I

 

 

Janvier 2017

 

— EXCUSEZ-MOI, JEUNE homme, pourriez-vous m’aider ? Vous travaillez bien ici ?

Rob Daniels baissa les yeux sur son uniforme : une chemise à carreaux bleu et rouge au-dessus de laquelle il portait un tablier violet criard qu’il avait dû emprunter à Heather parce qu’il avait oublié le sien à la maison. Le logo du supermarché était inscrit au niveau de sa poitrine et la grande poche qui se trouvait à l’avant du tablier était pleine à craquer, contenant du ruban adhésif, une montagne de petites étiquettes pour afficher les prix sur les étagères, plusieurs listes des produits en promotion et un certain nombre de marqueurs indélébiles qui finissaient toujours par lui tacher les doigts. Il ne dit rien, réprimant son envie d’exprimer la première pensée qui lui vint à l’esprit : « En effet, madame. Qu’est-ce qui m’a trahi ? » Il ne voulait pas causer de problèmes. Heureusement, ses jours de repos approchaient. Une journée de moins à endurer ce qu’il subissait quotidiennement.

Finalement, il hocha la tête et marmonna :

— Oui, madame.

La cliente haussa brièvement les sourcils, mais elle reprit un air neutre.

— Je cherche des produits sans gluten, qui doivent aussi être sans lactose et végan.

Elle se tenait devant lui, les bras croisés et maigres, attendant sa réponse.

Il ressentit à nouveau cette envie, celle qu’il réprimait depuis qu’il avait commencé à travailler au supermarché Watts. Il voulait se laisser emporter et répondre : « Vous savez quoi, je crois que j’ai une idée ! Que diriez-vous de boire un foutu verre d’eau ? » Mais Rob n’était pas idiot à ce point-là. Il avait besoin de ce travail qui, à cet instant, lui demandait de faire preuve de tact et de diplomatie. Autrement dit, il devait cacher sa colère derrière une couche de fausse courtoisie.

Il lui adressa un sourire jovial.

— Laissez-moi vous conduire jusqu’à notre rayon de spécialités culinaires. Vous y trouverez sûrement ce que vous cherchez.

Il la guida à travers le magasin, passant devant la boulangerie où l’odeur du pain fraîchement cuit fit gargouiller son ventre, longea le rayon des bonbons et du chocolat, puis arriva dans la section du magasin où Rob était certain qu’elle ne trouverait pas son bonheur.

— Voilà, dit-il en indiquant le rayon en question. Tout ce que vous cherchez devrait se trouver ici.

Il tourna les talons pour retourner d’où il venait, mais la cliente se racla la gorge.

— Pouvez-vous m’en dire plus à propos de ces produits ?

Il grogna intérieurement avant de se retourner, un grand sourire plaqué sur le visage.

— Qu’aimeriez-vous savoir ?

Elle indiqua un paquet de pâtes coloré qui se déclarait sans gluten.

— Quel goût ont-elles ? Si vous en prépariez, avec quelle sauce les mangeriez-vous ? Quel vin se marie bien avec elles ? Ce genre de choses.

Rob écarquilla les yeux. Comment suis-je censé le savoir ? Il n’avait jamais mangé ces pâtes. Par ailleurs, personne ne lui avait jamais posé ce genre de questions. Enfin, presque personne – il avait connu quelques moments gênants. Il regarda autour de lui pour trouver un employé qui pourrait lui répondre, mais il n’y avait personne. Classique.

Quand son attention se porta à nouveau sur sa cliente, celle-ci arborait une expression complaisante. Alors qu’il avait simplement été agacé jusque-là, Rob commença à ressentir un vrai dégoût pour cette vieille chouette. C’était comme si elle savait qu’elle lui tapait sur les nerfs et faisait exprès de continuer.

— Je suis désolé, mais je n’en ai jamais mangé.

Il évita d’ajouter « parce que j’ai du goût », coinçant cette remarque dans son esprit.

