I

 

 

DALLAS GREENE coupa le moteur et s’affala sur le volant. La vie n’était pas censée ressembler à ça. Il était sur les routes depuis vingt-quatre heures et n’avait fait que deux petites siestes sur des aires de repos. Pitié, faites que ce ne soit pas une monumentale erreur. Tel était son quotidien, depuis quelque temps : faire des erreurs comme si c’était son plus grand talent et aggravant chacune d’elles en y ajoutant une autre décision fâcheuse. Cependant, rester assis dans la voiture ne ferait que retarder l’inévitable.

Les doigts tremblants, il enleva la clé du contact et sortit de la voiture. Quelques articulations craquèrent et ses muscles protestèrent. Les autres jeunes de vingt-quatre ans n’avaient sans doute pas l’impression qu’un trente-huit tonnes leur avait roulé dessus, mais bon, cela faisait deux ans n’était plus en grande forme.

Il observa la maison. Elle ne ressemblait pas à ce qu’il avait imaginé. Plus grande. Plus jolie. Cela dit, il savait que ses parents mentaient quand ils lui avaient affirmé que Stefan, son demi-frère, était dans le besoin, dérangé, dépravé et déclinant. Il s’agissait d’une diatribe étonnamment poétique, avec cette allitération en « d », cependant, cette maison n’avait rien à envier à celles qu’il avait croisées sur le trajet. Sans manifestants devant ni piquets de grève. Sans graffiti calomnieux. Sans drogués ni malfrats. Juste une maison semblable à toutes les autres, dans une banlieue aisée, quoique pas autant que là où vivaient ses parents.

Il verrouilla la voiture – elle-même et son contenu constituant l’intégralité de ses possessions – et remonta l’allée en traînant les pieds. À chaque pas, son ventre se retournait. S’il avait mangé quelque chose au cours des heures… euh jours… précédents, il aurait craint de vomir.

Le soleil était chaud et lumineux, en ce milieu d’après-midi, et l’humidité fut tout à coup oppressante, après la fraîcheur offerte par la climatisation dans la voiture. Cela dit, comme cela faisait des mois qu’il ne s’était pas senti environné de chaleur de la tête aux pieds, il n’allait pas se plaindre. Peut-être aurait-il dû y réfléchir à deux fois avant de porter un costume pour ce voyage impromptu jusqu’en Floride, en plein mois de septembre. Qui aurait cru qu’il ferait aussi chaud, alors qu’il avait été sous la frondaison une bonne partie de son trajet ?

Le plus gros de sa garde-robe était constitué de tenues de travail et il voulait faire bonne impression. Et puis, il avait quitté le Connecticut la veille avec un costume sur le dos, sans réaliser, au réveil, qu’il aurait à effectuer un voyage de dix-huit heures de route plus les pauses, parce que sa vie aurait pris un nouveau virage merdique.

Il appuya sur la sonnette. À gauche de la porte se trouvait une grande fenêtre, ornée de barreaux à la fois décoratifs et fonctionnels, qui formaient des enluminures contre le verre. Un rideau blanc opaque masquait la pièce à l’intérieur. Il soupçonnait qu’il n’était en aucune façon possible d’apercevoir la moindre silhouette se déplaçant dans la maison.

Fébrile et nerveux, il lissa les manches de son costume gris puis se regarda. Son costume était aussi froissé que la figure d’un bouledogue.

S’il en avait eu l’énergie, il aurait couru jusqu’à sa voiture afin d’enfiler des vêtements moins froissés, mais il avait peu de chances d’y parvenir avant que quelqu’un ne réponde à la porte. Il allait peut-être même s’évanouir avant.

Après une ou deux minutes d’attente, il appuya de nouveau sur la sonnette. Puis il fronça les sourcils.

Merde. On était jeudi. Stefan avait un travail, contrairement à lui. Il ne connaissait peut-être pas grand-chose concernant les affaires de son demi-frère, mais il n’y avait aucune raison pour qu’il soit chez lui à cette heure-là.

Putain. Il s’appuya contre la fenêtre aux enjolivures protectrices en fer forgé et se laissa glisser jusqu’au sol. Que devait-il faire à présent ? Aller dans un café et le hanter comme une goule jusqu’au soir ? Que ferait-il si Stefan était en vacances ou autre ? Il était franchement stupide.

Il regarda le paysage éclairé en cet après-midi lumineux. La Floride était bien trop joyeuse pour son état d’esprit actuel. Ses yeux commençant à le brûler, il les frotta du dos de la main. Il avait l’air assez débraillé comme cela, pas besoin d’ajouter des yeux rouges au reste. S’il devait hanter un café, il doutait qu’un look de drogué aux meth encourage qui que ce soit à le laisser flâner sur place pour le prix d’un seul café.

