I

 

 

Los Angeles, Californie – Lundi 31 janvier 2005

 

POUR WILLIAM « Will » Yeats (non, aucun rapport avec le poète !), tout commença un lundi matin brumeux, à son bureau dans les locaux de la rédaction du Flag à L.A. Il préparait un article sur la femme d’un entraîneur de base-ball très connu qui quittait son mari pour une autre femme, quand Trevor Haussman, rédacteur en chef du Flag, planta son volumineux derrière sur la chaise visiteur de Will.

— Yeats. Que peux-tu me dire au sujet de jockeys gay ?

Ses pensées encore à des kilomètres de là, Will répondit :

— J’imagine qu’ils porteraient des motifs arc-en-ciel. Quel est le problème ?

— N’importe quoi ! Je ne parle pas de sous-vêtements.

Trevor posa violemment la dernière édition d’un populaire magazine de papier glacé sur le clavier de Will tout en le tapotant de son index manucuré.

— Des chevaux, andouille. Des courses. Jette un œil  !

Will survola l’article. Un acteur qui allait jouer le rôle d’un jockey de courses hippiques dans son prochain film avait récemment révélé être bisexuel. Pas particulièrement impressionné, Will leva les yeux.

— Pourquoi tu me montres ça ?

Les yeux de Trevor s’écarquillèrent derrière ses lunettes de créateurs.

— Es-tu mon journaliste sportif oui ou non ? Ne vois-tu pas une histoire quand elle te mord le cul ? Réfléchis, mon chou. Combien de fois as-tu entendu parler de gays dans le milieu des courses de chevaux ? Alors ?

— En y réfléchissant…

Will relut l’article, un peu plus lentement cette fois. Il secoua la tête.

Reposant l’une de ses chaussures italiennes au niveau du genou de son pantalon sur mesure, Trevor s’adossa et rapprocha ses mains l’une de l’autre, joignant le bout de ses doigts.

— Tu vois ? Nous avons des gens qui font leur coming out dans toutes sortes de sports dernièrement. Le football, la lutte, le tennis pro, la natation… tu demandes, nous l’avons, fit-il en agitant négligemment son poignet. Mais qu’en est-il du sport le plus gay de tous ? Où sont nos frères et nos sœurs au sein du monde hippique ?

Fixant son rédacteur en chef, Will essaya de réfléchir rapidement à une réponse. Il avait face à lui un Trevor visiblement exalté par l’une de ses nouvelles idées de génie, l’une de celles qui aboutissaient habituellement à une chasse au dahu. D’un autre côté, la façon originale dont Trevor réfléchissait fournissait à l’occasion de brillantes – et extrêmement rentable – pépites. Peu de temps auparavant, une de ses enquêtes apparemment farfelues sur le harcèlement des agents homosexuels dans un département de police précis avait finalement fait le tour des journaux nationaux, offrant à Trevor ses quinze minutes de gloire à l’écran qui, à son tour, avait débouché sur une enquête du Congrès. Il y avait une raison pour laquelle le petit e-magazine que Trevor avait lancé cinq ans plus tôt était maintenant un magazine mensuel imprimé avec un tirage de vingt-cinq mille exemplaires – à six dollars pièces, en plus. Sans oublier le site qui accueillait environ deux millions de visiteurs par jour, et sans compter la bonne douzaine d’employés permanents dont Will était la dernière recrue.

— N’y a-t-il pas un cavalier en dressage olympique gay ? avança Will avec hésitation. Celui qui est avec ce cavalier de concours hippique. Ils s’occupent d’œuvres de charité contre le SIDA ensemble, non ?

Trevor lui adressa un sourire approbateur.

— Je savais que je ne t’avais pas embauché seulement pour ton joli visage, Willy-boy. Oui, bien sûr, les sports équestres regorgent de gays quand il s’agit de concours de saut d’obstacles et de dressage. Mais ce n’est pas sexy, mon chou. C’est ennuyeux par rapport aux courses hippiques. Essaye d’imaginer ça ! s’écria-t-il en se redressant sur sa chaise et en gesticulant abondamment. L’adrénaline ! La vitesse ! Une douzaine d’animaux d’une demi-tonne galopant devant la foule en délire, amassant ou perdant des fortunes sur des paris en quelques minutes ! Et au milieu de ça, ces petits mecs, ces jockeys dans leurs tenues criardes. Est-ce que ça ne t’excite pas ? Si ce n’est pas sexy, je ne sais pas ce qui peut l’être !

