I

 

 

DU PLOMB. Il sentait comme une tonne de plomb sur sa poitrine. Ce qui s’y trouvait réellement, il n’en avait aucune idée.

Robin entrouvrit ses paupières. Un chat était étendu de tout son long sur lui, clignant lentement des yeux.

— Schnitzel, mais qu’est-ce que tu fais là ? grogna Robin tout en se rappelant qu’il avait encore laissé la fenêtre ouverte.

Sa soirée d’hier avait été plus arrosée que prévu s’il ne se souvenait même pas d’être allé se coucher. Robin s’assit dans son lit, faisait sursauter Schnitzel qui partit dans une course effrénée. Même si le vieux matou appartenait à sa voisine, il donnait l’impression d’être le maître des lieux. Il avait dû encore s’enfuir. La pauvre madame Kleindinst devait être morte d’inquiétude.

— Tu n’habites pas ici, dit Robin au chat qui s’était arrêté juste à la fin du coin faisant office de chambre.

Le félin le regardait en clignant des yeux, comme s’il le trouvait stupide. Il l’était peut-être en fait. Il devait vraiment se souvenir de se limiter à deux verres de vin. Sa bouche semblait avoir été remplie de cotons, puis de colle pour s’assurer qu’elle reste comme ça pendant un long moment.

Il passa le rideau qui séparait sa « chambre » de tout le reste de son petit appartement de Francfort. Pas que ça le dérangeait vraiment. Il pouvait se le permettre et le manque d’espace importait peu vu le temps minime qu’il y passait.

Schnitzel vocalisa son déplaisir et Robin le prit dans ses bras. Le chat se contorsionna pour le regarder dans les yeux, essayant d’avoir l’air pathétique et affamé par la même occasion. Ça ne marcha pas. Schnitzel était une bête aux rayures grises et blanches de sept kilos qui mangeait généralement mieux que Robin.

Toujours en pantalon de pyjama et tee-shirt, Robin transporta Schnitzel à travers le corridor et cogna doucement à l’autre porte. Madame K l’ouvrit dans un grincement et Robin poussa le chat dans son champ de vision. Elle eut un hoquet de surprise avant d’ouvrir la porte en grand et de se lancer dans une tirade qui trahissait son inquiétude et un peu sa gêne en Frankish, une variante de l’allemand que Robin peinait toujours à comprendre.

— Toi venir ici. Prendre déjeuner, dit-elle difficilement. Toi en avoir besoin. Trop de bière.

Elle lui sourit et Robin envisagea sérieusement d’accepter son offre. Elle était toujours très gentille et maternelle envers lui, un peu comme si elle l’avait adopté. Madame K n’avait pas de famille, de ce qu’il en savait, ou n’en avait pas la visite, ce qui serait encore plus triste selon lui.

— Je dois travailler aujourd’hui, lui dit-il en allemand standard et elle acquiesça en lui tapotant gentiment la joue. Je vous rapporterai du chocolat.

Elle lui sourit à nouveau. Madame K aimait passionnément le chocolat, alors il lui en rapportait toujours d’une saveur loufoque à chacune de ses visites guidées.

Robin retourna dans son appartement, ferma la porte derrière lui et se débarrassa de ses vêtements. Il se contorsionna pour entrer dans sa minuscule salle de bains et fit couler l’eau pour son bain.

Vingt minutes plus tard, il était habillé et avait rangé ses affaires dans un seul sac relativement petit. Il s’était habitué à voyager léger. Après tout, il n’était pas en vacances, lui. Sa simple garde-robe de travail, qui consistait en un pantalon beige et des chandails blanc ou bleu avec le logo des Euro Pride Tours, ne prenait pas vraiment de place. Qu’il parte pour sept ou onze jours, ça revenait pratiquement au même. Sa deuxième paire de souliers occupait la majorité de la place.

