I

 

 

SEBASTIAN DÉTESTAIT aller travailler lorsqu’il faisait encore nuit parce que cela signifiait qu’il ferait tout aussi sombre lorsqu’il finirait. Non pas qu’il y ait quelque chose d’inhabituel à cela – c’était récurrent dans son travail – mais c’était la seule chose qu’il n’aimait pas dans son emploi. Les horaires de travail au restaurant étaient horribles. Les autres employés prenaient toujours leurs jours de repos ou partaient en congés lorsque les affaires étaient au mieux, et donc quand il y avait beaucoup de travail à effectuer. Bien que cela ne lui importait pas vraiment. Bien entendu, ç’aurait été bien d’avoir un de ces boulots où l’on commence à neuf heures et où l’on finit à dix-sept heures, mais il était doué dans ce qu’il faisait, ou du moins c’était ce qu’il aimait à penser.

Frissonnant légèrement à cause du froid matinal, Sebastian resserra sa veste autour de ses épaules avant d'appuyer sur le bouton qui activait le feu vert à l'angle de la rue de Carlisle, en Pennsylvanie, une brise automnale balayant les feuilles qui bruissaient à ses pieds. Même à cette heure, des voitures et des camions roulaient à la vitesse de l’éclair, et Sebastian regarda autour de lui afin de s’assurer qu’il pouvait traverser. Le feu passa finalement au vert et tout le trafic s’arrêta. Sebastian franchit l’intersection en diagonale, traversant d’un pas rapide la rue avant de descendre l’avenue jusqu’à la porte du restaurant. Insérant la clé, il ouvrit la porte et entra, s’assurant qu’il ne faisait pas pénétrer de saletés avec lui ; dans le cas contraire, il aurait à nettoyer le tapis et aujourd’hui, il n’avait pas de temps pour du travail supplémentaire – encore moins du travail qu’il se serait lui-même donné. Refermant la porte derrière lui, il zigzagua entre les tables déjà prêtes pour le déjeuner et se dirigea vers l’arrière de la salle où il alluma les lumières.

Il était rare qu’il soit le premier sur place, mais c’était apparemment le cas ce matin-là. Sachant quoi faire, il pénétra en cuisines, alluma les lumières avant d’ouvrir la porte de derrière et se mit au travail. Aujourd’hui, c’était vendredi, et ils allaient être submergés, surtout avec l’arrivée du temps froid et des multiples jours fériés. Pénétrant dans la salle de plonge, Sebastian prit des couverts propres et attrapa quelques serviettes qui devaient être pliées. Il y avait beaucoup à faire et rien ne devait être oublié.

S’asseyant à une des tables du fond, Sebastian commençait à plier les serviettes quand il entendit la porte de derrière s’ouvrir et se refermer.

— Bonjour ! s’exclama Kelly, sa voix filtrant à travers les cuisines.

— Bonjour, Kelly, répondit-il en retour tout en continuant de travailler.

La porte des cuisines s’ouvrit.

— Tu es là tôt, commenta Kelly avec un sourire. Je pensais être celle qui ouvrirait ce matin.

— Hier soir, j’ai remarqué que tous les stocks en salle étaient presque épuisés, mais je ne voulais pas rester trop tard. J’étais trop fatigué, alors je suis venu un peu plus tôt ce matin, dit Sebastian tout en continuant à plier les serviettes. De plus, avec Billy et Darryl en vacances, je veux que tout se passe bien.

Kelly sourit.

— Cela n’aurait rien à voir avec le fait que Darryl t’ait confié le restaurant pendant son absence ?

Elle lui fit un clin d’œil avant de se mettre à rire.

— Tu vas très bien t’en sortir, l’encouragea-t-elle.

— Qu’en penses-tu ?

Il lui tendit une serviette pour qu’elle la voie.

— Je pensais que je pourrais essayer une nouvelle forme. Je l’ai trouvée sur Internet.

Kelly sourit tout en la regardant.

— Sympa, c’est élégant.

Elle retira la veste qu’elle portait par-dessus l’uniforme blanc de chef.

— Je vais faire du café. Je crierai quand ça sera prêt.

— Merci, répondit Sebastian, ayant besoin de café pour rester éveillé si tôt le matin.

