I

 

 

DANS L’APPARTEMENT du 15 Central Park West, Henry Walker observait le soleil se lever depuis le sol de sa chambre, là où il s’était allongé à cause d’une insomnie. Il soupçonnait le luxueux tapis blanc d’avoir adopté la forme de son corps après toutes ces nuits passées à observer la silhouette des immeubles de New York clignoter par-dessus les arbres de Central Park. Sans même tourner la tête, Henry sut que, dans moins de deux minutes, son alarme allait se mettre à sonner avec insistance, que sa journée en tant qu’héritier de Norman Walker était sur le point de commencer.

Les draps étaient entortillés autour de lui, rejetés hors du lit où il avait cessé de contempler le plafond vers trois heures du matin. Henry se tourna à temps, arquant son long bras pour désactiver l’alarme juste avant qu’elle ne se déclenche à six heures.

La pratique mène à la perfection.

Il se défit des couvertures, roulant sur lui-même jusqu’à être étendu sur le sol de sa chambre telle une étoile de mer, nue, sans grande dignité. Loin de ressembler à la prochaine couverture du New York Business Weekly, il s’enfonça au contraire dans le tapis, s’y coulant un peu plus profondément…

… imaginant qu’il plongeait jusque dans le sol pour se dissimuler…

Son réveil de secours – situé dans la cuisine, ce qui l’obligeait à se lever – se mit à pépier, chassant instantanément la bizarrerie de ses pensées.

Ainsi démarra son mardi, comme tant de mardis avant celui-là. Les rouages de son existence étaient en mouvement et il avait un planning à respecter.

C’était le moment de se doucher. S’il omettait l’après-shampoing, il aurait peut-être encore le temps de se masturber.

 

 

LES MARDIS signifiaient que son père était à son bureau. Ils étaient synonymes de costumes Hugo Boss bleu marine et de cravates gris tourterelle ennuyeuses, de souliers en cuir perforés et de pochettes carrées qui ne devaient pas être « trop criardes ». Il était en train d’avaler quatre gaufres – aux céréales et sans sirop d’érable, Dieu que sa vie était déprimante –, debout au-dessus de l’évier, quand son téléphone se mit à biper. Il l’ignora. Norman n’envoyait jamais de message. Son assistante, Kit, était encore dans le métro, et la sonnerie particulière n’annonçait personne à qui il ait vraiment envie de parler. Jackson DeForrest III était bien trop compliqué à gérer avant d’avoir absorbé une sérieuse dose de caféine.

Et c’était triste que cet acte de défiance implique qu’il se cache derrière son propre téléphone.

 

 

DANS L’ASCENSEUR, il consulta sa montre (7:01) puis le BlackBerry de son bureau, son iPhone devenu silencieux dans sa poche, toujours en mode « ignorer Jackson, insupportablement ennuyeux ». Même avec les bouchons, fléau de Manhattan à cette heure de la matinée, ils devaient être capables de traverser la ville pour arriver à temps au bureau.

Les portes s’ouvrirent alors que l’ascenseur atteignait le hall d’entrée. Henry se raidit, releva le menton et redevint Norman Henry Walker III tandis qu’il s’avançait sur le sol de marbre noir.

— Monsieur Walker, le salua le portier, effleurant devant lui son chapeau rouge ornementé.

— Bonjour, Carlos, murmura Henry, ajustant la sangle de sa sacoche sur son épaule.

— La voiture est là, monsieur.

Carlos ouvrit les lourdes portes de verre du 15 CPW vers la rue.

— Merveilleux.

Il tira ses lunettes de soleil de sa poche et les enfila, affectant un air riche et ennuyé d’homme d’affaires, alors qu’il marchait dans la lumière de mai.

— Le temps m’a l’air parfait aujourd’hui, monsieur.

La déférence de Carlos était favorisée par sa voix de baryton tandis qu’il marchait aux côtés de Henry jusqu’à l’extrémité du tapis, étonnamment immaculé, qui menait au trottoir.

— Heureux de l’entendre.

Un Hummer noir tout à fait détestable, aussi propre et lustré qu’un modèle d’exposition, était garé au bord tandis que son chauffeur en faisait le tour pour lui ouvrir la portière. Le monstre ressemblait à un tank déguisé pour prétendre être adapté à la ville.

— Monsieur, dit Archie avec froideur, ses Ray-Ban et larges épaules drapées d’une lourde veste noire lui conférant un air dangereux alors qu’il actionnait la poignée.

— Archie, dit Henry, poliment formel. Bonne journée, Carlos.

— Monsieur.

