I

 

 

L’essence même de la romance est l’incertitude.

– Oscar Wild, l’importance d’être constant et autres pièces de théâtre.

 

ON DIT qu’on peut toujours se rappeler exactement où l’on était et ce que l’on faisait lorsqu’un événement avait changé notre vie. Je pouvais faire mieux que ça. Je pouvais vous donner la date et l’heure aussi. Neuf mai… Sept heures quatre. C’était un lundi. Bien sûr. J’étais debout dans ma cuisine, une tasse de café à la main, en train de lire le journal sur mon iPad lorsque mon téléphone portable sonna. Je n’y prêtai pas attention. Il sonnait tout le temps. Je le laissais presque toujours sur vibreur, mais je l’avais remis sur sonnerie hier. Je ne voulais pas rater l’appel de Taylor au cas où il déciderait de passer. Il n’avait pas appelé. Il n’était pas venu. Je n’avais pas vraiment pensé qu’il le ferait, mais j’avais follement espéré qu’il le ferait lorsque nous nous étions rencontrés dimanche matin au marché fermier d’Union Square. C’était notre endroit. Cela ressemblait à la providence. Une sorte de signe nous disant que nous devrions arrêter ces bêtises et nous remettre ensemble immédiatement. C’est vrai, Taylor avait avoué qu’il me trompait avec un de mes collègues depuis six mois, mais… quand même.

La deuxième série incessante de sonneries me rappela que j’étais un imbécile d’avoir voulu qu’il revienne. Je sus en voyant le nom affiché sur mon portable que l’appelant serait tout à fait d’accord avec ça.

— Bonjour, papa.

— Ezekiel ?

Je ne reconnus pas la voix au téléphone. Elle était masculine, mais un peu aiguë. Certainement pas celle de mon père. Qui que ce soit, il appelait depuis le téléphone de celui-ci. Une vague de panique instantanée fit claquer mon cœur contre ma poitrine.

— Juste Zeke, en fait. Vous appelez depuis le téléphone portable de mon père. Est-ce qu’il va bien ?

— Il est tombé et il s’est blessé à la tête. Nous avons appelé les secours. Les secouristes ont dit que cela semblait être une blessure superficielle, mais il y avait du sang partout et… Ils le transportent aux urgences du Mont Sinaï. Je le suis avec William. Filipe ne parle pas bien anglais, alors Rand reste afin de l’aider à surveiller le magasin et…

— Waouh ! Attendez. Où était-il ?

C’était une question stupide. Cependant, je me sentais nauséeux à cause de la poussée inattendue d’adrénaline et j’avais du mal à suivre et à donner un sens à cette conversation.

— Au Bowery Bagels, répondit mon interlocuteur avec un grand soupir. Je suis vraiment désolé. Je ne sais pas quoi dire d’autre. Je suis certain qu’il va bien, mais je vous retrouve aux urgences.

— Attendez ! Qui êtes-vous ? demandai-je, regardant dans la grande pièce de mon appartement dans un état de transe.

Je remarquai le reflet du soleil sur le plancher en bois massif foncé et brillant et la manière dont les petits grains de poussière brillaient comme de la poudre de fée dans l’air. Mais j’avais l’impression d’être dans le néant. Le son était étouffé et la lumière brusquement trop vive. Je m’éloignai de l’îlot et me dirigeai vers ma chambre, oubliant que j’attendais une réponse jusqu’à ce que mon interlocuteur parle à nouveau.

— Benny.

 

 

CONDUIRE DANS le trafic de la Crosstown un lundi matin n’était pas pour les personnes au cœur fragile. J’étais reconnaissant d’avoir un chauffeur qui prenait en charge les conducteurs de taxi fous et les idiots quotidiens qui se servaient de leurs klaxons avec une régularité ennuyeuse et zigzaguaient autour des véhicules plus lents comme sur l’autoroute du New Jersey. Hector valait chaque centime du salaire que je lui versais pour me conduire à Manhattan à l’improviste. Il travaillait pour moi depuis cinq ans et connaissait bien mon père. Il avait été assez bouleversé lorsque je lui avais expliqué pourquoi nous faisions un détour de vingt pâtés de maisons plutôt que de nous rendre directement à mon bureau de Wall Street. J’appelai ma secrétaire et la prévins. Gina était avec moi depuis presque aussi longtemps qu’Hector. Elle était extraordinairement bien organisée et je pouvais lui faire confiance pour réorganiser mon agenda jusqu’à ce que je puisse revenir au centre-ville.

— J’espère qu’il s’agit de nettoyer une plaie superficielle, de la panser et de le renvoyer chez lui. J’arriverai plus tard, lui dis-je hâtivement.

