I

 

 

— ALORS, TU as finalement convaincu le capitaine de te laisser sortir patrouiller, dit Red tout en s’asseyant en face de Carter dans la salle de repos du poste de police qui avait désespérément besoin d’être rénovée.

Carter accepta le gobelet qu’il lui offrit avec un sourire.

— Ça t’a pris un moment.

Carter Schunk grogna.

— Sans blague. Dès que tout le monde a découvert que j’avais des compétences en informatique, ils semblaient déterminés à me garder enfermé dans le sous-sol derrière un écran à faire leur travail d’investigation pendant qu’ils allaient sur le terrain. Je suis un agent de police entraîné et je suis aussi allé à l’Académie.

Carter interrompit sur sa lancée la diatribe qui menaçait d’arriver pour boire. Il prit une profonde inspiration pour se calmer, mais cela ne fonctionna pas. Rien que cet après-midi, il avait reçu des demandes pour de simples recherches internet qui, lui avait-on dit, étaient tellement importantes que son devoir de patrouille avait été reporté à la soirée afin qu’il ait le temps de les faire. Cela l’énervait, les agents pouvaient faire ces recherches eux-mêmes, mais il ne devrait pas reporter sa colère sur Red.

— J’apprécie que tu aies été de mon côté.

— Je le serai toujours, mon pote.

Red lui fit un rapide sourire qui disparut aussitôt. Carter savait qu’il était complexé par ses dents, donc il souriait rarement longtemps. Ses véritables sourires semblaient être réservés à Terry, son petit ami maître-nageur, qui s’entraînait dans l’espoir d’obtenir la médaille d’or aux Jeux olympiques l’année prochaine.

— Tout le monde mérite d’avoir une chance de faire ses preuves.

Carter ricana.

— Tu sais que tu es devenu un vrai nigaud ces derniers mois.

Il recula, s’attendant à ce que Red tente de le frapper. Red était énorme, aussi bien en taille qu’en carrure, facilement le plus costaud des forces de police. Il avait eu un accident quand il était jeune, et même si Terry avait travaillé avec lui afin d’aider Red à s’accepter, ce dernier portait encore les cicatrices de cet accident.

— Pas que tu ne l’aies pas mérité.

Bon sang, Carter deviendrait volontiers un nigaud malade d’amour comme Red si cela signifiait qu’il avait quelqu’un comme Terry l’attendant à la maison tous les soirs.

Red finit son café et jeta son gobelet dans la poubelle.

— Es-tu prêt ?

Carter avala le liquide chaud puis jeta aussi son gobelet avant de suivre Red hors de la salle de repos. Il choisit une voiture de patrouille et s’installa derrière le volant. Red se tint debout à côté de la vitre alors que Carter, excité, passait mentalement tout en revue. Il avait déjà fait ça, mais cela faisait un moment depuis la dernière fois et cela faisait du bien d’être un « vrai » flic de nouveau au lieu d’être le geek de service.

— Je suis prêt.

— Bien.

Red tapota le rebord de la fenêtre deux fois.

— Je serais de sortie aussi. Tu m’appelles si tu as besoin de quelque chose. En fait, tu m’appelles si tu penses que tu as besoin de quelque chose. Je serais là.

Carter eut un petit rire.

— Merci.

Red était devenu un bon ami au cours des six derniers mois. Auparavant, il s’était toujours tenu à l’écart, mais depuis que Terry était entré dans sa vie, Red s’était épanoui en un homme heureux. Pour être franc, Carter était jaloux de ce qu’ils avaient, mais pas de Red. Cela n’aurait pas pu arriver à un homme plus gentil. Carter souhaitait simplement que cela lui arrive aussi.

Il démarra la voiture et sortit du parking, Red derrière lui. La zone de patrouille de Carter s’étendait à l’extrême nord de Carlisle. Il tourna donc dans cette direction et remonta Hanover Street avant de tourner sur East Louther. Il finit lentement son chemin à travers les quartiers les plus difficiles, s’assurant de faire connaître sa présence. Souvent, le simple fait d’être dans les rues de ces quartiers était suffisant pour éviter les problèmes. Ce soir ne semblait pas être un de ces soirs. Presque immédiatement, il reçut par radio un appel pour une violation de domicile. Le cœur de Carter se mit à battre à tout rompre alors qu’il répondait à l’appel, allumait son gyrophare puis accélérait. Il était seulement à une rue du signalement et il arriva juste au moment où deux hommes portaient une télévision à écran plat entre deux maisons. Dès qu’ils virent Carter, ils lâchèrent la télévision, s’enfuirent et grimpèrent dans leur camionnette. Une autre voiture de patrouille remonta la rue de la direction opposée, leur barrant la route. Carter entendit la voix de Red gronder dans la rue. Les deux hommes sortirent de la camionnette et s’allongèrent sur le sol, face contre terre, comme ordonné. C’était fini presque aussitôt que cela avait commencé.