Will fronça les sourcils.

— Je ne savais pas que tu étais aussi intéressé par les courses de chevaux, commenta-t-il, arrachant un petit rire à Trevor.

— Nous avons tous droit à nos petits secrets. Mais ce n’est pas le sujet, ajouta-t-il en redésignant l’article de la tête. Trouve-moi pourquoi ils ont sorti ça justement aujourd’hui. Il paraît que ce film à venir pourrait bien être un énorme succès. J’estime que j’aurais dû avoir le joli cul de ce mec publié en exclusivité, mais les gros bonnets offrent plus que je peux me le permettre. Ils me l’ont volé et il n’est pas question que je me satisfasse de ce genre de vacherie.

Il sauta sur ses pieds et se pencha au-dessus du bureau en arborant un large sourire devant le visage perplexe de Will.

— Je veux un vrai jockey, vraiment homo. Je veux du sexe, du scandale et du drame, et tu vas me les donner, Willy-Boy.

Will déglutit avec difficulté.

— Pourquoi moi, patron ? Je n’ai pas la moindre connaissance en ce qui concerne les chevaux. Sans parler des courses hippiques, d’ailleurs.

— Oh, allez, ne sois pas comme ça.

Trevor fit la moue, puis sourit de nouveau, battant des cils.

— Montre-moi que tu adhères vraiment à notre politique éditoriale ! Montre-moi que mon intuition était bonne quand j’ai décidé d’embaucher le jeunot que tu étais. Je n’ai pas encore vu le grand talent d’enquêteur dont tu t’es vanté dans ta lettre de motivation. N’es-tu pas de Louisville, d’ailleurs ? Tu conviens parfaitement pour ce travail. Apporte-moi une histoire ; plus c’est à l’eau de rose, mieux c’est.

Agitant ses doigts, il se redressa et s’en alla.

— Mais je ne suis pas retourné dans le Kentucky depuis que j’y ai vécu gamin ! protesta Will.

Trevor se retourna vers lui, toutes ses précédentes attitudes de grande dame brusquement envolées.

— Tu ferais mieux de ne pas me laisser tomber, Yeats. Ces gros bonnets pensent que le soleil rayonne depuis leurs culs, et je n’aime pas être mené en bateau. Qu’y a-t-il de si spécial au sujet d’un acteur qui s’interroge sur sa vie sexuelle de toute façon ? Les acteurs gay ou bi sont légion, après tout. J’aurai quelque chose de mieux. Je veux quelque chose qui les laisse bouche bée. Les histoires humaines, c’est ce que les gens attendent, et je vais leur en donner. Quant à toi… tu ferais mieux de me donner quelque chose de bien si tu veux avoir une histoire en couverture dans un avenir proche. Le Derby de Santa Anita est en avril, et en mai ce sera le Derby du Kentucky. Je me moque de savoir lequel, mais tu ferais bien de faire l’un des deux. Compris ? Tu n’as pas beaucoup de temps, mon chou. Utilise-le à bon escient.

Une histoire en couverture après seulement six mois de travail ? Vous parlez d’une motivation. Avec ça, Will aurait souhaité avoir déjà commencé.

 

 

PUISQU’IL S’AGISSAIT d’un sujet qui ne lui était absolument pas familier, il décida de commencer ses recherches autour du Derby du Kentucky. Pour lui, personnellement, le jour du Derby était surtout un souvenir d’enfance un peu flou où son école était fermée pour l’occasion. Will ne s’était jamais vraiment intéressé aux chevaux, il ne s’était jamais rendu à une course, et il était stupéfait de découvrir tout ce qu’il avait appris sur le grand festival annuel de sa ville natale avec une simple recherche sur Google. Cependant, à part plus de recettes de sirop à la menthe qu’il n’aurait voulu en connaître, et de photos de spectateurs de courses habillés bizarrement, tout ce qu’il parvenait à trouver c’était des informations sur les chevaux : combien ils rapportaient à leurs propriétaires, à quel prix ils avaient été vendus et à qui. Il y avait beaucoup moins de données sur les entraîneurs ou les éleveurs et, presque rien sur les jockeys sauf pour préciser quels chevaux ils avaient montés.

