I

 

 

DU SANG.

Rook ne sentait que ça. Une odeur brûlante. Métallique. Écœurante. Du sang.

Elle agressait ses sens comme un essaim de frelons enragés auquel il ne pouvait échapper – même alors qu’il détalait dans les ruelles étroites de Hollywood. Derrière lui, des cris retentissaient, bruyant tintamarre dont les échos se perdaient dans ce labyrinthe de briques, de verre et de ciment.

Une canette d’aluminium, ternie par le soleil, couina sous son pied. Elle se replia et s’accrocha à son sneaker, s’y cramponnant le temps d’une foulée avant d’être délogée par la gravité. Surpris, Rook trébucha et faillit tomber, se rattrapant de justesse à un énorme container noir qu’il renversa. Les ordures se répandirent sur le sol et un immonde liquide gluant suinta des abîmes du mastodonte métallique. Rook l’évita d’un bond, conscient que les pas de ses poursuivants se rapprochaient.

Bon sang, pas question de se laisser attraper !

Il pouvait se distancer de la puanteur des ordures. Mais pas de celle du sang. Il en avait plein les mains. En voulant les essuyer, il s’en mit plein le pantalon. La semelle de ses chaussures en était probablement engluée, car il avait pataugé dedans au magasin. Le liquide visqueux avait dû s’incruster dans les profondes rainures de ses Chuck noir délavé.

Un gémissement l’avait alors attiré au fond de sa boutique. Il ignorait d’où ce bruit était venu, mais il l’avait entendu, il aurait pu le jurer sur toutes les Bibles dédicacées par le Seigneur en personne. Ce soupir geignard l’avait poussé à s’arrêter, à regarder. Sa curiosité finirait par le tuer, lui avait dit Hawkins un jour.

C’était absolument et ridiculement vrai, car en tournant à l’angle d’une vitrine remplie d’objets-souvenirs de films d’horreur, il avait marché sur la main d’un cadavre.

Et là, sa curiosité avait explosé de rire, avant de le pousser dans de nouvelles difficultés.

Rook savait que la femme était morte, même à la faible lueur des lampes de secours incrustées au plafond. C’était aussi facile à voir que la statue grandeur nature de Chewbacca[1] dressée à quelques mètres de l’endroit où le corps était étalé. Personne ne pouvait survivre à ce que Rook avait vu. Il ne restait rien du ventre et de la poitrine. La lumière bleue des LED donnait des reflets d’argent aux morceaux éparpillés autour du cadavre, horrible mélange d’os et de chair meurtrie, et les entrailles se déroulaient en longs rubans humides baignant dans le sang et les autres fluides.

Dans la petite partie du cerveau de Rook qui fonctionnait encore, une lueur de reconnaissance s’alluma, overdose sensorielle assez vive pour faire crépiter ses nerfs à vif. Il connaissait cette femme… il s’était disputé avec elle, furieux qu’elle l’ait baisé. Pire encore, il l’avait maudite en découvrant qu’elle avait filé avec l’un de ses plus importants butins.

Dani Anderson.

Son visage de poupée était tailladé et abîmé, ses immenses prunelles bleu myosotis, qu’elle savait si bien utiliser pour séduire, étaient désormais ternes et vides, fixant sans le voir le haut plafond du magasin. Elle gisait sur le côté, les bras tendus devant elle à un angle bizarre. Les jambes étaient écartées et les genoux pliés, ce qui faisait remonter jusqu’aux hanches la jupe étroite. Machinalement, sans réfléchir, Rook avait tiré sur l’ourlet de la jupe, pour donner au cadavre une certaine dignité. Il avait vivement ôté sa main en sentant sa paume s’humidifier. Il avait dû y avoir une sorte d’effondrement intérieur du corps déchiqueté, car il avait basculé. D’instinct, Rook avait agi pour le retenir, comme si son geste pouvait éviter à Dani de nouvelles souffrances.

Et il fut découvert ainsi : couvert d’un sang encore chaud, avec le cadavre d’une femme dans les bras.

Une vive lumière avait illuminé la boutique. Surpris, Rook s’était écarté et avait laissé retomber Dani – dont le corps avait heurté le sol avec un bruit humide. Il n’avait pas eu le temps de reprendre son souffle que la vitrine avait explosé. Des silhouettes anonymes s’étaient précipitées vers lui, trop nombreuses pour qu’il puisse les compter dans son état de panique.

Par contre, il avait remarqué les armes braquées. Et il avait senti le sifflement de la balle qui lui avait effleuré la joue.

