I

 

 

22 jours avant Noël

 

— OH, BON sang ! m’exclamai-je, le regard fixe, horrifié par le gobelet de cidre chaud que j’avais renversé sur l’homme à laquelle je venais de l’acheter.

Il baissa les yeux sur son manteau et essuya distraitement le devant.

— Je suis désolé ! dis-je, ma voix sortant une octave plus haute que ce que j’eusse préféré. Je… quelqu’un m’a heurté par derrière…

Je me tournai afin de pointer le doigt derrière moi et j’éclaboussai à la place une dame qui se tenait là avec les dernières gouttes de ma boisson.

— Je suis désolé, madame.

Elle me jeta un coup d’œil torve et se fraya un chemin à travers la foule.

— Tout va bien, dit l’homme derrière moi.

Sa voix ressemblait à de l’ambre. Elle était scintillante, dorée, légèrement mélodique et dansait devant mes yeux.

— Non, non, non, protestai-je en me tournant une fois de plus vers l’étranger. J’ai renversé du cidre sur votre manteau !

— Ce n’est qu’un manteau, insista-t-il d’un ton doux.— Mais c’est un très beau manteau, conclus-je.

Merde. Il était comme un grand verre d’eau si je pouvais utiliser ce terme pour un homme. Il avait ce look rugueux rencontre GQ, pour lequel je craquais totalement, avec une mâchoire de tueur, de beaux cheveux et des yeux bruns.

— Ne… ah… ne le mettez pas dans le sèche-linge. La laine rétrécit, ajoutai-je.

Sa bouche se tordit comme s’il essayait de retenir un petit sourire

— Vous le saviez probablement.

Lui et tous ceux qui pouvaient lire une étiquette de vêtement !

— Je suis Bowen, ajoutai-je en poussant mon gobelet vers l’avant, le passant dans ma main gauche avant de tendre ma main à l’étranger

— Felix Hansen, dit-il en la prenant

— Hansen ou Handsome [1] ? demandai-je avant d’être certain de ressembler à un cerf pris dans des phares. J’ai dit cela à voix haute.

— Vous avez un nom de famille, demanda Felix en inclinant la tête d’un côté avec un sourire.

— Humm ? Oh oui. Euh… Merlin.

— Bowen Merlin ?

— C’est ça.

— Un sacré nom, commenta Felix en hochant la tête.

— Difficile à oublier.

Felix jeta un coup d’œil sur nos mains se serrant encore.

Je le relâchai brusquement.

Le marché de Noël dans mon nouveau lieu de résidence de Lancaster au New Hampshire avait été très amusant jusqu’à ce que j’atteigne le stand de la Pommeraie Snowy Ridge et que je me mette dans l’embarras. Arroser un homme avec un liquide chaud par accident, c’était une chose, mais essayer de flirter après coup ? Merde, qu’est-ce qui n’allait pas chez moi ? J’avais parfois l’impression qu’on m’avait laissé tomber sur la tête lorsque j’étais bébé.

Felix se retourna et rentra dans la tente.

Je fermai les yeux et serrai mes mains l’une contre l’autre, écrasant le gobelet entre elles. Je devais partir. Partir avant de faire de tout cela un fiasco…

— Tenez.

J’ouvris les yeux. Felix me tendait un nouveau gobelet, de la vapeur s’élevant du cidre chaud.

— Euh ?

Il tendit la main et dégagea doucement mon gobelet usé par la bagarre avant de la remplacer.

— Savourez, dit-il.

— Oh, mais attendez ! Je dois payer…

L’homme posa une main gantée sur le dessus du gobelet et arrêta mon mouvement brusque pour prendre mon portefeuille.

— Ne vous inquiétez pas pour cela.

— Mais je…

— Joyeuses fêtes, dit-il.

Sa voix s’enroula autour de moi comme une couverture d’une couleur chatoyante et chaude. Il enfouit sa bouche et son nez dans l’épaisse écharpe autour de son cou et retourna à son stand où les clients attendaient.

Je penchai la tête et le regardai partir. Felix jeta un regard en arrière dans ma direction, puis il se retourna pour remplir un gobelet de cidre.

Hum, peut-être que monsieur Handsome avait apprécié ma méthode de drague boiteuse.

 

 

— ON DIRAIT que tu étais un peu tête en l’air.

— Pense à la chose la plus embarrassante qui te soit jamais arrivée, Scarlet, dis-je en parlant au téléphone avec mon ancienne colocataire à New York alors que j’ouvrais la porte de ma maison récemment achetée. C’était tellement mauvais.