Robin regarda l’horloge et regretta de ne pas avoir accepté le déjeuner chez madame K. Il prépara son appartement pour son absence d’une semaine et demie en éteignant tous les appareils électroménagers et en s’assurant qu’aucun aliment périssable ne restait encore dans son réfrigérateur. Il prit ensuite sa veste, verrouilla la porte et se dirigea vers la station de métro.

 

 

— Tu as réussi, dit Albert en voyant Robin entrer dans le bureau en traînant son sac derrière lui comme s’il pesait une tonne.

— Oui., mais j’ai bien failli t’appeler pour te dire de trouver quelqu’un d’autre.

Il plaça son sac derrière le bureau et s’assit sur une des chaises qu’Albert réservait aux clients, mais Robin ne s’en souciait guère.

— Le métro est tombé en panne en plein milieu d’un tunnel, ajouta Robin en jurant silencieusement.

— J’en ai entendu parler, répondit Albert en foudroyant Robin du regard, mais sans lui demander de bouger puisqu’ils étaient encore seuls. J’ai les détails pour ton groupe.

Albert lui tendit une pochette informative.

— Ce sont majoritairement des Américains, c’est pour ça que je te l’ai donné. En espérant qu’ils ne remarquent pas à quel point tu es de mauvais poil depuis six mois. Qu’est-ce qui t’arrive ? Les gens vont en vacances pour être heureux et avoir du plaisir, par pour être guidés par le Grinch. C’est ton job de t’assurer qu’ils passent un bon moment.

Robin soupira. Ce n’était pas la première fois qu’ils avaient cette conversation.

— Je sais. Mes groupes ont toujours beaucoup de plaisir.

Et c’était réellement le cas, Robin travaillait fort pour s’en assurer.

Oui, mais quand tu ne penses pas qu’ils te regardent… eh bien, tu ressembles à ça. Tout triste et mélancolique. C’est déprimant.

Il pointait Robin et agitait la main, comme pour lui faire réaliser qu’ils étaient le contraire l’un de l’autre. Albert était en effet un modèle du style et du plaisir avec ses grands yeux et ses cheveux blonds en bataille.

— C’est quand la dernière fois que tu t’es fait larguer ? lui demanda Robin en feuilletant ses documents.

Des Américains, nom de Dieu. Pourquoi est-ce qu’il ne pouvait pas avoir un groupe de gentils Britanniques ? Ils étaient toujours charmants et cherchaient seulement à avoir des vacances relaxantes sans se casser la tête. Robin adorait ce genre de touriste. Les Américains, eux, voulaient toujours aller plus vite et être divertis chaque seconde. Il soupira et ferma le dossier. Au moins, c’était un groupe mixte, donc pas seulement composé d’hommes gays, ça aidait parfois.

— Je ne me fais jamais larguer. Je les quitte quand ils deviennent trop collants et trop demandeurs.

Albert battit des cils et Robin ne douta pas une seconde de sa réponse. Les hommes se précipitaient pour profiter de son corps mince et de ses beaux yeux. Il était Allemand, mais il avait passé plusieurs années aux États-Unis, il parlait donc très bien l’anglais et adorait les américanismes.

— Tu devrais l’essayer.

— Quoi ? demanda Robin en relevant la tête de la carte qu’il étudiait.

— Tu ne m’écoutais pas ? Je te disais que tu dois l’oublier, peu importe qui était ce gars, et passer à autre chose, dit Albert en levant les yeux au ciel comme le grand dramatique qu’il était. Ce que ce gars était… est… je m’en moque… c’est du passé ! Il n’est plus là, alors, trouve-toi quelqu’un d’autre pour démarrer ton moteur. Mais pas moi.

Robin en tomba presque de sa chaise.

— Non, mais je t’en prie. Tu penses vraiment que tous les hommes te veulent.

— Et c’est le cas pour la plupart d’entre eux. Je travaille fort pour me garder aussi en forme.

Albert se leva, se trémoussa jusqu’à la porte et tourna sur lui-même comme un top model. Il avait du style, c’était indéniable, et il pouvait jouer le jeune ingénu sans souci même si l’aube de sa quarantaine approchait à une vitesse terrifiante. Il se rassit, la chaise couinant légèrement sous son poids.