Elle s’offusqua et ses joues creuses devinrent rouge vif.

— Je veux voir votre responsable. Depuis quelque temps, la qualité du service de ce magasin ne fait que décliner. C’est inacceptable.

C’est quoi ce bordel ? Selon Rob, la réaction de cette femme était bien trop exagérée. Faire toute une histoire pour un paquet de pâtes ?

— Je peux aller chercher un autre employé qui saura sûrement vous répondre, dit-il en espérant l’apaiser.

Vu son expression, cette proposition ne lui convenait pas.

— Ce n’est pas la peine, répliqua-t-elle. De nos jours, c’est typiquement le genre d’attitude auquel nous sommes confrontés dans le milieu de la vente. C’est votre métier, non ? Chaque employé devrait savoir répondre immédiatement à mes questions. Et pourtant, non seulement vous n’avez pas de réponse à me donner, mais vous me faites perdre mon temps. C’est inadmissible. Je veux parler à votre responsable.

Sa voix était cassée, avec un léger trémolo.

Oh, génial. Rob s’imaginait déjà en train de perdre son travail et pour quelle raison ? Il avait essayé de l’aider, il avait été gentil avec elle, mais elle voulait quand même se plaindre auprès de son patron ?

— Je suis désolé, madame. Je vais aller chercher M. Peterson.

Il se rendit jusqu’au bureau en traînant des pieds, les épaules basses. S’il ne lui avait pas fallu quatre semaines pour décrocher ce poste, Rob aurait envoyé balader cette femme et le responsable du magasin, puis il serait parti la tête haute. Mais il allait bientôt devoir payer son loyer. Et, ce soir, il aurait le plaisir hebdomadaire de payer ses factures.

Il entra dans le bureau et se tint devant M. Peterson, son supérieur direct.

— Que puis-je faire pour vous, Rob ? demanda celui-ci sans lever les yeux.

Rob prit une grande inspiration.

— Une cliente aimerait vous parler. Elle a une question sur les spécialités culinaires à laquelle je ne peux pas répondre.

M. Peterson leva les yeux, les sourcils froncés.

— Comme quoi ?

Rob soupira.

— Elle est venue me trouver quand j’affichais les promotions. Elle m’a demandé un renseignement, puis je l’ai accompagnée jusqu’au rayon où elle avait le plus de chances de trouver ce qu’elle cherchait. Quand elle m’a demandé plus de détails, je lui ai dit que je n’avais pas testé les produits et que je ne pouvais pas la conseiller correctement. Alors elle s’est agacée et m’a dit qu’elle souhaitait vous parler.

M. Peterson n’était pas un mauvais patron. D’ailleurs, il se souciait du bien-être de ses employés, contrairement à d’autres personnes pour lesquelles Rob avait travaillé. Durant le mois qui venait de s’écouler, M. Peterson s’était entretenu avec plusieurs employés et avait toujours été juste. Rob espérait qu’il se montrerait tout aussi juste aujourd’hui.

M. Peterson croisa les bras sur son bureau et lança un regard ferme à Rob.

— Vous auriez au moins pu essayer de répondre à ses questions.

Mince. Apparemment, il ne va pas se montrer juste.

— Comment aurais-je pu répondre ? demanda Rob en le dévisageant. Elle me demande avec quel vin se marient ces pâtes sans gluten et quelle sauce il faut y ajouter. Je ne connais pas la réponse à ces questions.

— Dans ce cas, vous auriez pu lui demander de vous laisser un moment pour vérifier. Maintenant, elle est énervée que vous n’ayez pas su répondre et elle le sera d’autant plus après avoir dû attendre.

— Je me suis montré honnête envers elle, protesta Rob. Comment peut-elle s’attendre à ce que je connaisse des détails pareils à propos de tous les produits que nous vendons ? Ne trouvez-vous pas cela insensé ?