La porte s’ouvrit derrière lui et un homme aux cheveux sombres passa la tête à l’extérieur.

Dallas se figea. Double merde. Comment avait-il pu merder au point de finir devant la mauvaise maison ? Peut-être que s’il ne bougeait pas, le type refermerait la porte et lui-même pourrait échapper à cette nouvelle humiliation sans que personne n’en soit jamais informé.

À l’intérieur de la maison, quelqu’un cria :

— Qui est-ce ?

— Je ne sais pas, chéri, mais il ou elle a laissé une épave moche et bourrée à craquer dans l’allée.

Malgré ses joues rouges d’embarras, Dallas ne put dire un mot. Mais il dut faire un bruit malgré tout, parce que le type baissa la tête et haussa les sourcils.

— Bonjour, bonjour.

— Hum, salut.

Ce n’était pas la plus brillante des réponses que Dallas aurait pu donner, mais franchement, comment un homme pouvait-il se sortir avec élégance d’une situation comme celle-ci ? Si sa mère avait déjà indiqué l’étiquette appropriée dans un tel cas, il n’avait pas écouté à ce moment-là.

— Si vous êtes venu passer un entretien, ce n’est pas le bon endroit. Vous devriez plutôt vous rendre au bureau.

L’homme s’interrompit, l’observant avec intensité.

— Et je ne suis pas sûr que vous ayez assez d’endurance pour ce boulot, trésor.

Les joues de Dallas le brûlèrent davantage. Il savait qu’il ne ressemblait à rien. Quant à l’autre partie de la phrase du type, eh bien, elle n’avait pas vraiment d’importance. Le jugement dans le ton de l’homme lui donna assez d’énergie pour se relever.

— Qui est-ce ? demanda la voix à l’intérieur, plus proche, mais étouffée. Et quel entretien ?

Un autre homme sortit de la maison en trébuchant, tentant d’enfiler un tee-shirt en même temps.

Dallas se racla la gorge.

— Désolé, je vais y aller.

La tête de l’autre homme apparut dans le col du tee-shirt et malgré ses cheveux blonds en bataille et sa barbe impressionnante, il était parfaitement reconnaissable.

— Stefan ? demanda Dallas.

L’intéressé cligna des yeux plusieurs fois.

— Dallas ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Celui-ci ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Un hoquet lui échappa. Entre le soulagement d’avoir trouvé la bonne maison et le désespoir absolu que lui inspirait sa vie, il perdit la bataille contre les larmes qu’il tentait de retenir depuis des heures.

— Oh doux Jésus.

Stefan l’attira à lui et le serra fort contre lui, le laissant pleurer en silence. L’autre homme retourna dans la maison, leur laissant une intimité toute relative, ainsi exposés sous le porche de Stefan, en plein milieu de la journée.

 

 

LORSQUE DALLAS eut enfin fini de pleurer tout son saoul, Stefan recula.

— Viens, entre.

Dallas jeta un coup d’œil à sa voiture, une verrue dans ce quartier chic.

— Tes affaires ne craignent rien. Ne t’inquiète pas.

Stefan le fit entrer comme s’il était infirme. Une supposition qui n’était pas loin de la vérité et il était plutôt satisfait de laisser quelqu’un l’aider. Cela faisait bien trop longtemps qu’il se balançait sur une corde raide tendue au-dessus d’un fossé rempli d’alligators.

Dans la cuisine, moderne et spacieuse, Stefan le fit asseoir à table.

— Installe-toi. Ça va aller.

Le brun n’était nulle part en vue, ce dont Dallas fut infiniment reconnaissant. Il devait avoir encore plus mauvaise allure à présent et il n’était pas d’humeur à faire la conversation à un inconnu. C’était déjà assez dur comme ça qu’il connaisse à peine Stefan.

Hébété et épuisé, il obéit, trop fatigué pour répliquer qu’il était impossible que ça aille. Une fois qu’il aurait rassemblé assez de force pour s’expliquer, Stefan serait d’accord avec lui.

Celui-ci s’assit à ses côtés et posa une bouteille d’eau sur la table, avant de lui tendre un gant de toilette froid et humide.

Dallas cligna des yeux lentement, les paupières lourdes, incapable de déterminer lequel des deux il voulait utiliser en premier. Il n’avait pas, en cet instant, la coordination nécessaire pour les deux. Stefan prit pitié de lui et écarta le gant.

— Bois la moitié de la bouteille.

