Chapitre Un

 

 

ADAM PRESTON quitta ses tongs et plongea ses orteils dans le sable chaud de chaque côté de la chaise longue. Une serveuse vêtue d’un uniforme blanc et bleu vif lui sourit et posa une bière et un shot de rhum vieux sur la petite table sous la palapa [1] d’Adam. Les feuilles de palmier bruissaient dans la brise légère provenant de la mer et l’odeur du sel lui chatouillait le nez. Des vagues bordées d’écume s’écrasaient sur la plage, quelques mètres plus loin. Le paradis.

— Puis-je vous apporter autre chose, monsieur ?

— Non. Merci. C’est parfait.

— Très bien, dit la femme. Faites-moi signe si vous avez besoin d’un autre verre.

— Je le ferai. Merci.

Adam avala le rhum en une seule gorgée, reposa le verre à liqueur sur la table, puis il s’allongea et ferma les yeux.

Vingt-quatre heures auparavant, il s’était disputé au téléphone avec son frère, essayant de le convaincre encore une fois qu’accepter l’offre d’Entech, qui voulait acheter l’entreprise familiale, était une énorme erreur. Non que cela ait fonctionné. Roger s’était toujours opposé à ce qu’Adam soit à la tête de Prestco inc., même s’il avait voté à contrecœur avec le reste de la famille afin de permettre à son frère de succéder à son père cinq ans auparavant.

Cinq ans d’exploitation de Prestco signifiaient cinq années de travail pendant soixante heures et plus par semaine, mais Adam avait réussi à sauver ce qui restait de l’entreprise après la mort de son père.

Il n’avait pas voulu reprendre l’entreprise de fournitures électroniques ; il voulait seulement poursuivre son pauvre rêve de coder et, peut-être, lancer un jour sa propre entreprise de logiciels. Il ne devrait pas se soucier de savoir si Entech les rachetait. Mais maintenant qu’Entech augmentait la pression, il se rendait compte qu’il ne voulait pas vendre. L’entreprise était devenue pour lui plus que ce que son père avait construit. Il n’accepterait pas de vendre. Il ne pouvait pas…

Laisse tomber. Tu es là pour te détendre, pas pour rejouer le même film jusqu’à ce que tu mémorises tous les dialogues.

Il ouvrit les yeux et observa la lente descente du soleil. Il inspira longuement plusieurs fois et voulut se libérer de la tension qui pesait fortement sur ses épaules. Sa sœur avait raison. Il avait besoin de ces vacances. D’une semaine de paix et de calme. D’un temps de réflexion.

Il termina sa bière et était sur le point de faire signe à une serveuse de lui en apporter une autre lorsqu’il se rendit compte qu’il avait oublié de se renseigner sur la possibilité d’une plongée le lendemain matin. Il était presque vingt heures, à peu près l’heure à laquelle le centre de plongée fermait d’après ce qu’on lui avait indiqué. La boisson pouvait attendre.

 

 

 

 

Chapitre Deux

 

 

JONAH SUSPENDIT les deux dernières combinaisons et lava les bacs de rinçage pendant qu’Henri lavait la cour. Des petits ruisseaux de sable et d’eau striaient le béton peint.

— Je peux finir, lui dit Henri.

— Merci, répondit-il en se dirigeant vers les bancs pour récupérer son gilet stabilisateur et son régulateur pendus à un crochet. Je te dois un verre.

— Heureusement qu’ils sont gratuits, sinon il faudrait faire un emprunt, répliqua Henri en riant.

— Rendez-vous chez Giuseppe dans une heure ? demanda Jonah en accrochant son équipement dans la salle des moniteurs.

— Pas ce soir. J’ai rendez-vous avec Viola, répondit Henri avant de s’arrêter un moment et faire un geste en direction du bureau. C’est notre anniversaire des six mois.

— Six mois ? Impressionnant. Donc, qu’as-tu prévu pour le dîner ?

— Des sushis, dit-il. Chez Yumi.

— Tu l’emmènes jusqu’à Punta Cana ? s’exclama Jonah en riant et claquant Henri dans le dos. Ça doit être de l’amour.

— Un homme fait ce qu’il fait, répliqua-t-il avec un clin d’œil. J’ai emprunté la voiture de Torey.

— Un homme doit faire ce qu’il a à faire ; le corrigea Jonah.

L’anglais d’Henri était incroyablement bon, alors il aimait le taquiner les rares fois où il faisait des erreurs.

— Et toi, alors ? demanda Henri avec un sourire en coin.

— Moi ?

Jonah savait où son ami voulait en venir, mais il n’allait pas mordre à l’hameçon.

— Tu es ici depuis quelques semaines maintenant. As-tu rencontré quelqu’un d’intéressant ?

