I

 

 

IL N’ÉTAIT pas toujours simple de se faire de nouveaux amis lorsqu’on venait vivre et travailler dans un nouvel endroit. Mais dans un commissariat, c’était différent. Tout d’abord, on avait un coéquipier, perpétuellement présent, et dont la famille devenait en quelque sorte la vôtre. Ils s’immisçaient dans votre vie, qu’ils considéraient un peu comme une nouvelle expérience intéressante, comme s’ils étaient en mesure d’en régler les problèmes et de la transformer en vie de rêve. Et puis, il y avait tout le reste, le commissariat dans sa globalité. C’en était presque ridicule, certes, mais à cet instant-là, j’accueillais tout cela avec joie.

C’était bon de se sentir le bienvenu.

Mon nouvel équipier de l’unité de Lutte contre la Fraude et la Criminalité Financière de la police de Washington DC était une montagne d’homme nommé Kevin Thompson. C’est amusant, parce qu’il n’avait pas du tout l’air d’un Thompson à mes yeux. Ce nom m’évoquait quelque chose de doux et câlin, comme un ours en peluche. Mais Thompson, c’était plutôt le genre grizzly. Il aurait pu écrabouiller des continents entre ses énormes pattes. Son apparence débraillée était probablement le résultat de dizaines d’années passées au bar du coin, toujours vêtu d’habits deux tailles trop petits pour lui. Sa barbe naissante aurait pu causer assez de friction pour mettre le feu au bâtiment. Et il avait un remarquable regard gris aussi tranchant qu’une lame.

En dépit de cette apparence trompeuse et de ce nom peu révélateur, mon nouvel équipier était un mec bien. J’avais appris à bien le connaître lors de ce dernier mois. Enfin, ce n’était pas le gars le plus mystérieux du monde, il ne mentait pas sur lui-même. Et quand son sourire un peu de travers venait illuminer son visage, tout le monde souriait aussi. Je l’aimais bien. Même lorsqu’il avait commencé à m’appeler Jordy – pour m’embêter – et juste après, inspecteur Waters, le tout d’un air impassible et sans jamais utiliser mon vrai nom, Jordan. Jordy, c’était un nom de chien ou d’un lapin domestique. Inspecteur, un titre que les agents n’utilisaient pas entre eux en dehors de leur service. Il ne faisait cela que pour m’énerver. Ce que j’appréciais, en quelque sorte. C’était difficile de ne pas aimer ce mec.

Enfin, je ne l’aimais pas comme ça, même si j’étais gay. C’était un ami et un équipier sur lequel je savais pouvoir compter en cas de problème. Non que nous devions en affronter beaucoup dans l’unité de Lutte contre la Fraude. La plupart du temps, ça consistait à comparer des informations, à vérifier des faits et à inspecter des tonnes de paperasses à la recherche de preuves. Ce qui me convenait parfaitement après tant d’années à la brigade des Vols et Homicides de New York. Lorsque je m’étais fait tirer dessus – à l’épaule seulement, Dieu merci – j’avais eu envie de changer de décor. Et ce changement était le bienvenu.

Et puisqu’on parlait d’accueil, je sentis un petit frisson d’inconfort me parcourir l’échine en sortant de mon énorme 4X4 noir et en m’approchant de l’entrée de la maison banlieusarde de mon coéquipier. Je n’avais jamais été très doué socialement pour me faire des amis et ce genre de trucs. Et cela se répercutait parfois sur mon travail de policier. Ce n’était pas vraiment de la nervosité, vous comprenez ? Simplement une absence de goût pour les faux-semblants, la stupidité et les discussions futiles. Putain, je détestais les discussions futiles. Je méprisais l’idiotie assumée. C’était si fréquent que c’en était presque universel. Ces gens qui préféraient s’enfoncer la tête dans les sables mouvants du mensonge pour éviter d’affronter les vérités inconfortables…

Mais j’avais décidé de profiter tant que possible de la soirée. Après tout, ce n’était pas un truc du genre pique-nique en famille. Seulement une aimable partie de poker du vendredi en compagnie de mon équipier et de quelques collègues du commissariat. Ouais, j’en étais capable, ainsi que de garder mes réflexions pour moi, comme j’avais appris à le faire toutes ces années. Personne ne s’intéressait à mon opinion, et cela me convenait parfaitement tant qu’on n’essayait pas de me convaincre que ‘les gens sont bons, au fond’.