Kelly lui apporta une tasse quelques minutes plus tard et la plaça près de lui tandis qu’il finissait de plier les serviettes. Il remplaça celles sur la table par les nouvelles, avant de les rempiler et de les placer dans la caisse derrière le poste des serveurs, avec les couverts supplémentaires. Attrapant la tasse, il en but quelques gorgées avant de regarder derrière le bar afin de s’assurer que tout était prêt là-bas, puis vérifia le reste de ce qu’il devait faire le matin et qui n’était pas inscrit sur sa liste.

Une fois que tout sembla prêt, il traversa les cuisines. Maureen était arrivée à un moment ou à un autre, rassemblant ses desserts avant qu’ils ouvrent les portes pour le déjeuner. Ce jour-là, elle serait la sous-chef de Kelly pendant le service du midi. Les vacances de Darryl signifiaient que tout le monde en cuisines devait mettre les bouchées doubles et aider. Sebastian faisait la même chose en salle, mais ils pouvaient y arriver. Ce n’était pas souvent que Darryl et Billy prenaient des vacances et ils le méritaient tous deux, alors Sebastian voulait que tout se passe pour le mieux pendant leur absence.

Les serveurs commencèrent à arriver au compte-gouttes une heure avant l’ouverture, et Sebastian les mit au travail avant de s’assurer que tout étincelle et soit prêt pour l’ouverture.

— Hé, Peter, dit Sebastian alors que le jeune homme finissait de balayer sous la table. Va vérifier en cuisines s’ils ont besoin d’aide. On est prêt, ici.

— Ça marche, dit le jeune homme aux cheveux noirs avec un sourire, laissant derrière lui le balai avant de se diriger vers la porte des cuisines.

Il ne revint pas tout de suite, alors Sebastian en conclut que Kelly avait mis à profit sa présence.

Avant d’ouvrir, il vérifia tout une dernière fois et fit un dernier tour en cuisines afin de les avertir. Les premiers clients arrivèrent quelques minutes plus tard. Sebastian les plaça, et leur journée commença.

Le déjeuner se passa bien, au grand soulagement de Sebastian, et il passa une bonne partie de l’après-midi à préparer la salle pour le dîner ainsi qu’à préparer les dossiers que lui avait montrés Darryl.

— Je vais à la banque pendant quelques minutes, dit-il à Kelly et Maureen. Je prends Peter avec moi. Nous ne serons pas longs.

— Pour sûr, répondit Maureen. Je garderai un œil en salle. Kelly a tout sous contrôle.

— Merci, dit Sebastian avec un sourire, récupérant Peter avant de sortir et de descendre l’avenue.

— J’aime cette période de l’année, commenta Peter. Il fait toujours chaud, mais il ne fait pas lourd.

Des feuilles tombaient des arbres alors que le soleil brillait et réchauffait l’air. C’était une merveilleuse période de l’année. La seule chose que Sebastian détestait était que cela annonçait l’hiver, avec sa neige fondue, son verglas, et le froid.

— Je parie que tu n’as pas à balayer les feuilles, dit Sebastian tout en regardant le jeune homme.

Peter secoua la tête avec un sourire.

— C’est un des avantages d’avoir quitté la maison pour aller à l’université – pas de corvée de jardinage. Mon petit frère doit faire tout le déblayage, maintenant, expliqua-t-il avec un sourire alors qu’ils traversaient la rue, tournant à l'angle avant de rentrer dans la banque.

— Merci, Peter. À tout à l’heure, au restaurant, lança Sebastian à son collègue, et Peter se dépêcha de redescendre l’avenue, pendant que Sebastian prenait place dans la file d’attente.

Cela prit un moment, mais il fit son dépôt et récupéra la monnaie dont ils avaient besoin avant de refaire le chemin inverse. C’était vraiment une journée magnifique et il détestait devoir retourner à l’intérieur, alors il prit quelques minutes de plus sur le trottoir, respirant l’air frais avant de pénétrer dans le restaurant et retourner travailler.

L’après-midi fut calme, et ils restèrent en salle pour préparer le service du soir. Les clients étaient arrivés au compte-gouttes toute l’après-midi, les occupant de façon raisonnable, mais à l’heure où le service du soir allait commencer, le restaurant était propre et prêt. Ils affichaient presque complet, et les clients occupèrent l’attention de Sebastian et des serveurs pendant des heures. Sebastian ne fut jamais aussi heureux que lorsqu’il vérifia sa montre et qu’il vit qu’il était presque neuf heures. Il se sentait moite et épuisé.

Allant jusqu’à la devanture pour fermer les portes, les derniers clients s’éternisant et les serveurs déjà en train de nettoyer, il vit un homme avec un sweat à capuche se précipiter à l’intérieur. Sebastian s’approcha de lui pour voir s’il voulait une table. Au lieu de cela, l’homme sortit un couteau, et Sebastian recula.