Red et lui menottèrent les deux hommes et ils leur lurent leurs droits alors qu’une autre unité répondait. Les dépositions des propriétaires de la maison furent prises, avec Carter ajoutant ce qu’il avait vu. Puis les hommes furent emmenés au poste.

— Je vais me charger de la paperasse, proposa Red. Va garder les rues en sécurité.

Red lui fit un clin d’œil et Carter retourna à sa voiture afin de continuer sa patrouille.

Les heures qui suivirent furent plutôt normales et ennuyeuses. Carter avait oublié comment pouvait se passer une patrouille : des heures d’attentes et d’observation pour un moment d’excitation.

— Dispute conjugale au 100 du quartier de l’East North, dit le Central à la radio.

Carter réprima un grognement et prit l’appel. Les appels domestiques étaient les pires. La moitié du temps, ce n’était rien, des voisins qui appelaient parce que les gens de l’appartement d’à côté criaient trop fort. La majorité des autres appels était des gens qui avaient besoin d’aide, mais qui souvent refusaient de porter plainte. Ceux-là étaient les plus frustrants pour tout le monde dans la police. Carter évita d’y penser, alla aussi vite qu’il osa le faire et atteignit la maison en quelques minutes.

Il y avait peu de doute sur ce qui avait incité l’appel. Aussitôt qu’il ouvrit la portière de la voiture, des cris aigus lui donnèrent des frissons dans le dos. Ils avaient l’air de provenir de la maison aux fenêtres ouvertes. Carter appela des renforts et passa à l’action. Il semblait que quelqu’un avait été blessé. Des sirènes retentirent au loin et des voitures de patrouilles arrivèrent sur les lieux, bloquant la route. Carter expliqua ce qu’il avait entendu et les cris recommencèrent, cette fois plus fort et plus frénétiques. Les policiers se dispersèrent et Carter se dirigea vers la porte d’entrée.

— Police, cria-t-il en essayant d’ouvrir la porte.

Celle-ci s’ouvrit et il se précipita à l’intérieur, son arme prête.

Il entendit d’autres policiers entrer par l’arrière de la maison. Il sécurisa rapidement les premières pièces et les autres, celle de l’arrière. La maison était maintenant silencieuse et Carter se dirigea vers l’escalier.

— Sortez de chez moi ! cria un homme en descendant précipitamment l’escalier, le visage rouge et les yeux emplis de rage.

— À plat ventre, maintenant ! hurla Carter avec force en pointant son arme sur lui, le doigt sur la gâchette.

L’homme atteignit le bas des marches et Carter n’était pas certain qu’il allait s’arrêter. Son doigt commença à bouger contre la gâchette. Son entraînement fit rapidement surface.

— À terre ! cria-t-il à nouveau.

L’homme s’arrêta et tomba à genoux. Carter inspira et retira son doigt de la gâchette, mais resta vigilant. Il y avait au moins une autre personne dans la maison, cet homme n’était pas celui dont il avait entendu les cris.

Un des autres policiers menotta l’homme tandis que Carter commençait l’ascension de l’escalier. Il resta près du mur, l’arme à la main, prêt à se défendre. Il atteignit le haut des marches et entendit des pleurs. Les policiers derrière lui se dispersèrent, vérifiant les autres pièces tandis que Carter se dirigeait vers le bruit. Il entrouvrit la porte et eut un petit cri de surprise.

Une femme était allongée sur le lit, entortillée dans des draps miteux, presque nue, secouant la tête d’avant en arrière en pleurant tout en s’agrippant au matelas. Carter observa rapidement la pièce. Des comprimés dans un sac plastique étaient disposés sur la table de chevet.

— Madame, est-ce que vous allez bien ? demanda-t-il, mais elle continua de pleurer et de balancer sa tête sur le lit. Appelez une ambulance, dit-il par-dessus son épaule.

— Déjà fait.

Carter se tourna rapidement, s’assurant qu’il connaissait celui qui était derrière lui. Aaron Cloud était un enquêteur de la police, et Carter se sentit immédiatement plus à l’aise en sachant qu’il était là. Aaron était un agent de police expérimenté et un homme qui croyait dur comme fer à la solidarité entre collègues, en particulier les nouveaux.

— Ils sont en chemin.

Aaron le contourna pour rejoindre la femme.

— Va et vérifie le reste de la maison. Je vais rester avec elle.

Carter acquiesça et quitta la pièce.

— Il n’y a personne d’autre ici, lui dit Kip Rogers, un autre agent de patrouille.