Archie claqua la portière après lui. Henry prit une seconde pour reprendre son souffle dans la pénombre, caché derrière les vitres pare-balles teintées. Sa performance était si artificielle qu’il craignait toujours de tomber sur un réalisateur et des caméras.

Archie grimpa sur le siège avant et alluma les lumières à l’arrière.

— Prêt, monsieur ? demanda-t-il de sa voix monotone digne du majordome de La Famille Addams.

— La ferme, rétorqua Henry en lui faisant un doigt d’honneur.

En riant, Archie vérifia les rétroviseurs et s’inséra dans la circulation en direction des bureaux de WalkCom International.

Sa boisson matinale attendait dans le compartiment prévu à cet effet, un grand mélange à la fragrance fruitée provenant de l’épicerie dont Henry s’était entiché, située près de l’appartement d’Archie dans Greenwich Village. Une émotion brûlante grandit en lui alors qu’il sirotait son thé tout en lisant la dépêche matinale sur le trajet.

 

D’après les rapports, WalkCom souhaite diffuser les bénéfices enregistrés cette année, en dépit du climat financier défavorable. Les industries mondiales du secteur de l’énergie et de l’acier font reculer la récession d’une manière qui ne peut être décrite que comme miraculeuse.

Le PDG de WalkCom, Norman Walker, est récemment revenu d’une lune de miel prolongée aux Maldives avec sa quatrième épouse, Liberty Frank Walker. Walker se remet actuellement de sa seconde crise cardiaque qui a eu lieu en novembre dernier, et a reconnu vouloir étudier l’idée de se retirer des affaires.

 

— À quel moment le New York Business Weekly est-il devenu l’Enquirer ? demanda Henry, jetant le petit magazine brillant au sol.

L’obsession de la presse à propos de la santé de son père réveillait toutes sortes de sentiments désagréables chez lui. Il chassa une poussière invisible de son pantalon, croisant, puis décroisant les jambes.

— De nouveaux racontars sur le cœur du vieil homme ?

Henry pouvait sentir Archie l’observer dans le rétroviseur, mais il ne leva pas les yeux.

— Oui. On parle plus de ça et de Libby que de nos chiffres, marmonna-t-il. Les pages « Société » couvrent le mariage ; et nous n’avons pas besoin d’un nouveau résumé à chaque histoire.

— Ils ne comprennent pas pourquoi vous êtes toujours dans le business alors que tous les autres passent leur temps à droite et à gauche.

Sans la moindre hésitation, Archie prit une autre rue, klaxonna un taxi qui flânait et tourna sans prévenir à un feu orange.

Henry expira, sa frange légèrement trop longue effleurant ses yeux.

— La raison, c’est mon père. Ils devraient montrer un peu plus de respect.

— Bois ton thé et détends-toi. Sa Majesté est dans son bureau aujourd’hui et je suis sûr que tu portes la mauvaise cravate.

Archie s’esclaffa à sa propre plaisanterie ; il rit encore plus fort quand Henry frappa son siège. Comme s’il pouvait sentir quelque chose. Comme si Henry pouvait le frapper suffisamment fort pour remuer le mur de briques qu’il était.

— Toi aussi, tu devrais montrer un peu plus de respect, dit-il sans grand enthousiasme.

Archie lui fit un doigt d’honneur à son tour.

Bien trop tôt, ils s’arrêtèrent devant le bâtiment d’avant-guerre sur l’Upper East Side qui abritait la société de son père, et le seul moment un peu léger de sa journée s’acheva.

— Une bonne journée, monsieur, murmura Archie alors que Henry se glissait hors du siège arrière. Soyez un bon garçon.

Henry se tortilla pour le cogner dans l’estomac, mais dut se réfréner. Se comporter comme un voyou devant les vigiles pourrait sembler… bizarre.

 

 

LES GARDES lui sourirent comme à leur habitude alors qu’il se dirigeait vers l’ascenseur privé qui l’emporterait jusqu’aux étages supérieurs.

— Bonjour, dit-il poliment, le regard errant sur la feuille de chou serrée dans sa main.

Bien sûr, il aurait pu l’abandonner sur le sol et laisser Archie la ramasser, mais il se sentait coupable chaque fois que son ami-amant-Archie devait nettoyer derrière lui.

Les mensonges au sujet de la retraite de son père continuaient à le travailler tandis qu’il attendait l’ascenseur. Norman venait tout juste d’avoir soixante-deux ans. Il préférait éviter de penser à son second infarctus et à ses implications – parce qu’ignorer les probabilités était ce que son père faisait de mieux. Et Henry ne pouvait imaginer un univers que son père n’ait pas bouleversé en menaçant tout le monde pour s’y construire un chemin jusqu’à la réussite.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit et le gardien, un vieil homme très sympathique nommé Neil, le salua de la tête alors qu’il s’avançait à l’intérieur de la cabine.

