I

 

 

Le diable à mes côtés, le diable que je connais

Rouler à la croisée des chemins, se rendre au prochain spectacle

Entendre mon nom par-dessus la foule, jamais pensé que je reviendrais

Lumières de la maison s’estompant, temps de danser dans la profonde soie noire

— Respirer à nouveau

 

LA ROUTE s’enroulait autour d’eux, un serpent de bitume délimité par des barrières de sécurité en métal et une rayure jaune en pointillés au milieu de son dos. Il devint gros et mince au fur et à mesure que les voies augmentaient, puis diminuait jusqu’à une unique et seule bande de goudron d’ébène coupant la chair de la Terre.

Ils étaient quelque part à l’extérieur de New York. Ou peut-être que c’était de Boston. Miki perdait le fil de l’endroit exact où ils se dirigeaient depuis qu’ils étaient tous sortis d’un motel bon marché ce matin-là. L’endroit où ils avaient été n’avait pas d’importance. C’est le lieu où ils allaient qui en avait. Cet unique point brillant quelque part sur la tête du serpent, une perle encastrée entre les cornes du kirin pour les guider là où ils commenceraient.

Où Crossroads Gin commencerait.

Le concert qu’ils avaient joué chez Dino était le premier baiser d’une partouze de plusieurs mois dans laquelle le groupe était tombé. Aucune préparation, aucun compromis ou cajolerie ne les préparerait à l’orgie qui suivrait. Miki redoutait la route. Il détestait se déplacer d’un endroit à l’autre, mais il aimait la sensation des planches sous ses bottes et le cri perçant du micro quand il enroulait sa main autour pour la première fois. Il avait tellement pris son pied avec des micros qu’il avait presque oublié ce qu’il devait faire avec une vraie queue quand l’une d’elles apparaissait devant lui.

Ce n’était pas un problème à cet instant. Non, actuellement son plus grand souci était l’écho vide au fond de lui, parce que Kane était à plus de trois mille kilomètres, et qu’il était coincé dans une boîte métallique allongée qui se dirigeait vers l’inconnu.

Dans le temps et l’espace entre Sinners et Crossroads, Miki avait découvert qu’il n’aimait vraiment pas l’inconnu.

La route chantait sa propre chanson sous les lourds pneus de la fourgonnette. Un clip-clip chuintant ponctué de temps en temps par une vibration plus profonde quand ils passaient sur une bosse ou un trou dans l’asphalte. Si Miki n’y prenait pas garde, il s’endormirait, bercé par le doux mouvement du véhicule et le faible murmure de gorge de Damien qui élaborait des rythmes sur les mélodies que Miki lui avait données quelques semaines plus tôt.

Forest et Rafe étaient dans les vapes en travers des deux rangées de sièges derrière eux, soutenus par des oreillers et de fines couvertures veloutées que Brigid avait insisté à leur remettre. Rafe ronflait, rien de délicat ni de doux à propos des sons sortant de sa bouche ouverte ou des reniflements déglutis qu’il prenait à quelques minutes d’intervalle. Leur bassiste était un lourd vrombissement de secousses et de bruits, même dans son sommeil, et après un long reniflement de cha-cha-cha, Miki envisageait d’enfoncer une chaussette entre ses dents.

Un rare réverbère jaune illumina brièvement l’intérieur de la fourgonnette, glissant le long des vitres légèrement teintées. La lueur passa sur les cheveux blonds comme les blés de Rafe, arrachant juste un éclat de lumière doré à une petite touffe qui pointait hors d’une couverture aux motifs en losanges.

La masse de tissu rouge, gris et noir aurait pu être une sculpture de forme libre pour autant que Forest se déplaçait en dessous. Plusieurs centaines de kilomètres plus tôt, leur batteur avait récupéré une couverture sous le long siège et s’était enveloppé si étroitement que Miki n’aurait pas été surprise si Forest émergeait avec des ailes couvertes de meurtrissures. Seul un petit bout de ses cheveux dépassait d’un pli, et un long pied pâle reposait contre le bras de la banquette, coincé entre le siège en vinyle et un renfort en métal.

— Tu regardes dans le vide, Sinjun ? fit le grondement rauque de Damie en chatouillant l’oreille de Miki. Tu es censé me tenir compagnie, tu te souviens ?

— Oui, en effet. Comme si tu n’aimais pas entendre le son de ta propre voix. Nous nous arrêtons bientôt ?

