I

 

 

L’AGENT IMMOBILIER était la cousine de son institutrice de CM2. Elle ne se souvenait pas de lui, et Harlan Quinn était reconnaissant pour cette chance. Il avait subi suffisamment d’ébahissement avec des yeux écarquillés, de dédain et de regards obliques pour toute une vie.

La maison se trouvait dans un petit cul-de-sac qui n’était pas là quand Quinn avait quitté Hotchkiss, dans le Colorado, et elle avait l’air propre et calme, exactement le passe pour le garder éloigné de la plupart des gens qui étaient liés à lui. C’était assez bien pour lui. Il se retourna pour faire face à la dame aux cheveux nacrés. Comment s’appelait-elle ? Mam’zelle Harris.

— Je vais la prendre.

— Oh, mais vous ne voulez pas voir le jardin ou la…

— Je vais la prendre, la coupa-t-il. Pouvons-nous aller signer les papiers ?

— Oh, eh bien, oui. Au bureau.

Elle rougit et plissa la bouche, et Quinn se mit presque à rire. Elle était énervée contre lui pour ne pas s’être plié aux règles de politesse, et elle ressemblait à sa cousine l’institutrice, qui avait autrefois la même expression quand elle l’avait surpris dans les toilettes à fumer une cigarette.

— Bien.

Il fit un geste pour qu’elle le précède, et ils sortirent, Mam’zelle Harris fermant simplement la porte derrière elle. Quinn secoua la tête et s’assura soigneusement qu’elle était verrouillée. Le monde n’était plus aussi sûr, bon sang.

Ils venaient de sortir sur le trottoir quand une voiture entra dans l’allée de la maison de l’autre côté de la rue, et Mam’zelle Harris tapa dans ses mains.

— Oh, excellent. Vous allez pouvoir rencontrer un de vos voisins.

Elle se tenait sur la pointe des pieds, agitant frénétiquement la main alors qu’un homme sortait de la voiture.

— Oh, Danny ! Danny ! Attends-nous. Je veux que tu rencontres ton nouveau voisin.

— Oui, madame.

Elle obtint un hochement de tête, et l’homme se déplaça pour ouvrir son coffre, Quinn ne put donc qu’apercevoir des jambes minces dans un jean et une casquette baissée qui ombrait le visage de l’homme.

Quinn leva les yeux au ciel, se disant que c’était sa punition parce qu’il était pressé, mais il attendit aussi patiemment qu’il le put, dansant d’un pied sur l’autre.

Mam’zelle Harris attira l’homme, ses mains pleines de sacs de courses.

— Danny, voici notre nouveau shérif et ton nouveau voisin. Shérif Quinn, voici un de nos professeurs du collège, Danny Avers.

Les yeux derrière les lunettes à monture en métal s’écarquillèrent, examinant son visage.

— Je… bonjour, shérif. Bienvenue dans le voisinage.

Comme s’il avait reçu un coup de pied dans le ventre, cela ramena Quinn quelque dix-huit ans en arrière à son année de terminale au lycée. Ce visage avait à peine changé, il était un peu plus mince avec quelques rides de plus. Mais il ne voulait pas faire cela devant Mam’zelle Harris. Même pas un peu. Il tendit donc simplement sa main.

— Ravi, monsieur Avers.

Dan jongla une seconde avec ses sacs avant de prendre sa main. Celle de Dan était lisse et chaude, sa poignée de main ferme.

Quinn sentit un commencement de transpiration sur sa propre main et la retira aussi nonchalamment que possible, puis l’essuya sur son jean, là où ils ne le verraient pas.

— J’ai hâte de vous revoir. Mam’zelle Harris, si ça ne vous gêne pas, je dois retourner au bureau, dès que possible.

Dan hocha la tête, déjà détourné, avançant vers une petite maison simple et bien tenue.

Sa démarche était un peu décalée, un peu étrange, et Mam’zelle Harris hocha la tête vers Dan alors qu’il disparaissait.

— C’est un homme gentil et doux. Il a eu un terrible accident de voiture, oh… il y a seize ou dix-sept ans. Mais il est le seul d’un groupe de jeunes à s’en être sorti. Évacué par hélico à Grand Junction, et six ans plus tard ? Il postule pour enseigner à l’école et prendre soin de son père malade.

Eh bien, voilà. Cela résumait une vie en cent mots ou moins. Seulement, si vous connaissiez Dan, vous saviez que le fait de survivre à ses amis dans un accident et la maladie de son père seraient tous deux des événements dévastateurs. Accablants. Quinn le regarda s’éloigner, puis se tourna résolument vers la voiture pour repartir signer les papiers afin qu’il puisse aller à son travail. Dan n’était plus ses affaires. Le département du shérif si, et il était temps qu’il s’y mette.

