I

 

 

ROOK AGITA les doigts, savourant le contact de la bande de tissu au dos de sa main. Sous ses gants, ses terminaisons nerveuses crépitaient d’anticipation. Cela faisait bien trop longtemps qu’il n’utilisait plus ses dons ! Merde quoi, des années s’étaient écoulées depuis la dernière fois où il avait forcé une serrure et vidé un coffre ! L’excitation lui donnait mal aux dents.

Après le sexe – et encore, Rook aurait presque pu démontrer que le sexe passait en second –, la cambriole était une des meilleures voies pour atteindre le nirvana. Du moins, c’était le cas avant l’arrivée dans sa vie de l’inspecteur Dante Montoya.

Mais mieux valait ne pas penser au beau Mexico-cubain. Dante était si sexy qu’il représentait une distraction, dangereuse en temps normal, mortelle alors que Rook tentait d’accomplir un travail délicat. Ces deux derniers mois, sa vie émotionnelle ressemblait plus à une virée en grand huit qu’à un paisible tour de manège. Rook avait commencé à perdre le contrôle de la situation. Primo, Manny, l’oncle de Dante, travaillait désormais avec lui à Potter’s Field, sa boutique dédiée aux collectionneurs et fans du cinéma – il avait pu rouvrir après la fusillade policière. Secundo, Rook avait dans son lit une présence constante, surprenante, mais bienvenue. Un aussi bel homme aux yeux de feu et à la voix séduisante avait déjà de quoi lui faire perdre la tête, mais quand Rook pensait en plus à sa décision aberrante de se séparer de son sac de bijoux, le stress lui donnait envie de s’arracher les cheveux.

Ce soir, il avait une tâche à accomplir.

Ne plus travailler lui avait manqué. Il aimait accéder aux biens d’autrui et y faire son choix. Se glisser dans l’obscurité, pénétrer dans la vie des autres et mettre la main sur leurs trésors les mieux gardés, c’était la chasse ultime.

Contourner les mesures de sécurité, séduire les serrures d’un bâtiment, personnel ou professionnel, entrer et tomber sur un butin qui n’attendait que lui avaient une connotation sexuelle. Les portes lui cédaient toujours, même si elles se faisaient parfois un peu prier, pour le principe.

La demeure dans laquelle il se trouvait ce soir ne lui avait réclamé que peu d’effort. Vraiment. Quatre semaines durant, Rook avait préparé son coup, s’entraînant dur pour retrouver la souplesse perdue depuis sa « retraite ». Pour se glisser dans des espaces restreints, il lui fallait être particulièrement désarticulé, mais il avait cru pouvoir s’en passer en changeant de vie.

Un début de crampe à la cuisse droite lui rappela douloureusement qu’il s’était laissé aller. Oh, il n’avait rien perdu de sa masse musculaire et sa force intérieure, mais sa flexibilité ne valait plus tripette. Après quatre semaines d’étirements contrôlés et de yoga intensif, il avait presque retrouvé ses anciennes marques, mais il commençait à se demander si « presque » serait suffisant.

La maison à deux niveaux, très moderne, avait des volumes géométriques. Toute en verre, lambris de bois gris et poli, murs blancs étincelants, elle était solidement perchée au bord de la falaise. Le vaste jardin s’organisait en différentes terrasses de verdure parsemées d’étranges statues. Les murs vitrés orientés à l’ouest offraient une vue imprenable, sans doute à couper le souffle. Tout comme le prix de la propriété. Ainsi que la plupart des demeures de ce quartier rupin, la maison était jalousement protégée du vulgum pecus par de hauts murs et une impénétrable barrière d’épineux. Sa situation au bord de la falaise la défendait de ce côté-là, du moins un imbécile le pensait-il, car il n’y avait pas de mur à l’arrière. Bien sûr, la vue sur la ville étalée en dessous était plus agréable sans le plexiglas transparent qu’avaient choisi la plupart des villas environnantes.

Rook trouvait la maison affreuse. Elle évoquait pour lui de gros morceaux de sucre tombés du ciel, échappés de la main d’un dieu se préparant un café matinal.

Rook était impatient d’ouvrir la porte du fond et d’accomplir la tâche pour laquelle il était venu. S’il mettait le pied à l’intérieur, il retrouverait son ancienne vie. Le risque en valait-il la peine ? Rook n’en savait rien. La situation risquait de lui exploser au visage. Ensuite, il n’aurait plus qu’à ramasser les morceaux de… de quoi ? Il l’ignorait également. De… quelque chose. Son estomac se contracta d’anticipation et d’effroi. Ses nerfs se tendirent, l’enjoignant de prendre une décision : revenir à son ancienne vie ou tourner les talons et continuer la voie qu’il s’était récemment tracée.

Le problème, c’était que la vacuité de l’Arche d’Alliance, un accessoire cinématographique de son entrepôt de West Hollywood, se fichait de lui. Pourquoi avait-il rendu son butin ? Cela lui serait vital en cas d’ennuis inattendus. Si sa vie déraillait, Rook ne pourrait compter que sur lui. Il n’aurait personne d’autre. Avec Dante, c’était encore trop récent. D’ailleurs, peut-être n’aurait-il jamais totalement confiance en… personne.

Il lui fallait une assurance-vie.

Outre son ample connaissance de la culture pop et des films hollywoodiens, Rook n’avait qu’un seul autre talent : la cambriole. Aussi devait-il retourner à ses racines. En quelques coups discrets, son pécule serait remplumé et personne n’en saurait rien, Montoya y compris. Ce premier vol, en revanche, était d’ordre différent. Rook y tenait pour des raisons personnelles ; il tenait à ressentir à nouveau le frisson de l’adrénaline et de l’interdit.