L’horloge du tableau de bord indiquait qu’il était deux heures du matin, mais il n’était plus sûr du fuseau horaire dans lequel ils se trouvaient. De l’autre côté de l’horizon, un léger éclaircissement apparaissait à travers un bosquet d’arbres, mais pour ce que Miki en savait, cela aurait pu être le soleil qui venait les frapper pour les soumettre.

— Ouais, le motel est censé être dans vingt-cinq kilomètres.

L’intérieur presque entièrement noir devint pâle et une courbe de dents de style Cheshire fut éclairée par les lumières du tableau de bord, tandis qu’il ajoutait :

— Je demanderais bien si tu veux conduire…

— Tu as raison, je ne peux pas sortir une putain de voiture hors du garage, et tu vas me mettre au volant d’une Étoile de la Mort.

La fourgonnette était énorme, plus de six mètres de long, et la simple idée que les coussins du siège conducteur touchent son cul lui donnait des sueurs froides.

— Je vous laisse cette merde à tous les trois.

Un bâillement remonta de sa poitrine, s’enroula autour de sa luette, puis se faufila hors de ses lèvres. Son palais s’étrécit, aspirée toute seule à l’intérieur la langue de Miki faillit lui couper la respiration. Essuyant la salive sur son menton du dos de sa main, il grommela contre l’humidité sur sa peau.

— Rien de pire que de s’étouffer soi-même, commenta Damien, avant de rire du majeur levé par Miki. Ce n’est pas de cette manière que je voudrais qu’on écrive ma nécrologie.

— J’ai lu ton avis de décès. J’ai eu l’impression que tu étais un croisement entre Hendrix et Jésus.

Le fauteuil du copilote était censé être confortable, mais Miki n’avait pas encore trouvé une bonne position. L’ajustant de nouveau d’un cran, il se cala dans le creux, un nœud se retirant du bas de son dos.

— Edie t’a fait marcher sur l’eau et jouer l’hymne national dans ton sommeil.

— Eh bien, tu sais… c’est tout moi, confirma Damien.

Les taquineries étaient légères, mais le courant sous-jacent, en arrière-plan, obscurcissait les ombres déjà noires qu’elles avaient rassemblées. Une autre borne de kilométrage passa, une sentinelle de pierre pâle effectuant le décompte tout en les rapprochant du rêve fou de Damien.

Ils étaient ensemble depuis plus d’une décennie, même s’ils retranchaient le temps durant lequel Damien avait été enfermé dans une institution après qu’un semi-remorque eut foncé dans leur limousine, mettant un terme à la vie des membres de leur groupe et laissant Miki seul et brisé. Il s’était replié sur lui-même, emmêlant son chagrin avec des mots tels des fils barbelés et des chansons assez acérées pour lui taillader le cœur.

Damien – vivant – avait été une putain de bénédiction, un cadeau que Miki n’aurait jamais imaginé obtenir au cours de sa vie. Tout comme tomber amoureux d’un satané flic. Un flic irlandais nommé Kane Morgan.

— Parle-moi, Miki, insista doucement Damien. Dis-moi ce qui se passe dans ton cerveau surmené. Qu’est-ce qui bourdonne là-dedans ?

— Juste…

Il ne savait pas comment exprimer ce qu’il ressentait.

Les mots lui venaient uniquement sur des morceaux de musique et des accords de guitare. Son monde était plus ou moins noir et blanc depuis si longtemps, qu’il ne savait pas quoi faire de l’infiltration de couleur. Des yeux de Kane, assez brillants pour imiter la glace, mais si chauds lorsqu’ils balayaient le corps de Miki, ou l’afflux de rouge de la bouche de son amant après l’avoir embrassé à en perdre la raison. Il était tombé amoureux d’un homme avec les mêmes couleurs que son meilleur ami, des cheveux noirs et des yeux bleus, mais avec une personnalité totalement différente. Le roulement des mots de Kane était légèrement accentué, un fort ronronnement gaélique hérité des longs étés et des vacances passées dans la patrie de ses parents irlandais.

Son flic lui manquait. Se réveiller à côté d’un homme musclé qui le taquinait en souriant lui manquait. Et il regrettait son putain de chien. Miki râla, fronçant les sourcils à la pensée de Mec, affalé sur le canapé du salon, sans lui. La dernière chose à laquelle il s’était attendu, c’était que ce maudit chien lui manque.

— Chaque roulement de pneus m’éloigne de… chez moi, Damie.

Il ricana, alarmé et choqué de l’envie âpre qui montait dans son âme.

