I

 

 

QUELQUE CHOSE me disait que la Ford Mustang Boss 429 de 1969 gris métallisé dans laquelle je me trouvais actuellement aurait davantage sa place dans une série TV pour adolescents que dans une mission de sauvetage secrète, dans l’un des quartiers sud de Chicago. C’était le genre de voiture que conduirait un vampire, ou n’importe quelle autre menaçante créature de la nuit, mais certainement pas un détective privé qui essayait de passer inaperçu.

— Je t’entends grommeler, tu sais.

Ça, c’était Kade Bosa. Mon collègue détective, mon meilleur ami et mon colocataire. Il se gara sans faire de bruit derrière une rangée de voitures déjà prisonnières de la glace.

Au début, ça n’avait été que de la neige, mais le chasse-neige était passé, avait arrosé les pauvres voitures sur le bas-côté, et avec une bonne pluie verglaçante là-dessus, les véhicules étaient désormais complètement gelés. Il faudrait sans doute des heures et beaucoup d’huile de coude à leurs propriétaires pour les sortir de là. Si ma Ford F-250 de 1978 n’était pas au chaud dans un garage, et qu’elle avait subi le même sort, je savais déjà que je me serais contenté d’attendre paresseusement le retour du printemps en croisant les doigts pour qu’elle fonctionne toujours. Je me fichais bien qu’on ne soit qu’au tout début février, j’aurais attendu le printemps.

— Ça craint, ricana Kade en désignant de la tête la rangée de voitures couvertes de glace.

Puis il se tourna vers moi, ses lèvres pulpeuses étirées dans ce petit sourire en coin qui m’aurait presque fait oublier ma colère.

Presque.

— Tu réalises que c’est tout sauf discret ?

Il hocha vigoureusement la tête, puis me donna une petite tape affectueuse au centre de la poitrine avec le dos de sa main.

— Tu n’as pas tort.

— Je n’ai pas tort ? répétai-je, incrédule. Mais enfin, K, à quoi tu pensais ?

— À rien de précis, j’ai suivi tes instructions, c’est tout.

Il se fichait de moi, et je le savais pertinemment. Kade ne faisait jamais rien sans réfléchir, son cerveau fonctionnait à la vitesse de la lumière. Sa seule faiblesse, c’était lorsque son cœur s’en mêlait, lorsqu’il était trop proche d’une situation.

— Tu m’as demandé de trouver une voiture.

— Non, je t’ai demandé de louer un véhicule, parce que mon camion, qui est, je te le rappelle, notre seul moyen de transport, est au garage pour réparation et…

— Je te signale que j’ai une voiture, moi aussi.

— Correction : tu avais une voiture. Une voiture sans roues, posée sur quatre briques, dans le jardin de ta sœur, et que tu as fini par donner à son mari.

— J’ai vraiment fait ça ? demanda-t-il en me glissant un regard faussement innocent et en souriant dangereusement.

Je n’étais pas fier du petit frisson d’excitation que me causait à chaque fois ce maudit sourire, parce que nous n’avions pas ce genre de relation. Mais c’était plus fort que moi, je n’avais jamais su apprendre à contrôler les réactions de mon corps, depuis le premier instant où j’avais posé les yeux sur lui.

— Ils avaient besoin d’argent pour inscrire les jumelles à l’école Montessori, juste à côté de chez eux.

Je savais qu’il était inutile de lui rafraîchir la mémoire, il faisait semblant de ne pas se souvenir, mais ça m’aidait à me donner contenance. Je ne pouvais pas m’en empêcher, chaque fois que je le regardais, je me mettais à déblatérer nerveusement. Sans doute pour m’empêcher de lui sauter dessus.

— Tu ne vas pas me dire que tu as déjà oublié ?

— Tu sais bien que non, répondit-il en riant et en me regardant comme si j’étais ridicule. Je ne suis pas encore sénile, quel âge tu crois que j’ai ?

— Oh je sais très bien quel âge tu as.

