I

 

 

IL FALLAIT que ce boulot se termine pour que je puisse rentrer chez moi.

Cette prise de conscience était incroyable, parce que j’adore New York. N’importe quelle occasion d’y passer du temps, de manger à Hell’s Kitchen, de traverser Central Park ou de m’imprégner de l’ambiance de Times Square était bonne à prendre. Donc le fait d’avoir hâte de partir me disait quelque chose d’important.

Et cela avait tout à voir avec Aaron Sutter.

Je pensais tout savoir sur les beaux hommes. J’avais couché avec assez d’entre eux. Des accros aux salles de sport que je baisais dans des clubs, des minets à genoux dans les ruelles et des types que j’emmenais à l’hôtel et qui me facturaient à l’heure. Je ne me donnais jamais la peine s’ils n’étaient pas magnifiques. Mais aucun d’entre eux n’arrivait à la cheville du millionnaire.

Milliardaire ?

Je n’étais pas certain, je n’avais pas vérifié. Il était blindé ; c’est tout ce que je savais. Pas que je m’en souciais. Cela ne faisait aucune différence. J’étais déjà prêt à prendre soin de lui, à être le mec, son mec, celui sur qui il pourrait compter. Qu’il soit aussi dans le placard avait été comme un grand panneau clignotant en néon me signalant que j’en étais enfin au même point avec quelqu’un. C’était effrayant et incroyable à la fois.

Chaque fois que je rencontrais un type ailleurs que dans un bar ou un club, il voulait que je rencontre ses amis, qu’on aille prendre un verre et que je fasse savoir, en gros, que j’étais gay. Le truc, c’est que je ne pouvais pas. J’étais inspecteur de police à Chicago ; être out et fier n’était pas une option si je voulais grimper les échelons. Et même si je connaissais un autre inspecteur qui l’avait fait, il n’était pas resté dans les forces de l’ordre et était devenu marshal fédéral. Je m’étais voilé la face un moment et m’étais dit que c’était ce que je voulais faire, moi aussi, mais j’aimais être inspecteur à la criminelle, permettre aux gens de tourner la page, trouver et punir les responsables. Je voulais vraiment continuer à faire ce que je faisais et à vrai dire, jusqu’à maintenant, je n’avais pas trouvé de type assez important pour le choisir à la place de mon boulot. La seule relation à long terme que j’avais eue, pendant deux ans de ma vie, s’était terminée parce que je n’étais pas un homme « gay et fier de l’être ».

Dès l’instant où j’avais rencontré Aaron Sutter, toutefois, une alarme s’était déclenchée dans ma tête. J’avais su rien qu’en lui parlant quelques minutes que je ne pourrais être que sérieux avec lui. Il n’était pas du genre à tirer un coup vite fait ; c’était le genre d’homme avec qui on crée un foyer. Étrangement, cela ne m’avait pas fait peur. Mon réflexe de fuite parfaitement aiguisé ne s’était pas activé.

Et le fait qu’il soit magnifique ne faisait pas de mal. Avec sa carrure élancée et musclée, ses traits anguleux et ses yeux bleus et brillants, j’avais immédiatement eu envie de lui. Quand son regard turquoise avait croisé le mien, un élan de désir m’avait serré la poitrine et j’avais eu du mal à me souvenir de mon propre nom. Toute ma vie, j’avais eu un faible pour la beauté, mais à la moitié d’un dîner avec des amis communs, j’avais su la vérité. C’était plus que ça. J’aurais tout fait pour passer du temps avec lui, ou tout ce qu’il me permettrait.

J’aimais la façon dont cet homme parlait. Le son de sa voix – sa résonance, sa qualité rauque – décadente et sexy. Son rire était agréable, profond, pas timide ou discret. Plus important encore, il était drôle et sarcastique, rapide à lancer des piques. Il était intelligent, et comme l’esprit est encore plus sexy que l’apparence, j’étais foutu.