— La chose la plus embarrassante qui me soit arrivée, c’est lorsque j’étais dans un de ces manèges dans un parc d’attractions. Je portais un haut très moulant et mon soutien-gorge s’est cassé. Un de ceux qui s’attachent devant, tu sais. Donc, lorsque nous avons dévalé la rampe et que notre photo a été prise, toute la boutique cadeau pouvait voir mes seins.

— C’était un peu comme ça, affirmai-je en fermant ma porte.

— Oui, même pas proche.

— Sa voix était tellement magnifique, dis-je en soupirant un peu. Je n’avais jamais entendu de voix d’ambre. C’était doux et cela coulait comme du blues.

Synesthésie du son et de la couleur. Mes sens s’étaient toujours croisés tout au long de ma vie, de sorte que je n’entendais pas seulement de la musique ou des voix… je les voyais aussi. Comme un feu d’artifice. Des explosions de couleur. Habituellement, ils suivaient un modèle établi, la musique pop était faite de roses et de violets, le classique était fait de blancs et de bleus et les voix profondes étaient habituellement des rouges et des oranges vibrants.

Le ton de Felix était assez profond pour frapper ces rouges puissants et pourtant c’était plus doux. Plus chaud. Une rupture avec le moule dans lequel le son se présentait à moi.

— Je me suis comporté comme un idiot, dis-je.

— Euh, hum. Dieu t’interdit de rencontrer un canon dans une nouvelle ville et de bégayer un peu devant lui, répondit Scarlet.

Elle avait une voix très rose. Plus profonde que la moyenne pour une femme, mais toujours un peu comme de la musique pop de sa façon animée de parler.

— Un peu ? répliquai-je. Je lui ai dit en face, Hansen ou Handsome.

— Pour ta défense, il aurait pu apprécier, dit Scarlet avec un bruit de soufflement.

Je pouvais l’imaginer devant la porte d’entrée du salon de tatouage dans le Village où elle travaillait, frigorifiée, mais déterminée à finir sa cigarette.

— Je n’ai pas emménagé ici pour me trouver un paysan, alors on dira que c’est monsieur Handsome qui s’est enfui.

— Oh, s’il te plaît, murmura mon amie. Que vas-tu faire ? Vivre une vie de vieux garçon ?

— Fille, il n’y a pas vraiment de bars gay où je pourrais draguer ici.

— Drague ton homme-ambre.

— Je n’ai pas besoin de me compliquer la vie en ce moment. Je viens d’emménager ici. Je commence un nouveau travail…

— Tu nous as quittés, New York et moi, pour Trouperdu, New Hampshire, me coupa Scarlet. Pourquoi t’es-tu donné la peine de flirter si tu ne comptes pas te le taper ?

— Tu es si vulgaire.

— Ce n’est pas parce que tu as déménagé pour un emploi que tu ne peux pas avoir de rendez-vous, déclara-t-elle. Oui, tu es un peu artiste, mais peut-être que monsieur Handsome aime les mignons garçons roux qui portent des nœuds papillon tous les jours de la semaine.

— Tu es si gentille, dis-je moqueusement.

— Y a-t-il un pressing dans cette petite tache pittoresque sur la carte ? demanda-t-elle.

— Oui, pourquoi ?

— Prépaie un nettoyage pour son manteau.

— Quoi ?

— Ainsi, tu as une excuse pour lui parler à nouveau et lui offrir de prendre un verre.

— Penses-tu que cela va marcher ? demandai-je, toujours à la porte d’entrée, mes bottes et mon manteau dégoulinant de neige fondue sur le plancher massif.

— Le pire qu’il puisse arriver, c’est que tu te sois trompé et qu’il n’aime pas les hommes.

— C’est une éventualité très sérieuse, Scarlet, dis-je en ouvrant ma veste et la retirant d’une seule main. Je vis dans une petite ville maintenant et, à partir de demain, je serai le directeur de l’orchestre de deux écoles primaires et du lycée. Tu vois où je veux en venir ?

— Et alors ? Tu dois trouver un homme qui te laisse être toi-même, Bowen. Pour de vrai. Tu vois où je veux en venir ?

— Ce n’est pas comme New York, où je peux marcher dans n’importe quelle direction et ne plus jamais le revoir si je lis mal ses signaux.

— C’est à toi de décider, dit-elle en soufflant à nouveau. Mais si tu penses qu’il existe une chance qu’il aime les hommes, qu’as-tu à perdre à lui demander de sortir avec lui ?