— Où est l’argent ?

Sebastian sentit ses jambes trembler.

— Au comptoir, répondit-il, prenant une grande respiration, regardant à la ronde la salle presque vide.

— Ne bougez pas, gronda l’homme, attrapant le bras de Sebastian, ses ongles s’enfonçant dans sa peau, l’attirant vers la caisse enregistreuse.

Sebastian ouvrit le tiroir et recula pendant que l’homme s’emparait des plus gros billets.

— Y a tout ? demanda l’homme d’une voix rauque et pressée.

Sebastian hocha lentement la tête, et l’homme se précipita vers la porte du restaurant afin de s'enfuir. Sebastian ne bougea pas, espérant que les autres l'imiteraient. Darryl disait tout le temps que s’il devait y avoir un vol un jour, il fallait les laisser prendre l’argent. Regardant l’homme s’enfuir, il essaya de mémoriser autant de détails que possible.

Alors que le voleur atteignait la porte principale, elle sembla s’ouvrir pour lui, puis il parut voler dans les airs, et Sebastian entendit un violent bruit de chute.

— Appelez la police, lança Sebastian au serveur le plus proche, ne s’arrêtant même pas pour voir qui c’était avant de courir jusqu’à la porte.

L’homme au sweatshirt était étendu sur le trottoir avec un autre homme agenouillé près de lui.

— Je suis désolé, disait l’homme agenouillé. Est-ce que ça va ? Je ne vous ai pas vu venir.

— Cet homme nous a volés, déclara Sebastian, le pointant du doigt, et l’autre homme recula immédiatement. Nous avons appelé la police, expliqua-t-il alors que les sirènes pouvaient déjà se faire entendre, de plus en plus fort.

Le voleur commença à remuer, et alors que Sebastian reculait, l’autre homme se remit prestement debout, et les yeux de Sebastian s’écarquillèrent lorsqu’il se dressa au-dessus de lui. Les sirènes se rapprochèrent, et Sebastian recula plus encore lorsque l’homme au sol se mit à bouger en grognant bruyamment. Les officiers de police accoururent sur le trottoir, et Sebastian recula encore plus.

— Personne ne bouge ! ordonna le premier policier.

Sebastian s’immobilisa et commença à expliquer la situation.

— Cet homme a volé le restaurant, s’exclama-t-il, tandis que l’homme assommé essayait de se mettre sur pied.

Un des officiers le maintint au sol et lui mit les menottes pendant que le second se dirigeait vers l’endroit où Sebastian et l’autre homme se tenaient en observateurs.

— Il a sorti un couteau et m’a forcé à lui donner l’argent de la caisse, débita Sebastian dans un tourbillon de mots, et il commença à trembler.

— Ça va aller, monsieur, prenez votre temps. Il ne va aller nulle part, dit l’agent avant de se tourner vers l’autre policier.

— As-tu trouvé un couteau ?

— Oui, je m’en suis emparé, et j’ai aussi trouvé l’argent. Les renforts arrivent, ajouta-t-il avant de forcer l'homme à se lever, l’aidant à pénétrer à l’arrière de la voiture de police sans ménagement.

Une autre voiture arriva, ainsi qu’une troisième.

— Si ces messieurs veulent bien entrer, je serai à vous dans quelques minutes, leur dit le policier, et Sebastian hocha la tête, sentant à nouveau le froid.

Ouvrant la porte, il la tint à l’autre homme qui pénétra à l’intérieur. Sebastian remarqua qu’il devait légèrement baisser la tête afin de ne pas se cogner.

La salle comptait encore quelques clients qui s’attardaient à leur table, regardant ce qu’il se passait à l’extérieur.

— Souhaiteriez-vous quelque chose? demanda Sebastian quand l’homme s’installa à une table.

— Je venais pour dîner, mais on dirait que vous fermez, dit-il, regardant autour de lui.

Sebastian lui tendit un menu.

— Commandez ce que vous voulez. C’est la maison qui offre.

L’homme élancé sourit, son visage passant instantanément d’ordinaire à extraordinaire.

— Ce n’est pas nécessaire, répondit-il, étudiant la carte. Puis-je avoir un steak-frites à point et une tasse de café ?

— Pas de problèmes, je reviens.

Sebastian courut jusqu’à Jane, qui était en train de nettoyer une table.