— D’accord. Bonne chance. Au fait, votre frère Abe vient d’appeler. Je pourrais me tromper, mais je n’ai pas eu l’impression qu’il était au courant pour votre père. Je vais prier pour vous, monsieur Gulden, ajouta-t-elle ensuite.

Merde. Je devais appeler mes frères. Je commençai par Jonah et Dave avant de laisser un message à Abe. Je ne pus m’empêcher de regretter que Benny n’ait pas appelé Abe avant. La majorité des gens qui connaissaient ma famille connaissait la règle tacite des Gulden : Abe s’occupait de papa. Je m’occupais de maman. Si Benny était un employé, il était tout nouveau. Ce n’était pas parce que je ne connaissais personne de ce nom-là que mon père ne le connaissait pas. Il connaissait tout le monde.

 

 

LES PORTES automatiques de l’hôpital s’ouvrirent et je me tendis, anticipant l’odeur redoutée. L’odeur antiseptique citronnée trouvait le moyen de s’infiltrer dans vos vêtements et sous votre peau si vous restiez trop longtemps. La salle d’attente des urgences était déjà bondée de gens d’apparences diverses qui étaient soit malades, soit en attente de nouvelles d’un être cher qui l’était. Je scannai la zone une fois de plus avant de me diriger vers l’infirmière à l’air hagard, aux cheveux roux et fard à paupières bleu, derrière le bureau d’accueil.

— Bonjour, Lynn, dis-je en notant son prénom. Mon père a été admis il y a moins d’une heure. J’ai appelé sur la route et on m’a dit qu’il était en cours d’examen, mais…

— Quel est son nom ?

— George Gulden. Il est tombé, mais j’ai pensé que c’était sérieux…

— Je vais aller le voir et le prévenir que vous êtes là, dit Lynn en gardant les yeux fixés sur son ordinateur alors qu’elle attrapait un bloc-notes. Je sais qu’ils vont faire un scanner, mais je pense qu’ils font d’autres examens d’abord. J’ai des documents à vous faire remplir en attendant et…

— Des papiers ? Attendez. Mon père a soixante-douze ans. Ce n’est pas le moment pour la paperasserie. Mon frère va bientôt arriver. Il peut s’en occuper. Je veux juste voir mon père et m’assurer qu’il va bien. A-t-il été examiné par le docteur ? demandai-je.

Je jetai un coup d’œil à la grande horloge noire et blanche suspendue derrière sa tête : huit heures dix. Un lundi normal, j’aurais déjà été au bureau depuis près de trois heures. C’est ce que je récoltais pour avoir pris un jour de congé après une autre fête des Mères angoissante. Cela m’avait semblé être un bon plan hier. Je n’en étais plus si certain.

— Pas encore. Il passera voir votre père dès qu’il le pourra. Voici les documents. Votre nom est inscrit en premier sur la liste des personnes à contacter en cas d’urgence dans le dossier de votre père. Puisque vous êtes le premier à arriver, c’est à vous de vous occuper de ça. Faites de votre mieux, dit-elle sur ton un peu sarcastique en plaçant le bloc-notes entre mes mains.

Elle se détourna de son bureau avant que je puisse lui dire où elle pouvait se mettre la paperasse.

C’était tout aussi bien. Il ne servait à rien de s’engager dans un bras de fer avec le personnel infirmier afin de voir qui pourrait surpasser l’autre. Je gagnerais haut la main, mais je n’avais rien à gagner à me faire des ennemis ici. Je sortis mon téléphone, ignorant délibérément les panneaux « Téléphones portables interdits » affichés un peu partout. La salle d’attente me rappelait une aérogare. Froide et stérile. Une étrange juxtaposition sur l’inquiétude évidente des visages des familles et des amis affalés sur des sièges rembourrés à l’aspect inconfortable. Je gardai mes distances pendant que je faisais les cent pas, voulant que mon frère réponde pronto à son téléphone.

— Je suis en route. Comment va-t-il ? demanda Abe lorsqu’il décrocha.

— Je ne sais pas. Je viens d’arriver, soupirai-je avant de porter ma main droite à ma tête, oubliant que je tenais un bloc-notes. Ils m’ont remis un tas de formulaires et m’ont dit de m’asseoir. J’espère que le docteur va bientôt faire son apparition. J’ai des trucs à faire et…

— Zeke, ne te comporte pas comme un crétin, gronda son frère. Remplis ces fichus papiers et reste assis. J’arrive dès que je peux.

Je résistai avec maturité à la tentation de jeter mon portable à travers la salle lorsqu’il me raccrocha au nez. Enfoiré. Mon téléphone vibra une seconde plus tard. Gina m’appelait pour m’informer gentiment qu’elle avait bloqué ma journée afin que je puisse gérer ma crise. Je soupirai, malheureux.