— Je suppose que tu as raison.

— Comme d’habitude.

— C’est mieux que de rester seul à la maison le vendredi soir.

— Hum, hum, dit Scarlet en laissant échapper un autre souffle. Écoute, je dois y aller. J’ai un rendez-vous de dissimulation.

— Que couvrent-ils ?

— Tu ne veux pas savoir.

— Dégoûtant.

— Oh, et Boy ?

— Oui, Girl ? répondis-je en faisant une pause alors que j’enlevais mon écharpe.

— Si tu y vas, prends une photo. Tu sais ce que je ressens pour un homme avec une belle barbe.

— Si tu pouvais juste te marier avec une barbe, tu le ferais, répondis-je.

— Je parie qu’il a une poitrine magnifique et poilue, poursuivit son amie.

— Je raccroche maintenant.

— Assez de poils pour se perdre dedans !

— Au revoir, dis-je fermement avant de mettre fin à l’appel. Bon sang, elle est folle.

Je retirai finalement mon écharpe et je me regardai dans le miroir à côté de la porte. Je ne pensais pas que je n’étais pas attirant, mais le grand roux mince n’avait jamais eu beaucoup de succès avec les hommes. Lorsque vous aviez une certaine apparence, beaucoup d’hommes s’attendaient à ce que vous…comportiez comme vous le deviez. La société avait fait pression sur moi afin que je fasse acte de soumission pour correspondre à mon apparence de non-alpha depuis mon adolescence. Vivre en solo pouvait vraiment être attrayant, si ce n’était que j’aimais sortir presque autant que j’aimais le sexe.

Cependant, peut-être que quelque part là-bas, se trouvait l’homme de mes rêves. Et il était impatient de s’installer avec un professeur de violoncelle jouant avec un nœud papillon et s’enduisant à fond de crème solaire 50 avant chaque sortie. S’il existait à Lancaster, c’était un tout autre problème, mais il était certain qu’il ne s’était pas trouvé à New York.

Je peignai mes cheveux avec mes doigts, les séparant d’un côté, une coupe et un style qui rendaient le côté droit plus long. Scarlet disait que je ressemblais à « un foutu mannequin ».

Merde. Elle avait peut-être raison…

Quel mal y avait-il à demander ce que monsieur Felix Hansen pensait des roux et de Vivaldi ? Au moins, je pourrais me faire un nouvel ami.

 

 

IL N’ÉTAIT même pas encore dix-sept heures, mais si loin au nord, le soleil s’était déjà couché et les étoiles apparaissaient. Je me garai, arrêtai le moteur de la voiture et restai assis dans le parking surplombant un bâtiment rustique et pittoresque. Une enseigne était suspendue au-dessus du porche.

Boutique cadeaux et café Snowy Ridge.

Qui aurait cru qu’une pommeraie aurait besoin d’une boutique de cadeaux ?

Je sortis de la voiture, toussant dès que j’eus inspiré une bouffée de l’air gelé de la Nouvelle-Angleterre. Bon sang, j’allais devoir sortir mon inhalateur de n’importe quel carton ou valise dans lequel il se trouvait si respirer ici pendant l’hiver était aussi physiquement douloureux. Je remontai mon écharpe sur ma bouche et utilisai le tissu épais comme barrière. Je marchai sur le terrain enneigé et croisai quelques autres voitures et familles avant de m’arrêter afin de fixer un poteau indicateur à côté des marches du magasin. Une demi-douzaine de flèches pointait vers différentes allées, indiquant : Citrouilles, pommeraie, sapins de Noël, locations de chalets… Les affaires devaient être bonnes.

Un vent soufflait à travers les pins et je frissonnai. Je devrais jeter un coup d’œil à la propriété une autre fois. Ce n’était pas comme s’il y avait beaucoup à voir en décembre, de toute façon, tout étant caché sous plusieurs mètres de neige. Je montai les escaliers et j’ouvris la porte.

La clochette au-dessus de la porte tinta lorsque j’entrai. À l’intérieur, je trouvai une grande boutique rustique et, vers l’arrière, je pouvais voir plusieurs petites tables et un bar qui devait composer le café. L’intérieur était décoré de rouge et de blanc et, mélangé à l’ambiance de la maison, de guirlandes, de lumières scintillantes, des chants de Noël jouaient doucement dans les haut-parleurs de la boutique.

Oh, l’endroit sentait aussi comme des pommes cuites au four et c’était absolument à tomber par terre.