M. Peterson haussa les sourcils.

— Elle n’avait aucun moyen de savoir quel était votre statut au sein du magasin. Si ça se trouve, elle pensait que vous étiez le responsable du rayon. Ce que vous auriez dû faire, c’est vous excuser et aller trouver le responsable du rayon, ou bien venir m’en parler.

Rob avait envie de hurler.

— Je suis venu vous en parler.

Pendant qu’ils tournaient en rond, cette vieille peau était certainement en train de s’énerver de plus en plus.

M. Peterson se mit debout et rangea dans un dossier les documents sur lesquels il travaillait.

— Allons voir si nous pouvons apaiser la situation, d’accord ?

Son patron avança jusqu’à la porte, puis se retourna.

— Tous les deux, Rob. Apprendre à gérer les clients ne vous fera pas de mal.

Oh, bon sang.

Il soupira un bon coup, baissa la tête et suivit son supérieur.

La vieille chouette aigrie se tenait toujours au même endroit, le nez collé à sa montre. Quand M. Peterson approcha d’elle, elle posa ses mains sur ses hanches et fit la moue.

— Je vous le dis, ce magasin se dégrade, fit-elle remarquer. Jusqu’ici, je n’avais jamais dû attendre cinq minutes pour pouvoir parler à quelqu’un. C’est tout bonnement inacceptable.

— Toutes mes excuses, madame, dit M. Peterson d’une voix assurée. Lorsque Rob est venu me trouver, j’étais en pleine conversation téléphonique. Je viens tout juste de raccrocher.

Elle grogna, puis son regard se posa sur Rob.

— Je n’apprécie pas l’attitude de ce jeune homme. Je lui ai posé des questions sur une marque de pâtes et il a refusé de me répondre.

— Je n’ai pas… commença Rob, mais il s’arrêta quand M. Peterson leva une main.

— Permettez-moi de m’excuser en son nom. Il vient d’être embauché et ne connaît pas encore parfaitement notre magasin, dit-il avec aisance et assurance en prenant un ton navré.

— Dans ce cas, il aurait peut-être dû suivre une meilleure formation, aboya-t-elle. Il n’était clairement pas prêt à interagir avec les clients et il me semble que c’est votre faute s’il se trouve dans les rayons. Quand je viens ici, je m’attends à ce qu’on réponde à toutes mes questions rapidement et avec courtoisie. Aujourd’hui, je n’ai eu droit à aucune de ces deux choses. Si vous ne faites rien pour remédier à la situation, je passerai un coup de fil à votre supérieur en rentrant à la maison.

Les joues de M. Peterson rosirent légèrement.

— Ce ne sera pas nécessaire, lui assura-t-il. Je vais régler le problème.

Elle leva un doigt vers le visage de M. Peterson.

— Je compte sur vous, répliqua-t-elle sur un ton sec.

La femme croisa les bras et lança un regard complaisant à Rob, puis elle lui tourna le dos et s’en alla d’un pas lourd.

M. Peterson ne la quitta pas des yeux.

— Rob…

— Je n’ai rien fait de mal, riposta-t-il, même s’il savait que cela n’arrangerait pas son cas.

Son patron se tourna vers lui et lui adressa un léger sourire.

— Je sais, mais nous devons satisfaire nos clients au mieux. Cela vous tuerait-il de vous montrer un peu plus sympathique envers eux ? demanda-t-il, son sourire n’enlevant rien au tranchant de ses mots.

Rob sentit la colère monter en lui, mais se mordit l’intérieur de la joue pour éviter de se laisser emporter.

— Elle m’a demandé de l’aider, ce que j’ai fait. Que pouvais-je faire de plus ? Ouvrir le paquet de pâtes et les manger à sa place ? Je ne connais pas ce produit. J’ai proposé d’aller chercher un employé qui serait plus à même de l’aider, mais ça ne lui a pas suffi.