 

 

LES POMMES dans la coupe à fruits. La laitue dans le bac à légumes. La dinde. Le provolone. Le lait. Le jus d’orange.

Le pop-corn, les ramen, les Cheerios et le café dans le cellier. L’essuie-tout dans la buanderie.

Plier les sacs en plastique, les mettre sous l’évier et regarder dehors la petite maison avec le panneau À Louer.

Seigneur.

Harlan Quinn.

Rentrant à la maison et devenu flic.

Dan émit un petit rire audible et secoua la tête. Qui l’aurait cru ? Bon sang, ils s’étaient attiré plus d’ennuis ensemble en neuf mois que la plupart des hommes en toute une vie. Il avait fallu quelque chose pour le transformer. Quinn était probablement hétéro maintenant aussi.

Une épouse.

Quatre enfants.

Un chien appelé Sparky.

Il commença à rire, et même si le son était un peu fou, un peu déformé, personne ne pouvait l’entendre.

Quelles étaient les probabilités ?

Durant la moitié de sa vie, il avait lutté pour effacer la personne qu’il avait été, pour se racheter de la merde qu’il avait faite. Puis qui se pointe ?

Merde.

Bien sûr, il n’avait pas vu d’émotion dans ces yeux gris, donc peut-être que Quinn ne se souvenait pas, peut-être qu’il avait été peu mémorable, juste un autre corps chaud.

Dan secoua la tête et ferma les stores. Il versa de l’eau dans la cafetière et s’étira.

Une tempête devait approcher. Il avait mal.

 

 

 

 

II

 

 

LE DINER était encore là, ainsi que le Chocolate Cow Dairy Shop [1]. Quinn se demanda distraitement s’ils avaient toujours la meilleure glace de la ville. Il ne s’y arrêta pas, les dépassant tous les deux au profit du nouvel Arby’s [2] à la périphérie de la ville avant de rentrer chez lui.

Putain, il était fatigué.

Donnez-lui un tas de dossiers à traiter à Denver n’importe quand. Il attrapa son sac de cinq roastbeefs pour 5,95 dollars et sortit de la voiture, fronçant les sourcils devant la clôture privative qui s’affaissait et qui le forçait à garder son chien dans la maison jusqu’à ce qu’il puisse la faire réparer.

Quinn renifla. Voilà ce qui lui arrivait parce qu’il n’avait pas regardé le jardin.

Un mouvement attira son œil et il se tourna à temps pour voir Dan de l’autre côté, allumant les gicleurs pour arroser le jardin. Avant même qu’il puisse analyser ce qu’il pensait, il s’avança, allant retrouver Dan à sa porte d’entrée.

— Dan. Salut.

Ce dernier cligna des yeux et les leva, ceux-ci perdant leur vert derrière les verres teintés.

— Hé. Tu… tu es installé ?

— J’y arrive. Je n’ai pas tellement de meubles.

Seigneur, c’était atroce. Pourquoi s’était-il approché ?

— J’ai juste… Je voulais te dire bonjour, maintenant que la vieille Mam’zelle Harris n’est pas dans le coin. Te dire que j’étais désolé de la manière dont je me suis comporté l’autre jour. Elle ne se souvenait pas de moi, et je ne le voulais pas.

— Ce n’est pas grave, dit Dan avec un petit rire et en secouant la tête. Tu es très différent. Je ne suis pas surpris qu’elle ne t’ait pas reconnu.

— Tu n’as pas changé. Tes traits sont juste plus prononcés.

Il se tint là, se sentant sacrément mal à l’aise, ce qui n’était pas une sensation à laquelle il était habitué maintenant.

— Tu as mangé ? J’ai de quoi faire.

— J’ai préparé une salade. Il y en aura assez pour partager, si tu veux ajouter ton repas au mien, dit Dan en ouvrant la porte et en inclinant la tête. Entre.

— Oui. Ce serait génial.

Comme il était rentré chez lui à l’heure du déjeuner et avait laissé sortir Rags, le chien pouvait attendre. Quinn entra tranquillement, regardant autour de lui avec curiosité alors que Dan fermait la porte derrière eux.

L’endroit était propre comme un sou neuf, dans des tons de verts et bruns clairs, rempli d’étagères de livres recouvrant les murs.

— Nos maisons sont toutes construites de la même manière. La cuisine est là-bas. Je n’ai pas de salle à manger.

C’était la vérité. À l’endroit où il devrait y avoir une table, Dan avait d’autres étagères, d’autres livres, et un bureau avec des cours dessus.

— La table basse fera l’affaire.

Il pouvait le comprendre. Il ne s’amusait pas beaucoup chez lui et ne s’imaginait pas qu’il le ferait ici.

— Tu vis seul ? continua-t-il.