— Je veux dire avant… ça allait. Tu étais… la famille. Et tu l’es toujours, mais… c’est comme si je quittais la maison. Et je n’ai jamais eu une putain de maison avant. Tu… je veux dire, je suis toujours… nous sommes… merde, je ne sais pas ce que je veux dire.

— Kane te manque, résuma Damie en hochant la tête. Sionn me manque. Ouais, je t’ai toi, mais cet autre morceau de moi ? Celui-ci n’est pas là. Il n’est pas ici. Je comprends ça. Mais ce ne sera pas long. Nous pouvons le faire. En quelque sorte, nous devons le faire. Si nous voulons être un groupe, nous devons nous souder les uns aux autres. Se connaître mutuellement. Tu crois que je t’aurais traîné à travers le pays pour jouer dans des clubs merdiques si je ne pensais pas que c’était important ?

— Ouais, parce que tu es un connard, répliqua Miki.

— Pas à ce point, contesta-t-il en reniflant. J’ai aussi laissé ma maison derrière moi, alors je sais ce que tu ressens, Sinjun. Mais tu sais, ils attendront que nous rentrions à la maison. C’est la partie géniale de cette connerie. Tu sais que la maison est juste là où tu l’as laissée.

— Tu penses que ça va marcher ?

Miki garda son murmure bas, espérant que le bruit de la route masquerait ses mots alors qu’il ajoutait :

— Nous. Eux. Toute cette merde. Le groupe. Penses-tu que nous pouvons les réunir ? Entre nous ?

— Ouais, répondit doucement Damie.

Trop doucement aux goûts de Miki. Un coup d’œil à travers la cabine et il vit la lueur dans le regard bleu de Damie. Tendant la main, celui-ci pressa légèrement la cuisse de Miki.

— Fais-moi confiance, Sinjun. Ça sera…

Le cerf sortit de nulle part. Ou du moins, Miki pensait que c’était un cerf. Ça aurait pu être un putain de Bigfoot, pour ce qu’il en savait, parce que le monde de bitume avec ses arbres rétroéclairés avait soudain été plein d’yeux, de fourrure et de jambes grêles. La fourgonnette dérapa un peu quand Damie écrasa les freins, et Miki agrippa le tableau de bord, son cœur battant fort et vite. Le scintillement des yeux beiges et brillants disparut en un clin d’œil, englouti par l’obscurité des deux côtés de la route.

— Tu vas bien, Sin ?

La question était douce, aiguillonnant et piquant la panique qui s’accrochait au crâne de Miki. Damie ralentit le véhicule et s’engagea sur le bas-côté dans un virage.

— Veux-tu que je m’arrête ? On dirait que tu vas vomir tes Cheetos.

Ses poumons lui faisaient mal, s’activant à aspirer autant d’air qu’ils en étaient capables, et Miki ne pouvait empêcher son cœur de s’emballer sous l’effet de sa panique. Le moment revint en flash, si rapidement, une larme d’acier et des cris – ses propres cris –, mais personne dans la fourgonnette n’entendit rien, ne sentit quoi que ce soit. Leur bassiste continuait à ronfler, leur batteur était toujours étroitement enveloppé dans son linceul fou. La route était libre, pratiquement dégagée jusqu’au matin, mais la langue de Miki refusa de ramper hors de sa gorge.

— Non, ça va. Je vais bien, gronda Miki en réponse. Allons juste au motel pour que nous puissions dormir. Je suis un peu fatigué que le monde essaye de me tuer.

 

 

LE BAR Rocking Oyster était un bouge. Il y avait eu une timide tentative pour l’optimiser, masquer sa fonction originale de magasin de meubles en peignant les fenêtres en noir et en décapant ses briques extérieures, mais quand tout avait été dit et fait, aucune quantité de rouge à lèvres n’allait faire le moindre bien au cochon.

C’était toujours un cochon, et qui plus est un vilain cochon.

— Quelle putain de décharge, s’écria Rafe en donnant un coup de pied à un morceau gris d’un truc près d’un des pneus.

Celui-ci explosa en une volée de plumes et d’os poussiéreux. Secouant les restes du pigeon mort de sa sneaker, Rafe jura, crachant une flopée de mots rapides en portugais.

— Je ne sais pas. C’est plutôt cool. Très années quatre-vingt, avança Forest.

Il souleva l’une de ses grosses caisses à l’arrière de la fourgonnette pour la charger sur le diable pliable que Damien avait acheté à San Francisco.