— Monsieur Walker, siffla-t-il en refermant les portes et en appuyant sur le bouton.

— Neil, répondit fermement Henry en fourrant le journal dans sa sacoche en cuir.

Il sortit son téléphone de la poche de son costume pour vérifier les messages qui avaient pu s’accumuler ces trois dernières minutes sur le trajet entre la voiture et son bureau.

Peut-on se voir ce soir ?

Henry fronça les sourcils face à son écran. Il était en son pouvoir de répondre à Jackson en lui expliquant qu’il n’avait aucune envie de le voir. En réalité, Henry aurait aimé que Jackson égare son numéro et oublie son existence.

Bien évidemment, il ne pouvait pas faire ça.

Impulsivement, Henry pressa la touche d’appel et entendit la connexion, la sonnerie, puis quelqu’un décrocha. Une voix furieuse retentit par-dessus le bruit de la circulation de New York et une chanson de Pantera se déversa des enceintes.

— Tu réalises qu’on était dans la même voiture à l’instant ? Je te manque déjà ?

— Si peu.

Ce qui était un mensonge.

Neil pivota vers lui et lui fit un sourire crispé.

— Qu’y a-t-il ?

— David est en train d’essayer de me caser avec quelqu’un…, commença-t-il avant d’être interrompu par le ricanement d’Archie. La ferme, reprit-il en ignorant un autre message provenant de son BlackBerry, d’après la vibration.

— J’essaie d’imaginer avec qui David Silver, roi des meilleurs amis, aurait envie de te caser, dit Archie. Un avocat fiscaliste ? Le propriétaire d’une équipe de Lacrosse professionnelle ? L’incarnation humaine de la couleur beige ?

Henry tenta de ne pas ricaner.

— Il travaille dans les relations publiques pour le club de polo Lambert.

— Seigneur…

— Je dois sortir avec lui au moins une fois, n’est-ce pas ? Nous nous sommes parlé au téléphone et il est très… enthousiaste.

Il avait envie d’effacer de son esprit son air flatteur – tout autant que les dix derniers jours de textos reçus.

— Je ne veux pas me montrer impoli.

Henry entendit Archie jurer contre un conducteur, puis une série de coups de klaxon agressifs.

— Mais… peut-être que tu pourrais le faire pour moi.

Le bruit de l’avertisseur s’évanouit dans l’air.

— Invite-le à dîner. Je l’y conduirai. Il se pissera dessus avant qu’on arrive au restaurant.

Sa voix coula de façon douce et sexy à l’autre bout du fil. Elle rappela à Henry l’époque où ils étaient adolescents, quand son acolyte parvenait à le convaincre de faire quelque chose d’illégal. Il rendait les choses si plaisantes et les conséquences en valaient toujours la peine.

— Vas-tu laisser ta grosse arme sur le siège avant ?

Ça sonnait de façon un peu perverse. Du moins, ce que Henry souhaitait.

— Elle sera dure. Tellement dure. Si bien que ça pourrait même devenir contre-productif. Une fois que Beige McPolo aura jeté un œil à mon… bagage… tu devras peut-être l’arracher… de moi.

— Tu n’es qu’un imbécile. Rappelle-moi de te mettre à la porte un peu plus tard.

Le rire moqueur s’interrompit quand Henry coupa la communication, mais il se sentait légèrement plus détendu alors que l’ascenseur carillonnait.

 

 

HENRY TRAVERSA la suite de WalkCom située au dernier étage du bâtiment, adoptant de nouveau une attitude plus sérieuse. Aucune trace de chrome, de verre ou d’art moderne dans la société de Norman Walker – non, toute la décoration se déclinait dans des tons militaires, des touches de bois chaud, de lourds meubles en chêne et des scènes bucoliques anglaises encadrées de dorures.

Son bureau ressemblait à celui d’un avocat des années cinquante à la mode d’Hollywood.

Des employés se déplaçaient autour de lui et parlaient d’une voix étouffée, entrant et sortant d’une petite cuisine avec de lourdes tasses de café bien chaud. Il y eut beaucoup de signes et de sourires à son attention ; il savait comment se faire des amis, avoir de l’influence sur les autres. En partie grâce à son charme naturel, en partie grâce à la formation intensive d’héritier de la fortune dispensée depuis sa naissance. Sans parler du fait que tous savaient qu’un jour, il deviendrait le patron.

