I

 

VIE. DE. Merde.

Dex ferma les yeux, souhaitant qu’il ne s’agisse de rien d’autre qu’un rêve étrangement fertile, duquel il se réveillerait d’un moment à l’autre et où tout reviendrait à la normale. Quand il les ouvrit, rien ne changea, bien sûr. Il passa davantage d’eau sur son visage pour tenter d’apaiser la tension, mais cela n’aida pas. Il ne s’y était pas attendu non plus. Après avoir essuyé le surplus d’eau, il prit un instant pour observer sans complaisance l’homme dans le miroir. Le mec qui le regardait ne ressemblait à rien : pâle, avec des cernes brunâtres sous les yeux qui lui donnaient l’air d’avoir pleuré ou consommé du crack. Un tas de nuits blanches étaient sans aucun doute impliquées là-dedans. Dex n’aimait pas le mec dans le miroir. Quel connard !

–– Est-ce qu’ils sont dehors ?

Sa voix était rauque, comme si se réveiller – d’un sommeil profond ou d’un autre genre – avait été depuis longtemps hors de sa portée.

Une main atterrit sur son épaule pour lui offrir une pression de sympathie.

–– Oui. Tu te souviens de ce dont nous avons parlé ? Dès que tu en as assez, tu t’en vas.

Dex laissa échapper un grognement. Il était trop tard pour tourner les talons. Six mois trop tard. Il se redressa et arracha une serviette en papier du distributeur automatique. C’était comme se sécher avec du papier journal, les mêmes journaux qui placardaient sa photo partout dans leurs pages. Des clichés qui étaient passés par un filtre Photoshop à la con pour le faire ressembler encore plus à un connard. Il jeta le papier dans la poubelle et resta là, trouvant difficile de faire face à son avocat.

–– Hé, regarde-moi.

Littman avança vers lui et lui tapota la joue.

–– Tu as fait ce qu’il fallait.

Alors Dex leva les yeux, cherchant quelque chose, quoi que ce soit qui pourrait aider la douleur à s’en aller ne serait-ce qu’un instant.

–– Dans ce cas, pourquoi j’ai l’impression d’être une merde ?

–– Parce qu’il était ton ami, Dex.

–– Exactement. Et je l’ai balancé. Quel ami !

Il retourna s’appuyer sur le lavabo. Ses doigts agrippaient si fermement la porcelaine que ses jointures en souffraient.

–– Merde !

Ce fils de pute ! Mais à quoi Walsh avait-il pensé ? Apparemment à rien, sinon aucun d’eux ne serait dans cette pagaille aujourd’hui. Ou pire, peut-être que Walsh avait réfléchi à tout ça. Peut-être avait-il été si certain que Dex le couvrirait qu’il avait juste pensé : ‘rien à foutre’.

Dex ferma les yeux, essayant d’effacer le visage de l’homme de son esprit, mais il pouvait toujours le voir très clairement. Ce visage allait hanter ses rêves pendant longtemps. Le mélange de colère et de douleur quand le verdict avait été rendu – colère contre Dex, et douleur provoquée par ce qu’il avait fait – s’était affiché à la vue du monde, et surtout de Dex.

–– Non, insista Littman. Il s’est mis là-dedans tout seul. Tu n’as fait que dire la vérité.

La vérité. Comment faire la bonne chose pouvait-il tourner aussi foutrement mal ? Cela avait-il même été la bonne chose à faire ? À l’époque, il l’avait cru. Maintenant il n’était plus si sûr. De toute façon, il ne pouvait pas se cacher dans les toilettes toute sa vie.

–– Finissons-en.

Il prit plusieurs inspirations profondes et suivit Littman dans le couloir. Au moment où il mit un pied dehors, une nuée de sauterelles afflua vers lui, leurs microphones bourdonnants, dictaphones et smartphones en main, les flashes se déclenchant, les caméras filmant, une litanie de questions volant vers lui de toutes les directions. C’était comme se retrouver sous l’eau et entendre tout le monde hors de la piscine crier et hurler alors qu’il s’y enfonçait comme une pierre, aucun son discernable, seulement des bruits étouffés. Littman vint se placer à ses côtés, une main dans son dos pour lui donner du courage, l’autre levée vers la foule en une vaine tentative de ramener l’ordre dans le chaos.

–– L’inspecteur Daley fera de son mieux pour répondre à vos questions, mais un seul à la fois, s’il vous plaît !

