I

 

 

JE JETAI un dernier regard à mon reflet dans le miroir et je décidai que je n’arriverai pas à un résultat plus décent.

Je venais de me doucher et de me raser, le polo à cinq dollars était le meilleur de ceux que j’avais et le jean était le seul de ceux que je possédais à ne pas avoir de trous. Je gardais mes cheveux rasés près du crâne pour ne pas avoir à les peigner et la chaîne épaisse que je portais d’habitude autour du cou était soigneusement cachée dans un tiroir dans ma chambre. J’avais décidé de garder l’unique clou en or à mon oreille, cependant. Je ne cachais pas mon orientation et je pouvais aussi bien être franc à ce sujet pendant mon entretien. En outre, un trou vide dans mon lobe indiquait à peu près la même chose qu’une boucle d’oreille solitaire.

Après un dernier regard dans le miroir, je pris mes clés, mon portefeuille et mon téléphone et je sortis. L’arrêt de bus était seulement à quelques mètres et de nombreux bus desservaient la route principale. Je n’eus même pas le temps de demander si je voulais m’asseoir sur le banc de l’abribus et risquer d’avoir du chewing-gum ou une merde du genre sur mon pantalon avant de voir approcher le bus vert carré Transperth.

Je fis soigneusement signe au conducteur de s’arrêter et je fus dégouté par le prix du trajet. Deux dollars quatre-vingt pour faire un foutu tour en bus et traverser trois banlieues. Mon budget explosait, complètement mis à mal en un simple battement de cils et il avait l’air de dire Oh bon sang, c’est une plaisanterie. Je pouvais nourrir mon mètre quatre-vingt avec deux dollars en achetant le nécessaire et sans aucune fantaisie. Ça faisait mal de remettre l’argent au chauffeur et de recevoir un petit papier blanc en échange.

Je trouvai un siège vide et, après l’avoir soigneusement inspecté, je m’assis pour ce trajet de dix minutes. J’aurai préféré prendre mon fidèle vélo rouillé, mais cela aurait signifié d’arriver à un entretien d’emploi tout en sueur. Pas une bonne première impression.

D’accord, concédai-je à moi-même ; une deuxième impression. J’avais déjà gâché la première. J’avais pris mon poste de nuit au Gardie Tav et j’étais rentré à deux heures du matin. Alors, quand mon téléphone portable avait sonné juste après neuf heures, je n’étais pas exactement l’Enthousiaste Charlie au téléphone. Sans ouvrir les yeux, j’avais plaqué le téléphone contre mon oreille et j’avais grogné.

— Ouais ? Quoi ?

Un petit silence s’en était suivi et j’étais sur le point de raccrocher lorsqu’une voix féminine déterminée avait demandé :

— Êtes-vous Jacob Manning ?

Ça me réveilla de suite. Ce n’était pas un appel de télémarketing en provenance d’Inde, ni ma mère ivre qui ne trouvait pas ses clés de voiture. La voix était plus âgée, polie, raffinée et définitivement presque militaire.

Je m’étais assis dans mon lit, avait regardé l’heure sur le réveil et essayé d’adopter mon meilleur ton ‘Oui Patron, bien sûr Patron’.

— Oui, c’est moi.

— Monsieur Manning, je suis Madame Martha West et je fais partie de la société Ménages à domicile. Nous avons reçu votre CV et je me demandais si vous seriez disponible pour un entretien à dix heures ce matin.

Étonné était un mot trop faible pour décrire ma réaction. J’avais envoyé mon CV par voie postale le vendredi précédent parce que j’avais désespérément besoin d’un travail, quel qu’il soit. Je m’étais dit que cette société aurait peut-être une branche nettoyage extérieur ou des contrats industriels auxquels je pourrais correspondre. Tout était bon et j’avais pensé que cela ne pouvait pas faire de mal. L’affranchissement m’avait coûté plus d’un dollar, mais j’avais réussi à récupérer un timbre de soixante cents sur une enveloppe que mon colocataire avait reçue, alors j’avais joyeusement envoyé mes coordonnées à la société à moitié prix.

Soudain, je m’étais rendu compte que Madame Martha West attendait toujours ma réponse.

— Ahh, bien sûr. À votre bureau d’Applecross ?

Le journal indiquait cette adresse pour l’envoi des CV.

— Oui. Est-ce un problème ?