Des personnes passaient près d’eux, vendeurs et clients, mais Rob se fichait de savoir si leur échange les mettait mal à l’aise. Il était sur le point d’être puni de manière injuste pour avoir fait son travail du mieux possible.

— Je comprends, mais selon elle, sa plainte était légitime.

— Légitime ? Dans ce cas, expliquez-moi comment aurais-je dû gérer cette situation ? Parce que je ne vois toujours pas ce que j’ai fait de mal.

Son estomac se noua et ses paumes devinrent moites. C’est du grand n’importe quoi.

Son patron se passa la main à l’arrière de son crâne presque chauve.

— Pourquoi ne prendriez-vous pas quelques jours de repos ? Le temps que la situation s’apaise. Revenez lundi et tout ira mieux. Si je reçois un appel de mes supérieurs, je leur dirai que la situation est arrangée et nous en resterons là.

— Vous me… suspendez ?

Rob se mordit l’intérieur de la joue pour éviter de hurler.

— Non, lui assura M. Peterson de sa voix apaisante. Cet incident n’apparaîtra pas sur votre dossier. Je vous donne simplement quelques jours de repos pour… vous détendre.

Quelques jours de repos ? Ses ressources financières étaient déjà très limitées. Il ne pouvait pas se permettre de perdre plus de deux jours de paie.

— Mais…

— C’est ce qu’il y a de mieux à faire, Rob. Partez et ne pensez plus au travail. Quand vous reviendrez lundi, toute cette histoire ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

Rob serra les dents en s’éloignant le plus vite possible de M. Peterson. Il se rendit à l’arrière du supermarché, passa le tablier par-dessus sa tête et le jeta au sol.

— C’est n’importe quoi, grommela-t-il. Je n’ai rien fait de mal.

Il ouvrit brusquement la porte de son casier pour récupérer sa veste et la claqua assez fort pour qu’elle se réouvre seule. Il la frappa à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’elle reste fermée, puis posa le front contre la surface froide.

La vie était injuste. D’un côté se trouvait Alex, son frère, qui avait un nouveau travail et s’était marié à un homme – Rob avait toujours du mal à le croire – qui l’adulait. Alex n’avait jamais été aussi heureux. De l’autre se trouvait Rob, qui remplissait les rayons du supermarché local. Un travail sans avenir, loin de ce qu’il s’était imaginé faire. Cette injustice le fatiguait. Il fit de son mieux pour chasser ces pensées de son esprit. Il n’avait pas besoin de cette voix qui se lamentait sans cesse dans sa tête.

— Ce qui est fait est fait, marmonna-t-il en enfilant sa veste.

Il récupéra ses tennis et se laissa tomber sur une chaise en plastique.

La porte du vestiaire s’ouvrit et un autre vendeur, Neil, entra en se pavanant.

— Alors, tu es suspendu ?

Cet enfoiré prétentieux sourit, ce qui ne fit qu’attiser la colère de Rob.

— Oui. Sans aucune bonne raison.

Neil s’installa sur la chaise en plastique qui se trouvait près de celle où Rob était en train de mettre ses tennis.

— Tu ne pensais pas que Martin allait prendre ta défense, si ? S’il doit choisir entre se retrouver avec des problèmes ou te les mettre sur le dos, le choix est vite fait, non ?

— Je pensais qu’il valait mieux que ça, répondit Rob en se levant.

Il ignora la manière dont Neil avait appelé M. Peterson par son prénom, ce qui était clairement une tentative pour remettre Rob à sa place.

Neil laissa échapper un rire bref.

— Personne ne va se sacrifier pour quelqu’un d’autre, remarqua son collègue. Ce n’est pas dans la nature de l’homme.

Rob enfila son manteau et se tourna vers Neil.

— Bonne chance. Les promotions attendent toujours d’être affichées.

Il était sur le point d’ouvrir la porte quand Neil l’interpella.

— Prends soin de toi, d’accord ? Tu ne méritais pas ce qui vient de t’arriver.