— Si ça avait été le cas, je ne t’en aurais pas parlé, le taquina-t-il en secouant la tête.

— Bien. Qu’il en est ainsi.

— Qu’il en soit. Pas qu’il en est.

Henri se mit à rire et se dirigea vers le comptoir où Viola travaillait sur l’assignation des plongées du lendemain.

— Les clientes me trouvent plus sexy lorsque je me trompe.

— C’est ce que tu crois.

Jonah retira l’élastique de ses cheveux et passa la main dans ses boucles humides.

— Amuse-toi bien ce soir ! dit-il à Viola en lui faisant un signe de la main.

Il mit ses sandales et se dirigea vers les dortoirs du personnel. Il revenait avec une serviette lorsqu’il remarqua un homme debout au milieu de l’intersection de deux voies et se frottant l’arête du nez.

— Parfait, marmonna l’homme.

— Perdu ? demanda Jonah en se forçant à ne pas fixer des yeux les poils roux sur les pectoraux bien définis de l’autre homme.

— Est-ce si évident ? répliqua-t-il en regardant Jonah avec des yeux bruns et chauds.

— Cela arrive souvent, le rassura Jonah. Où allez-vous ?

— Au centre de plongée. Bien qu’il soit probablement fermé à présent ?

Il était Américain, de la Côte Est, à en juger par son accent. Un soupçon du New Jersey, mais policé, donc à peine perceptible.

— Il vous reste dix minutes, le rassura-t-il en jetant un coup d’œil à sa montre avant de montrer le chemin qu’il venait d’emprunter. C’est à une centaine de mètres par là. Vous ne pouvez pas le rater.

— Merci.

— Pas de problème, dit-il en lui adressant un sourire rassurant. J’ai eu besoin de quelques jours pour m’orienter, moi aussi.

— Ma mère me dit toujours que je serais capable de me perdre dans une cabine de douche.

— À ce point ? demanda Jonah en riant.

L’homme hocha la tête.

— Il y a pire comme endroit pour se perdre avec vous, lança malicieusement Jonah qui le regretta aussitôt.

Le corps mince de l’homme était beaucoup trop intéressant, surtout compte tenu de l’accord de non-fraternisation que Jonah avait signé lorsqu’il avait été engagé. Non pas que l’hôtel n’ait jamais viré quelqu’un pour avoir couché avec un client, mais il se sentait plus à l’aise en suivant la règle. Cela lui facilitait la vie. Le célibat était plus sûr. Flirter était carrément dangereux.

L’autre homme rougit. Encore plus intéressant.

— Est-ce que nous nous connaissons ? demanda l’homme en recouvrant rapidement son sang-froid.

Cette phrase, Jonah l’entendait souvent.

— Je suis sûr que je me souviendrais de vous, dit-il sincèrement.

Il ne rencontrait pas un roux tous les jours, encore moins, un aussi séduisant.

— Je me suis trompé, dit l’homme en lui tendant la main. Adam Preston.

— Enchanté, Adam, répondit Jonah en la serrant.

Poigne ferme. Confiant, mais pas trop.

— Moi, c’est Jonah. Jonah James.

— Je ferais mieux d’y aller, dit Adam. Nous nous reverrons peut-être.

— Je l’espère bien.

Il regarda Adam se diriger vers le centre de plongée. Pas de fraternisation, se rappela-t-il en soupirant. Il était peut-être temps de repenser au célibat.

 

 

 

 

Chapitre Trois

 

 

ADAM RENTRA finalement dans sa chambre, une demi-heure plus tard, après avoir quitté le centre de plongée et récupéré les tongs qu’il avait oubliées sur la plage. Il était sur le point d’ôter son maillot de bain lorsque son portable sonna.

— Adam ?

— Salut, Karen.

— Écoute, je suis désolée de te déranger pendant tes vacances…, dit sa sœur, l’air vraiment contrarié.

— Mais… ?

— Tu sais que je ne t’appellerais pas si je ne pensais pas que tu devais être mis au courant, répondit-elle.

— John Morgan d’Entech a appelé.

— Comment le sais-tu ?

— Il a d’abord appelé sur mon portable. Je l’ai ignoré.

— Tu as des couilles, Addy.

— J’en avais la dernière fois que j’ai vérifié, répondit-il en soupirant avant de s’allonger sur le lit, le téléphone coincé entre son épaule et son oreille.

— C’est vrai.

Les choses devaient être pires qu’il ne le pensait. Elle riait toujours de ses stupides réparties.

— Il a appelé maman aussi, dit-elle.

— Il a quoi ?

Il sauta du lit et se dirigea vers la fenêtre. Dehors, le soleil avait finalement disparu sous l’horizon, illuminant le ciel de teintes rouges et d’oranges brillantes.