— Non, Madame. Je dois juste prendre le bus et pour peu qu’il n’y ait pas de grève, je peux être là à dix heures.

Le Madame était un peu accentué, mais sa voix guindée et snob me rappelait les cours de sciences de Madame Sydney-Smith que nous devions appeler Madame ou être collé. J’avais choisi d’être collé tous les jours après l’école pendant quatre semaines, avant de céder à ses exigences. J’aurai tenu plus longtemps, mais ma petite sœur était malade et je voulais rentrer à la maison pour pouvoir prendre soin d’elle.

— Bien.

— Dois-je apporter quelque chose avec moi ?

— De la détermination et des couilles en béton armé.

Eh bien, merde alors. Il semblait que Madame Martha West n’était pas aussi prétentieuse que je l’avais pensé au premier abord. Pas de problème, cependant. Mes couilles en béton armé et moi-même étions plutôt inséparables.

Je souris intérieurement en imaginant une matrone me demandant de descendre mon pantalon pour une inspection. Je voulais bien amener mes couilles en béton, tant qu’elle ne demandait pas à les voir.

 

 

MADAME MARTHA West était l’exacte réplique de ce qu’elle semblait être au téléphone. Elle avait des cheveux blonds généreusement striés de gris, impitoyablement tirés en arrière dans un chignon sécurisé par une douzaine d’épingles. Elle portait un costume gris aussi, une jupe grise en dessous du genou, une veste grise laide sur un chemisier blanc impeccable boutonné jusqu’au col et un foulard en soie grise et noire enroulé autour du cou pour amener un peu de couleur. Elle ne sourit pas, ne bavarda pas et ne me proposa pas un verre d’eau. Elle prit juste place derrière un bureau massif mais immaculé, et me désigna la chaise de l’autre côté.

Mon CV était posé devant elle, elle le prit et le feuilleta devant moi avant de me fixer de ses yeux étonnamment lumineux.

— Monsieur Manning, je vois que vous avez eu des emplois variés dans le passé, mais vous n’avez gardé aucun d’eux très longtemps.

— Oui.

Bien, ce n’était pas comme si je pouvais réfuter cela. L’histoire triste et colorée de mes emplois était écrite en noir et blanc devant elle.

Elle pinça les lèvres.

— Une raison particulière à cela ?

Je soupirai.

— Pas vraiment. Un mélange de conflits de personnalité, de meilleures possibilités et une certaine malchance.

Je cherchai à être un peu diplomate. C’était un entretien d’embauche après tout.

Elle leva deux sourcils parfaitement épilés vers le ciel.

— Conflits de personnalité ? Vous ne vous entendiez pas bien avec vos collègues ? Ou étiez-vous incapable d’accepter les ordres de votre chef ?

Oui et oui… parfois, en fait.

— Je refuse de faire quelque chose d’illégal, Madame. Ça m’a posé des problèmes deux fois. Je suis gay, juste pour que vous le sachiez. Donc si cela pose un problème, je peux partir tout de suite. Mais on ne peut pas me donner un emploi et ensuite m’insulter à cause de mon style de vie. Mon orientation m’a mis dans le pétrin un certain nombre de fois. Et parfois, mes patrons étaient de véritables abrutis. Je ne tolère pas les idiots. C’est un défaut de ma personnalité que je tente de corriger. Parfois, ça devient pénible de me mordre la langue et je finis par dire aux gens comment mieux faire leur travail. Tout le monde n’apprécie pas l’efficacité et les bonnes pratiques.

Son expression ne changea pas. Je me demandai si elle avait opté pour du Botox. J’avais entendu dire que ce genre de truc pouvait arranger une expression un peu dure. Mais elle ne cilla pas, ni ne cligna des yeux. Elle me fixa. Je me doutai bien que c’était la fin de notre entretien.

— Monsieur Manning, il semble que vous ayez une grande bouche.

Bon sang, oui.

— Je suis désolé. Je travaille aussi sur ça. Et s’il vous plaît, appelez-moi Jake. Je sais que ma bouche réagit plus vite que mon cerveau, mais je suis un bon travailleur acharné, Madame West. Je peux faire un travail salissant sans me plaindre, je suis ponctuel, je n’appelle pas pour dire que je suis malade – sauf si je suis mourant – et je recherche désespérément un emploi.