— Et notre nom est en place. Nous avons ça pour nous.

— Ouais, ça l’est, confirma Damie avec un stupide sourire, large et surexcité. Tellement cool.

Miki regarda le tableau blanc avec ses lettres dépareillées. D’après le fouillis rouge et noir, CROS5RO4DS GIN était en tête d’affiche ce soir-là, juste après un groupe appelé L’4NGE. L’apostrophe était une virgule à l’envers, mais le Rocking Oyster avait fait du mieux qu’il pouvait.

Ils se tenaient côte à côte, le patchwork d’un groupe brisé, ressuscité par le rêve de Damien, un bassiste déchu qui avait tout perdu et se retrouvait dans les cendres de sa vie, et un batteur de session qui n’avait jamais imaginé quitter le rassurant confinement du studio d’enregistrement qu’il avait hérité du vieux musicien qui l’avait accueilli. Miki regarda le sol, voyant leurs ombres projetées par le soleil derrière eux. L’alignement était différent, oui, et l’ambiance était bizarrement étrange et réconfortante en même temps, mais les chuchotements du passé demeuraient, lui rappelant que les silhouettes sur le bitume n’étaient pas celles auxquelles il était habitué.

Non, peut-être pas, il était d’accord avec le doute qui lui donnait un petit coup de patte, mais ils allaient sacrément remuer l’endroit jusqu’à ses fondations.

— Peut-être qu’ils devraient acheter plus de A, commenta Miki.

Le nom du groupe affiché en lettres usées par les intempéries rendait tout cela bien plus réel, même avec le logo d’une huître en plastique portant des lunettes de soleil et jouant sur une guitare électrique rose Flying V au-dessus du tableau d’affichage.

— On dirait que nous sommes des pirates informatiques qui jouent au groupe de Rock le week-end, observa-t-il.

L’air était mordant, ses crocs froids griffant son visage. Miki avait volé l’une des vestes de Kane pour le voyage, un ancien blouson de motard en cuir noir dans lequel Kane ne rentrait plus depuis des années. Il l’avait enterré dans son placard, un souvenir précieux de sa jeunesse, mais il gardait encore l’odeur de son Irlandais. Cela lui allait également beaucoup mieux que tout ce que Kane possède actuellement.

— Tu vas aider à décharger ou te contenter de rester là à faire le nazi de la grammaire ?

Damie lui refourgua un étui de guitare. Miki attrapa la poignée, puis tendit la main pour en obtenir un autre.

Damien le fixa une seconde, puis demanda :

— Quoi ?

— Donne-m’en deux. Ou je vais être déséquilibré.

Son genou lui faisait un peu mal à force d’être resté assis dans la fourgonnette pendant des heures, puis d’avoir essayé de dormir sur le matelas dur comme de la pierre du motel. Il avait eu trois heures avant que quelqu’un ne commence à marteler une tête de lit contre le mur qu’ils partageaient avec la pièce voisine. Cela avait duré dix bonnes minutes. Puis ce fut calme assez longtemps pour qu’il pousse un soupir de soulagement.

Ensuite, ça avait recommencé.

Damien avait un minable visage impassible, Miki pouvait le voir débattre intérieurement, les émotions défilant sur ses traits en une marée de sentiments contradictoires.

— File-moi juste une satanée guitare, D, répéta Miki en agitant la main. Et assure-toi que quelqu’un reste en arrière pour que nous ne nous fassions pas voler.

— Tu es un merdeux autoritaire, répondit Damien, mais il lui tendit un autre étui. Ne les laisse pas tomber.

— Tu es sacrément chanceux, j’ai les mains pleines pour le moment, répliqua Miki. Ou je te botterais le cul pour avoir dit ça.

Malgré la douleur insidieuse rampant hors de sa rotule, le corps de Miki se glissa dans la routine de la mise en place sur la scène. En dépit de ses humbles origines, l’Oyster avait une bonne installation. Tout l’argent qu’ils n’avaient pas dépensé à l’extérieur avait été injecté dans un système de sonorisation et une scène à double bande qui courait le long du petit côté du bâtiment rectangulaire.