Un homme grand aux cheveux gris dans un costume coûteux se fraya un passage à travers ses camarades rassemblés, ignorant leurs grognements murmurés de mécontentement, pour placer un micro devant Dex. Une demi-douzaine le rejoignit encore plus rapidement.

–– Inspecteur Daley, que diriez-vous à tous les humains qui pensent que vous avez trahi les vôtres ?

Au moins, il avait été préparé à celle-là. Dex boutonna sa veste et la lissa, le geste lui accordant quelques secondes pour se calmer et rassembler ses pensées. Il croisa le regard du journaliste.

–– J’ai rejoint les Forces de Police Humaine pour faire une différence, et parfois cela demande de faire des choix difficiles. J’ai choisi de dire la vérité. Personne n’est au-dessus de la loi, et mon travail est de l’appliquer.

Une femme blonde dans un tailleur-pantalon bleu marine sur mesure renchérit rapidement.

–– Est-ce parce que votre frère est therian ? Êtes-vous un Sympathisant LiberTherian ?

Ce n’était pas la première fois qu’il était accusé d’une telle chose. Avoir un frère therian était l’unique raison pour laquelle les Forces de Police Humaine avaient mis plus de temps que nécessaire à étudier son dossier quand il avait postulé dix ans plus tôt. Si son père n’avait pas été un inspecteur respecté dans la police, Dex était certain que son profil n’aurait même pas été examiné, et qu’il aurait encore moins été engagé. Savoir ce qu’on pensait de son frère aurait dû être suffisant pour lui faire tourner les talons, mais c’était ces mêmes individus obtus que Dex avait voulu atteindre. C’était la raison pour laquelle il avait rejoint les FPH, pour continuer à faire une différence depuis l’intérieur, comme son père avant lui. Il s’avéra que c’était bien plus difficile qu’il se l’était imaginé, mais cela ne réussit qu’à renforcer sa détermination.

–– Mon frère et moi partageons les mêmes croyances quand il s’agit de justice. Nos pères nous ont appris à traiter les Therians et les Humains comme des égaux. J’ai peut-être l’esprit ouvert, mais mon opinion tranchée sur la justice pour les deux espèces est loin de faire de moi un sympathisant.

Un homme aux cheveux brun avec un sourire hypocrite poussa son smartphone contre le visage de Dex, le frappant presque dans les dents. Son expression disait clairement à Dex qu’il s’en serait fichu si cela avait été le cas. Dex fit un pas en arrière calmement, les muscles de sa mâchoire se contractant.

–– Inspecteur Daley, pourquoi n’avez-vous pas rejoint votre père et votre frère au THIRDS ? Est-ce parce que vous n’avez pas été reçu ?

Dex retourna son sourire au connard.

–– Je ne sais pas combien vous payez vos sources, mais c’est trop. Je n’ai jamais postulé au THIRDS.

–– Mais vous avez quand même suivi leur entraînement.

–– On m’a offert l’opportunité de suivre la formation de trois semaines dans l’espoir que je reconsidère ma candidature. Je m’y suis soumis par politesse envers ma famille, et je l’admets, une part de moi voulait savoir si j’étais à la hauteur du défi.

Et bon Dieu, ça n’avait pas été une partie de plaisir ! Trois semaines d’entraînement physique intense et d’exercices de renforcement des compétences, de descentes en rappel et d’escalades, de rappels pendulaires depuis des hélicoptères, de procédures d’intervention et de progression dans des lieux clos, de reconnaissance de bâtiments, de combats rapprochés, et de formation aux armes tactiques. Dex avait été poussé dans ses retranchements, et quand il avait pensé qu’il ne pouvait en faire plus, il avait été forcé de chercher plus profondément en lui et de donner dix pour cent supplémentaires. Cela avait été les trois semaines les plus éreintantes, exigeantes et psychologiquement stressantes de toute sa vie. Rien de ce qu’il avait fait depuis ne s’était approché de ce qu’il avait traversé durant ces trois semaines, même pas l’entraînement à l’académie des FPH.

Les agents du THIRDS étaient les fils de putes les plus coriaces qui soient, et Dex avait voulu se prouver à lui-même qu’il pouvait pénétrer dans leur antre. Mais les rejoindre ? C’était tout autre chose.

–– Vous avez réussi ?

Dex ne put empêcher sa fierté de transparaître.

–– Premier de la promotion.