En compensation de cette légère difficulté à me lier à autrui, j’avais la chance d’avoir une personnalité plutôt calme. J’avais toujours été comme ça. Cela faisait partie intégrante de ma personnalité. ‘Tranquille’ devait être le terme adapté, vu que c’était celui qu’on utilisait souvent à mon propos. Oui, j’étais toujours tranquille. Je n’étais pas du genre à ouvrir ma bouche ou à me la péter. Et comme je ne buvais pas d’alcool, cela pouvait rendre certaines situations en société non seulement inconfortables, mais même carrément douloureuses à affronter. J’avais appris à la boucler lorsque mes collègues me taquinaient à ce propos ; je savais très bien qu’ils n’étaient pas sérieux. Beaucoup de flics buvaient sans qu’on se moque d’eux, alors je laissais glisser.

En dépit de cette absence d’alcoolisme habituel – je ne buvais qu’en compagnie de mon frère Jack – je n’avais nul besoin d’aide liquide pour être impitoyablement tranquille. Parce que c’était ma nature. Je veux dire que, même si l’on me provoquait physiquement ou émotionnellement, je restais calme, serein et pondéré… Tranquille, en résumé. Je gardais à prudente distance mes propres réactions physiques et psychologiques, conscient de leur existence, mais ne les laissant pas me diriger ou dicter ma conduite pour autant. Et quand je dis que j’étais impitoyablement tranquille, c’était parce que j’avais tendance à sauter directement à la gorge quand on m’insupportait, en débitant ses quatre vérités à l’ennemi de l'instant sans me retenir en aucune manière. Enfin, ma vision de ses quatre vérités, mais j’avais l’agaçante habitude de tomber particulièrement juste en ce qui concernait les petits secrets et autres cachotteries des gens. Et je refusais rarement – jamais, en fait – un défi.

Inutile de le dire, c’était le genre d’attitude qui ne me rendait pas très aimable aux yeux des autres.

Je m’étais attendu à ce que le sujet de mon homosexualité soit abordé… Et pas de manière agréable. Mais j’imagine qu’il y avait d’autres agents gays que moi dans l’équipe, parce que les autres s’étaient en général contentés d’un haussement d’épaules, d’un avertissement de ne pas les mater dans la douche ou d’une taquinerie sur le fait que je ne parviendrais jamais à les saouler assez pour ça. Bon, ce n’était pas non plus l’accueil à bras ouverts d’un collègue homo, mais c’était passablement amical comme réaction. Dieu sait que j’avais dû affronter bien pire.

Ils avaient donc bien pris mon homosexualité, et je faisais mon possible pour ne pas la leur imposer. De toute façon, ce n’était pas comme si c’était ma caractéristique majeure, d’être gay. Certes, c’était une part importante de ma vie et de ma personnalité, mais ça ne faisait pas tout. Certains jours, je réussissais à me convaincre que, si nécessaire, je serais parfaitement capable de vivre sans sexe, dans la chasteté, mais sans les vœux sacerdotaux. De toute façon, il m’arrivait parfois de me sentir seul dans mon lit, même quand un homme s’y trouvait. Certes, il y avait la chaleur de la peau et celle de son sexe, mais les coups d’un soir ne laissaient que peu de place aux relations et à l’amélioration personnelle. Les rares mecs que je rencontrais en dehors de mon service, je ne leur avais jamais permis de venir au ‘bureau’, et je restreignais mes tentatives de socialisation homosexuelle aux clubs les plus éloignés des bars de policiers que je fréquentais aussi. Je pense que ça ne se goupillait pas trop mal. J’étais parvenu à établir un équilibre entre mes collègues et mes amants d’un soir, entre ma vie professionnelle et ce qui me tenait lieu de vie privée.

Ce qui nous ramenait à l’instant présent : une soirée entre amis à jouer au poker, manger de la pizza et boire de la bière en parlant de femmes, de sexe, de foot et ce genre de choses. Généralement le genre de soirée que j’aurais maudite dans tous les langages de ma connaissance et avec une abondance de jurons fleuris. Mais pas moyen d’échapper à celle-ci. Je poussai un soupir et suppliai Dieu de m’accorder patience et bonne volonté. On n’avait jamais trop ni de l’un, ni de l’autre, dans ce monde de fous.