— Réveille-toi, Stiel, m’ordonna une voix dans mon oreillette.

Sortant en sursaut de mes pensées, je regardai de l’autre côté de la pièce, vers l’entrée du club.

— On se concentre. Evanston arrive.

Je couvrais la porte arrière, donc le tueur à gages de la mafia n’aurait aucun moyen de ressortir après être entré. Les deux hommes qu’il avait tués à Chicago, et les trois autres à New York, lui assureraient la peine capitale à moins qu’il ne retourne sa veste et balance son patron. Tout le monde pensait qu’il mourrait avant de donner le moindre nom, mais je savais reconnaître un lâche.

Quand tout cela serait terminé, je pourrais monter dans un avion et rentrer chez moi, puis une fois là-bas, appeler Aaron Sutter et lui demander si je pouvais le voir.

Je voulais vraiment le voir.

 

 

APRÈS LA première nuit que nous avions passée ensemble, j’avais dû grimper dans un avion le lendemain matin. Passer mon tour pour la douche avant de partir avait été mon choix. L’idée de porter son odeur sur ma peau toute la journée m’avait été vraiment nécessaire.

— Tu ne veux pas te laver ? m’avait-il taquiné, un sourire paresseux aux lèvres.

Il m’avait observé, encore allongé sur son lit king size.

— Non, avais-je répondu d’une voix rauque parce que le simple fait de le regarder, de voir sa peau couverte des marques que j’y avais laissées, ses lèvres enflées et ses cheveux ébouriffés empêchaient mon cœur de battre. Je veux sentir ton odeur un peu plus longtemps.

— Oh, avait-il dit, visiblement pris au dépourvu.

Les choses avaient été sauvages dès que nous avions passé la porte de chez lui, la nuit précédente. À la seconde où le verrou avait été tiré, nous nous étions débarrassés de nos vestes et de nos chemises.

Aaron avait récupéré du lubrifiant et des capotes sur une table près du mur et me les avait fourrés dans les mains avant que les siennes s’attaquent à ma ceinture. Il avait presque perdu l’équilibre quand je l’avais poussé, mais s’était rétabli de justesse avant d’entrer tête la première dans le mur.

— Tiens-toi tranquille, avais-je grogné en m’approchant derrière lui, agrippant ses hanches pour m’assurer qu’il ne bouge pas.

— Oui, avait-il promis, les paumes à plat sur le bois noirci, la tête posée contre son biceps, le souffle brusque et saccadé.

J’avais baissé mon boxer et mon jean jusqu’à mes genoux, enfilé la capote et ouvert le capuchon du flacon de lubrifiant.

— Duncan, avait-il murmuré et j’avais aimé la façon dont mon nom semblait déformé par son désir.

Jetant ses sous-vêtements et son jean à ses chevilles, j’avais glissé la main devant lui et pris sa queue de mes doigts couverts de lubrifiant, en recouvrant la mienne de l’autre.

— Pitié, avait-il supplié d’une voix basse. Je te veux en moi.

Le frisson qui l’avait traversé était beau à voir, son envie et sa confiance un véritable cadeau. Quand j’avais glissé deux doigts en lui, je m’étais rendu compte à quel point il était serré.

— Dis-moi la dernière fois que tu as été pris.

— Je ne peux pas, avait-il soufflé. Je ne l’ai jamais été.

Je m’étais figé.

— Non-non-non, avait-il gémi en cambrant le dos, faisant ressortir ses fesses. J’en ai envie. Je ne sais pas depuis combien de temps j’ai… mais ce n’est pas à moi de demander. Je ne peux pas. Je ne le ferai pas.

Ceux qui avaient été avec lui devaient le savoir, et lire les pensées était une chose plutôt difficile.

— Je… Duncan !

J’avais compris. C’était Aaron Sutter, bon sang ! Et les millionnaires effrayants et puissants ne demandaient pas qu’on les baise. Jamais. Jusqu’à maintenant, jusqu’à moi.