–– Allez-vous postuler maintenant ? demanda un autre journaliste.

–– J’ai l’intention de continuer à offrir mes services aux FPH.

–– Et s’ils ne veulent pas de vous ? Pensez-vous qu’ils ont perdu leur confiance en vous sachant que vous avez aidé à envoyer un homme bon, un de leurs propres frères, en prison ?

Et ça y était.

Dex tourna la tête pour murmurer le nom de Littman. Son avocat sourit largement et leva une main.

–– Merci à tous d’être venu. Je crains que ce soit tout le temps que l’inspecteur Daley puisse vous consacrer. S’il vous plaît, respectez-le et sa famille pendant cette période difficile.

–– Et qu’en est-il de l’inspecteur Walsh et de sa famille ? Leur avez-vous parlé ? Que ressent-elle après ce que vous avez fait ?

Dex pataugea dans la piscine toxique de personnes en quête d’informations, refusant de penser aux coups de téléphone et aux messages blessants et haineux de la famille de Walsh. Des gens avec lesquels il avait une fois partagé des barbecues. Il avait assisté à leurs petites rencontres sportives. Il n’avait jamais voulu leur apporter tant de douleur, leur enlever leur fils, leur mari, leur père. Faire les frais de leur colère était le moins que Dex méritait.

–– Inspecteur Daley ! Inspecteur !

Il ignora l’avalanche de questions, depuis ce que son propre compagnon pensait de toute cette affaire jusqu’à savoir si sa carrière avec les FPH était officieusement terminée ou non, et tout ce qu’il y avait entre les deux. Il ne penserait à rien de tout cela maintenant. Tout ce qu’il voulait, c’était rentrer chez lui vers ledit compagnon et peut-être pleurer un peu.

Dex marcha aussi vite et calmement que possible avec Littman à ses côtés, faisant une ligne droite vers l’entrée nord de la section criminelle de la Cour Suprême. Dehors, les équipes de journalistes essayèrent de le bousculer, et les officiers firent de leur mieux pour contrôler la foule grandissante. Les grilles de chaque côté de la sortie se révélèrent seulement être une nuisance, le piégeant alors qu’il essayait de franchir le rassemblement. Les marches étaient bloquées, alors Dex attrapa Littman par le coude et le pressa contre la rampe de fortune sur le côté. Dieu merci, ils avaient une voiture qui les attendait.

Dex essaya d’être gentil pour obtenir des journalistes qu’ils reculent afin qu’il puisse se glisser sur le siège arrière. Quand deux connards essayèrent de s’incruster, Dex n’eut pas d’autre choix. Il attrapa leur smartphone et les jeta dans la foule derrière eux.

–– Vous allez payer pour ça ! cria l’un d’eux alors qu’il se précipitait pour retrouver son appareil.

–– Envoie-moi la facture !

Dex grimpa dans la voiture et claqua la porte derrière lui. La berline démarra et il s’affala contre le cuir immaculé, laissant échapper un long soupir audible. Enfin, c’était fini. Pour le moment, en tout cas.

–– Tu es sûr que tu ne veux pas être déposé chez toi ?

Littman avait l’air presque aussi hagard que Dex.

–– Nan, le parking me va très bien. Je dois rendre la voiture de location de toute façon.

–– Tu sais, j’aurais été heureux de venir te chercher et de te raccompagner chez toi.

–– Je sais.

Dex regarda par la fenêtre alors qu’ils roulaient sur Center Street, tournaient à gauche sur White et descendaient Lafayette. Quand ils prirent à droite sur Worth avec le Starbucks au coin de la rue, Dex se languit d’un authentique café mousseux.

–– J’avais besoin de conduire un peu avant d’aller au tribunal. D’écouter de la musique, d’essayer de me détendre.

Il s’était assuré de louer une voiture avec les fenêtres teintées les plus sombres et un système audio qui déchirait. La musique était probablement la seule chose qui l’avait empêché de devenir dingue durant toute cette épreuve, surtout avec l’agenda chargé de son compagnon. Ça aurait été chouette d’avoir Lou ici avec lui, mais il comprenait qu’il ne pouvait pas tout laisser tomber pour lui. Ils avaient tous les deux des carrières exigeantes et parfois des sacrifices devaient être faits. Pourtant…

–– Je comprends. Tu devrais faire profil bas pendant un temps, jusqu’à ce que tout ça retombe. On parle de cette héritière – celle qui a eu une aventure pas si secrète avec son entraîneur personnel therian, qui est enceinte, et ‘Papa’ ne prend pas ça très bien. Ça devrait occuper les vautours pendant un moment. Je te suggère de prendre quelques vacances, peut-être de surprendre Lou avec une jolie petite suite dans les Bahamas, par exemple.