Potter’s Field[2], sa boutique d’objets de collection, était composée d’un dédale de vitrines d’exposition et d’arrière-salles. Et Rook la connaissait comme sa poche, aussi habitué à la disposition des lieux qu’aux grincements de serrure des vieux coffres-forts qui cédaient sous ses doigts habiles. Il faisait bien trop sombre dans les arrière-salles. Il aurait dû y avoir de la lumière, les LED clignotantes de R2-D2[3] ou les ampoules du vieux tableau de signalisation qu’il avait acquis à la vente aux enchères d’une maison de production. Au pire, il aurait dû pouvoir se diriger au doux rayonnement des vitrines réfrigérées de ses collections les plus délicates. Au lieu d’être accueilli par le costume rose fané de Charlie Chan dans un de ses premiers films ou la robe à paillettes multicolores d’une vitrine scellée, Rook avait affronté une obscurité totale. Seul un rai de lueur orangé lui avait permis d’y voir.

Il n’avait pas eu besoin de plus pour retrouver la porte métallique coulissante qui ouvrait sur le côté de l’immeuble. Charlène, son écervelée d’assistante, avait oublié de refermer le gros cadenas du loquet lors de sa dernière pause cigarette. Il comptait bien avoir une sérieuse conversation avec elle à ce sujet !

S’il ne se faisait pas tirer dessus avant.

Bon sang, s’il réussissait à survivre – un fuyard couvert de sang, à Los Angeles, avec une meute d’hommes armés à ses trousses – ce serait grâce à l’inattention de Char et elle recevrait probablement une augmentation. Il avait poussé la barre automatique de la porte et s’était retrouvé dehors avant qu’une autre balle tente de lui exploser la tête.

Ses jambes le brûlaient. Après des années passées à se faufiler dans des espaces exigus, il était resté agile. Il avait veillé à conserver sa souplesse. Malheureusement, il manquait d’endurance, comme il le découvrit très vite, plié en deux par une crampe au niveau des côtes. Il s’était montré négligent – vraiment. Quelle idée d’avoir cru que, maintenant qu’il avait décidé de rester dans le droit chemin, il pouvait abandonner ses vieilles habitudes de prudence : connaître parfaitement son environnement et s’y adapter.

Il le payait cher à l’heure actuelle.

À Hollywood, les immeubles étaient bâtis les uns sur les autres, dans des espaces exigus derrière de larges parvis sur la rue, conception de masse, construction à grande échelle. Quelques espaces réservés, de-ci de-là, pour des parkings asphaltés, auraient pu donner à Rook, s’il avait voulu, la possibilité de sprinter pour les traverser.

Il s’en gardait bien. Se trouver à découvert était la meilleure façon de se faire prendre. Ses seules chances, dans la nuit jamais vraiment noire d’Hollywood, étaient la ruse et la pénombre. Le ciel brillait d’une aura de lumière jaune coincée sous la masse nuageuse de ce début d’automne. Les ruelles étaient dangereuses, à la fois sinueuses et parsemées de déchets de tous ordres, ordures et SDF recroquevillés dans les encoignures de porte, en espérant que leur abri fragile les protégerait de la bruine nocturne.

Humant dans l’air un relent d’épices chinoises, Rook devina où il était – à quelques rues de l’endroit où il avait pénétré dans le dédale. Dans les entrailles urbaines, la couche de crasse était épaisse, la poussière et les gaz d’échappement laissaient derrière eux de longues stries noires que les pluies de Los Angeles n’arrivaient jamais à effacer. Dans certains cas, les bâtiments étaient tellement serrés qu’ils ne laissaient même pas passer la brise. Dans une rue latérale, Rook s’étrangla en tombant sur une poche d’air stagnant derrière un miteux salon de coiffure, rance mélange de patchouli et de fumée de marijuana.

Derrière les rues d’Hollywood fleurissait une ville différente, loin du glamour et des paillettes. Ce n’était pas celle qu’on vendait à la télévision et au cinéma comme une beauté scintillante à la peau dorée et au souffle parfumé. La petite cité nichée sous l’aisselle de Beverly Hills n’avait absolument rien en commun avec ce Hollywood-là. Au mieux, la créature dorée représentait la ville sous un maquillage trop épais, buriné par le temps, fendillé par la chaleur. Et, en y regardant de plus près, la has-been vieillissante apparaissait sous la tartine de fond de teint et les faux cils pailletés.

Rook avait grandi avec les forains, de ville en ville, et il aimait toujours retrouver les rues de Hollywood, ses collines envahies d’appartements coûteux avec leurs immenses baies vitrées. Il s’amusait de la richesse frivole qu’exhibait la moindre prétendue star dont le visage apparaissait brièvement sur un écran, avant de retomber dans l’anonymat et de disparaître dans le flot continuel qui charriait les ordures.