— Il y a une petite table pour le petit déjeuner ici.

En effet, il y avait une haute table en verre, un tabouret devant, l’autre dans le coin.

— Oui, il n’y a que moi. Assieds-toi.

La cuisine était crème avec des tons de rouge, propre et paisible.

— J’ai de la sauce ranch et de la vinaigrette italienne.

— Italienne, c’est bien.

Quinn posa les sandwichs et les frites sur la table et prit l’autre tabouret, s’interrogeant sur ce côté irréel. Il s’assit, regardant Dan se déplacer, et nota la minuscule claudication dans sa démarche.

— Cool.

Deux assiettes, deux fourchettes, deux serviettes de table, une bouteille de vinaigrette.

— J’ai du thé, du Coca et du lait. Oh, et du jus d’orange.

— Du thé ça me va.

Du Coca à cette heure de la journée le maintiendrait éveillé la nuit, et ces derniers temps, il avait déjà assez de choses qui le faisaient.

— Alors tu es professeur ?

— Oui. Histoire américaine jusqu’à la Guerre civile. Quatrième, répondit Dan en lui faisant un demi-sourire. Si tu entends le nom de M. Avers, tu entendras quelqu’un se plaindre d’un projet d’histoire juste après.

— OK.

Les cinq cent une questions qu’il voulait poser se balançaient sur sa langue, et il les ravala avec le thé avant de sortir les sandwichs et d’en tendre un à Dan, avec la moitié des frites torsadées.

Dan mangea en silence, les yeux sur son assiette.

— Est-ce que ton travail te plaît ?

— Eh bien, je commence à peine. Et c’est… Enfin. Je ne suis pas la personne la plus populaire.

Bon sang, hier sa voiture avait eu un pneu crevé quand il avait quitté le bureau. Et pas un naturel.

— Oh. Oui, certaines de ces personnes ont la mémoire longue. Donne-leur du temps. Ils changeront d’avis.

— Tu crois ?

Il arrêta finalement de tripoter sa salade et mit les coudes sur la table.

— Tu as bonne mine.

— J’ai la mine de ce que je suis, un professeur d’âge mûr, dit Dan avec un petit rire, allant rechercher du thé. Eh oui, ils m’ont pardonné, et tu n’as pas tué un des membres de leur famille.

— Je parie que toi non plus. Mam’zelle Harris m’a dit que c’était un accident.

Quoi qu’il se soit passé, cela avait apporté une raideur dans le dos de Dan et des ridules autour de sa bouche. Et cela formait une boule d’inquiétude dans le ventre de Quinn. On dirait bien qu’il tenait toujours à lui, après toutes ces années.

— C’est de l’histoire ancienne.

Il remplit le verre de Quinn, puis le sien.

— Alors, as-tu fini par avoir de grandes aventures ? Je me suis toujours demandé.

Quinn renifla. Soudain, la nourriture était bien plus intéressante.

— Ça dépend de ce que tu veux dire par aventure, je suppose. C’est certain que j’ai fait beaucoup de trucs stupides.

— N’est-ce pas le cas de nous tous ? Mais on dirait que tu as réglé tes problèmes.

Vraiment ?

— Je suppose. C’est certain que je ne m’étais jamais attendu à entrer dans la police.

Seigneur, être avec Dan ramenait toutes sortes de souvenirs. Il avait été son seul rayon de soleil dans une enfance pourrie.

— Ce n’est pas le parcours professionnel sur lequel j’aurais parié pour toi, non, dit Dan en se levant à nouveau. J’ai de la glace. Tu en veux ?

— Bien sûr.

La glace était toujours bonne. Elle rendait les choses meilleures rien qu’en étant froide et crémeuse. Il se leva et aida à ranger les assiettes à salade et emballa les deux sandwichs restants.

— Il y a pépites de chocolat et fraise.

Il sourit.

— Tu as des cookies pour faire des sandwichs ?

Ils avaient toujours adoré faire des sandwichs à la glace.

Dan rosit et sourit, émettant un petit rire.

— Seulement si tu as vingt minutes pour que la préparation des cookies cuise.

— Je ne voudrais pas te retenir, Dan.

Il voulait rester et discuter, mais il ne savait pas quoi dire.

— Au cas où tu aurais des contrôles ou autre chose.

Dan hocha la tête.

— J’avais prévu de lire, simplement. Laisse-moi aller te chercher ta glace.

— Je n’ai rien de prévu à part emmener le monstre en promenade et le nourrir.

Rags était de bonne compagnie. Pas trop exigeant, ne posait jamais de questions. Quinn soupira.

— C’est gênant, hein ? dit Dan en saisissant deux bols, deux cuillères.

— Oui. Je suis désolé, Dan. Je n’ai même pas réfléchi. Je t’ai vu et je suis venu.