Je mettais chaque année un point d’honneur à faire de son anniversaire une journée inoubliable.

— Alors tu sais très bien que je suis en pleine possession de mes souvenirs.

— Permets-moi d’en douter, à l’époque tu sortais avec l’autre zinzin qui avait un caniche et qui essayait de te faire devenir vegan. Tu aurais très bien pu souffrir d’une sévère carence en protéines qui aurait affecté ta mémoire.

Il laissa échapper un reniflement amusé.

— Je ne plaisante pas.

— Ça n’a pas duré très longtemps.

— Non, je sais, j’étais là, et j’avais toute ma tête, moi.

— Je ne pouvais pas vivre une vie sans tes spaghettis bolognaise.

— Mais bien sûr, c’est la raison pour laquelle vous avez rompu.

— Évidemment, dit-il en me regardant à nouveau comme si j’étais complètement demeuré. Elle est arrivée et j’étais en train de saliver au-dessus de la casserole dans laquelle tu préparais la sauce avec les épices, les champignons et…

— Je connais ma propre recette, merci, l’interrompis-je en souriant malgré moi. Ce n’était pas vraiment le sujet de la conversation.

— Je me souviens du sujet de la conversation, se défendit-il.

— Qui est ?

— En tout cas, pas la nourriture.

— Tu tournes autour du pot.

— Ce n’est pas de ma faute si elle a complètement pété un câble ce jour-là ! s’écria-t-il enfin.

— C’est vrai, je te le concède, répondis-je en riant et en me remémorant cette soirée catastrophique.

Je me revoyais lui ouvrir la porte d’entrée. Elle avait surgi dans l’appartement comme une tornade, son petit caniche blanc calé sous son bras. Elle venait chercher Kade pour qu’ils aillent dîner chez des amis, mais au moment exact où elle était arrivée, Kade était en train de dévorer une assiette pleine à ras bord de spaghettis bolognaise. C’est là que les cris avaient commencé. Quelque part, je la comprenais un peu. Elle était vegan, et tout produit animal était proscrit dans son régime. Ce que j’ai moins compris, c’est qu’elle se mette à hurler des insultes et à casser tout ce qui se trouvait sur son chemin. Mon père m’avait enseigné qu’il fallait toujours manger un peu avant un repas auquel on était invité, au cas où la nourriture ne serait pas à notre goût. À mon sens, Kade s’était seulement montré prévenant.

— Tu te rends compte que tu es à l’origine de la majorité de mes ruptures ?

Mon cœur cessa de battre un instant.

— Je crois que je préférerai toujours ta cuisine à celle de n’importe qui d’autre sur cette terre, même celle de ma propre sœur.

Ma contenance se fissurait lentement. Il avait le don pour dire exactement ce que je voulais entendre, mais toujours pour les mauvaises raisons. J’étais tombé dans le piège de l’amitié qui se languit d’aller plus loin, tandis qu’il était parfaitement content d’être simplement mon meilleur ami, mon collègue et mon colocataire. J’avais l’impression désagréable d’avoir déjà franchi la ligne d’arrivée et de l’attendre, mon cœur entre les mains pour le lui offrir, alors qu’il était depuis longtemps sorti de la piste pour enchaîner les conquêtes. Le pathétique de ma situation ne cesserait jamais de m’étonner. Si ma vie était une émission de télé, je quitterais sans doute la pièce, trop gêné pour regarder jusqu’au bout.

— La seule personne au monde qui peut rivaliser avec ta cuisine, c’est ma mère. Mais comme… Enfin tu sais.

Il haussa maladroitement les épaules. Oui, je savais. Kade avait perdu sa mère à l’âge de quinze ans. Sa sœur Rose m’avait expliqué qu’Elaine Bosa avait toujours eu une relation fusionnelle avec son fils, et Kade avait très mal vécu sa mort. Et voilà qu’à présent, il comparait ma cuisine à la sienne. J’hésitai entre me mettre à sangloter ou bien lui dire clairement qu’un jour il me tuerait avec ses déclarations. Mais je serrai vaillamment les dents pour empêcher mon menton de trembler, et fronçai les sourcils pour retenir mes larmes. Cette situation était ridicule. Il n’y avait bien que lui pour me changer en nigaud sentimental par le simple pouvoir de quelques mots.