— Je serai là à dix heures, Gina. J’ai juste besoin de voir mon père. En attendant, je veux que les informations sur le compte du Groupe Feldman soient immédiatement transmises. Le preneur ferme a-t-il terminé l’examen du portefeuille ? C’est une proposition sans risque. Je ne veux pas me trom…

— Excusez-moi. Vous êtes Zeke ?

Je m’arrêtai de marcher et me tournai vers le jeune homme qui se tenait à quelques mètres de moi avec une expression de douleur aiguë sur son joli visage. Je pensai d’abord qu’il était l’aide-soignant chargé de m’escorter jusqu’à la sainte salle des urgences. Mais je sus tout de suite que j’avais tort. Premièrement, il ne portait pas de blouse ou de badge et deuxièmement, s’il travaillait dans le secteur médical, la mèche bleu électrique dans ses cheveux indiquait clairement qu’il n’était définitivement pas en service.

Gina parlait encore. Quelque chose à propos d’un des managers s’occupant d’un échange.

— Personne ne s’occupe de rien sans mon accord. Envoyez-moi le dossier.

Je raccrochai, puis j’inclinai la tête vers le jeune homme.

— Oui. Je suis Zeke. Et vous êtes ?

— Benny Ruggieri. C’est moi qui vous ai appelé…

— Merci. Je vous en suis reconnaissant. Qu’est-il arrivé ?

Benny laissa échapper un soupir. Il avait l’air bouleversé et contrarié.

— C’était bizarre. Il allait bien, mais j’ai dit à William que je le trouvais pâle. George, pas William. Il semblait assez normal, au début. Très gai et sympathique. Vous savez… comme il est toujours. Il parlait à Rand à propos de…

— Il s’est effondré ? Il a perdu connaissance ? Je ne sais toujours rien à part qu’il est actuellement derrière un rideau quelque part en attente d’un scanner. Ça a l’air sérieux.

— C’est bien qu’ils fassent tous ces examens. C’est arrivé si vite. C’était effrayant. Il y avait du sang partout, mais le secouriste a dit que les blessures à la tête saignaient beaucoup et…

Benny frissonna dramatiquement et serra ses bras autour de son propre corps.

— Je suis certain qu’il ira bien, mais ils ne nous diront rien parce que nous ne sommes pas de la famille.

— Nous ?

— William est venu avec moi à l’hôpital. Il vient de partir pour l’école. Il a un cours à neuf heures. Vous le connaissez peut-être. C’est le petit-ami de Rand. Vous savez, Rand travaillait pour George jusqu’à il y a quelques mois.

— Je sais qui est Rand, mais…

— Eh bien, il est venu avec lui à la dernière minute. J’ai été surpris parce que c’était encore un peu tôt, mais George était vraiment content de le voir. Il l’a interrogé sur le prochain voyage du groupe en Europe et…

Oh, bon sang. C’était un bavard. S’il n’arrivait pas bientôt à la conclusion, j’allais perdre la tête.

— Stop !

Je passai ma main sur ma mâchoire et je me rappelai que l’homme avait aidé mon père et méritait mon attention et toute la patience que je pouvais rassembler en ce lundi matin merdique.

— Dites-moi juste ce qui s’est passé, demandai-je en adoucissant le ton. S’il vous plaît.

Les sourcils de Benny s’agitèrent d’irritation. Il croisa les bras et me jeta un coup d’œil acéré. Style diva. Son léger haussement de sourcil m’informa qu’il n’était pas impressionné par mon costume Armani à trois mille dollars ou par mon attitude pragmatique.

— J’y arrivais. Il était appuyé contre le comptoir comme s’il était fatigué et il était vraiment pâle, mais il souriait toujours et posait des questions. Je le surveillais. Il me rendait nerveux. Appelez ça un sixième sens, mais je voyais bien que quelque chose n’allait pas. Un instant après, il était au sol. Nous avons appelé les secours et… nous voilà ici.

Il haussa les épaules, indiquant silencieusement qu’il avait terminé son histoire. Ses yeux expressifs étaient teintés d’inquiétude. C’était révélateur que mon père puisse susciter ce genre d’inquiétude chez des gens qui étaient pratiquement des étrangers. Tout le monde l’aimait. George Gulden était une légende de New York, célèbre pour sa personnalité rayonnante et, oui… les bagels.

