I

 

 

L’HIVER S’ÉTAIT abattu comme un marteau. Le froid donnait l’impression d’avaler des aiguilles et le vent emmêlait les cheveux de Jack avec la neige. Les bourrasques le bousculaient telle une main et essayaient de le repousser vers le haut de la colline. Personne ne se souvenait d’un hiver plus rigoureux – et sa famille avait la mémoire longue – or septembre ne faisait que commencer. C’était un temps étrange. Un temps sauvage.

Ses bottes glissaient sur la glace qui figeait la terre battue du vieux chemin, et lorsqu’il traversa la lande, la bruyère givrée crépita comme de petits os sous ses pas. Le temps qu’il atteigne les pierres anciennes, son tee-shirt s’était solidifié avec la sueur gelée et le froid s’était immiscé jusqu’à ses bijoux de famille. Si un habitant de Lochwinnoch l’avait vu, il aurait cru que Jack avait perdu l’esprit. Et Dieu seul sait ce qu’il aurait pensé de la scène sur le loch.

Le vieil homme se tenait nu comme un ver dans l’eau sombre, à deux mètres du rivage rocailleux. Les tatouages qui le couvraient des hanches aux omoplates, dont l’encre avait viré du noir au bleu avec l’âge, ressortaient sur sa peau pâle de froid. Le reste de la famille était accroupi sur les rochers ou assis jambes croisées par terre, à attendre.

À l’attendre.

Le frère de Jack se fraya un chemin à travers la foule, en écartant leurs proches sans ménagement.

— Tu es en retard, dit Gregor, le souffle vaporeux autour de ses lèvres. La prochaine fois que tu ignores un appel, je te casse les jambes, le menaça-t-il en enfonçant un doigt dans la poitrine de Jack. Tu ne pourras plus aller bien loin, comme ça.

Jack lui sourit, sans humour et de toutes ses dents.

— Si tu me touches encore une fois, je…

— Les garçons. Ça suffit.

La voix paraissait ténue, son timbre habituel dépouillé par le vent, mais elle les maîtrisa malgré tout. Un rictus aux lèvres, Gregor recula. Jack hocha la tête au dos large et marqué de cicatrices.

— P’pa.

Le vieil homme se retourna, la glace accompagna son mouvement en craquelant autour de ses genoux. Après des heures passées là, debout, l’eau s’était figée autour de lui.

— Jack.

Le vieil homme se passa une main sur le visage pour essuyer le givre sur sa barbe, puis pointa le pouce par-dessus son épaule.

— Tu vois, ça ?

Mal. La neige faisait l’effet d’un rideau, ne laissant presque rien entrevoir entre ses ondulations. En plissant les yeux, Jack pouvait tout juste distinguer une chaîne de lumières quitter le village. Elles partaient en direction de l’ouest, vers la route.

— Ils s’en vont.

— Oui.

L’ancien prit un air suffisant. Il ne nourrissait pas de réelle rancœur à l’égard des humains qui vivaient là, mais la colonie l’avait offensé le jour où elle s’était établie.

— Ils évacuent. Nous ont aussi envoyé une lettre.

Tout le monde éclata de rire, un bas grognement amusé qui roula.

— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Jack.

Son père se gratta la barbe. Avec la vague de froid, ils passaient plus de temps en fourrure que sans, et les ongles du vieillard étaient maintenant assez affûtés pour couper les poils poivre et sel dont elle était composée.

— Le Grand Hiver arrive enfin. Nos prophètes disaient vrai. Ils avaient vu juste, ces pauvres fous.

Un élan d’excitation parcourut la foule. Les yeux brillèrent, noirs et avides, tandis qu’ils poussaient des cris de joie et applaudissaient, frappant leurs cuisses de leurs mains. Ils attendaient ce jour depuis très, très longtemps… Depuis l’époque où Hadrien [1] s’était retourné contre les monstres dans ses légions et les avait bannis à l’extérieur du mur. Rome leur avait tourné le dos, mais sur ces anciens sommets, ils avaient trouvé des dieux qui partageaient leurs crocs et leur faim. Des dieux nés dans les contrées froides et les rudes hivers, qui leur avaient promis un jour un monde à dévorer.

Ce jour était enfin arrivé.

Alors, pourquoi Jack sentait-il jusqu’à la moelle qu’un malheur approchait ?