Mon gros malin intérieur riait de moi. Désespérément était un euphémisme.

Mon interlocutrice pinça à nouveau les lèvres.

— Avez-vous une quelconque expérience du ménage ?

Je toussai un peu.

— J’ai nettoyé derrière mes sœurs depuis que je suis assez vieux pour utiliser un gant de toilette, Madame. Je suis l’aîné. Ma mère était mère célibataire, alors je me suis retrouvé responsable de beaucoup de choses. Je peux faire toutes les sortes de corvées ménagères que vous voudriez. J’ai fait du ménage dans mes emplois aussi. Pas dans des maisons, mais j’ai nettoyé des bars, des magasins, des bureaux, des camions et même des animaux domestiques. Vous me dites ce que vous voulez que je fasse et, aussi longtemps que vous me payez et que vous ne me refilez pas le sida ou la rage, je nettoierai.

Elle sembla approuver. Elle poussa sur le côté le bilan épouvantable de mes emplois et prit un dossier en kraft. Il semblait n’y avoir que quelques feuilles de papier, mais vu son regard, son contenu devait être désagréable. J’essayai de voir ce qui était écrit sur l’étiquette mais tout ce que je pus apercevoir, ce fut le mot ‘Stanford’.

Elle referma la chemise cartonnée et la posa sur son bureau, parfaitement alignée sur le bord. Elle se pencha en avant sur ses coudes et s’adressa à moi avec ferveur.

— Monsieur Manning, j’ai commencé à nettoyer des maisons quand j’avais quatorze ans. J’ai grandi dans un orphelinat et il n’y avait pas grand-chose de disponible pour une fille dans ce temps-là. J’ai nettoyé des maisons pour le riche, le célèbre, le désagréable, le raciste, le brutal et même pour la royauté. J’ai fait face à certaines attitudes et à de la grossièreté toute ma vie. Ne vous méprenez pas, la plupart de mes employeurs étaient extrêmement agréables. Ces gens font partie de mes clients à présent et ils sont toujours polis et charmants. Mais il y en a certains qui sont… simplement en colère contre le monde entier.

Elle tapota le dossier en kraft et se repositionna en arrière dans son siège. J’étais confus et je ne savais pas comment lui répondre. Mais la femme continua son histoire sans que j’intervienne.

— J’ai travaillé dur pour arriver là où je suis. Je suis une patronne honnête pour ceux qui ne profitent pas de moi et j’ai construit mon entreprise sur une réputation d’excellence. J’ai plus de deux cents femmes dans mes registres qui peuvent travailler pour moi, quelques hommes aussi, mais en majorité ce sont des femmes. Et aucune de ces femmes n’acceptera ce client pour moi.

— Oh.

Ce n’était pas la réponse la plus intelligente, mais j’étais dérouté.

— Oui. Il y a eu des rumeurs sur son attitude et aucune de mes habituées ne veut avoir affaire à lui. Il a épuisé des dizaines de femmes de ménage – huit, rien que cette année. Mr Stanford est un client de Ménages à Domicile depuis plus de dix ans. Les rumeurs vont vite, Monsieur Manning. Personne ne veut plus le prendre. Alors, je vous reçois en entretien. Vous semblez désespéré. Seriez-vous enclin à en entendre plus ?

Gloups.

— Quel est le problème avec le… euh… le client ?

Mme Martha West fut directe.

— Il est mal élevé, grossier, ingrat, désagréable, arrogant, pointilleux et totalement tatillon sur tout ce qui concerne sa maison. Mais il paie bien. Si vous prenez cette offre, vous devrez être chez lui six heures par jour, cinq jours par semaine. Monsieur Stanford vous donnera les clés et vous ferez les tâches requises pendant qu’il sera au travail, de sorte que vous ne devriez jamais le voir. Mais il est irritable et sera extrêmement désagréable quand il vous indiquera ses instructions et ses exigences. Il exige la perfection et il ne tardera pas à vous dire quand vous aurez échoué. Êtes-vous toujours intéressé ?

Je lui souris lentement.

— Vous m’avez demandé de venir avec mes couilles en béton. Elles sont ici. Vous voulez que je nettoie une maison et que j’affronte les merdes qu’on mettra sur mon chemin. Bon sang, ça me donne l’impression que mon enfance recommence. Quand voulez-vous que je commence ?