En un rien de temps, la voiture s’arrêta le long du trottoir devant l’épicerie juste à côté du parking, et Dex trouva le courage de sourire, tendant la main au vieil ami de son père.

–– Merci. J’apprécie tout ce que vous avez fait pour moi.

–– Tu sais que je suis toujours là si tu as besoin de moi.

Littman prit sa main dans la sienne et la tapota.

–– Dex ?

–– Ouais ?

–– Il aurait été fier de toi.

La pensée lui noua gorge.

–– Vous croyez ?

Littman acquiesça, la conviction dans ces mots faisant son chemin pour le lui assurer.

–– J’ai bien connu ton père. Crois-moi. Il aurait été fier. Et Tony l’est aussi. Il m’a laissé environ dix messages me demandant comment tu allais. Ton frère est probablement malade d’inquiétude lui aussi.

Dex retira sa main pour sortir son téléphone de sa poche et rigola aux quinze appels manqués de sa famille. Il le souleva.

–– Vous croyez ?

–– Appelle ta famille avant que Tony se mette à ta recherche.

–– Je les appellerai tous les deux dès que je serai rentré. Merci.

Après avoir salué Littman, Dex le remercia encore une fois de l’avoir aidé à garder sa santé mentale dans toute cette folie, et ce qui restait sûrement à venir. Il se dirigea vers la voiture de location dans le garage. Il n’était pas assez stupide pour conduire son précieux bébé jusqu’au palais de justice. Il était difficile de semer les médias dans une Dodge Challenger orange nacrée. S’ils n’avaient pas été en ville, il les aurait laissés manger la poussière de ses roues, mais puisqu’ils étaient en ville, ça aurait fait de lui une cible facile.

Dès qu’il eut contourné la voiture de location pour atteindre le côté conducteur, il fut doublement reconnaissant de ne pas avoir amené sa voiture, mais il n’en fut pas moins énervé. Quelqu’un avait tailladé son pneu arrière.

–– Vous vous foutez de moi, merde !

Il donna un coup de pied dans le pneu comme si cela pouvait le réparer. Bon sang, il aurait dû laisser Littman le reconduire chez lui. Tout ce qu’il voulait, c’était rentrer, manger quelque chose et végéter sur le canapé. Que Dieu soit remercié pour les Autos Club. Il allait attraper son téléphone dans sa poche quand quelqu’un de l’autre côté du parking l’appela.

–– Inspecteur Daley !

Instinctivement, il leva les yeux. Une fraction de seconde plus tard, l’air quitta ses poumons quand quelque chose de solide le frappa entre les omoplates. Il trébucha en avant, un coup dans la cuisse le mettant à genoux, avec un grognement de douleur. Trois grands humains se tenaient autour de lui avec des gants et des masques de ski noirs. Merde, d’où venaient-ils ? Dex se déplaça avec l’intention de se remettre debout quand quelqu’un le frappa dans l’estomac, lui coupant à nouveau le souffle. Il atterrit durement sur le côté, tenant ses côtes meurtries et son estomac, les dents serrées alors qu’il respirait avec difficulté par le nez.

–– Tu as merdé, Daley. Tu n’aurais pas dû témoigner contre ton partenaire.

–– Je vous emmerde, cracha Dex.

Un autre coup de pied lui confirma qu’ouvrir sa gueule n’était pas souhaité. Ils ne le connaissaient pas, apparemment. Avec un gémissement, il se pencha légèrement pour avoir un aperçu de leurs vêtements soignés. Peut-être le connaissaient-ils, en fait.

–– Qui vous a envoyé ?

Il n’avait pas besoin de le savoir. Qui plus est, il s’en fichait. Il voulait seulement assez de temps pour découvrir à qui il avait affaire.

–– La race humaine, gronda l’un d’eux.

Dex laissa échapper un rire. Quel con ! Il ne lui avait pas fallu longtemps pour mettre les pièces en place après avoir remarqué les pantalons noirs de ville et les chaussures cirées du gang. Avec un juron, il bascula en avant pour presser son front contre l’asphalte. Le plus surprenant dans cette rencontre, c’était que cela ne soit pas arrivé plus tôt. Au moins, ils n’allaient pas le tuer, seulement le faire saigner un peu.