Mais la façon dont il avait poussé contre mes doigts, laissant rouler sa tête sur ses épaules et gémissant sans fin – c’en avait été trop.

— Prends ta queue, lui avais-je ordonné.

— Laisse-moi simplement… j’ai besoin de… je veux te sentir.

Je l’avais pris au mot, j’avais écarté les globes ronds et magnifiques de ses fesses et aligné mon gland avec son joli petit orifice rose.

— Vas-y lentement.

Je n’aurais pas voulu faire autrement.

Il me faisait confiance, avait envie de moi et je voulais rendre cet acte tendre et doux. Je voulais faire pour Aaron Sutter ce que j’aurais voulu pour moi.

— Duncan… j’ai besoin de toi.

J’avais bougé au ralenti, le recouvrant, plaquant mon torse contre son dos, mon bras droit autour de son cou, ma main sur sa hanche, le maintenant immobile tout en poussant en lui.

— Duncan !

— Doucement, l’avais-je apaisé en murmurant contre son oreille, embrassant son cou.

Sa réaction au contact de mes lèvres, la façon dont il se détendait lentement, se calmant jusqu’à l’âme, m’avait fait comprendre à quel point il me voulait.

Une fine pellicule de sueur était apparue sur ses épaules et il avait haleté doucement, son corps se resserrant autour du mien. Je rêvais de m’enfouir en lui, de le prendre profondément, mais plonger lentement en Aaron, centimètre par délicieux centimètre, était une chose que je désirais plus encore. Son corps s’était ouvert, s’étirant autour de moi, me voulant en lui tout autant qu’il voulait que je ressorte. Cette bataille, la sensation de ses muscles ondulant autour de moi, tout cela avait été presque plus que je ne pouvais en supporter.

— Tu es tellement bon, avais-je grogné contre sa peau, adorant le goût salé de sa sueur, suçant, léchant et mordillant enfin sa gorge.

— Ne t’arrête pas.

Je ne l’avais pas fait. Je m’étais glissé plus loin, poussant, transgressant, et je m’étais soudain retrouvé là, enfoui jusqu’à la garde, mes bourses contre ses fesses. Il avait tourné la tête et je l’avais embrassé par-dessus son épaule, ma langue prenant absolument possession de lui, le dévorant jusqu’à sentir ses dernières forces disparaître.

— Est-ce que tu pourrais…, avait-il demandé avant de déglutir. Plus serré ?

Il était si vulnérable, nu d’une façon qui n’avait plus rien à voir avec les vêtements. Je voulais qu’il sache qu’il pouvait se perdre en moi, que j’étais là.

Je l’avais serré si fort qu’il pouvait sentir mon cœur battre contre son dos. Ses mains étaient passées du mur à mes hanches et il avait ondulé lentement contre moi.

— Oh, putain, avais-je murmuré avant de rire doucement contre ses cheveux humides, frottant son épaule de mon menton. Je ne vais pas tenir si tu continues.

Chaque picotement, chaque frisson électrique le faisait tressaillir contre moi et les muscles de ses fesses ondulaient autour de mon membre.

— Pitié.

Le mot avait été à peine audible, un souffle tremblant plutôt qu’un son. Son regard empli de passion avait croisé le mien.

— Sers-toi de moi.

Je n’avais pas pu sortir de quelques centimètres pour replonger en lui comme dans tous les bons pornos. J’étais trop gonflé par l’excitation et il était trop serré. Tout ce que j’avais pu faire, c’était rendre ces coups de reins le plus doux possible.

— Duncan ! avait-il hurlé et ses muscles s’étaient contractés, provoquant une réponse en moi, une chaleur brûlante se répandant au bas de ma colonne vertébrale.

Je voulais sentir mon corps s’emboîter dans le sien, donner et recevoir, sentir le plaisir enfler lentement et ne laisser place à rien d’autre qu’à l’adrénaline et l’euphorie avant l’extase. Je voulais le baiser plus fort que je ne le ferai jamais. Mais une seule fois ne suffirait pas.