Découragé, il élargit sa recherche en fouillant dans une multitude de journaux et d’extraits d’articles en ligne qui ne lui apportèrent qu’un entraîneur de cheval gay et canadien, décédé depuis une décennie.

Utilisant les contacts que Trevor lui avait donnés, Will entreprit ensuite d’appeler plusieurs périodiques nationaux de courses hippiques, ce qui lui apporta une autre flopée de connaissances farfelues, mais cependant rien de vraiment utile. Il ne semblait pas y avoir beaucoup de potins sur les liaisons dans le monde des courses de chevaux, en dehors des conneries habituelles centrées autour de célébrités possédant des chevaux.

Finalement, après une semaine de recherches infructueuses, le vendredi après-midi Will tomba sur un filon, sous la forme de Teddy Sampson, un journaliste à la retraite d’un journal local de Louisville.

— Tu es à la recherche de quoi ? Un jockey homo ? Hum, voyons si ça me rappelle quelque chose… Laisse-moi retrouver mes notes, répondit une voix traînante au ton rauque à l’autre bout de la ligne téléphonique.

Will entendit le bruissement de papiers, le claquement de l’ouverture d’anneaux d’un classeur.

— C’était quand déjà, dans les années quatre-vingt ? Ah oui, la course remportée par cette pouliche, Winning Colors. Une petite fille douce, des couilles de la taille d’un melon. Elle a dépassé tous les poulains… quatre-vingt-huit, oui, c’est ça, le 114e Derby. Quoi qu’il en soit, il y a aussi eu une sorte de scandale, quelque chose au sujet d’un poulain qui n’aurait pas dû courir et ne l’a pas fait de toute façon. Il a clamsé, oui, c’est ça. L’entraîneur a blâmé son assistant ou était-ce le jockey ? N’ai-je rien écrit là-dessus ? Quelque chose concernant une chanson… Melody, oui, c’est ce nom. Melody quelque chose ou avec un nom à rallonge, conclut-il avec satisfaction.

— Le jockey était une femme ? demanda Will, provoquant un grognement de Sampson.

— Non, gamin, bien sûr que non ! Le poulain s’appelait Melody ! Qui serait assez stupide pour laisser monter une femme à un Derby ?

D’après ce que Will avait appris au cours de la semaine précédente, il aurait pu répliquer une ou deux choses là-dessus, mais ça serait probablement revenu à donner de l’avoine à un cochon.

— Vous disiez quelque chose au sujet d’un scandale, rappela-t-il à la place au vieil homme.

— J’y arrivais. Juste quand tu m’as interrompu, marmonna Sampson avec en arrière-plan encore plus de froissement de papier.

Déterminé à rester patient, Will garda la bouche fermée.

— Cette course était une grosse affaire, tu sais ? Avec cette pouliche qui la gagne et tout. C’est pourquoi tout ce qui s’est passé autour est un peu passé inaperçu. Comme la mort de ce poulain, Melody, qui était pourtant un favori.

La voix de Sampson devenait plus ferme alors que, de toute évidence, il confirmait ses souvenirs avec ses notes.

— Ah, ça y est. Il appartenait à une distillerie de whisky, entraîné par Art Carrick, des écuries Rainway. Tout ça lui a causé beaucoup d’ennuis – à Carrick, je veux dire. Ce canasson lui a coûté un paquet d’argent, parce que la compagnie d’assurance a refusé de payer quoi que ce soit. Eh bien. Où en étais-je ?

— Le Derby. Un cheval nommé Melody, lui rappela Will.

Sampson manifesta son agacement par un reniflement.

— Melody de Brian. C’était son nom. Ce cheval avait la poisse, d’après moi on aurait pu s’y attendre avec un nom pareil. Bernie était censé le monter, Bernie McCall, mais il s’était cassé le bras dans le Keeneland trois semaines avant le Derby et ils ont dû trouver un remplaçant. Il y avait cet assistant-entraîneur que Carrick avait à l’époque, un Français… Peters ?