— Trêve de plaisanterie. Parlons de ta visite guidée, d’accord ?

— Je vis que pour ça, rétorqua Robin et Albert lui sourit en retour.

— Bien joué. Sois toujours drôle comme ça, les gens aiment ça.

Il se mit à taper sur son clavier alors que Robin se demandait encore ce qu’il avait pu faire de drôle.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Robin en pointant une feuille. Quelqu’un va rejoindre la visite guidée plus tard ?

— Ça se pourrait. Il y a quelqu’un en Allemagne en ce moment qui serait intéressé par notre visite. Il devrait te rejoindre à Wurtzbourg, jeudi en soirée. On ne le fait pas normalement, mais il restait de la place et, eh bien…

Albert agita vaguement la main, mais Robin connaissait déjà ses raisons. Son patron n’allait pas refuser des clients, peu importe ce que ses propres règles disaient à ce sujet. L’argent prenait le pas sur tout, c’était comme ça qu’Albert avait réussi à faire survivre sa petite entreprise alors que toutes les autres se faisaient acheter par les plus grands joueurs du milieu ou disparaissaient tout simplement.

— C’est bon. Et comment je vais reconnaître ce gars ? s’enquit Robin en attrapant un stylo pour en prendre note.

— J’attends toujours son paiement, mais il devrait m’appeler à ce sujet aujourd’hui. S’il le fait, il te rejoindra à l’hôtel où votre repas du soir est réservé, alors tout le monde devrait y être. Il te demandera, ça ne devrait donc pas être un problème. Il faut juste t’assurer qu’il ait une copie de mon e-mail et tout va bien aller.

Albert continuait à taper pendant que Robin écrivait rapidement l’information.

— Parfait. Est-ce que je devrais savoir autre chose ?

Son patron secoua la tête, déjà absorbé par son travail et oubliant tout autour de lui.

— Essaie simplement qu’ils passent un bon moment. C’est une visite guidée gay, alors fais en sorte qu’elle soit gaie, tu comprends ? Rends-les heureux. Amène-les dans les clubs le soir, tu as une liste de ceux avec qui nous avons un accord. Qu’ils aient un peu de plaisir. Planifie leur soirée à faire la fête en plus de leur journée !

Albert releva la tête de son écran pour danser au son d’une musique que lui seul pouvait entendre. Robin gémit intérieurement. Il avait accepté ce job parce qu’il pensait que cela lui donnerait une chance de souffler un peu. Ses parents auraient bien aimé qu’il traverse l’océan à nouveau pour retourner travailler dans leur restaurant allemand à Milwaukee, comme si c’était ce qu’il voulait faire pour le restant de ses jours… Pas qu’il soit beaucoup plus heureux en ce moment, mais au moins il était indépendant et profitait enfin de sa double citoyenneté.

— Je n’ai jamais vraiment accompagné les gens dans les clubs, mais je comprends ce que tu veux dire et je vais faire un effort, réussit-il à dire en grimaçant un sourire. Vers quelle heure mon groupe est-il attendu ?

— Il devrait commencer à arriver sous peu. L’autobus sera ici à onze heures.

— Qui est le chauffeur ? demanda Robin. Ce n’est pas ce roumain qui a failli tous nous tuer, j’espère ?

Ils étaient passés près de la catastrophe, cette fois-là. Yuri était resté éveillé toute la nuit, pour une raison quelconque, et s’était endormi au volant en manquant les faire tomber en bas d’une falaise. Robin avait dû se charger de la conduite en plus de guider le groupe pendant les deux derniers jours.

— Non, je l’ai renvoyé. C’est Johan, ton chauffeur. Il a travaillé avec toi il y a quelques mois et, à ma surprise, il était partant pour recommencer.

Albert se retourna à moitié pour se cacher derrière son écran comme le lâche qu’il était.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je suis toujours gentil avec les chauffeurs.