C’est mon colosse d’équipier qui ouvrit la porte, le visage fendu d’un sourire éclatant, et m’accueillit avec le sobriquet de Jordy. Le salaud. Je le suivis dans sa maison, une demeure banlieusarde typique et plutôt jolie, si on aimait ce genre de choses. Ce n’était pas mon cas, mais je gardai le sourire quand même. Quand j’habitais à New York, j’avais un loft d’enfer, et c’était le seul truc qui me manquait de cette vie-là. Mon appartement actuel était plutôt sympa, mais n’arrivait pas à la cheville du précédent. Je me jurai que, si je trouvais dans le coin un mec doté d’un joli loft et d’une belle queue, je serais prêt à lui offrir mon cul pour l’éternité. Au moins, comme ça, je n’aurais même pas à voir sa tronche.

Je me forçai à penser à autre chose lorsqu’on me présenta aux autres gars présents. J’essayais de suivre et de mémoriser quels visages correspondaient à quels noms. Bien sûr, ils n’appartenaient pas à la même unité, et il était fort peu probable que je les croise au quotidien, ou même une fois par semaine, en particulier parce que les bâtiments de la police de Washington était dispersés dans toute la ville, mais c’était la moindre des politesses que de tenter de me souvenir d’eux étant donné que ces soirées poker avaient manifestement lieu toutes les semaines. Et l’idée de faire un truc différent au moins une fois dans la semaine me plaisait assez.

Mon équipier était plus grand et occupait plus d’espace que tous les autres dans cette petite salle à manger reliée à une cuisine américaine à l’arrière de la maison. Au centre de la pièce trônait une table ronde en bois éraflé et une odeur de fast food flottait dans l’air. La suspension aux motifs fleuris qui illuminait la pièce d’une lumière ambrée devait être l’œuvre de l’ex de mon équipier. Sur la table se trouvaient des boissons fraîches dans des verres embués, deux paquets de carte neufs et scellés, et des piles de billets devant chaque siège. Merde, ces mecs jouaient vraiment de l'argent ? D’accord. Je me préparais mentalement à ce qui allait inévitablement arriver.

Thompson s’assit en face de moi, avec deux hommes entre nous de chaque côté. À sa gauche se trouvait un grand blond qui appartenait à l’unité des Crimes Sexuels, ou la Brigade du Vice, comme on l’appelait souvent, et portait une chemise en soie bleue marine un peu vulgaire. Il se nommait Jim. Trop grand pour moi, et manifestement actif exclusif, s’il était gay. Près de lui était assis un agent de la brigade des Stups et des Enquêtes Spéciales, un homme mince, plus petit que son voisin, avec les cheveux bruns, une espèce de barbe et la trace visible d’une alliance absente sur son annulaire bronzé. Lui, c’était Steven. Je n’avais jamais été très fan des barbes, moi. Ça me faisait un effet bizarre pendant une pipe. Divorcé, peut-être un refoulé, on ne savait jamais. Trop compliqué pour un coup d’un soir. À ma droite, j’avais un gars de la brigade des Vols/Témoins, aux allures de catcheur couvert de tatouages de l’armée et doté d’une longue crinière rousse ondulée. Ben. Le genre de mec à se taper une poule différente tous les soirs et à s’en vanter le lendemain auprès des collègues.

Le dernier gars, celui qui s’était installé entre Thompson et Ben, me tendit la main. Et j’eus l’impression de jouer au petit jeu de trouver l’intrus. Il était jeune, pas plus de vingt-cinq ans. J’étais naturellement blond très clair, mais ce gars était si pâle qu’il en était presque transparent. Sa peau d’opale brillait comme si elle était éclairée de l’intérieur, ce qui contrastait étrangement avec ses cheveux d’un noir de jais. On aurait dit que les deux éléments n’allaient pas vraiment ensemble, mais avaient été juxtaposés par une main cosmique pour obtenir un effet maximal. Des yeux bleu glacier… Oh, mec, j’aimais tellement l’hiver. Il était mince, mais d’allure sportive, à en juger par ses muscles fermes bien que presque invisibles sous sa peau, un peu comme un chien de course. Il avait un visage remarquablement ouvert, révélant chaque émotion dans tout l’éventail de ses expressions, ce qui était très inhabituel chez les flics qui apprenaient très vite à dissimuler leurs sentiments. Il était vêtu d’un pantalon en toile kaki et d’un tee-shirt en coton blanc portant le slogan ‘Vous avez des oreilles, mais vous n’entendez pas’. Bizarre. Peut-être était-il juif ? Je haussai intérieurement les épaules.