Rook s’était battu pour quitter le ruisseau. S’il ne devait pas courir pour rester en vie, il en aurait ri, car tout perdre était vraiment facile. Il suffisait d’une fraction de seconde – surtout couvert du sang d’une femme dont on souhaitait la mort depuis des années.

En prenant un virage à gauche, il faillit tomber sur un noir grisonnant qui sortait d’un vieux caddy déglingué des morceaux de mannequin. Ébranlé par l’impact, Rook évita les doigts noueux tendus vers lui. Sous l’effet de la colère, le visage de l’homme se marbra.

— Regarde où tu vas, mon gars ! cracha-t-il.

Rook reçut en plein visage son haleine fétide, assez forte pour momentanément atténuer la puanteur du sang et des tripes qu’il avait encore dans les sinus.

— Désolé, murmura-t-il en le dépassant.

Il ne fit qu’un pas avant que le vieillard le retienne, les doigts crispés dans ses cheveux ébouriffés. La douleur fut soudaine, violente et surprenante, et Rook tituba en arrière, surpris par la poigne d’un homme aussi maigre.

— Lâchez-moi… Je dois…

— C’est du sang que je sens ? tonna l’homme.

Une explosion de cris leur parvint à travers les ruelles entrecroisées.

— T’as tué quelqu’un ? Merde ! Police !

Rook pivota et se jeta sur le côté. Les appels du vieux devenaient plus virulents, sons indistincts qui dirigeaient les traqueurs vers leur proie. Le ventre serré, saisi de panique, Rook attaqua, frappant d’un coup de genou l’entrejambe du vieillard. Une seconde plus tard, libéré, il reprenait sa course, déterminé à se débarrasser de ses poursuivants anonymes. Il quitta le labyrinthe, inspira l’air frais et courut se mettre à l’abri.

Ce fut alors qu’une ombre, jaillissant de l’obscurité d’un trottoir encombré, se jeta sur lui.

La silhouette immense arriva trop vite pour que Rook puisse l’éviter. Il aperçut brièvement un jean, une chemise blanche et une veste, simples éclairs de couleur avant qu’une masse de muscles et de tendons le heurte avec assez de force pour que tous deux basculent sur le trottoir défoncé. Rook se recroquevilla, roulant sur lui-même pour protéger sa poitrine et son ventre. Des années de combat de rue ayant aiguisé ses instincts, il réagit sans même se relever, pressant ses doigts raidis dans la gorge de son agresseur. Celui-ci s’étrangla. Rook espéra alors pouvoir s’en tirer, mais le trottoir contraria ses plans.

Il se coinça l’épaule dans une faille du béton, s’immobilisant brutalement, ce qui dévia son attention. Ses sneakers grincèrent contre un mur de plâtre couvert de pancartes et de graffitis, mais il ne réussit pas à se relever. Coincé le dos tourné à son assaillant, Rook s’appuya sur le trottoir pour dégager ses jambes, mais déjà, l’homme était sur lui. Rook se retrouva maintenu au sol d’une main féroce. Sa tête partit en avant et heurta violemment l’asphalte et il en vit des étoiles. Pendant qu’il clignait des yeux sous l’effet de la douleur, son estomac sombra profondément dans ses entrailles frémissantes.

Ce ne fut pas à cause de l’arme de son agresseur ni du badge doré qu’il portait à sa ceinture. Rook aperçut les deux quand le géant aux cheveux de jais souleva un pan de sa veste pour récupérer des liens zip dans un étui en cuir près de sa poche arrière.

— Putain, un flic ! jura Rook malgré les étincelles qui scintillaient toujours devant ses yeux. Oh, merde !

Et il connaissait le policier hispanique à califourchon sur lui. Il avait déjà senti l’étreinte de ces bras forts autour de lui. Alors même qu’il entendait le déclic de l’attache plastique se refermant sur son poignet, il se souvint de la dernière fois où il avait vu ce beau visage de pierre. Et il se mit à bander. Les yeux dorés, d’un brun liquide qui prenait des reflets chatoyants à la lumière, sous leurs cils ridiculement longs, étudièrent ses traits. Rook devina le moment où le flic le reconnut, quelques secondes seulement après que lui-même eût compris qui le maintenait plaqué au sol, bras et jambes écartés.

Un flic, mais pas n’importe lequel.

Le seul flic de Los Angeles à vouloir sa mort !

Et le seul et unique flic à qui Rook ait jamais permis de le toucher.



[1] Personnage de Star Wars, légendaire guerrier wookie et copilote du Faucon Millenium.

[2] ‘Le champ du potier’, ou ‘tombe commune’, car c'était autrefois l’endroit où étaient enterrés les indigents. Aux USA, l’expression vient de la Bible, se référant à un champ d'argile qui devint lieu de sépulture.

[3] Personnage emblématique de la saga cinématographique Star Wars