Robin fusilla du regard son patron, qui eut la décence de rougir un peu. Il était vraiment gentil avec chacun d’entre eux, même Johan qui lui faisait penser au cousin Machin avec ses cheveux longs qui lui arrivaient au bas des hanches et sa barbe foncée qui rappelait celle de Hagrid.

— Oui, tu t’assures qu’ils soient bien traités, mais tu es tellement déprimant. Le pauvre Dieter, ton dernier chauffeur, est en vacances pour se gorger de soleil et de joie. Les gens font ce job parce que c’est amusant et que cela les rend heureux. Ils veulent avoir du plaisir, alors que toi tu es comme une grosse boule de tristesse. Alors, je t’en prie, essaie d’être plus joyeux. Prends des pilules si tu le dois, mais tu ne peux pas continuer comme ça.

Albert faisait la même grimace que s’il venait de croquer dans un citron.

— C’est bon, répliqua Robin en souriant et en s’avançant vers la fenêtre. Je serai gai et enjoué, une vraie explosion de joie.

— N’en fais pas trop non plus, répliqua Albert en s’écartant de son bureau. Je ne voudrais pas que tu en perdes la tête. Fais simplement en sorte qu’ils passent du bon temps et, toi aussi, par la même occasion. Vous allez aux sources thermales de Baden-Baden, alors prend du temps pour toi et fais-toi faire un massage.

Il ajouta ensuite avec un sourire malin avant de s’éventer avec sa main :

— Tu pourrais même demander à Johan de t’accompagner et de te donner ce massage. Aie seulement du plaisir, d’accord ?

Robin acquiesça en se disant qu’il pouvait bien faire semblant pendant le voyage, ce n’était quand même que onze jours. Ça ne devrait pas être trop difficile et c’était le moment ou jamais de se sortir des instants dépressifs qui l’accablaient. C’était soit ça ou retourner travailler avec ses parents au restaurant.

— Je vais faire de mon mieux.

Robin attrapa son document et sortit du bureau, la porte n’était même pas encore complètement fermée derrière lui que des gens s’approchaient.

— Euro Pride Tours ? demanda un jeune homme musclé exsudant la testostérone.

Un homme plus âgé s’approcha de lui par-derrière en tirant une énorme valise à roulettes. Le plus jeune leva les yeux au ciel avant de déposer sa propre valise pour aller aider son compagnon plus âgé.

— Allez, Oliver.

Il souleva la valise comme si elle ne pesait rien, son tee-shirt épousant toutes les courbes de ses muscles par la même occasion.

— Tout va bien aller, c’est le bon endroit.

— Alors pourquoi est-ce que nous avons marché dans la mauvaise direction sur huit pâtés de maisons ? se plaignit Oliver à bout de souffle en s’approchant du bureau.

Oliver avait les cheveux blancs et la peau très pâle, une aura de fragilité l’entourant, tandis que son compagnon était jeune et viril avec la peau bronzée. Oliver portait un chandail de soie qui bougeait dans la légère brise. Son pantalon était en lin, flottant autour de ses jambes, et les bagues à ses doigts brillaient au soleil. Il avait de l’argent, c’était évident, et son compagnon… disons qu’il ne fallait pas beaucoup d’imagination pour comprendre la dynamique de leur relation.

Voici Javier Montel et je suis Oliver Justinian, dit-il à ceux rassemblés autour de lui.

Javier se rapprocha d’Oliver pour passer un bras autour de sa taille, montrant à tout le monde qu’ils étaient ensemble.

— Je m’appelle Robin Fuller et c’est un plaisir de vous rencontrer, dit leur guide en leur serrant la main. L’autobus sera ici pour onze heures.

Robin cocha leur nom sur sa liste et leur donna les billets d’embarquement avant de poursuivre.

— Si vous voulez, vous pouvez entrer, il y a des chaises. Vous pouvez placer vos bagages à côté de la porte, je vais rester proche pour accueillir les autres personnes du groupe. Vous n’avez qu’à les identifier avec ceci.