Carter hocha la tête et commença à regarder dans les autres pièces. Elles étaient pour la plupart vides, mais quelque chose dans le coin d’une des chambres attira son regard. Il entra prudemment. La maison était une ruine avec des moquettes déchirées, des murs endommagés et de la peinture crasseuse qui avait dû être appliquée une décennie plus tôt. Il fronça le nez à l’odeur d’urine provenant de la moquette et se pencha pour examiner ce qu’il avait vu.

Un petit lapin brun en peluche était posé dans le coin de la chambre. Carter regarda Rogers puis sortit un gant de sa poche. Il le mit et ramassa le jouet. Une des oreilles retomba tandis que l’autre restait bien droite. Le lapin lui souriait, un contraste frappant en comparaison à l’endroit.

— À quoi penses-tu ? demanda Rogers.

Carter replaça le jouet en peluche où il l’avait trouvé et ouvrit la porte du placard. Une paire de petites chaussures était posée en vrac dans un coin, un petit jean et une chaussette étaient posés sur la moquette sale.

— Y a-t-il un enfant ici ? se demanda Carter dans un murmure, puis il se tourna vers Rogers. Nous devons nous assurer qu’il n’y a pas un enfant quelque part dans ce foutoir.

Rogers regarda dans le placard, puis Carter.

— Ça pourrait être là depuis des années.

— Peut-être, mais nous devons être certains que nous avons regardé partout.

Carter quitta la pièce et retourna dans le petit couloir.

— Peux-tu t’assurer que le sous-sol a été fouillé ? Je vais regarder s’il y a un grenier.

Il commença à ouvrir les portes, mais ne trouva aucun escalier.

L’ambulance arriva et Carter s’écarta du chemin pour laisser passer les urgentistes. Puis il entra dans la dernière chambre. Il y avait un lit avec un matelas nu et rien d’autre. Il ouvrit la porte du placard, mais il était vide. Il ne devait pas y avoir assez d’espace pour un grenier dans cette maison, mais il savait que la plupart en avaient un. Il retourna ensuite dans la chambre principale et ouvrit le placard. Il poussa les vêtements d’un côté et trouva ce qu’il cherchait : un escalier qui montait.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Aaron.

— Je vérifie quelque chose.

Il alluma sa lampe torche et entra prudemment dans l’espace libéré. L’escalier tournait et il devait baisser la tête pour ne pas se la cogner.

L’odeur fut la première chose qui l’agressa et il réprima des haut-le-cœur répétitifs. Il faisait de plus en plus chaud au fur et à mesure qu’il montait, et l’air… bon sang, les larmes lui montèrent aux yeux et il s’attendait presque à trouver quelque chose ou quelqu’un de mort. Alors qu’il atteignait le haut de l’escalier et jetait un coup d’œil dans la pièce, il sursauta presque en arrière lorsqu’il croisa le regard de quelqu’un. Presque instantanément, il entendit du mouvement. Carter éclaira la zone d’où provenait le bruit et haleta de surprise.

Un petit lit avait été poussé contre le mur le plus éloigné – si on pouvait appeler cela un mur. Plus précisément, c’était la charpente de la toiture. Une petite pile de vêtements était posée tout près.

— Tout va bien, dit Carter d’un ton calme et doux. Je ne vais pas te faire de mal, promis.

Il entendit des geignements et il suivit le son. Alors qu’il s’approchait du lit, une petite tête en surgit et de grands yeux remplis de terreur le fixèrent.

Carter pouvait difficilement respirer alors qu’il réalisait ce qu’il voyait. C’était un enfant, un petit garçon à première vue.

— Tout va bien. Je m’appelle Carter et je suis là pour t’aider.

De la transpiration coula dans le dos de Carter et il se demanda depuis combien de temps le gamin était ici.

— Je te le promets.

Il avait vu plus qu’assez de choses merdiques dans sa vie et en avait entendu encore plus au sein des services de police, mais ça… Sa bouche devint sèche et il faillit pleurer devant ce qu’il voyait. Mais il se contint et tendit lentement la main.

— Tout va bien.

— Ils criaient, dit le garçon sans bouger pour autant.

— Oui, dit Carter. Mais tout va bien maintenant. Ils ne crient plus.

Il aurait aimé voir un peu mieux le gamin, mais il ne voulait pas lui braquer sa lampe torche dans les yeux. Il jeta un coup d’œil vers le haut pour voir s’il y avait de la lumière dans cet espace autre que la minuscule fenêtre à l’avant, mais il ne vit rien du tout.

— S’il te plaît, sors. Je te promets que tout va bien.

Le garçon commença à se lever.

— Qu’est-ce que tu as trouvé ? demanda un des autres agents de police depuis le bas de l’escalier.

Le garçon se cacha de nouveau derrière le lit. Carter jura dans sa barbe.

— Une petite seconde, répondit-il sans élever la voix.