— Apporte une tasse de café au monsieur près de la porte.

Elle hocha la tête et Sebastian courut jusqu’en cuisines.

— Kelly, j’ai besoin d’un steak-frites cuit à point.

Elle s’arrêta dans sa tâche.

— Putain, qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— On a été cambriolés, répondit-il, prenant une grande inspiration afin d’essayer de se calmer. La police a attrapé le coupable grâce à un client.

Sebastian se força à ralentir.

— C’est sa commande, d’ailleurs, et pourrais-je avoir une des salades spéciales, aussi ? Oh, et mets de côté une des mousses de Maureen pour lui.

L’excitation tourbillonnait en lui, alors il la calma, régulant sa respiration.

— Une chose après l’autre.

Kelly commença à travailler avec une dextérité gagnée grâce à la pratique.

— On a été cambriolés ?

— Oui.

Il raconta la version courte à Kelly alors qu’elle finissait la salade.

— Il a trébuché contre le mec ou quelque chose dans le genre, et le voleur a heurté sa tête contre une voiture garée. Il s’y est fait une grosse entaille, dit Sebastian, la mimant avec ses mains avant de prendre la salade. J’aurai sûrement besoin de faire un rapport à la police, vu que j’ai vu le voleur.

— Alors va apporter la salade et va voir la police. J’apporterai la commande quand ce sera prêt.

— Merci, Kelly, tu es la meilleure.

Quittant les cuisines, il porta la salade à la table, où un policier était assis à côté de l’homme de grande taille. Sebastian posa la salade en face de l’homme avant de demander au policier s’il aimerait quoi que ce soit.

Ce dernier déclina l'offre et indiqua une chaise à Sebastian.

— Je suis l’officier Cloud. J’aimerais que vous me racontiez ce qu’il s’est passé.

Sebastian raconta à l’officier ce qui était arrivé, faisant de son mieux pour garder sa voix basse et calme, mais son cœur battait toujours à toute vitesse dans sa poitrine.

— C’est arrivé si vite, ajouta-t-il à la fin. J’ai à peine eu le temps de réfléchir.

— Vous avez fait ce qu’il fallait, monsieur, dit l’officier. Donnez-leur simplement l’argent et appelez la police. Votre vie vaut plus que quelques dollars.

L’officier consulta ses notes.

— Nous avons eu quelques cambriolages de ce genre ces dernières semaines et j’espère qu’on a attrapé notre coupable, dit l’officier avant de demander à Sebastian son nom, son numéro de téléphone, son adresse, ainsi que l’adresse et le numéro de téléphone du restaurant.

Kelly les rejoignit avec le steak-frites et elle posa le plat sur la table, ainsi que la mousse.

Elle remercia le client pour son aide avant de retourner en cuisines.

— Merci à vous deux, dit l’officier, repoussant sa chaise. Je vous contacterai dans les prochains jours. On a trouvé l’argent qu’il a volé et on devrait pouvoir vous le rendre dans les jours qui suivent. Je passerai déposer un justificatif demain.

Sebastian se leva aussi, serrant la main de l’officier.

— Merci pour votre aide, dit-il, conduisant le policier jusqu’à la porte

Puis il la ferma et verrouilla derrière lui avant de retourner à table.

— Est-ce que tout va bien ?

L’homme de grande taille avala avant de répondre.

— C’est parfait, merci. Vous n’aviez vraiment pas besoin de faire tout ça, dit-il encore, posant ses couverts sur l’assiette avant de boire une gorgée de café.

— C’est la moindre des choses après tout ce que vous avez fait.

— Je n’ai pas fait grand-chose excepté trébucher sur mon propre pied et réussir à lui faire perdre l’équilibre par la même occasion. La voiture qui a heurté sa tête a fait le reste.

L’homme sourit à nouveau, pouffant doucement.

— Il y a des choses dans ce monde qui ne sont vraiment pas faites pour une personne aussi grande que moi. Comme les embrasures de portes, ajouta-t-il, un sourire lumineux aux lèvres.

— N’hésitez pas à me dire s’il vous manque quoi que ce soit, dit Sebastian, ses yeux inspectant la pièce afin de s’assurer que tout était nettoyé.

— Je pourrais vouloir un peu de compagnie, si cela ne vous dérange pas. Je sais qu’il se fait tard, mais ce n’est vraiment pas amusant de manger seul.

Tout semblait être entre de bonnes mains, aussi Sebastian se servit une tasse de café et revint à la table.