Plusieurs pages furent tournées pendant qu’il continuait :

— Non, pas Peters, c’était Pet… Pit… Putain de nom imprononçable. Pas étonnant qu’ils l’appelaient le Frenchy. Quoi qu’il en soit, le jockey de remplacement qu’il avait trouvé avec Carrick était également français, et un plutôt bon en fait. Il a remporté la course de préparation, et Carrick l’a immédiatement embauché pour le Derby. Tout avait l’air au poil jusqu’à ce que les rumeurs commencent, railla Sampson. C’est là que des gens comme toi entrent en jeu. Je suppose que tu es pédé, toi aussi ! Il en sort de partout de nos jours, pas vrai ? Sans vouloir t’offenser, ajouta-t-il à la hâte.

— Y a pas de mal, affirma calmement Will, même s’il aurait préféré raccrocher violemment le combiné à ce moment-là.

Il estima qu’il pouvait le tutoyer à son tour. S’il te plaît, continue.

— Où en étais-je ? Ah, oui. Ce jockey, des bruits couraient qu’il se passait quelque chose avec ce Frenchy et que c’était pour ça qu’il avait obtenu la course dans le Keeneland tout au début. Rien n’a jamais été prouvé, bien sûr, sinon ils auraient été mis à pied et tout le tralala, parce que ça aurait été de la corruption. Mon rédacteur ne m’a pas laissé éclaircir s’ils étaient des suceurs de bites ; j’ai dû le passer sous silence, mais je parierais ma couille gauche que oui.

Le vieil homme marqua une pause avec un soupir et Will retint son souffle, se mordant la lèvre afin de laisser Sampson raconter son histoire.

— Ça n’a pas d’importance finalement, puisque pour eux, tout est parti en sucette de toute façon, poursuivit Sampson.

Il était soudain plus animé comme s’il voyait la scène se rejouer devant ses yeux. Will avait l’impression d’écouter un commentateur sportif.

— Les chevaux se regroupaient pour l’échauffement et là, le Frenchy arrive comme un cheveu sur la soupe et balance un truc comme quoi Melody serait esquintée. Les cotes s’effondrent en chute libre, mais Carrick arrive en courant et leur fait remettre le cheval en place. Les chevaux font leur tour d’échauffement et s’installent devant le portillon de départ. La cloche sonne, et c’est parti ! Melody va à un bon train pendant environ trente secondes, puis soudain se couche et la moitié du peloton lui passe dessus. Honnêtement, je pensais que le cheval et le cavalier avaient cassé leur pipe, mais le jockey s’en est sorti avec à peine une égratignure. Toutefois, le cheval était fichu. Il s’est avéré qu’il avait la jambe arrière cassée, alors ils l’ont abattu là, sur la piste. Une honte.

Il se tut. Will attendit, percevant le murmure étouffé de Sampson à la fin.

Juste au moment où Will ouvrait la bouche pour dire quelque chose, Sampson laissa échapper un cri triomphal.

— Ah ! Je savais que je l’avais quelque part ! Quand j’ai écrit cet article, ils étaient encore occupés à se rejeter la faute les uns sur les autres, Carrick, le Frenchy et les propriétaires du cheval. Autant que je sache, l’embrouille n’a jamais été entièrement réglée. Quoi qu’il en soit, Carrick a eu une amende et les deux autres ont eu l’interdiction d’exercer sur tout le territoire à l’avenir. Ils ont été bien servis.

— Pourquoi ont-ils été interdits de travailler ? Parce que le cheval s’est écroulé ? Je ne peux pas vraiment croire ça, protesta Will. J’ai lu des trucs là-dessus. Un cheval semble parfaitement normal, puis, boum, un os craque sous la tension de la course. Alors, d’après toi, c’était dû à quoi ?

— Tu fais une supposition judicieuse, grogna le vieil homme. Un entraîneur est censé savoir si son cheval est prêt pour la course. Et s’il ne le fait pas, le jockey est censé s’en assurer, c’est à ça que servent les tours d’échauffement. Difficile de faire attention au cheval si tu préfères jouer à cache la saucisse.

C’était trop.

—  Enf…

Juste à temps, Will se souvint que le vieil homme était la meilleure source qu’il avait eue jusqu’à présent – la seule en fait – et il baissa d’un ton.

— C’est ce que tu t’es dit ? demanda-t-il de manière à ce que Sampson perçoive son agacement.

Enfoiré.

À sa grande surprise, la réponse de Sampson semblait presque amusée.

