait.

— Comment vas-tu ? demanda-t-il en s’approchant de moi, sa tête légèrement penchée en arrière pour me regarder dans les yeux.

Il devait le faire puisque qu’avec son mètre quatre-vingt, il n’atteignait pas mon mètre quatre-vingt-douze.

— J’ai connu mieux, répondis-je dans un soupir en voyant ses lèvres sensuelles et à quel point elles étaient pleines et foncées.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Je réalisai que je le regardais fixement et cessai, détournant mon regard avant de le ramener, de peur de paraître grossier. Ses yeux étaient tellement magnifiques, de couleurs différentes, tachetés d’or et de cuivre, de marron, de gris, et d’un vert qui changeait continuellement de teinte à cause de la lumière et semblaient briller. Amusant, Ryan Dean faisait toujours ressortir le poète en moi.

— Rien. Comment vas-tu ? Je t’ai vu dans pas mal de trucs, beaucoup d’apparitions dans des séries télévisées et tu as retransmis l’une de tes émissions depuis New York pendant la Fashion Week, très cool.

— Ouais, c’était génial, dit-il dédaigneusement, ses yeux ne quittant pas les miens. Mais j’ai voulu en faire trop et l’émission m’a éloigné de chez moi. Ce n’est pas ce que je veux.

— Pourquoi pas ? Tu ne veux pas qu’une chaîne retransmette ton émission de télé ?

— Non.

— Non ?

Il haussa un sourcil.

— T’as l’air surpris.

— C’est parce que je le suis. Pourquoi ne veux-tu pas d’une émission sur un réseau national ?

— Je ne veux pas, c’est tout.

— Pourquoi pas ? insistai-je.

— Ce n’est pas mon rêve.

— Mais tu pourrais être reconnu, faire de ton nom une marque de fabrique.

— Non merci.

— Cela n’a aucun sens.

— Pas pour toi, dit-il. J’ai besoin que mon émission soit suffisamment connue pour me donner ainsi qu’à mon équipe du boulot, pour aider la chaîne à rester à flot, pour que nous offrions un service public de qualité. Plus que ça serait du superflu.

Il pourrait conquérir le monde s’il le souhaitait. N’était-ce pas ce qu’il voulait ?

— Il y a certaines choses que j’espère avoir une chance d’obtenir.

— Oh.

Je ne voulais pas forcer.

— D’accord, donc…

— Mais rien de tout ça ne compte ce soir, dit-il et je le vis mordre sa lèvre inférieure.

Je me demandai s’il avait même réalisé l’avoir fait.

— Pourquoi ne m’as-tu pas appelé ?

Il me fallut une seconde pour comprendre.

— Pardon ?

— Tu étais censé m’appeler.

— Quand ? Nous avions fini tout notre travail pour ton…

— Non, m’interrompit-il en posant une main sur mon cœur. Je t’ai dit, à toi, de m’appeler.

J’essayai de me rappeler de la dernière fois que je l’avais vu. Nous venions de conclure la campagne de printemps pour son &eacu