Son père sortit de l’eau, rejetant d’un signe distrait de la main un jeune garçon qui tenait une couverture, et avança jusqu’aux frères. Il était poilu comme un sanglier, ce manteau gris s’étendant sur sa poitrine et ses épaules, et si large de muscles qu’il paraissait trapu, jusqu’à ce que vous vous retrouviez à lever la tête pour le fixer. Par habitude, Jack redressa le dos et du coin de l’œil, il vit Gregor l’imiter.

Ils faisaient la même taille, tout comme ils avaient le même visage, les mêmes yeux et les mêmes cheveux blond sable. La seule différence se trouvait dans ces douze minutes d’avance dans la vie que l’un avait sur l’autre, mais leur mère avait toujours refusé de leur avouer lequel était venu le premier. Même le jour de sa mort, elle avait préservé ce secret.

Sans tenir compte de leur posture machinale, l’homme imposant posa une main lourde sur l’épaule de Jack.

— Et cela signifie autre chose, mon garçon. Cela me brise le cœur, mais ça veut dire que tu n’es plus l’un des nôtres. Tu dois partir.

Au début, Jack ne sentit rien. Peut-être le frisson était-il plus profond qu’il le croyait. L’annonce de son exil lui nouait doucement le ventre, un sentiment de défaite aussi inévitable que la pesanteur.

Gregor lâcha un rire surpris de triomphe. Du revers de la main, leur père le lui fit ravaler et l’allongea au sol.

— Perdre l’un des nôtres n’a rien d’amusant, gronda-t-il. Ni en de meilleures conditions ni dans celles-ci. Et mon garçon, tu as perdu de peu. Il n’y avait même pas douze minutes.

S’appuyant sur le coude, Gregor se renfrogna et s’essuya la bouche. Le sang s’étala, vif comme du crayon gras, sur son poing. Son regard était sombre et amer sous la ligne droite de ses sourcils.

Tous deux désiraient savoir. Jack demanda le premier.

— Alors, pourquoi ? l’interrogea-t-il, la tristesse laissant place à sa colère. S’il n’est pas plus âgé, ou meilleur, alors pourquoi me bannir, moi, et pas lui, P’pa ?

La bouche du vieil homme se tordit d’agacement, ses lèvres blanchirent et il détourna le regard.

— Tu le sais très bien. Je ne prends aucun plaisir à le faire, mais puisque tu ne comptes pas changer de comportement, tu dois partir. Les choses sont ainsi.

— Quelles choses ? demanda Jack.

Il savait, et ce depuis qu’on l’avait convoqué, mais il voulait faire cracher le morceau au paternel.

— Si j’avais douze minutes d’avance, P’pa, pourquoi Gregor peut-il rester et moi, il me faut partir ?

Le vieil homme secoua la tête…

— C’est la fin du monde, fils. Il est trop tard pour changer.

— Quelles choses ? insista Jack, sa voix râpeuse dans sa gorge.

Si cela avait été juste, qu’il avait été faible, ou malade, ou s’il avait perdu un défi, il aurait pu l’accepter. La loi du plus fort gouvernait leur vie à tous. Sauf qu’il était un bon fils, un bon loup et que c’était injuste. D’un coup d’épaule, il rentra dans l’espace vital de son père, et sentit son odeur animale et musquée dans l’air.

— Si tu comptes condamner ton propre fils à l’exil, aie au moins le courage d’en citer la raison !

Des yeux tombants et froids croisèrent les siens. On y trouvait du chagrin, de la pitié, mais aucun regret. Puisque le père refusait toujours de parler, Jack bouillit jusqu’à la stupidité. Il bouscula le vieil homme, en frappant ses lourdes épaules du talon de la main. Son père recula et tout le monde retint son souffle. Cela faisait trente ans que personne n’avait pas porté la main sur le Numitor, et la dernière avait été la mère de Jack, sous le coup de la colère.

Voyant rouge, Jack y songea l’espace d’une seconde. S’il défiait le Numitor et l’emportait, les mots de l’ancien ne vaudraient plus rien. Rien de ce que penseraient les autres n’aurait d’importance…

Jack ne vit même pas son père bouger. Ils se foudroyaient du regard, et l’instant d’après, la main du vieil homme se refermait sur son cou. Il pressa son pouce, couvert d’une épaisse couche de corne à cause du labeur, contre les pulsations rapides du pouls de Jack.

— Je n’ai pas de comptes à te rendre, petit, lui dit son père. J’ai prononcé ma décision. Tout ce que tu as besoin de savoir, c’est que c’est ma putain de volonté.