Il leur tendit des identificateurs de bagages arc-en-ciel et Oliver donna le sien à Javier.

— Va t’asseoir à l’intérieur, Oliver, lui dit Javier. Je vais rester un peu dehors et profiter du soleil.

Il sourit et échangea un regard avec Oliver que Robin aurait préféré ne pas voir. Puis, l’homme plus âgé se dirigea vers le bureau.

— Est-ce que tu as hâte de commencer la visite guidée ? demanda Robin.

Javier s’écarta de l’immeuble pour aller sur le trottoir et observer le ciel pendant que le soleil traversait les nuages. C’était un homme magnifique et Robin se força à écarter son regard pour se concentrer sur ses documents.

— C’est toujours la même chose, dit Javier avant de hausser les épaules et de s’immobiliser.

Robin lisait les derniers détails de sa visite quand un groupe de personnes se rapprocha.

— Euro Pride Tours, annonça-t-il et tout le groupe lui sourit et hocha la tête.

Un homme de grande taille dans le milieu de la vingtaine s’approcha et serra la main de Robin avec enthousiasme.

— Grant Harcourt.

— Je suis Robin Fuller, dit-il en réussissant à libérer sa main de la prise de Grant avant de perdre le bras. Parfait, vous pouvez mettre vos bagages juste là en attendant que l’autobus arrive.

Grant se rapprocha un peu plus, vibrant toujours d’excitation.

— Vas-tu nous faire la visite guidée de Francfort ? demanda-t-il en regardant autour de lui d’un air fasciné.

— Non, la ville a été presque complètement détruite pendant la guerre et il ne reste plus grand-chose de son côté historique.

Robin consulta sa montre avant de s’adresser au reste du groupe.

— Dès que le bus arrive, ce qui ne devrait plus trop tarder, nous allons pouvoir embarquer et nous diriger vers Wurtzbourg.

— Oh, d’accord.

Grant extirpa un guide de voyage de sa besace usée, l’ouvrit et s’adossa sur le mur extérieur pour lire. Robin le laissa à sa lecture pour se concentrer sur les deux jeunes hommes qui venaient à sa rencontre.

— Kyle North et Billy Thomas, lui dit le plus grand des deux en pointant son compagnon, puis lui-même.

Robin leur donna leur billet et leur identificateur de bagage.

— On met nos sacs là ? demanda Kyle avant de se tourner vers les autres membres du groupe. Nous ne sommes que des amis.

Il regarda Javier avec un intérêt à peine masqué après sa petite explication, mais Oliver vint retrouver son compagnon et lui passa un bras autour de la taille. Kyle se retourna et parla avec Billy.

Ça allait être un groupe intéressant.

Deux autres couples se joignirent à eux, Mary et Helen d’Indianapolis et Harold et Gerald du Texas. Ils se rapprochèrent du reste du groupe grandissant en parlant avec enthousiasme de ce qu’ils espéraient voir durant leur visite.

Une voix se fit entendre par-dessus le trafic, suivie du coup de klaxon d’un autobus. Robin leva la tête pour voir leur bus s’arrêter brusquement pour laisser passer deux jeunes femmes qui couraient pour traverser la rue.

— Je t’avais dit de te lever plus tôt.

— Je pensais que nous aurions plus de temps.

Les deux femmes s’arrêtèrent devant Robin au moment où l’autobus se garait près d’eux.

— Lily Martin, se présenta une des deux avec un sourire nerveux. Et voici mon amie Margaret Hansen.

— Bienvenue, mesdames, leur dit Robin en leur tendant leur billet. Le chauffeur va s’occuper de vos bagages dès qu’il aura terminé de se garer.

Robin jeta un dernier coup d’œil à son groupe. Ils semblaient tous gentils et heureux d’être là, enfin tous sauf Lily qui se tenait proche de Margaret, sur la défensive.

— Je ne sais pas pourquoi nous avions à faire un voyage organisé gay, dit Lily juste assez fort pour que Robin puisse entendre.