À l’instant présent, il me souriait. J’aurais voulu qu’il soit séduit. Qu’il lui suffise d’un regard sur mes yeux vert émeraude, sur mes boucles d’un blond platine que j’accentuais avec des reflets bleutés. Qu’il trouve fascinantes ma silhouette à la fois musclée et élancée et mes fossettes malicieuses. Qu’il admire les nombreux tatouages tribaux qui s’enroulaient autour de mes bras et de mon cou quand ils n’étaient pas dissimulés par mon jean noir délavé et le polo gris foncé à manches courtes et aux boutons défaits qui moulait mon torse comme une seconde peau. Qu’il serait hypnotisé par les rangées de piercings à mes oreilles, que je ne portais qu’en dehors du travail afin de me donner l’air menaçant, ce qui était toujours un peu gâché par les boucles blondes et par les fossettes… Et ouais, on m’emmerdait pas mal à cause de mon aspect physique.

Je saisis sa main et la serrai sans la lâcher immédiatement. Oui, il y avait vraiment quelque chose, là.

C’est alors qu’il prit la parole.

— Je suis Sebastian Sumner. Ravi de faire votre connaissance, inspecteur Waters.

Je clignai plusieurs fois des yeux, un peu déstabilisé. Sa voix étrange avait semblé prendre sa source si bas dans sa poitrine qu’elle donnait presque l’impression de ne pas du tout passer par sa gorge. Aucun aigu. Aucune mélodie, aucun timbre. Plus comme l’écho sous-marin d’une voix qu’une voix réelle.

Je ne me rendis compte que je le dévisageais que lorsqu’il cessa de sourire en fronçant les sourcils.

— Je suis sourd, mais pas muet.

Il hocha la tête en direction de sa main, que je tenais toujours serrée dans ma grosse patte cousue de cicatrices. J’eus un bref instant d’embarras, mais il ne dura pas. Je n’étais pas un débutant dans le domaine, après tout. Je m’étais retrouvé à fréquenter tous types de mecs, dans le temps, du simplement bizarre au carrément inquiétant, bourré de délires qu’aucune personne normale ou saine d’esprit ne serait susceptible de rencontrer dans une vie ordinaire.

— Désolé, répondis-je en lui rendant son sourire, parfaitement détendu et avec une lueur malicieuse dans le regard. C’est une main agréable à serrer.

Je vis ses sourcils se hausser de surprise et mon sourire s’élargit. Oh que j’aimais ce regard. Il allait falloir que j’expérimente pour voir si j’étais capable d’encore le lui soutirer.

— Bon, on commence ? gronda mon équipier, et l’écho de sa voix profonde allégea l’atmosphère qui semblait s’être alourdie pour les autres.

Moi, de mon côté, je me sentais parfaitement à l’aise. Je ne détournai pas mon regard de celui de Sebastian, qui cligna plusieurs fois des yeux, rougit légèrement, et se passa la main sur la nuque en prenant place sur sa chaise.

Nous l’imitâmes tous. On distribua rapidement des bouteilles de bière et des tranches de pizza.

— Vous en voulez une, Jordan ? demanda Jim en désignant la table où se trouvaient les bières.

Son sourire suggestif ne faisait qu’accentuer son air sournois. Je refusai d’un signe de tête.

— Non, merci. Je ne bois pas. Problèmes d’alcoolisme dans la famille…

— D’accord, commenta Jim avec un haussement d’épaules.

La manière dont il regardait vers moi en m’examinant de la tête aux pieds me laissait penser qu’il était sexuellement omnivore, ou métrosexuel, ou quelle que soit l’expression du moment. Rien de mal à ça, pensai-je. Ce n’était simplement pas mon style de mec.

Et je m’assurai de le faire comprendre à Jim en dévorant Sebastian du regard durant toute la distribution de nourriture et de boissons, distribution accompagnée de discussions sur le base-ball, le football, et tous ces sports en ‘ball’. Je remarquai la manière dont Sebastian observait attentivement les lèvres des gens, comme s’il les examinait. Il lisait sur les lèvres. Encore mieux, pensai-je en prenant la ferme décision de mettre ce jeune homme dans mon lit, et en me préparant à en effectuer la conquête. J’avais déjà un plan qui se formait dans mon esprit.