— Bonsoir, monsieur, dit une femme, pas beaucoup plus jeune que cent cinq ans qui organisait un étalage de ce qui semblait être des beurres corporels à la pomme, des savons et même des baumes à lèvres. Nous allons bientôt fermer, mais puis-je faire quelque chose pour vous aider ?

— Bonjour, monsieur Hansen est-il ici ? Il travaillait sur votre stand au marché de Noël aujourd’hui. J’espérais qu’il travaillait ici aussi, ou qu’il était revenu ici…, dis-je en regardant autour de la pièce.

— Felix Hansen ?

— C’est cet homme.

— C’est le propriétaire. Il est revenu depuis environ une heure, mais je pense qu’il est peut-être à la ferme des sapins de Noël. Voulez-vous laisser un message ?

Je ne pouvais pas donner à cette dame la carte prépayée du pressing que j’avais prise sur le chemin. Premièrement, j’avais écrit mon numéro dessus. Deuxièmement, elle ressemblait beaucoup à ma grand-tante Dolly et cela me faisait un peu peur. Mais troisièmement, et surtout, comment pourrais-je vraiment savoir, au-delà de mon intuition, si monsieur Hansen aimait les hommes ? Ce n’était pas à moi de faire le coming out de l’homme surtout si Dolly ici présente additionnait deux et deux en ce qui concernait le numéro de téléphone. Mais au cas où il ne serait pas gay et que je me ridiculise, je ne voulais pas non plus qu’une rumeur se propage accidentellement à son sujet en la mettant au milieu de tout cela.

Nom d’un p’tit bonhomme.

En parlant de ça, la cloche au-dessus de la porte d’entrée tinta de nouveau et je me déplaçai vers la droite pour m’écarter lorsque…

— Dites son nom et le voilà ! dit Dolly.

Je me retournai et je vis tout de suite Felix, ses épaules prenant presque toute la largeur de la porte.

— Bon…bonsoir, dis-je, me sentant sourire.

— Monsieur Bowen Merlin, dit-il un peu surpris alors que la porte se refermait derrière lui.

— Vous vous souvenez, dis-je.

— Un nom difficile à oublier.

— Je peux remercier mes parents pour cela pour une fois.

Felix sourit et regarda par-dessus mon épaule. Je me retournai pour voir ce qu’il regardait, et je vis que tante Dolly était en train de s’éloigner. Sa tête aux volumineux cheveux blancs était tout ce qu’on pouvait distinguer entre les rayonnages.

— En quoi puis-je vous aider ? demanda Felix.

Je le fixai et lui offris la carte du pressing. Il la prit d’une main gantée, me fixant curieusement.

— Pour votre manteau, expliquai-je en désignant la carte. C’est prépayé. Déposez-le lorsque cela vous arrangera.

— Vous n’aviez pas à faire ça.

— S’il vous plaît, insistai-je. Sinon, je serais devenu fou.

— J’apprécie, dit Felix en hochant la tête avant de glisser la carte dans sa poche.

Il n’avait pas commenté mon numéro de téléphone. Devais-je le mentionner ?

Dolly se cachait peut-être à proximité.

Je scannai rapidement le magasin, mais je ne la vis pas.

— J’ai aussi écrit mon numéro de téléphone dessus, dis-je en me tournant vers lui.

L’homme écarquilla les yeux et reprit la carte.

— Si vous voulez prendre un verre un jour, continuai-je. Avec moi.

— C’est très gentil de votre part, dit Felix, sa voix devenant douce et hésitante.

L’ambre apaisant coulait et il jouait avec la carte dans ses doigts avec une sorte de tension nerveuse.

— Mais… je dois décliner.

Oh. Oh. Oh. Le rejet puait l’hétérosexualité.

— Je suis désolé, dis-je avec l’impression d’avoir atterri les deux pieds dans un tas de bouse.

Felix me tendit la carte.

— Non, s’il vous plaît, faites nettoyer votre manteau, dis-je en la refusant, lui souriant même si je savais que ce n’était pas très crédible. Je ne voudrais pas que vous sentiez le cidre. Non que… cela sent bon !

Felix sourit légèrement.

Je m’arrêtai de parler, puis je pris une profonde inspiration avant de parler à nouveau.

— Passez une bonne soirée.

— Vous aussi, dit-il en se mettant sur le côté.

Je hochai la tête et sortis, la piqûre de l’air froid beaucoup moins mauvaise que de passer encore pour un idiot pour la deuxième fois ce jour-là devant le même homme.



[1] Handsome : Beau, jeu de mots impossible à traduire en français