— Parce que je suis lesbienne et que tu as dit que tu voulais des vacances plaisantes et relaxantes sans hommes. Eh bien, au moins, ils ne sont pas hétéros, termina Margaret en pointant autour d’elles.

Robin se retourna et sourit pour lui-même. D’accord, il allait peut-être réussir à être heureux pendant ce voyage, ou moins déprimé et triste tout le temps au moins. Certes, il s’était fait jeter après cinq ans de relation. Mais c’était le moment de passer à autre chose. Il attendit sans bouger que Johan finisse de placer l’autobus, s’imprégnant de l’énergie contagieuse de ses touristes.

L’autobus fit un bruit en relâchant les freins, comme s’il venait d’échapper un gaz, ou en tout cas c’était ce à quoi cela faisait penser Robin à chaque fois. Heureusement, c’était un bus plus petit qui pouvait convenir pour une vingtaine de personnes, il y avait donc encore beaucoup de place pour que son groupe puisse s’étendre. Pas surprenant qu’Albert ait accepté un autre passager. Il y avait de la place et il payait pour le bus, le chauffeur et Robin, peu importe le nombre de clients.

— Super. Johan va s’occuper des valises et je vais passer à l’enregistrement pendant que vous montez dans le bus. Ensuite, on pourra y aller.

Le groupe se rassembla autour de lui avec quelques plaintes disant qu’ils auraient dû manger quelque chose avant. Robin, préparé à tout, sorti des barres de céréales de son sac et les distribua.

La porte du bus s’ouvrit et Johan en sortit. La bouche de Robin s’assécha et il le regarda plus longtemps que nécessaire, mais il ne pouvait s’en empêcher. Adieu, cousin Machin avec sa barbe et sa tignasse trop longue. Bonjour, Dieu parmi les hommes, fraîchement rasé et arborant des cheveux souples aux épaules. Robin n’avait aucune idée de ce qui avait pu arriver, mais une chose était certaine : tous les garçons, et Lily se retournèrent et demeurèrent bouche bée devant Johan.

— Es-tu prêt pour moi ? demanda-t-il, d’une voix douce et Robin dût se concentrer pour comprendre de quoi il parlait.

— Tous les bagages sont identifiés et prêts à être embarqué, finit-il par acquiescer en déglutissant.

Il pointa du doigt les sacs qui formaient une ligne et Johan hocha la tête avant de se diriger pour en prendre deux et les placer dans la soute à bagages sous le bus. Robin se retourna et se plaça à l’entrée du bus. Personne ne bougea, les hommes fascinés par Johan et le regardant travailler. Robin s’éclaircit la gorge et ils semblèrent retrouver leurs esprits. Pas que Robin ne les comprenait pas. Il se trouvait soudainement lui aussi aux prises de ses propres fantasmes et ils étaient tout sauf professionnels.

Un par un, Robin inscrivit tous les touristes de son groupe sur sa liste. Javier embarqua en premier, gravissant rapidement les quelques marches, puis s’arrêtant en soupirant pour attendre Oliver qui montait plus lentement. Les dames embarquèrent ensuite, puis tous les autres avec Kyle et Billy en dernier, conversant à toute vitesse.

— Est-ce qu’on va s’arrêter dans des clubs et ce genre de truc ? demanda Kyle et Robin contint un sourire alors que Billy levait les yeux en l’air derrière son ami.

— Nous allons avoir beaucoup de temps libre pour ce genre de truc. Robin n’a pas besoin de nous accompagner, répondit Billy en passant devant Kyle pour monter dans le bus.

Kyle secoua la tête et le suivit.

— Est-ce que tout le monde est là ? s’enquit Johan d’où il se tenait, près du compartiment à bagage.

— Oui, soupira Robin. Nous devrions avoir un autre passage à Wurtzbourg demain soir.

Johan hocha la tête et ferma la soute à bagages.

— Zut, murmura Robin en se dirigeant rapidement vers le bureau.