Il coula un regard sur le côté et vit que je le contemplais. Il se mordit la lèvre inférieure. Une lèvre pulpeuse, écarlate, comme une fraise bien mûre, sans aucun doute un véritable délice. J’avais toujours été très oral. J’adorais la bonne bouffe. Et je ne parlais même pas des trucs sexuels. J’aurais pu passer ma vie à bouffer des culs, jusqu’à en avoir la langue engourdie. Et les lèvres de Sebastian étaient faites pour être embrassées et sucées et mordillées. J’avais hâte d’y goûter. Ouais, j’étais plutôt agressif sexuellement. Quand je voyais quelque chose ou quelqu’un que je voulais, j’y allais à fond.

Mais ce ne serait peut-être pas aussi simple avec Sebastian, pensai-je en le voyant de nouveau froncer les sourcils d’un air nerveux. Et soudain, son étrange voix profonde retentit à nouveau :

— Vous ne préféreriez pas prendre une photo ? Ça vous durerait plus longtemps.

Le silence s’abattit sur la pièce et les regards anxieux de tous oscillèrent entre Sebastian et moi. Visiblement il était aussi nouveau que moi dans cette équipe de poker, à en juger par la manière dont ils semblaient hésiter à réagir à son soudain éclat.

Je me contentai de ricaner et de fouiller la poche de mon jean pour en sortir mon téléphone, le diriger vers lui et, avec un sourire ravi, de prendre une photo de son visage ébahi.

— Excellente suggestion, mon chou.

Trop surpris pour répondre quoi que ce soit, Sebastian contempla fixement mes lèvres souriantes pour s’assurer qu’il avait bien compris ce que j’avais dit, et je choisis ce moment pour me pencher par-dessus la table en remettant mon téléphone dans ma poche et en m’assurant que son regard restait braqué sur ma bouche.

— Oui, vous avez bien compris. À moins que vous préférez que je répète ?

Sans attendre de réponse, je m’appuyai contre le dossier de ma chaise, et regardai les autres.

— Bon, on joue, ou quoi ?

C’était comme si quelqu’un avait appuyé sur un bouton marche/arrêt. Soudain, tout le monde se mit à gesticuler et à parler en même temps. Je réprimai un sourire. J’aimais bien déstabiliser les gens. Cela augmentait les chances de correctement les interpréter, leurs réactions étant plus spontanées et honnêtes quand ils étaient confrontés à un élément neuf et inattendu. Sans parler d’éléments pouvant les secouer émotionnellement. Les gens n’avaient pas l’habitude qu’on les dérange dans leurs habitudes. Pas même ceux qui clamaient toujours être à la recherche de nouveauté.

On commença par quelques parties de Texas Hold’Em. Ce n’était pas la première fois pour moi, mais cela faisait longtemps que je n’avais pas joué d’argent, même seulement entre amis. Au moins avaient-ils établi une limite au pot. Sans cela, cela aurait pu être considéré comme une partie de jeu clandestin, ce qui n’était évidemment pas très bien vu par notre employeur pour de très bonnes raisons : un flic endetté, ce n’était jamais une bonne chose.

Leur manière de jouer devint rapidement claire. Mon équipier jouait pour le fun, pour s’amuser avec ses potes, en se fichant de gagner ou de perdre. Jim jouait pour gagner, quitte à tricher un peu, mais en la jouant insouciante s’il se faisait attraper. Steven jouait mal et semblait s’en ficher, mais il était évident qu’il avait autre chose à l’esprit… Probablement en rapport avec son mariage. Ben aussi jouait la gagne avec une certaine hargne, mais une absence quasi-totale de technique, et semblait être mauvais perdant, à en juger par la manière dont il jetait rageusement son jeu sur la table en grondant comme un ours dès que la victoire lui échappait.

Après cinq ou six parties, toutes remportées par Sebastian, il apparut manifeste que c’était lui le meilleur joueur autour de la table. Ce qui ne fit qu’accroître l’attention que je lui portais déjà. Je ne parvenais pas à le quitter du regard. Quand il riait, c’était si spontané, si libre, venant de tout son être, un son inhabituel faisant le yoyo entre graves et aigus. Son visage laissait transparaître chacune de ses émotions, sans rien dissimuler. On aurait dit qu’il était la sincérité et l’honnêteté incarnées, ce qui était déroutant étant donné la manière experte dont il jouait. Il était d’une telle adorable innocence que mon sexe palpitant lui réserva une ovation debout.

— On parie dix, Jordan, fit Thompson.