Il avait beaucoup pensé à Dan au cours des années. Surtout quand il se sentait seul.

— C’est bon. Nous sommes voisins, n’est-ce pas ? dit Dan en sortant la glace, en en servant un peu. Alors, parle-moi de toi, de ce que tu fais.

— Eh bien, j’ai travaillé à Denver ces dernières années. J’ai aussi été à L.A. pendant un moment, mais c’est dur là-bas. Et quand ce travail s’est présenté, quelqu’un m’a convaincu de le prendre.

L’y avait poussé, plutôt. Maudit Sam, d’ailleurs.

— L.A ? Waouh. Je n’y suis jamais allé. Est-ce que l’océan est beau ?

— Oui. Il est vaste.

Il sourit, se souvenant à quel point les montagnes lui avaient manqué. Et comme le nombre considérable de gens l’avait intimidé.

— Mais ce n’est pas une mince affaire, donc je suis revenu par ici.

— Je m’en doute, dit Dan en lui tendant son bol. On dirait que tu as été occupé. C’est cool.

— Oui.

Fraise. Dan s’en souvenait.

— Assieds-toi avec moi, veux-tu ? continua-t-il. Tu ne tiens pas en place.

— Pas en place ? Je ne… dit Dan en rosissant un peu, il apporta le second bol et s’assit. Pas tant que ça.

— Pardon si ce n’est pas le cas. Mais cela me rend nerveux de penser que tu détestes me regarder.

Il voulait voir ses yeux. Il voulait absorber chaque détail du visage de Dan, juste au cas où celui-ci déciderait que c’était trop dur pour refaire ça.

— Donc, à l’évidence, tu es allé à l’université ?

— Je déteste te regarder ? répéta Dan en clignant des yeux, puis il secoua la tête. Tu n’as pas regardé dans un miroir dernièrement, hein ? Eh oui, je suis allé à Western State après en avoir fini avec l’hôpital.

Quinn n’avait pas beaucoup regardé dans un miroir, non. La vanité lui avait attiré assez d’ennuis, merci bien.

— L’hôpital ? On dirait que tu y as passé un bon moment. J’ai remarqué que tu boites un peu.

— Dix-huit mois, au total. J’ai été pas mal amoché, dit Dan en baissant les yeux, sa bouche se déformant. Le boitement n’est vraiment mauvais qu’en hiver, si ça vire à l’humidité.

— Désolé.

Bon sang, c’était une expression qu’il ne voulait pas voir.

— Pardon, je ne savais pas.

— Oh. Eh bien. Tu en entendras parler. Katy Edwards, Bobby Sherridan, Enrique Garcia, Liz Farr, Little Ricky McDougal et Sammy Vaughn, ils sont tous morts, et tu en entendras parler. Il y a même un énorme mémorial à l’endroit où cela est arrivé.

Nom de Dieu. Il voulait demander, mais il savait ce que c’était de faire remonter le passé. Dieu savait qu’il y avait eu assez droit au cours de ces derniers jours. Impulsivement, il tendit le bras et toucha la main de Dan.

— Je suis désolé.

Dan hocha la tête, sa main se retournant, le touchant à son tour.

— Oui. Moi aussi, mais comme je l’ai dit, c’est de l’histoire ancienne.

— Oui.

Il y en avait beaucoup en ce moment. Les doigts de Dan étaient agréables sur sa main, leurs paumes glissant l’une contre l’autre. Cela lui donnait presque de l’espoir.

Ils restèrent assis là pendant un petit moment, la glace fondant, silencieux et immobiles comme ils ne l’avaient jamais été, avant.

Finalement, il serra la main de Dan et se leva pour déposer sa vaisselle dans l’évier.

— Je dois aller nourrir Rags. Est-ce que tu veux de l’aide pour la vaisselle ?

— Non. C’est bon. Merci d’avoir partagé ton dîner, Quinn. C’était bien de prendre des nouvelles. Vraiment bien.

— Merci d’avoir partagé la glace, dit-il en souriant, secouant la tête à leur formalité. Je… peut-être que nous pourrons le refaire.

— Quand tu veux, frappe simplement. Je serai là.

Dan retira ses lunettes et les nettoya.

Quinn hocha la tête, tapa sur l’épaule de Dan après qu’il eut remis ses lunettes en place.

— Je te verrai dans le coin, voisin.

— Oui. Bonne soirée.

— Oui.

Il quitta la maison et essaya péniblement de ne pas se retourner. Ça ne servirait à rien. Dan avait fermé la porte derrière lui, et le clic semblait atrocement définitif.

Il ne pouvait qu’espérer se tromper.



[1] Signifie littéralement : Crèmerie de la Vache Chocolatée.

[2] 2ème plus grande chaîne de restauration rapide des États-Unis.