— Tu m’as demandé ce que je pensais, fiston. Aucune règle ne dit que tu dois l’apprécier.

Les jointures de Will blanchirent sous la pression qu’il exerçait sur le combiné. Ma seule source, se rappela-t-il. Imperturbable, Sampson continuait :

— Dis-toi ça, jeune homme. Tu sais de quoi il s’agit… au sujet des courses de chevaux, je veux dire ? C’est toujours une question d’argent, voilà tout. Donc, si un jockey est trop occupé à reluquer le cul du mec qui monte devant lui pour prendre soin de l’argent que j’ai misé sur son cheval, je m’en soucie. À moins qu’il n’y ait personne d’autre qui soit en selle devant lui. Dans ce cas, je m’en moque.

Il s’arrêta de nouveau. Un verre cogna contre des dents.

— D’accord, lâcha Will sèchement. Continue, s’il te plaît.

— Essaye de ne pas m’interrompre.

Après une autre gorgée, Sampson reprit :

— Le bruit courait qu’ils étaient tous de mèche et qu’ils l’ont fait pour frauder les paris. On disait qu’ils avaient tout orchestré. Ils auraient même pu prendre la fuite avec, si le Frenchy n’avait pas eu les pétoches à la dernière minute et concocté cette saloperie. J’imagine qu’il avait peur que son précieux petit cul puisse se blesser. Cependant, j’avais pitié pour Carrick. Je n’ai pas cessé de dire qu’ils étaient un couple de pédés et que c’était un hasard merdique que Carrick soit mêlé à leur embrouille. Là encore, à bien y réfléchir, qui peut savoir ? Peut-être qu’il était plus profondément impliqué dans tout ça qu’il n’y paraissait, si tu vois ce que je veux dire.

Ses derniers mots furent accompagnés d’un petit rire sordide.

La mâchoire de Will se crispait douloureusement sous l’effort qu’il faisait pour garder un ton courtois.

— Tu n’aurais pas une copie de ton article à portée de main, par hasard ?

— Mais si, bien sûr que je l’ai, affirma gaiement Sampson. Tu veux mon brouillon initial, je suppose… l’article ne valait pas le papier après que mon éditeur l’a passé au stylo rouge, il peut pourrir en enfer. Ils n’ont même pas imprimé les photos que j’avais prises. Tu les veux aussi ?

Voulait-il des photos ? Bien sûr qu’il les voulait. Qui sait, elles pourraient même valoir la peine d’avoir supporté la conversation avec ce vieux salaud.

— Oui, s’il te plaît, répondit-il, en essayant de ne pas paraître trop impatient. Attends, je vais te donner mon adresse e-mail…

— E-mail ? ricana Sampson. Ça ne me servirait à rien, gamin, je n’ai même pas d’ordinateur. Nous n’avions pas besoin de cette merde dernier cri de mon temps. Est-ce que les jeunots n’utilisent plus les fax ?

Un homophobe et un technophobe. Quoi d’autre ? Réprimant à peine un soupir de contrariété, Will dicta le numéro de fax du Flag à Sampson.

Une fois qu’ils eurent effectué ces formalités, Will demanda :

— Sais-tu ce que sont devenus l’entraîneur et le jockey après leur interdiction d’exercer ?

— Non, et je ne donne pas dans le boulot de larbin. Peut-être qu’en Europe ils laissent des gens comme eux participer aux courses, je ne sais pas. Bon, et bien, je te faxe tout ce que j’ai sur le sujet.

Will le remercia, déclenchant un nouveau rire du vieil homme.

— Non, merci à toi, fiston. C’était vraiment agréable de dépoussiérer ces vieux trucs avec quelqu’un. Tiens-moi au courant, veux-tu ?

Tu peux rêver, vieux con. Will aurait aimé exprimer ce sentiment à voix haute, mais il serra les dents et conserva son ton poli. C’est seulement une putain de piste, connard. Pour l’heure, tout du moins.

— Oui, bien sûr, et merci encore, fit Will en mettant fin à l’appel.

Puis il sauta de sa chaise et entama une petite danse de victoire, sans se préoccuper du regard perplexe que ses collègues lui adressaient.

Finalement, il pouvait voir une histoire quand elle lui mordait le cul, et il voulait bien être maudit si celle-ci n’était pas digne d’une couverture.