–– Eh bien, j’ai eu le message, vous pouvez tous rentrer maintenant. Vous avez fait votre devoir.

Il reçut un coup au bras avec la matraque en acier brillant ; probablement le même objet qu’ils avaient utilisé pour le frapper dans le dos. Purée, il allait le sentir passer demain !

Ils le remirent debout, deux hommes le tenant par les bras alors que le troisième venait se placer devant lui. Dex ferma les yeux et se prépara, son esprit lui reprochant d’être un tel lâche. Le coup de poing atterrit droit sur sa mâchoire, envoyant valser sa tête d’un côté et lui ouvrant la lèvre. Meeerde, ça faisait mal. Il passa la langue sur ses dents pour s’assurer qu’il n’avait rien perdu. Non, rien du tout, mis à part le goût métallique de son propre sang.

–– Hé ! FPH ! Mettez vos mains où je peux les voir !

Les humains déguerpirent et les genoux de Dex le lâchèrent. Des mains fortes l’attrapèrent, l’aidant à rester sur ses pieds. Son dos le faisait souffrir, son bras, sa cuisse et son visage pulsaient des coups qu’il avait reçu, et son estomac se retournait de savoir qu’il n’avait rien fait.

–– Daley, ça va ?

Dex reconnut cette voix. Il leva les yeux, perplexe de trouver son collègue des Homicides, l’inspecteur Isaac Pearce, en train de le soutenir, l’inquiétude gravée sur son visage.

–– Pearce ?

Pearce l’amena jusqu’à la voiture de location et l’appuya contre elle en faisant une rapide évaluation des dégâts. Rassuré sur le fait que Dex puisse tenir debout, il balaya le garage des yeux, mais les agresseurs étaient partis depuis longtemps. Il reporta son attention sur Dex.

–– Ça va ?

–– Ouais. J’aimerais pouvoir en dire autant de mon costume.

Dex se redressa, grimaçant à la vive douleur qui traversa son corps.

–– Qu’est-ce que tu fais ici ?

–– Les convocations habituelles, mais mon gars ne s’est pas montré. C’était une belle journée et je me suis dit que j’allais aller faire un tour. Je suis content d’être parti quand je l’ai décidé.

–– Ouais, moi aussi.

Dex laissa échapper un petit rire puis grimaça à la pointe de douleur que cela amena à sa lèvre. Tony allait péter un plomb.

–– Aucune idée de qui ils étaient ? demanda Pearce avec inquiétude.

Si.

–– Non.

Dex secoua la tête, se frottant les mains sur son pantalon.

–– Juste des humains en colère.

Il en avait déjà bien assez sur les mains sans s’attirer des emmerdes d’un tout autre niveau sur la tête.

–– Pour être honnête, là tout de suite, je veux juste rentrer chez moi.

–– Je ne t’en blâme pas.

Pearce fit un mouvement de tête vers le pneu tailladé.

–– Tu veux que je te dépose ?

S’il appelait l’Auto Club maintenant, Dex devrait attendre que quelqu’un arrive – parce qu’il n’avait certainement pas la force ni la volonté de changer le pneu lui-même – attendre qu’ils le changent, puis reconduire la location chez le concessionnaire. Ou, s’il pouvait accepter l’offre de Pearce, s’inquiéter de la voiture plus tard.

–– J’apprécierais grandement que tu me déposes.

–– Super.

Pearce lui adressa un grand sourire.

–– Je suis garé par là-bas.

Avec un ‘Merci’ murmuré, Dex accompagna Pearce à sa voiture, une Lexus argentée plus digne d’un inspecteur des Homicides. C’est du moins ce que son ancien partenaire Walsh aurait pensé. Le mec n’avait jamais approuvé les goûts de Dex. En y repensant, Walsh faisait toujours des commentaires sarcastiques à propos de ses tendances à se croire ‘unique et spécial et méritant plus d’attention que les autres’. Il n’y avait pas fait très attention, mais à la lumière des récents événements, il était possible que Walsh ait toujours été un connard enclin à la critique. Dex avait-il simplement fermé les yeux sur tout ça ? Et si Dex le lui avait fait remarquer plus tôt ? Auraient-ils pu tous les deux s’épargner la situation actuelle ?

–– Ça va ? demanda Pearce une fois encore dès que Dex fut installé à côté de lui sur le siège passager.