— Il l’a appelée ce matin, visiblement. Elle lui a dit qu’elle ne souhaitait pas vendre ses actions, mais il l’a convaincue de convoquer une réunion avec nous tous.

Inspire profondément. Bien sûr, le serpent appelait sa mère, probablement parce qu’il pensait qu’elle était un fruit à portée de sa main. Entech aurait une chance de racheter Prestco avec ses actions et celles de Roger. Ce dernier avait déjà mis la pression sur leur mère ; maintenant, une personne extérieure s’en occupait.

— Quand ?

— Le 28.

On était le 31 janvier. Cela lui donnait un mois pour trouver comment contrer la stratégie d’Entech.

— Je prendrai l’avion pour les États-Unis demain et nous pourrons…

— Hors de question, bon sang.

— Mais…

— Il n’y a rien que tu puisses faire ici et qui ferait la moindre différence, répliqua-t-elle d’une voix dure. Je n’ai pas passé les deux derniers mois à essayer de te faire prendre des vacances afin que tu reviennes juste après ton atterrissage.

— Maman a déjà assez de mal avec Roger qui la pousse à vendre. Si je reviens, je pourrai…

— Tu auras encore trois semaines pour te préparer lorsque tu rentreras à la maison. En plus, j’ai convaincu maman de venir de Floride avant la réunion. Elle restera avec Kenny et moi à la maison. Elle arrive mardi. Je lui parlerai.

— Oh. Tu es douée, dit Adam en souriant.

— Merci.

Il pouvait presque voir le sourire de sa sœur.

— Comment as-tu fait ?

Sa mère ne se rendait presque jamais nulle part, encore moins jusqu’à la baie de San Francisco. Elle y retournait rarement depuis la mort de leur père. En fait, il ne se souvenait pas de la dernière fois qu’elle était venue lui rendre visite.

— J’ai mes méthodes.

— Crache le morceau, femme.

Elle préparait quelque chose et il voulait s’assurer qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.

— Je lui ai peut-être dit que j’avais besoin d’aide. Tu sais, dans la maison, avec Kenny qui voyage plus pour son travail et moi qui doit préparer les affaires pour le bébé et tout.

Le cerveau d’Adam se figea.

— Tu es… tu es…

— Nous attendons un bébé, dit-elle triomphalement. Qu’en penses-tu, oncle Addy ?

— Félicitations !

Ken et elle essayaient depuis près de cinq ans. Bien sûr, s’ils réussissaient à empêcher la société d’être avalée par les requins d’Entech, Adam devrait embaucher quelqu’un pour l’aider à gérer l’entreprise pendant que sa sœur serait en congé, mais c’était un problème qui ne le préoccupait pas.

— Merci. Nous sommes ravis.

— Garçon ou fille ? demanda-t-il.

— Nous ne voulons pas le savoir à l’avance, dit-elle. Kenny dit que c’est une fille. Je lui ai dit que c’était un garçon. Nous avons environ six mois avant de le découvrir.

— Je suis si content pour vous.

— Nous sommes heureux, nous aussi, répondit-elle en riant. Nous avions arrêté les traitements six mois avant environ. Je suppose que c’était le destin.

— Vous ferez de super parents.

— Je pense qu’il est temps que la vieille maison ait un peu de sang neuf. J’arriverai peut-être à convaincre maman de revenir.

— S’il y a bien quelqu’un qui le peut, c’est toi, affirma-t-il en souriant.

— Donc, je n’ai pas à m’inquiéter que tu te pointes à ma porte demain, d’accord ? Tu ne bouges pas de là ?

— Je te fais confiance pour éloigner maman de Morgan et de son équipe.

Sa sœur était une femme d’affaires rusée et elle garderait leur mère occupée. Merde, leur mère avait même dû sauter d’elle-même dans le prochain avion vers l’ouest.

— Heureuse de l’entendre, répliqua-t-elle en riant. Et si tu te présentes ici même une heure avant ton vol de retour…

— J’ai compris. Je resterai, tant que tu me tiendras au courant. Tu sais que je serai cent fois plus stressé si tu ne me dis pas ce qui se passe.

— Marché conclu. Maintenant, va t’amuser un peu pour changer, ajouta-t-elle. Nous avons besoin que tu sois lucide et prêt à botter les fesses d’Entech à ton retour.

— Je compte sur ton aide pour ça.

— Je n’ai pas abandonné la pratique du droit pour te laisser toute la partie amusante. Maintenant, va boire une boisson fruitée avec un parapluie ou un truc comme ça.

— Promis, lui dit-il.

Mais il avait le sentiment qu’il aurait besoin d’une boisson un peu plus forte.

 



[1] Grand parasol fixe fait avec du chaume ou des feuilles de palmiers au lieu de toile.