J’entendis l’avertissement dans son ton : ‘Ne fais pas le con avec Sebastian’. Pas besoin de le regarder pour le savoir, pour sentir la vague de sentiment protecteur émanant de mon équipier en direction du jeune homme physiquement plus frêle. Il était comme ça, Thompson, toujours à la recherche de quelqu’un à protéger. Sebastian remarqua l’expression de Thompson du coin de l’œil, comme cela semblait être son habitude, et se retourna vers moi. J’aimai la manière dont ses yeux bleu clair s’agrandirent, leur merveilleuse transparence.

— Ouais, rétorquai-je calmement en ajoutant un billet de dix dollars au pot, et en continuant de couver Sebastian d’un œil admirateur.

Il se passa la langue sur les lèvres et j’eus soudain faim. Je ne me souvenais pas de la dernière fois où j’avais autant désiré un mec. Je n’étais pas du genre à me balader tout le temps le sexe en érection. Personne n’était gay à ce point-là, même si ça semblait surprendre certains hétéros. Pas même dans les clubs gays, où on ne venait pourtant que pour trouver des partenaires sexuels.

— Vous avez un problème avec les sourds ?

C'était Sebastian, avec une voix un peu plus forte, pour attirer mon attention ou faire passer un message, mais toujours semblable, sans colère. Plutôt de la perplexité… Ou de la déception, peut-être. Bon sang, j’espérais bien que non.

Je réprimai un rire et l’examinai attentivement, tout en lui donnant quelque chose à quoi répondre.

— Vous portez des lentilles ?

Il leva de nouveau les sourcils et me considéra d’un air mystifié, alors je répétai ma question, sans parler plus fort, mais en articulant plus clairement mes mots.

Sebastian secoua la tête d’un air abasourdi en faisant danser ses boucles brunes autour de sa tête.

— Non, j’ai dix à chaque œil.

Il parcourut ma silhouette du regard de haut en bas, comme si mon corps pouvait lui apporter réponse au mystère que je représentais à ses yeux.

— Pourquoi ?

Soudain, il eut l’air contrarié d’avoir simplement posé la question, et se mordilla de nouveau l’intérieur de la lèvre inférieur et de la joue. Un tic nerveux, semblait-il, et ça me plaisait. Moi aussi, j’aurais pu le faire. Le mordiller, je veux dire. Oh, peut-être plus tard, quand je le tiendrais entre mes bras.

Je laissai échapper un petit rire et m’accoudai sur la table avec un grand sourire.

— Parce que vous avez de loin les yeux les plus bleus que j’ai jamais vus. Comme de la glace. Comme le ciel bleu en été. Comme des saphirs.

Je haussai les épaules mais ne détournai pas le regard.

— De beaux yeux.

Oui, décidément, je provoquais quelque chose chez ce mec. Sebastian passait son temps à cligner des yeux, comme s’ils étaient trop secs. Je me demandai un bref instant s’il ne pouvait pas être hétéro. C’était de l’ordre du possible. Ce n’était pas parce qu’on rougissait quand quelqu’un vous observait que cela signifiait quoi que ce soit, dans un sens comme dans l’autre. Certes, les policiers gays avaient tendance à se concentrer dans les grandes villes, comme à la recherche d’un refuge contre le monde ou leur boulot. Cela ne se traduisait pas par un sentiment de peur, mais simplement par le fait de ne pouvoir être soi-même en présence d’autres agents, ce qui était un peu triste. Non que tous les hétéros soient hostiles ou homophobes, mais ils ne se précipitaient pas pour prendre notre défense non plus. Et parfois, c’était une bonne chose de savoir qui était quoi.

Sebastian marmonna quelque chose d’indistinct en réponse à ma déclaration, et la partie reprit. Il frotta encore sa nuque de ses doigts fins et baissa les yeux en rougissant. Une réaction limpide, mais qui ne révélait rien de particulier. Surtout pas s’il était gay ou non. J’imagine que j’aurais pu le demander directement, mais ça ne me déplaisait pas de jouer aux devinettes à son propos. Ça rendait la poursuite plus… Excitante, stimulante. Et s’il était hétéro, pourrais-je le convertir au côté obscur ? Pourrais-je le tenter ? En tout cas, bon sang, j’avais bien l’intention d’essayer.

J’attendis qu’il coule un autre regard en ma direction, ce qui ne tarda pas, et repris la parole :

— Alors, dans quel service travaillez-vous ?

Il scruta mes lè