Ça puait. C’était le cas de la plupart des clubs, mais l’odeur familière de bière aigre et de sueur était plus forte que Miki s’en souvenait. Une bouffée de fumée de chicha persistait dans l’air ambiant du club, probablement transportée à travers les bouches d’air conditionné des couloirs. Quelques tables et chaises en métal étaient dispersées autour de la partie avant du club, mais la moitié de l’espace était consacrée à un plancher vide devant une grande scène en bois. L’estrade s’élevait à environ un mètre vingt du sol et d’après ce que Miki pouvait voir, le système de son et de lumière semblait plutôt décent. Une bande de ruban adhésif blanc traversait la scène dans le sens de la longueur, marquant l’endroit où le rideau tomberait pour que l’équipement ne s’emmêle pas dans le mécanisme d’ouverture.

Derrière lui, Forest émit un long sifflement grave. Traînant le chariot derrière lui, il s’arrêta, se heurtant à Miki quand le poids du chariot le poussa en avant, mais l’expression sur le visage de leur batteur était un pur émerveillement d’enfant.

— Quoi ?

Miki reporta son attention sur la scène, essayant de voir ce qui avait interpellé Forest.

— Qu’est-ce que tu regardes ?

— Cet endroit… la scène, répondit Forest avec un rire guttural. Jusqu’à ce moment précis, ce n’était pas… réel. Maintenant… je suis dans un putain de groupe.

— Mec, je l’espère, parce que je détesterais penser que nous avons fait tout ce chemin pour de maudites ailes de poulet, répliqua-t-il. Parce que je suis plus que sûr de ne pas vouloir manger des fruits de mer dans ce trou à rat. Pas même les huîtres.

— Écoute, tu es habitué à… ça, Sinjun. Tous ces trucs. Moi ? Ça, c’est… ma première fois. Je veux en quelque sorte la savourer. Les répétitions en studio et de temps en temps un concert juste en soutien, mais… ça ? C’est sacrément… incroyable.

— Nan, tu n’y es jamais vraiment habitué. Pas si tu as de la chance.

C’était la vérité. Peu importe le nombre de portes qu’ils franchissaient, du bar paumé au stade, Miki ne s’y était jamais habitué. La nervosité était toujours là. Il en allait de même de la pression de mettre tout ce qu’il avait à crier des paroles à une foule sans visage. Ils étaient passés de « aucune personne connaissant ses paroles » à « un chant de milliers de mantras hurlant ses propres pensées vers lui ».

En apercevant l’homme blond qui passait par la porte, Miki poursuivit :

— Au moment où tu t’y habitues, tu finis comme Rafe.

— Merci pour ça, grommela Rafe dans leur dos, traînant une valise à roulettes. Enfoiré.

— Pas de problème, assura Miki rendant son sourire triste à Rafe. Connard.

— Mais ouais, petit, ne te lasse jamais.

Après avoir laissé la valise au milieu de la zone libre, Rafe épousseta ses mains.

— Tu te lasses et ton cerveau commence à chercher des conneries à faire. Pour retrouver cette hauteur de nouveau. Ensuite, tout part en couilles, et tu passes les deux années suivantes à manger ton chapeau, si tu ne finis pas mort par stupidité. Donc oui, Fore, vas-y et réjouis-toi, on est dans un putain de groupe. Il n’y a rien de meilleur que ça.

La vieille femme aux cheveux crépus qui leur avait ouvert la porte laissa le groupe s’installer tranquillement, retournant à l’inventaire d’alcool derrière l’un des deux bars. Son caftan de sécurité orange était discret, comparé aux graffitis sur les murs, aux énormes gribouillages de robots, de poulets et aux occasionnels personnages d’Alice au pays des merveilles, mais c’était la peinture de la mascotte du club qui attirait Miki.

De presque trois mètres de haut et d’un pourpre agressif, la coquille partiellement ouverte de l’huître était surlignée d’une peinture sympa légèrement noire, une perle reposait sur sa langue tirée de façon obscène. Ou du moins, Miki se figurait que c’était une langue. Il était difficile de le déterminer entre son corps et son visage, en dehors d’une paire d’yeux et ce qui ressemblait à une oreille.

— Est-ce que les huîtres ont des langues ?

Il posa les guitares, s’écartant quand Damien s’avança dans la coulisse qui leur était réservée en questionnant :

— Je veux dire, ne sont-elles qu’une langue géante ? Ou… quoi que ce soit ?

— Je ne peux pas dire que j’ai passé beaucoup de temps à réfléchir aux huîtres, Sin, répondit Damien en lui donnant un coup de coude dans les côtes. Que dirais-tu de brancher nos trucs, de faire une rapide vérification du son, et ensuite on pourrait parler des huîtres et de leurs langues ?