— Bonjour Maria, dit-il en passant devant la vieille secrétaire de son père.

Elle se tenait au bord de son bureau, sur le point d’annoncer son approche comme si elle l’avait attendu. Son tailleur bleu marine sans âge et ses chaussures pratiques évoquaient la faille temporelle dont était issue la société de son père. Il l’imaginait très bien posséder le même look trente ans plus tôt lorsqu’elle avait débuté ici.

— Henry.

Elle prononça son nom comme l’aurait fait un professeur avec un enfant imprévisible, mais charmant. Le même ton qu’elle employait depuis qu’il avait cinq ans.

— Est-il là ?

Il fit une pause, ses yeux effleurant les lourdes doubles-portes qui protégeaient son père du monde extérieur.

Le regard de Maria se posa sur l’énorme console téléphonique de son bureau.

— Oui, mais il est au téléphone, dit-elle gentiment. Puis-je vous apporter un thé pendant que vous patientez ?

— Non, merci. Je serai dans mon bureau. Prévenez-moi lorsqu’il sera libre.

Maria lui sourit affectueusement.

— Oui, Henry, bien sûr. Je vous appellerai dès qu’il lui sera possible de vous parler.

Il venait d’être officiellement remercié. Il songea qu’il aurait pu rappeler à Maria qu’il n’était plus le petit garçon dans son uniforme d’école, qui mangeait des cookies et buvait du thé au lait à son bureau pendant que son père passait « juste un appel de plus ».

Ou pas. Ça n’arriverait probablement pas avant que son propre géniteur ne cesse de le traiter comme tel.

Après un dernier signe à l’attention de Maria, Henry pivota et retraversa le petit couloir près de l’aire d’accueil. Son bureau faisait l’angle, mais c’était également le plus petit à cet étage, tout au bout du corridor qui abritait la zone de stockage du serveur et la réserve. Le « futur PDG » n’avait pas forcément besoin de quelque chose de plus grand dans l’esprit de son père.

Ce dernier – durant les longues leçons enseignées sur l’humilité et l’importance de payer ce qu’on devait – lui avait appris que même un héritier se devait de gagner sa vie.

— Hé, Kit, lança Henry en débouchant de l’angle.

Des cheveux courts, rouges et bombés surgirent de sous un bureau maladroitement coincé devant la porte de son bureau, suivie par le reste de son assistante.

— Bonjour, Henry.

Kit Kelly avait un morceau de bagel dans la bouche et se débrouilla pour ne pas s’étouffer avec pendant qu’elle le saluait.

— Des messages ?

— J’ai parcouru votre messagerie. Il y en a à peu près une cinquantaine, ils sont sur votre bureau. Vous avez un rendez-vous à dix heures avec David, à onze heures avec Xavier Pense…

Ils esquissèrent tous deux la même grimace à l’idée de subir une réunion avec le plus ancien membre du conseil d’administration ou « le vieux fanfaron » comme Kit aimait l’appeler.

— … un autre à midi avec les avocats, puis un déjeuner avec votre père et enfin une réunion tactique sur l’accord de Medlow.

— Est-ce que j’ai droit à de la vraie nourriture aujourd’hui ?

Henry pénétra dans son bureau, Kit, dans son éternelle robe noire et son cardigan, sur les talons. Elle sautilla sur un pied, se trémoussant sur ses talons hauts comme des gratte-ciels et ne répondit que par un rire. Son père était contraint de suivre un régime insipide médicalement recommandé, ce qui incluait du poulet bouilli et des carottes à la vapeur servis dans la salle à manger d’affaires.

— Non, désolée. Je m’arrangerai pour vous apporter un en-cas entre onze heures et midi.

— Merci.

Kit alluma les lumières – pas de néons chez WalkCom – et Henry laissa tomber sa sacoche sur la minuscule chaise en cuir placée en face de son gigantesque bureau. La monstruosité était une antiquité, l’instrument de travail de quelque duc ou marquis, un meuble que son père lui avait offert pour son vingt-et-unième anniversaire et son entrée dans « les affaires de la famille ».

Il était peu commode, de la taille d’une Volkswagen, et Henry serait probablement coincé avec jusqu’au jour de sa mort. Tel un immense symbole à l’odeur de renfermé.

Sérieusement, il devait bien comporter au moins huit cents tiroirs. Il ne cessait d’y égarer ses stylos.

— Très bien, commençons, soupira Henry alors que Kit retournait vers son bureau pour y prendre un carnet de notes et un stylo.

La vieille horloge de bureau indiquait huit heures dix. Il était déjà en retard.