Faire une remarque sympathique ne lui ressemblait tellement pas que Rob se retourna pour lui faire face. Neil esquissa un sourire.

— Je suis sérieux.

— Oui, je sais.

Rob lui fit un signe de la main pour lui dire au revoir, puis il passa la porte qui menait à l’arrière du supermarché.

C’était la fin du mois de janvier et l’air était mordant. Rob trembla, même s’il portait un manteau. Il plongea une main dans sa poche et compta l’argent dont il aurait besoin pour prendre le bus. Puis, il réalisa qu’il devait économiser le plus d’argent possible. Dans ce cas, nous allons rentrer à pied. Le fait qu’il y ait trois kilomètres à parcourir ne le dérangeait pas ; cela lui laisserait le temps de réfléchir à ce qui s’était passé. Il avait essayé de garder une attitude courtoise avec cette femme. Après tout, ce n’était pas la première fois qu’un client lui posait une question à laquelle il n’avait pas la réponse. Mais elle avait été la pire de tous parce qu’elle ne lui avait pas donné l’opportunité de trouver une solution à son problème.

Rob soupira. Comment vais-je m’en sortir ? Dieu merci, il avait déjà payé le loyer du mois dernier, même si cela avait été difficile. Il avait été à sec et avait eu besoin de quatre jours supplémentaires pour pouvoir payer. Son propriétaire, M. Mackenzie, lui avait laissé un peu de temps pour rassembler l’argent nécessaire, mais Rob savait qu’il ne devait pas compter sur la gentillesse de celui-ci.

Parcourir trois kilomètres avec autant de pensées s’entrechoquant dans son esprit eut des résultats à la fois positifs et négatifs. Le chemin lui sembla court, mais quand il entra dans son appartement, il était mort d’inquiétude. Il se servit un verre d’eau au robinet – même s’il aurait préféré boire une bière –, et s’installa dans le fauteuil gris et usé qu’il avait trouvé au magasin solidaire du coin pour vingt livres. Il était confortable, et après avoir appliqué un produit nettoyant et du Febreze dessus, il sentait bon. Rob jeta un coup d’œil vers la petite table qui se trouvait à côté de lui, sur laquelle étaient posées les factures. De nombreuses factures.

Je ne peux pas repousser l’échéance indéfiniment.

Rob grogna et récupéra le paquet. Il y en avait tellement qu’il en eut l’estomac noué. Il ne pourrait pas payer certaines d’entre elles à cause de sa perte de salaire. Mais peut-être que s’il ne mangeait pas pendant quelques jours, il pourrait compenser. Son estomac gargouilla à point nommé pour protester. Rob reposa toutes les factures sur la table et porta son attention sur une enveloppe en relief couleur crème qui était tombée par terre. Il la récupéra. Secrets ? Il ne savait pas de quoi il s’agissait. Il n’avait jamais vu de carte aussi élégante que celle qui se trouvait à l’intérieur, dont le texte, en relief lui aussi, était doré et lui annonçait qu’il était invité à une soirée d’inauguration. Il ouvrit la carte et découvrit que Secrets était le nom d’un club londonien. Pourquoi un club londonien m’invite-t-il à

Soudain, il comprit. Il connaissait cet endroit sous le nom de Whispers. Rob grogna et jeta l’invitation à la poubelle. C’était la dernière chose dont il avait besoin.

En ouvrant la porte du réfrigérateur, il se rendit compte que celui-ci n’était qu’un vaste désert. Normalement, Rob aurait dû recevoir son salaire la semaine suivante et avait prévu de faire un peu de courses pour tenir jusque-là. Quand il sortit son portefeuille de sa poche, il y trouva un butin de quarante-sept livres et douze centimes. Insuffisant pour tenir une semaine.

Que faire ?