— J’ai besoin de toi, avait-il murmuré difficilement.

Je le savais.

— Ne me laisse pas.

— Non, avais-je promis en poussant en lui.

Il avait été bruyant et j’avais adoré ça, parce que je n’avais pas eu besoin de deviner ce qu’il voulait, et ses larmes étaient sans conséquence parce qu’il ne s’agissait que de barrières qui s’effondraient, rien d’autre.

Je m’étais recroquevillé sur lui, mon visage pressé contre sa nuque, l’embrassant doucement avant d’agripper ses hanches et de commencer à aller et venir.

— Plus fort, avait-il gémi.

— Jouis ! lui avais-je ordonné parce que j’étais si proche, trop engorgé en lui, mais que j’avais besoin qu’il soit repu en premier.

— Je… Duncan…

J’avais changé d’angle et n’avais pas eu à deviner si j’avais trouvé l’endroit que je recherchais. Il en avait perdu ses mots ; il n’était resté qu’un cri guttural avant qu’il se répande sur le mur devant lui. Mon orgasme avait jailli quelques secondes après le sien et quand nous étions restés plantés là, ensemble, submergés de plaisir, je m’étais rendu compte que je le tenais sans doute un peu trop fermement.

— Oh, avais-je dit doucement en essayant de me libérer.

— Non, m’avait-il arrêté, satisfait du cocon de mes bras. Reste.

Et j’étais resté, toute la nuit, mais j’avais essayé de partir avec ma fierté intacte le lendemain matin. Dire à cet homme que je voulais porter l’odeur de sa sueur toute la journée, que je ne souhaitais pas laver la semence séchée de son deuxième orgasme de la nuit, c’en était probablement trop pour un premier rendez-vous. Je l’aurais fait flipper.

Quand il s’était assis pour me dévisager, je m’étais précipité vers la porte. Je ne voulais pas l’entendre me dire que j’étais stupide et j’avais regretté de l’avoir dit au moment même où les mots avaient passé mes lèvres. J’avais tendance à m’attacher beaucoup trop vite.

— Duncan ?

Je m’étais arrêté et avais jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule.

— Tu m’appelleras quand tu rentreras ?

Il m’avait fallu toutes mes forces pour ne pas retourner me jeter sur lui pour l’embrasser jusqu’à ce qu’il me supplie de rester. Il était si beau, si tentant, il me donnait l’impression d’être chez moi… J’avais dû ravaler mon cœur pour ne pas bouger.

— Oui, avais-je répondu d’une voix rauque, si tu veux.

Il avait acquiescé.

— S’il te plaît.

J’avais essayé de sourire, sans vraiment réussir, une grimace douloureuse plutôt qu’autre chose, j’en étais certain.

— D’accord. À la prochaine.

— Tu ne veux pas que mon chauffeur…

— Nan. Un taxi m’attend en bas.

— Oh, avait-il soufflé.

De nouveau, je n’avais pas voulu répondre, donc j’avais ouvert la porte et j’étais parti.

Je ne m’étais pas senti bien de le laisser. J’aurais voulu rester, mais j’avais trop peur de le lui dire. Et même si je ne le connaissais que depuis douze heures, depuis le dîner de la veille, l’idée de le laisser m’était physiquement douloureuse.

Je ne restais jamais. Je m’enfuyais toujours le lendemain matin. Parfois, je rentrais chez certains, mais dès que nous en avions terminé, je trouvais une excuse pour me barrer. Je devais partir. Je n’avais jamais voulu dormir avec quelqu’un et le serrer contre moi comme Nate, d’abord, mon ex, et soudain cet homme auquel je ne m’attendais pas.

Partager le lit d’Aaron Sutter était une chose que je n’arrivais plus à me sortir de la tête. Après une semaine, mon désir prenait le dessus. Je mourrais d’envie de le voir.