— Il n’y a plus que toi maintenant, mon pote, dit-il en jouant des sourcils avec un sourire en coin.

Il me fallut quelques secondes pour retrouver mon souffle.

— Tu veux me faire croire que ma cuisine est le seul obstacle entre toi et la foule de gens qui défilent entre tes draps ?

— Absolument. Mais pour en revenir à la voiture, tu as raison. L’espace d’un instant j’ai oublié que je l’avais donnée.

— C’était une bonne action. Ils venaient d’acheter la maison et comme le reste de ta famille a coupé les ponts avec elle depuis son mariage avec Silas…

— Je me souviens. Je t’ai dit que la mémoire m’était revenue.

— Tu es un homme bien, K.

J’étais aussi ému par son geste aujourd’hui que je l’étais lorsqu’il avait cédé la voiture deux mois plus tôt. Il était rentré un soir, les bras chargés de nourriture mexicaine. Je lui ai demandé quelle était l’occasion, et il m’a simplement répondu entre deux bouchées qu’il avait donné la Corvette à sa sœur.

J’avais toujours eu un faible pour Rose, ne serait-ce que parce qu’elle avait soutenu Kade lorsque le reste de sa famille lui avait tourné le dos. Il y avait déjà des années qu’ils l’avaient elle-même reniée. Seul Kade avait continué à la traiter comme sa sœur. Le mari de Rose était noir, et pour leur famille italo-irlandaise très traditionaliste, c’était tout simplement inacceptable. Lorsqu’ils lui avaient posé l’ultimatum, eux ou Silas, Rose n’avait pas hésité une seule seconde. Tout comme sa mère avant elle, qui avait défié l’héritage irlandais de sa famille en épousant un Italien, elle avait préféré couper les ponts et construire sa vie comme elle l’entendait.

Dix ans plus tard, Rose avait fondé un foyer aimant avec Silas, et donné naissance à deux magnifiques petites filles aujourd’hui âgées de sept ans. Elle était restée proche de l’un de ses frères, et en bonus, elle m’avait moi. Contre vents et marées, elle avait trouvé le bonheur et l’équilibre. Mais lorsque Silas et elle avaient réalisé qu’ils n’auraient pas assez d’argent pour inscrire les filles à l’école, ils avaient été dévastés. Rose ne supportait pas l’idée de revenir ramper auprès de sa famille pour leur demander de l’argent, alors Kade leur avait cédé sa Corvette Grand Sport décapotable de 1996.

— Si j’avais su, quand même, j’aurais attendu un peu, grommela-t-il.

— Tu n’avais aucun moyen de deviner que ta sœur trouverait un emploi si vite et que Silas aurait cette promotion. Tu as fait ce qui te semblait juste, parce que ta famille avait besoin de toi.

— Si tu le dis.

— Je le dis, et j’insiste. Arrête de te comporter comme si ce n’était pas important.

— Tu savais que Silas m’avait proposé de me rembourser la voiture ? dit-il pour changer de sujet.

Il était toujours tellement mal à l’aise lorsque quelqu’un remarquait sa gentillesse et sa générosité.

— Qu’est-ce que tu lui as répondu ? demandai-je, faussement curieux, alors que je connaissais pertinemment la réponse.

— Je lui ai dit de garder cet argent et de le mettre de côté pour les études des filles.

— Deux bonnes actions pour aider ta famille, commentai-je en souriant.

Il répondit par un vague grognement.

— Mais pour en revenir à nos moutons, ce que je voulais, c’était une voiture discrète pour patrouiller dans le quartier sans se faire remarquer, et regarde un peu ce que tu nous as dégoté.