— Au fait, je m’appelle Sebastian Franklin, se présenta-t-il, prenant une chaise.

— Robert Fortier, dit l’homme de grande taille tout en lui tendant la main que Sebastian serra. Ravi de faire votre connaissance, Sebastian, et je vous remercie pour ce fabuleux repas. Ce n’était pas nécessaire, mais très apprécié.

— De rien, répondit Sebastian, scannant à nouveau la pièce du regard, se demandant quel sujet aborder. Est-ce que c’est la première fois que vous venez dîner ici ?

— Oui, en fait, c’est la première fois. J’ai entendu beaucoup de bien de ce restaurant, mais je n’avais jamais eu le temps de m’y arrêter avant ce soir.

Robert finit son dîner et repoussa l’assiette avant d’attraper le bol de mousse.

— Je ne mange habituellement pas de dessert, mais là... ajouta-t-il avant de prendre une bouchée, soupirant doucement de plaisir.

— Je sais. Maureen, notre chef pâtissière, prépare les desserts les plus incroyables. C’est une de ses spécialités, dit Sebastian, avec fierté.

Il n’était pas le chef ou le propriétaire, mais il était fier du Café Belgie et il n’avait pas honte de le montrer. Terminant son café pendant que Robert finissait sa mousse, Sebastian repoussa sa chaise, se leva et ramassa les assiettes.

— Je reviens. Voudriez-vous une autre tasse de café ? demanda-t-il.

— Si c’est du décaféiné. Il se fait un peu tard pour tout ce qui est énergétique.

— Bien sûr. Je reviens dans une seconde.

Sebastian quitta la table et transporta les assiettes jusqu’à la plonge où le nettoyage pour la nuit était presque terminé. Revenant en cuisines, il sourit à Kelly, voyant qu’elle aussi était presque prête à partir.

— Je vais bientôt y aller, lui dit-elle.

— Entendu. Je fermerai. À demain après-midi, dit Sebastian qui lui fit un signe de main avant de quitter les cuisines.

Il attrapa la cafetière de déca sur le chemin.

— Je ne vous importune pas, si ? demanda Robert alors que Sebastian remplissait sa tasse. On dirait que tout le monde part.

— J’ai quelques minutes, répondit Sebastian, remplissant sa propre tasse avant de laisser partir quelques personnes.

Il referma à nouveau derrière eux.

Se rasseyant à la table, il but quelques gorgées de café, imité par Robert. Maintenant qu’il pouvait prendre le temps de le regarder, il était vraiment attirant. Ses cheveux auburn, épais et mi-longs, caressaient le col de sa chemise. Et il avait aussi des yeux bleus qui lui donnaient un air enjoué, de jolies lèvres, et un visage plaisant. Pendant une seconde, Sebastian eut du mal à comprendre pourquoi il n’avait pas immédiatement trouvé Robert attirant. Puis ses yeux passèrent en revue ses habits. Ils pendaient sur l’homme comme s’ils étaient deux tailles au-dessus. Grand comme il l’était, cela devait être très difficile de trouver des habits qui lui allaient vraiment.

— Alors, que faites-vous, dans la vie ? demanda Sebastian, portant la tasse à ses lèvres.

— En ce moment, je travaille pour le comté, dit Robert. Depuis combien de temps travaillez-vous ici ?

Sebastian examina la pièce une fois de plus.

— Depuis que nous avons ouvert, il y a quelques années. J’étais un des premiers employés de Darryl. C’est le chef cuisinier et le propriétaire. Enfin, peu importe, j’étais un de ses premiers employés, et il m’a désigné responsable de salle il y a environ un an. Je dirige tout ce qui est hors des cuisines, et il dirige les cuisines et le restaurant. Son partenaire, Billy, est un de ses serveurs, lui aussi. En fait, il est probablement notre meilleur serveur.

Sebastian vit Robert pâlir légèrement.

— Je suis désolé. Je ne voulais pas vous mettre mal à l’aise.

Robert posa sa tasse sur la soucoupe.

— Ce n’est pas le cas. C’est juste que je ne m’attendais pas à trouver des personnes si ouvertes d’esprit dans le centre de la Pennsylvanie. Peut-être à Philly ou à Pittsburgh, mais pas ici.

Depuis que Sebastian avait commencé à observer l’autre homme, rien n’avait laissé penser qu’il puisse être gay, mais sa réaction, son air étonné et sa difficulté à déglutir semblaient confirmer cette idée.