–– Ouais, désolé. J’essaye toujours de comprendre ce qui s’est passé.

–– Pourquoi ne pas mettre de la musique ? Détends-toi un peu. Je te laisserai même choisir la station.

Dex émit un sifflement bas alors qu’il bouclait sa ceinture de sécurité.

–– Tu vas regretter de m’avoir donné ce genre de pouvoir.

Il alluma la radio et navigua sur l’écran tactile jusqu’à tomber sur Retro Radio. Dex sourit en grand à l’attention de Pearce, remuant ses sourcils quand Billy Ocean se mit à chanter Get Outta My Dreams, Get Into My Car d’une voix tonitruante dans les enceintes. Pearce lui jeta un coup d’œil comme s’il avait perdu l’esprit et Dex rit.

–– Je t’avais dit que tu le regretterais.

Avec un petit rire, Pearce quitta le garage.

–– Où va-t-on ?

–– West Village, Barrow Street.

Malgré le conseil que lui donna Bobby McFerrin quelques minutes plus tard de ne pas s’inquiéter et d’être heureux, Dex trouva cela difficile. Si seulement c’était facile, Bobby. Si seulement.

La descente de la Sixième Avenue fut calme, principalement remplie de chansons rythmées et d’électro pop de l’ère des justaucorps fluo, des coupes mulet et des épaulettes d’une envergure capable de rivaliser avec celle d’un Boeing 747. Dex appréciait que Pearce le laisse zoner dans sa bulle au lieu d’essayer de lui faire la conversation pour passer le temps. C’était bizarre, de se trouver dans la voiture de Pearce avec lui. Ils ne s’étaient jamais adressés plus que les salutations usuelles au bureau alors qu’ils travaillaient tous les deux au service des Homicides du commissariat des FPH de la Sixième Avenue. Il fallait savoir, cependant, que Pearce s’était replié sur lui-même après avoir perdu son frère plus d’un an auparavant, et personne au commissariat ne pouvait le blâmer. Ayant un jeune frère lui-même, Dex pouvait imaginer à quel point cela avait dû être difficile pour ce pauvre gars.

La circulation n’était pas trop mauvaise à cette heure du jour, ralentissant principalement près du parc de Tribeca et de quelques points le long de la Sixième Avenue. Moins de dix minutes plus tard, ils roulaient sur la très fréquentée Bleecker Street. Peut-être qu’il pouvait convaincre Lou de lui prendre un hamburger et des frites chez Five Guys au coin de la rue. C’était dangereux que cet endroit soit aussi proche de chez lui. Ils s’arrêtèrent devant la Brownstone de Dex et Pearce se tourna vers lui avec un sourire.

–– Eh bien, nous y voici.

–– Merci de ne pas m’avoir éjecté de ta voiture, dit Dex, en éteignant la radio.

–– Je dois admettre que je n’en étais pas loin quand Jefferson Starship a commencé à chanter, mais ensuite je t’ai vu battre la mesure d’une main, et tu avais ce sourire idiot sur le visage… je n’en ai pas eu le cœur.

Dex émit un petit rire étranglé et s’adossa dans son siège, souriant quand Pearce se mit à rire.

–– Tu es un mec bizarre.

Le sourire de Pearce s’évanouit, et il eut soudain l’air un peu embarrassé.

–– Ça te dirait de prendre un café un de ces jours ?

–– Bien sûr.

Dex essaya de ne pas laisser transparaître la surprise dans sa voix.

–– Je sais que nous n’avons jamais échangé plus de quelques mots, mais tu es un type sympa, Daley.

Ses sourcils se rapprochèrent sous le froncement d’inquiétude, le faisant paraître plus vieux qu’il l’était. Dex était à peine plus jeune que Pearce de quelques années, mais leur boulot ne leur permettait pas exactement de vieillir en beauté.

–– Sois prudent. Je détesterais…

La voix de Pearce se brisa et il s’éclaircit la gorge.

–– Je détesterais que tu sois blessé par tout ça. Mon frère, Gabe, croyait en ce qu’il faisait et regarde où ça l’a conduit.

Dex fronça les sourcils, essayant de raviver ses souvenirs de l’incident. Il se rappela que cela avait été particulièrement dur pour Pearce, de ne pas avoir accès au dossier. Mais puisque Gabe avait été un agent THIRDS, les FPH n’avaient pas la juridiction.<