Je poussai un bâillement à m’en décrocher la mâchoire, en songeant que j’étais loin d’avoir ingéré la quantité de caféine nécessaire pour survivre à cette journée.

— J’ai pris ce que j’ai trouvé, d’accord ?

— Trouvé où ? demandai-je à bout de patience.

Cette voiture était trop grande, trop luxueuse, et elle me rendait nerveux. C’était le genre de voiture que tout le monde regardait, pas du tout mon style. Ma mère avait élevé un garçon discret et effacé, pas une rock star.

— Pourquoi ça t’intéresse autant ? Qu’est-ce que ça change ?

— Parce qu’elle nous donne l’air suspect !

— Pourquoi tu cries ?

Je me forçai à respirer calmement.

— Détends-toi, tout va bien se passer. Ne fais pas ta drama queen.

— Je te demande pardon ?!

— Oh, ça va, ne te vexe pas comme ça. Ce n’était pas une insulte homophobe, j’aurais pu dire ça à n’importe qui.

Je savais qu’il avait raison. Mon homosexualité ne l’avait jamais mis mal à l’aise. Il était bisexuel, mais seule Rose était au courant dans sa famille.

— Tout ne va pas « bien se passer ». Même Starsky et Hutch trouveraient cette voiture trop flashy !

Un long silence s’étira entre nous, puis Kade se tourna lentement vers moi en fronçant les sourcils, l’air confus.

— Starsky et Hutch ? C’est qui ces deux-là ?

— Dis-moi que tu plaisantes.

— On est censés les connaître ?

— Kade, si c’est une blague, ce n’est pas drôle.

— Mais de quoi tu parles ? demanda-t-il, complètement perdu.

— Est-ce que tu es en train de me dire que tu n’as aucune idée de qui sont Starsky et Hutch ?

— Pourquoi ? Ils sont connus ? Ce sont des gars avec lesquels tu travaillais avant de me rencontrer ?

— Ce sont des personnages d’une série télé.

— Qui passe en ce moment ?

— Non, une série des années soixante-dix.

Il écarquilla grand les yeux.

— Tu te souviens que je suis né en 1988 ?

Comme si les deux ans qui nous séparaient faisaient de moi un fossile.

— Comment tu veux que je connaisse une série aussi vieille ?

— C’était l’histoire de deux flics, et ils conduisaient une voiture très voyante.

Il grimaça, comme si cette conversation était physiquement douloureuse à tenir pour lui.

— Comme dans beaucoup de séries policières, regarde Miami Vice.

— Miami Vice ? C’est presque aussi vieux que…

— Ça passait à la télé quand j’étais petit, ça, au moins.

— Quand tu étais petit ? Mais quel âge tu crois que j’ai ? demandai-je, indigné.

Il éclata de rire.

— Espèce de crétin, marmonnai-je en soupirant.

J’étais déjà exténué, et il n’était même pas encore dix heures du matin. Le manque de caféine se faisait plus que jamais ressentir. Il me fallait vraiment un café.

— Bon, reprit Kade en m’offrant son sourire impie. Qu’est-ce qu’on fait ? On y va ou on va d’abord prendre un petit déjeuner ?

— Je te rappelle que c’est ton plan, et ton idée.

Il laissa tomber son crâne contre l’appui-tête en grognant, et fixa le plafond de la voiture pendant un long moment.

— Je me souviens pourtant t’avoir dit que prendre en filature un informateur qui ne tient pas à ce qu’on le trouve était une très mauvaise idée, mais tu as dit à ton ancien capitaine de police que ça ne posait aucun problème et que tu t’en occupais.

— Je sais, répondit-il sur un ton geignard.

— Et je comprends. Tu penses lui être redevable pour…

— Je sais que je lui suis redevable, m’interrompit-il sèchement.

Je décidai de ne pas insister et tournai la tête vers la vitre pour regarder dehors. De la neige sale, des graffitis, des fenêtres condamnées par des planches clouées et des poubelles en métal cabossées.

— Eh merde, souffla-t-il en posant les mains sur le volant.