Dès que ce fut fait, Stefan lui reposa le gant dans la main. Pas besoin de consigne pour que Dallas comprenne qu’il devait le poser sur ses yeux douloureux. Il se serait remis à pleurer, s’il était resté la moindre goutte d’eau dans son corps. À la place, il laissa le froid apaiser ses yeux gonflés et, comme un enfant, prétendit que s’il ne voyait personne, alors personne ne pouvait le voir.

Malheureusement, son répit ne dura que le temps que le gant atteigne la température de la pièce. Il soupira et le lâcha sur la table, avant de risquer un coup d’œil vers son frère. Il but un peu plus d’eau, car même s’il se trouvait dans la capitale mondiale de l’humidité, la douleur dans sa tête indiquait qu’il était à deux doigts de la déshydratation.

— Tu as une tête de déterré.

Dallas rit à moitié à cette déclaration abrupte, puis fit la grimace.

— Je sais.

Même sa voix ne ressemblait plus à ce qu’elle avait été, éraillée à force d’avoir été peu utilisée. Il se racla la gorge et poursuivit :

— Je ne savais pas où aller.

Cela faisait près de trois ans qu’il n’avait pas revu son frère et au moins six mois qu’il ne lui avait pas parlé au téléphone. Il avait vraiment été stupide, craignant que quelqu’un découvre combien sa vie était devenue un enfer. À présent, il n’avait d’autre choix que de s’expliquer, sous peine de passer la nuit dans sa voiture.

— Je… Je…

Il ne savait même pas par où commencer, mais Stefan secoua la tête.

— Non, Dallas. J’en devine une partie, mais quand je disais que tu avais une tête de déterré, je le pensais. Tu as l’air malade et même si j’aurais préféré que tu m’en parles avant que les choses tournent aussi mal, je suis heureux que tu sois venu me voir.

Dallas fronça les sourcils. Heureux ? Il avait dû mal entendre.

— Mais je… Je n’ai pas de travail.

Stefan lui sourit gentiment.

— J’ai cru comprendre. Pas d’appartement non plus, d’après ce que j’ai vu à l’arrière de ta voiture.

— Euh… non.

— Un copain ?

— Non.

Plus maintenant, et il avait envie d’expliquer l’échec de sa relation avec Hugh encore moins que le reste.

— Désolé. Comment va maman ?

Dallas secoua la tête.

— Je devais retourner m’installer à la maison. Puis papa a découvert que j’étais gay, moi aussi.

Le visage de Stefan s’assombrit. Il devait sans doute retenir ses paroles amères à l’égard de ce beau-père qui l’avait mis à la porte pour la même raison lorsqu’il avait eu seize ans et Dallas neuf. À cette époque-là, personne n’avait expliqué au jeune garçon pourquoi son frère n’était plus là. Dallas avait été trop jeune et trop effrayé par toute cette histoire pour poser des questions. Lorsqu’il avait découvert la vérité plus tard, à peu près à l’époque où il avait commencé à s’interroger sur sa propre sexualité, il avait décidé de se montrer prudent et de rester dans le placard. Cependant, au fond de lui, il était persuadé que son père lui donnerait un laissez-passer que Stefan n’avait jamais mérité, puisqu’il était le fils du précédent mariage de leur mère. Pourtant, les liens de sang n’avaient pas suffi et Dallas n’avait pas vu la catastrophe se profiler.

Il aurait dû, pourtant. Tout le reste avait tourné au pire, dans sa vie. Se faire mettre à la porte n’était que la fameuse goutte d’eau faisant déborder le vase.

Au lieu de s’énerver, cependant, Stefan lui serra le bras.

— Nous viderons ta voiture demain, mais pour l’instant, va chercher tes affaires de toilette et des vêtements de rechange, pendant que je prépare la chambre d’amis.

Pleurer avait dû lui boucher les oreilles, parce qu’il était impossible que ce soit aussi simple. Stefan lui posait quelques questions à peine avant de lui donner le plein accès à sa maison ?

— Vider ma voiture ? Tu es sûr ?

Stefan adopta un visage de marbre et le fixa dans les yeux.

— Tu sais que je dirige toujours Idyll Fling, n’est-ce pas ?

— Oui, j’imagine.

Monter un studio porno avait été la goutte d’eau pour les Greene. Stefan avait été officiellement renié. Cinq ans plus tard, alors qu’il commençait à se demander pourquoi il trouvait les garçons plus attirants que les filles, Dallas s’était encore plus tapi dans son placard. Son père avait été d’humeur massacrante pendant des mois, alors qu’il essayait d’empêcher Stefan d’utiliser l’héritage de sa grand-mère pour monter Idyll Fling. Dallas n’avait même pas eu le courage de regarder une seule vidéo sur le site, en partie parce qu’il ignorait si son frère jouait dans certaines et que cela aurait laissé une sacrée cicatrice dans son esprit s’il était tombé sur lui.