Mon trisaïeul avait commencé à faire du pain moelleux à la main dans sa Pologne natale. Il avait un petit magasin à Varsovie et apprenait le métier à tous ses fils. Lorsque mon arrière-grand-père avait émigré à New York à la fin du dix-neuvième siècle, il avait suivi les traces de son père et vendu des bagels dans le Lower East Side, au coin d’une rue. Mon grand-père avait ouvert l’établissement de Bowery à la fin des années quarante, lui donnant un nom fort à propos : Bowery Bagels. Mais ce fut mon père qui développa l’entreprise et en fit une sorte d’institution new-yorkaise.

J’étais le deuxième de ses quatre fils et le seul qui n’était pas entré dans l’entreprise familiale. Cependant, cela ne voulait pas dire que je n’en savais pas plus sur les bagels, le fromage à la crème ou la tradition familiale que monsieur tout le monde. Je pourrais ennuyer n’importe qui en lui expliquant l’importance de la qualité de l’eau, de l’ébullition de la bouilloire et de la cuisson au four avec des planches lorsqu’il s’agissait de créer le bagel de New York parfait. Mais en fin de compte, je n’étais pas assez amical pour rester derrière le comptoir pendant une longue période sans vouloir frapper quelqu’un incapable de choisir entre le pain noir et celui à l’oignon. Mon travail à Wall Street, incroyablement stressant, convenait mieux à ma personnalité à la con. Même si je n’en étais plus aussi certain lorsque mon téléphone recommença à sonner. Je l’ignorai et étudiai Benny.

— Merci. Comment avez-vous su que vous deviez m’appeler ?

— George parle tout le temps de vous, mais bien sûr, il vous appelle Ezekiel, dit-il en inclinant la tête, me lançant un regard amusé.

— Il a une dent contre les diminutifs.

— J’ai remarqué.

Nous partageâmes un sourire sans conviction, symbole d’une parenté improbable entre deux étrangers partageant un fardeau d’inquiétude. Je fus submergé par une soudaine vague de conscience. Cela m’arrivait lorsque l’intuition prenait une qualité de clairvoyance, me conseillant de faire attention. Je ne savais pas à quoi. Avant que j’aie pu réfléchir à l’absurdité d’avoir un lien quelconque avec l’étranger aux cheveux bleus, l’infirmière appela mon nom.

— Je dois y aller. Si vous restez, pourriez-vous attendre mon frère, Abe ? Environ un mètre soixante-quinze, un peu enrobé et…

— Je connais Abe.

— Vraiment ?

— Bien sûr. J’ai rencontré tous vos frères au magasin à un moment ou à un autre. Ils ne vivent pas à Brooklyn ? George a mentionné que vous étiez le seul qui viviez à Manhattan, dit Benny en repoussant la frange bleue de son front.

Le geste était curieusement élégant. J’étais intéressé malgré moi, bien que le sentiment d’attirance soit plus gênant qu’émoustillant. Benny était mignon. Joli, même, mais il n’était pas mon type. Il était mince et petit, peut-être un mètre soixante-treize. Ce qui le rendait facilement plus petit de dix centimètres que mon mètre quatre-vingt-trois. Mise à part la frange bleu électrique sur l’avant, ses cheveux étaient brun foncé. Ils soulignaient magnifiquement ses yeux marron, son nez pointu, sa mâchoire carrée et sa peau dorée. Il avait l’air efféminé, mais pas de manière évidente. Quelque chose dans sa voix me faisait penser qu’il affectait de parler d’un ton un cran ou deux en dessous de son registre habituel. Mais sa façon de s’habiller le trahissait. Le jean noir moulant avec des baskets rouges était une chose, mais le tee-shirt bien ajusté représentant un poisson accroché à un hameçon avec les mots C’est la taille qui compte indiquait qu’il était ce genre de gay.

Benny posa ses mains sur ses hanches et m’adressa un sourire en coin qui me fit comprendre que j’avais été surpris en train de le regarder.

— Eh bien ?

— Hein ? Oh. Oui. Abe habite à Brooklyn, dis-je en rangeant mon téléphone dans la poche de mon costume.

Il sourit gentiment et désigna l’infirmière rousse qui attendait à proximité.

— Vous devriez y aller. Je vais attendre Abe.

J’acquiesçai avec empressement et je serrai impulsivement son épaule à la dernière seconde. C’était censé être un geste de solidarité. Une démonstration physique et innocente d’appréciation et de soutien. La décharge immédiate au bout de mes doigts était alarmante. Je le regardai à nouveau, m’assurant de rester sur son étrange tee-shirt afin de retrouver mon équilibre. Cependant, au moment où nos yeux se croisèrent, j’eus dans l’idée que quelque chose venait de chambouler mon monde. Sinon, comment pourrais-je expliquer le sentiment d’avoir rencontré une personne extraordinaire ?