Jack embrassa la foule du regard et vit semblables comme amis, côtoyés depuis tant d’années qu’il ne faisait plus de différence entre les deux. Tous évitaient de croiser son regard. Sa bouche forma un sourire forcé, car à quoi bon jouer la comédie ?

— Alors, ça s’est joué à la longueur d’une queue, c’est ça, P’pa ? lâcha-t-il, en sentant le mot glisser sous le pouce de son père. Si j’étais allé coucher de temps à autre avec une minette du village, tu m’aurais laissé rester ?

Le vieil homme le relâcha. Jack vacilla, déglutit difficilement et s’interdit de se frotter le cou. Il voulait battre en retraite, supplier, mais garda le menton bien haut et soutint le regard noir de son père avec provocation.

— Tu n’as pas ce qu’il faut pour changer, dit son père. Et tu n’as pas ce qu’il faut pour servir. Il ne te reste plus qu’à partir, mon garçon. On peut faire ça à la manière douce ou forte, mais tu vas partir. Ou je t’enverrai chez les prêtres.

Cette menace le fit réagir, détourner le regard dans un aveu silencieux de défaite. Il n’était pas un lâche – il en avait pris des raclées – mais l’idée de finir prêtre l’effrayait. Mutilé. Castré. Contraint. Non, il préférait encore partir.

Jack courba son cou raide, ravala une fierté qui l’érafla comme des pierres, et se soumit.

— J’irai.

Le vieil homme lui tourna le dos et s’éloigna, arrachant la couverture des mains du garçon qui le suivait et la jetant par-dessus son épaule. Laissé seul, Jack baissa les yeux vers son frère, et sur un coup de tête, lui offrit sa main. Sur son lit de mort, leur mère les avait suppliés d’arrêter de se battre, les maudissant de s’être battus comme des chiens lorsqu’elle les portait en son sein. Eh bien, maintenant, ils n’avaient plus de raison de se battre. Gregor avait gagné.

La rage forma une grimace hideuse sur son visage et il rejeta l’aide de Jack d’une frappe, en heurtant leurs phalanges. Il se releva et cracha un glaviot de sang coagulé par terre.

— Je n’avais pas besoin qu’il m’accorde cette victoire. J’aurais très bien pu l’obtenir tout seul. Je l’aurais obtenue et regagné mon visage, ainsi que mes douze putains de minutes.

Jack se relâcha dans cette hostilité familière et un sourire méprisant lui retroussa les lèvres. Finalement, leur père lui avait donné un dernier cadeau.

— Mais c’est raté, n’est-ce pas ? dit Jack, avant de se pencher en avant pour murmurer à l’oreille de son frère. Et maintenant, les autres ne se souviendront que de ça : tu n’as pas mérité ta victoire, on te l’a simplement… offerte.

Sur ce, il l’abandonna, en gardant son sourire jusqu’à ce que la nuit le cache de la meute. Là, il se laissa aller et vida ses poumons dans un souffle désespéré. Il chancela, tomba à genoux sur le sol dur et se passa une main sur le visage. Banni. Seul. Il lui suffisait d’y songer pour que sa poitrine craque de colère, de cette peur chaude et poisseuse. Jamais, de toute sa vie, il ne s’était retrouvé seul. Il ne savait même pas comment s’y prendre.

Le froid mordant masquait l’odeur, mais le sol gelé n’était pas propice à la furtivité. Jack entendit assez tôt pour se ressaisir le crissement des pas d’un individu qui approchait. Il se redressa en titubant et en grognant devant le vent qui le malmenait, avant de se tourner face à l’intrus.

Il espérait voir venir son père, qui aurait changé d’avis. Il s’attendait à voir Gregor, revenant pour une dernière bagarre. À la place, un prophète apparut dans son champ de vision, boitant, estropié et miteux dans ses lourdes couches de charité hivernale.

— Qu’est-ce que tu veux ? lança Jack, qui recula d’un pas, avant de tenir sa position. Pourquoi me suis-tu ?

Le prophète sourit largement et afficha les trous entre ses dents, à l’endroit où l’on lui avait arraché les incisives.

— Les choses changent, lui dit-il, lui renvoyant les mêmes mots à la figure. Ton père a tort. La fin du monde change tout. Si tu le veux vraiment. Le veux-tu, Jack ? Es-tu prêt à en payer le prix ?

Au bout du compte, non. Il n’était pas prêt.

 

 

 



[1] 14e Empereur romain (117-138). Il a construit le mur d’Hadrien, une muraille au nord de la Grande-Bretagne, censée protéger les Romains des barbares.