— J’aimerais pouvoir dire que le porno est un métier comme un autre, commenta son frère. Mais je ne peux pas nier le fait que j’ai vu plus d’un type se tourner vers le porno tout simplement parce qu’il n’avait pas d’autre choix pour se nourrir et garder un toit sur la tête. Chez certains, c’est facile de deviner qu’ils ont juste besoin d’un coup de main pour retomber sur leurs pieds et je les laisse dormir dans la chambre d’amis. Si je peux faire ça pour mes employés, pourquoi pas pour mon petit frère ?

— Demi-frère.

Stefan leva les yeux au ciel.

— Tu sais que je n’en ai jamais rien eu à faire de cette nuance.

— Moi non plus, murmura Dallas. Tu es sûr ?

Le soulagement commençait à peser sur ses paupières, au point qu’il se demanda s’il n’allait pas s’endormir là, sur la table.

— Bien sûr que je suis sûr ! J’aimerais que tu me racontes toute l’histoire un jour, mais là, tu as surtout besoin de dormir. Viens.

Stefan l’aida à se relever et lui fit signe de monter l’escalier.

— Et mes affaires ? Mes vêtements de rechange ?

— Nous nous en occuperons quand tu auras repris connaissance. Je vais te prêter des vêtements à moi et quand tu te réveilleras, tu pourras prendre une douche ou descendre manger un morceau.

Chaque marche lui parut plus haute que la précédente et lorsqu’il arriva à l’étage, son frère sur les talons, Dallas respirait avec peine, comme s’il venait de courir un marathon.

Le brun qui avait ouvert la porte d’entrée sortit de l’une des chambres, un sourire compatissant aux lèvres.

— J’ai mis des serviettes propres sur la commode.

Stefan le remercia d’un petit baiser.

— Merci, Paul. Je venais justement préparer la chambre.

Paul. Évidemment. Stefan en avait parlé, brièvement, mais comme les deux dernières années étaient plutôt floues dans l’esprit de Dallas, il espérait être tout excusé d’avoir oublié que Stefan avait un copain. Un mari, même, peut-être ? Il ne pensait pas que son frère se serait marié sans lui en parler, mais comme il s’était plutôt isolé ces derniers temps, rien n’était moins sûr.

— C’était plutôt évident qu’il s’agissait d’un autre enfant perdu que tu voulais aider, mais je n’avais pas compris tout à l’heure que c’était ton frère.

Dallas se fichait d’être qualifié d’enfant abandonné, un terme assez juste. Au moins, Paul n’avait pas l’air contrarié ou désobligeant. Néanmoins, Dallas lui tendit la main.

— Ravi de faire ta connaissance, Paul.

Celui-ci ignora sa main et l’attira contre lui pour l’enlacer.

— Je suis heureux de rencontrer le frère de Stefan. Tu es le bienvenu chez nous aussi longtemps que tu en auras besoin.

Il paraissait aussi sérieux que Stefan l’avait été et bien qu’il ait pleuré comme une Madeleine peu de temps auparavant, Dallas sentit ses yeux le brûler à nouveau.

— Allez, mon cœur, laisse-le. Il dort sur place. Vous pourrez faire connaissance quand il aura dormi un peu.

Stefan l’écarta de l’étreinte de son compagnon et lui indiqua la chambre d’amis.

Dallas espéra que le sommeil ne le fuirait pas, comme depuis plusieurs semaines. Il entendit Paul murmurer quelque chose à son frère avant de descendre l’escalier, mais il s’intéressait davantage au lit. Il n’aurait su dire si c’était un queen ou un king size, mais les oreillers l’attirèrent comme un aimant surpuissant. Des draps d’une blancheur éclatante, et fraîchement lavés, d’après l’odeur d’adoucissant qu’ils dégageaient, étincelaient sous les rayons du soleil qui filtraient par la fenêtre. Stefan s’affaira dans la pièce, masquant les deux grandes fenêtres grâce à des rideaux occultant. Ils ne furent pas tout à fait plongés dans le noir, mais quand la porte serait refermée, ils n’en seraient pas loin.

— Tu as une salle de bain pas loin, prochaine porte à droite. Je vais te chercher des vêtements de rechange.

Dès que son frère sortit de la chambre, Dallas retira ses chaussures, puis il se débarrassa de son costume et le laissa par terre près du lit. Il se faufila sous les couvertures et laissa la douceur confortable faire effet. Ses paupières se fermèrent immédiatement, comme si le sommeil n’avait attendu que son arrivée en Floride pour lui revenir.