Il attrapa sa propre valise et retourna vers le bus. Johan prit son sac, ses doigts effleurant doucement ceux de Robin, faisant brûler sa peau. Robin s’écarta plus rapidement que nécessaire et espéra que Johan n’avait rien remarqué.

— Maintenant, on peut y aller.

Robin suivit Johan dans le bus et ils se mirent en route.

— Guten Morgen. Je m’appelle Robin et je serai votre guide pour les onze prochains jours. Je suis certain que vous êtes bien au courant de notre itinéraire et, pour ce que j’en sais, il n’y a aucun changement prévu. Notre chauffeur, Johan, et moi-même sommes ici pour nous assurer que vous arriviez où vous devez être. À tout moment durant le voyage, je serai heureux de répondre à vos questions. Pour la plupart de nos activités durant la journée, Johan va verrouiller l’autobus, alors n’hésitez pas à laisser vos affaires dans les compartiments au-dessus de vos têtes ou nous pouvons les placer dans les compartiments à serrure.

— Même mon ordinateur portable ? demanda Grant en levant la main bien haute.

— Oui, vos ordinateurs, vos vestes, vos chandails… tout ce que vous voulez. On vous recommande seulement de ne pas les laisser pendant la nuit dans le bus, parce que Johan devra le garer et sera à l’hôtel avec nous.

Robin fit une petite pause pour examiner tous les visages qui le regardaient avec enthousiasme avant de poursuivre.

— Nous devrions arriver dans deux heures avec le trafic à Wurtzbourg, alors j’ai pensé que je pourrais vous parler rapidement du pays que nous allons visiter. Le pays que nous connaissons comme l’Allemagne n’a pas toujours ressemblé à ce qu’il est aujourd’hui. Il y a environ cent cinquante ans, il était composé de divers états souverains comme la Prusse, la Franconie et la Bavière. Ils avaient chacun leurs propres dirigeants et royautés. Vous avez peut-être entendu parler de quelques-uns d’entre eux.

— Et l’Allemagne de l’Est était un d’entre eux ? demanda Billy et Kyle lui donna un coup d’épaule.

— Non, ça, c’est à cause de la guerre, répondit-il à son ami.

— Ce que nous connaissons ou connaissions de l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest est le résultat de la Seconde Guerre mondiale. L’Allemagne de l’Est était contrôlée par les Russes. L’Allemagne a été réunifiée en 1990.

Robin prit une grande inspiration avant de poursuivre.

— Nous allons voir des châteaux et des ruines romaines, déguster du vin…

— Et nous saouler, dit un couple en même temps et tout le monde s’esclaffa.

Robin essaya de partager leur rire, mais n’y parvint pas et attendit que le sérieux revienne. Mais Kyle et Billy se mirent à parler de bières et la conversation partit d’elle-même. Le son de canettes s’ouvrant se fit entendre et Kyle et Billy commencèrent à boire et à en offrir aux autres. Bientôt, presque tout le monde buvait et Robin se demanda comment ils avaient pu embarquer autant de bière sans qu’il le remarque. Il allait devoir tenir à l’œil ces deux-là. Laissant tomber l’information qu’il s’apprêtait à donner, il se rassit et laissa le groupe parler entre eux.

— C’est normal, dit Johan assis juste devant lui. Ils doivent apprendre à se connaître et c’est un bon moment pour eux de le faire.

— J’imagine. Mais d’habitude, j’ai des jeux pour ça, expliqua Robin et Johan tenta de camoufler un petit rire. Quoi ?

— Je me souviens de ces jeux. La bière est une meilleure idée.

Il retourna à sa conduite, ricanant doucement. Robin voulait le frapper, mais en se retournant vers le groupe, il devait bien admettre que la bière était une meilleure idée. Ils passaient un bon moment, parlant et riant. Robin se rassit pour voir la route et le paysage qui défilait dans la fenêtre avant pendant qu’ils entraient sur l’Autobahn. Il ouvrit à nouveau son document pour le réviser, ne sachant pas quoi faire d’autre.