Il essayait encore de trouver par quel autre moyen il pourrait récupérer un peu d’argent quand son téléphone se mit à sonner. Il regarda qui essayait de le joindre et rejeta l’appel. Après la journée qu’il venait de passer, il n’était pas d’humeur à parler à sa mère. Elle n’était pas méchante, mais elle était devenue de plus en plus envahissante depuis qu’Alex était parti. Elle n’arrêtait pas de lui demander s’il voulait passer les voir tout en lançant des petites phrases peu subtiles pour l’encourager à revenir vivre à la maison. À cet instant, cette option méritait réflexion, mais il ne s’imaginait pas retourner vivre chez ses parents. Il y réfléchirait peut-être si la situation devenait désespérée, mais ce n’était pas encore le cas. Pour l’instant, il ferait mieux de consacrer son énergie à trouver une solution.

Après avoir mangé un peu de pain grillé, l’estomac de Rob cessa de gargouiller, même si Rob avait encore faim. Il retourna sur le canapé et récupéra la pile d’enveloppes. En les parcourant, son cœur se serra. Téléphone, électricité, gaz, ainsi que l’argent qu’il devait au garage pour la réparation de sa voiture… Même s’il avait dû la vendre parce qu’il n’avait plus les moyens de l’entretenir. Il fit le calcul dans sa tête et peu importe le nombre de fois où il le répéta, le résultat était toujours le même : il n’avait pas les moyens de payer ses factures. Il vivait déjà au rythme de ses paies.

La carte envoyée par Secrets se trouvait encore dans la poubelle. Plus Rob essayait de ne pas y penser, plus cela devenait impossible. Étant donné qu’il n’avait jamais adhéré au club, il était surpris qu’on l’invite à cette soirée. Il n’avait pas les moyens de payer les frais d’adhésion d’un Dom et jamais il ne se serait inscrit en tant que soumis. Cependant, il avait dû renseigner son nom et son adresse pour avoir le droit d’entrer à l’intérieur, et, pour une raison qui lui échappait, il leur avait donné l’autorisation de le contacter.

— Et merde, grommela-t-il en se levant pour la récupérer.

« Vous êtes cordialement invité à participer à la grande soirée d’inauguration du Secrets. Venez rencontrer les nouveaux propriétaires et découvrir les grandes rénovations. De la nourriture et des boissons gratuites vous seront servies. »

En dessous se trouvaient la date et l’heure. Ce samedi. Dans deux jours seulement. Son rythme cardiaque accéléra. Je ne devrais pas. Je n’y suis pas retourné depuis des mois. Je n’ai pas besoin d’y aller. Pourtant, il glissa l’invitation dans sa poche. En effet, il n’avait pas d’argent et n’allait pas en recevoir de sitôt, mais il avait l’opportunité de sortir et s’amuser le temps d’une nuit. S’il ne la prenait pas, il passerait la soirée chez lui à se faire un sang d’encre concernant des choses sur lesquelles il n’avait aucun contrôle.

Rob effectua un calcul rapide. Il allait avoir besoin d’argent pour prendre le train, mais heureusement, il y avait des tarifs préférentiels entre Manchester et la gare d’Euston, à Londres. En revanche, il n’avait plus d’économies…

Il réfléchit plus longuement. Il avait de l’argent, si. Celui qu’il économisait pour acheter un nouvel ordinateur. L’argent qu’il était déterminé à ne pas utiliser parce qu’il avait presque réuni toute la somme. Ce n’était…

Fais-le. Ne réfléchis pas.

Depuis le départ d’Alex, Rob avait remarqué une chose : il avait l’impression de vivre sur le fil du rasoir. Il était plus en colère que jamais et avait besoin d’évacuer toute cette pression. Sa visite au club Secrets lui permettrait de le faire. Après tout, pourquoi garder toute cette colère en moi si je peux l’extérioriser ?

Ce qui le mena à une autre conclusion. Si tu es énervé et que tu as besoin de trouver une personne sur laquelle passer ta colère, qui de mieux qu’une personne comme Alex ?