— Est-ce que vous habitez en ville ?

— Oui, j’ai une petite maison sur Louther Street, à quelques pâtés de maisons d’ici.

Robert le regarda d’un air perplexe, comme s’il essayait de jauger Sebastian ou quelque chose dans le genre, mais alors ce regard disparut, et Robert reprit sa tasse, buvant le reste de son café.

— Je vais vous laisser rentrer chez vous. Il se fait tard, et je vous empêche de partir.

Robert se leva et mit la serviette sur la table.

— C’était un plaisir de vous rencontrer, Robert, et je vous remercie pour l’aide que vous nous avez apportée, ce soir. Nous avons vraiment apprécié.

Sebastian lui tendit la main et Robert la serra fermement.

— Ce n’était rien, je vous assure, dit Robert avec un sourire modeste avant de se diriger vers la porte d’entrée.

Sebastian la déverrouilla et la tint alors que Robert partait. Fermant derrière lui, il sourit en voyant Robert enfiler son manteau et marcher le long du trottoir. Sans en avoir l’air, Sebastian le surveilla du coin de l’œil, et fut sûr de voir Robert se retourner vers lui juste avant de le perdre de vue. Souriant à la confirmation de son pressentiment, il traversa la salle, s’assura que la caisse était fermée et que tout était sécurisé avant d’éteindre les lumières. Sortant par la porte de derrière, il la verrouilla et commença sa petite balade.

 

 

IL HABITAIT une maison en rangée sur Pomfret Street, une des plus vieilles rues en ville. Cela avait été la maison de ses parents, et quand ils étaient décédés, il n’avait pu se résoudre à la vendre, alors il était resté. Durant ses journées libres, il travaillait sur les installations vétustes et essayait de les réparer. Il y avait quelque chose de sûr quand on possédait une maison qui approchait les deux cents ans – on avait toujours de quoi faire. Mais il aimait vivre ici, et sa mère, qui avait été une amatrice d’antiquités, avait insisté pour que la maison soit remplie d’antiquités provenant de la période de la construction de la maison. Elle et le père de Sebastian avaient collectionné des antiquités durant tout le temps de leur mariage et la maison était magnifiquement décorée. Déverrouillant la porte d’entrée, il pénétra dans le vestibule où se trouvait la grande horloge que sa mère avait achetée et que son père avait amoureusement restaurée pour leur trentième anniversaire de mariage. Il ramassa le courrier sur le sol.

Après avoir posé ses clés dans le bol sur une petite étagère, il traversa la salle à manger avec son large buffet Empire. Posant son manteau sur le dossier de l’une des chaises, il feuilleta le courrier. Il mit de côté ce dont il ne voulait pas avant de ramasser le journal local qu’il avait rangé ce matin-là. Le prenant avec lui, il traversa les pièces jusqu’à arriver au fond de la maison où un petit salon avait été ajouté un an plus tôt environ. Sa mère avait amoureusement restauré presque toute la maison durant des années, mais cette pièce, la cuisine et les salles de bains étaient modernes, grâce à son père.

Allumant la lumière, Sebastian s’assit sur son gros fauteuil confortable, mit les pieds sur l’ottomane et ouvrit le journal. Il aimait ce moment de la journée. Il savait que la plupart des gens pensaient qu’il était un fêtard, mais il menait en réalité une vie plutôt paisible. Feuilletant le journal, il ne vit rien qui l’intéressait et était sur le point de le jeter quand une image attira son regard. Y regardant de plus près, ses yeux s’écarquillèrent et il commença à lire l’article.

— Eh bien, quelle coïncidence, dit Sebastian avec un sourire, secouant lentement la tête.

L’encadré disait : ‘Le Nouveau Juge du Comté de Cumberland’, et dessous le gros titre se trouvait une photo de Robert Fortier. Sebastian lut l’article en entier avec un sourire sur le visage avant de mettre le journal de côté et d’allumer la télévision. Il essaya de regarder le programme, mais se surprit à reprendre le journal encore et encore pour regarder la photographie de Robert. Il avait été gentil, vraiment gentil, et cela faisait longtemps que Sebastian n’avait pas rencontré quelqu’un comme ça. Quand il avait commencé à travailler au restaurant, il avait eu le béguin pour Darryl, mais ses sentiments n’avaient pas été réciproques, malgré sa persévérance.

Éteignant la télévision, Sebastian fit de même avec les lumières avant de traverser la maison et de monter l’escalier jusqu’à sa chambre. Qu