Oubliant la chair de poule qui lui hérissait la poitrine et les épaules, il étudia la porte.

— Par Dieu, c’était vrai ! Juste un verrou standard. C’est comme déterrer un dinosaure !

Le verrou du patio arrière était si pitoyable que cela en devenait risible. Un modèle onéreux, certes, mais simpliste. On le trouvait dans toutes les quincailleries de quartier. Certaines entreprises de sécurité ne se foulaient vraiment pas ! Rook hésita à ouvrir la porte d’un coup de pied, juste pour le plaisir de voir sauter le verrou, puis se ravisa. En général, après un cambriolage, les gens étaient encore plus furieux si leurs biens étaient endommagés, la rage les poussant parfois à une vindicte excessive et un profond désir d’obtenir justice.

Rook baissa les yeux sur ses mains : le contact de ses gants, rare mélange de latex et de microfibre, lui était aussi familier que sa peau. Il les avait obtenus d’une vieille Chinoise à Singapour.

Il prit le temps de respirer pour se détendre, ce qui calma les crispations de son ventre, puis il déploya sa trousse à outils. Cela faisait un bail qu’il n’avait plus touché à ses instruments, sauf à titre nostalgique, pour garder la main en quelque sorte. Les avoir pour un véritable travail était tout à fait différent. Et cette serrure, aussi merdique soit-elle, était un obstacle.

Or Rook détestait qu’un obstacle se dresse entre lui et ce qui l’intéressait.

Il aurait voulu prendre son temps pour séduire la maison, mais il était plutôt pressé, aussi décida-t-il qu’une effraction, même rapide, devrait suffire à satisfaire son addiction, entrer dans des endroits où il n’était pas censé se trouver. Il sortit deux minces tiges métalliques, longues et recourbées, qui l’aideraient à ouvrir la porte.

Soudain, il se figea et renifla l’air glacé de la nuit.

— Merde, je bande.

Oui, le sexe passait en second : avec une effraction, il n’avait pas besoin de préliminaires pour obtenir une érection.

Il savoura la douleur musculaire qu’il ressentait au bas du dos, une agréable crampe après une position particulièrement acrobatique au lit la nuit passée… Des images éclatèrent dans sa tête, des sensations : une bouche chaude mordillant sa peau, des chuchotements en espagnol lui promettant toutes sortes de choses délicieuses. En réponse, son corps se raidit. Rook évoqua alors des paumes calleuses glissant sur son dos et ses cuisses, des pouces s’enfonçant dans la chair de ses fesses, des doigts fermes pétrissant ses globes, puis…

Il avait reçu une forte claque pour lui indiquer qu’il était l’heure de se lever.

— D’accord, reconnut-il à mi-voix, le sexe avec Montoya a changé mon échelle des valeurs. Une chance que je puisse encore marcher !

Il grommela entre ses dents, repoussa le souvenir du corps de son flic pesant sur le sien et se pencha sur la serrure.

— Allons-y, ajouta-t-il. Voyons un peu ce que nous cache ce cher Harold.

Cela faisait un bail qu’il n’avait pas œuvré sur une serrure aussi basique. Pourtant, il prit son temps et apprécia les émotions qui se bousculaient en lui. Cela ressemblait vraiment au sexe !

Un grincement de métal sur métal, quelques va-et-vient et la porte céda avec un soupir d’abandon qu’il sentit presque sur sa langue. Une vague de chaleur lui empourprant la peau, Rook sombra dans un plaisir mélancolique. Il dut fermer les yeux quand la sensation devint presque excessive.

Il caressa la serrure.

— Putain, ça me manquait vraiment ! Pourquoi diable y ai-je renoncé ?

— Rook, tu es là ?

La voix d’Alex crépitait. L’oreillette transformait le baryton habituel de son cousin préféré en raucité de fumeur de cigares, son qui perfora le cerveau de Rook. Le gadget électronique était hautement sophistiqué, très discret et efficace. Rook aurait bien apprécié bénéficier autrefois de cet atout technologique. Dommage qu’Alex aboie dedans comme un Viking chassant un lapin sur son destrier blanc.

— Tu parles tout seul, mec ? ajouta son cousin.

— Bien sûr ! railla Rook. J’en suis réduit à parler tout seul parce que j’ai un idiot au bout de la ligne.

Son euphorie se dissipait. Avec un soupir déçu, il se leva, prêt à désengager le système de sécurité à l’entrée du manoir. Un système enfantin, il le savait.

— Pourquoi tu me contactes, Alex ? demanda-t-il.

— Une voiture de police vient de passer. Et s’ils reviennent ?

Il semblait inquiet, c’était dans sa nature. Alex s’inquiétait toujours quand il commettait un délit. Il était du genre à rendre un dollar trouvé sur la plage, à payer les PV déposés sur son pare-brise, même s’ils portaient l’immatriculation d’un autre véhicule.

— Rook ? insista-t-il. Tu m’écoutes ? Qu’est-ce que je leur dis ?

— Alex, tu es blond, tu as vingt ans et la tête d’un geek à un hiéroglyphe près de découvrir comment ouvrir la porte des étoiles. De plus, tu es au volant d’une voiture de sport qui vaut plus cher que la maison d’un flic lambda.

Rook prit une profonde inspiration, ouvrit la porte et entra dans la maison. L’air était conditionné.

— Crois-moi, cousin, insista-t-il. Si les flics te parlent, ce sera juste pour te demander si tu es perdu

— Tu es sûr ? Et si…

Percevant la tension dans sa voix, Rook l’interrompit en ricanant :

— Oui, sûr et certain. D’ailleurs, s’ils vérifiaient tes plaques d’immatriculation, ils se demanderaient surtout comment le mari d’un flic peut s’offrir une voiture pareille. Maintenant, tiens-toi tranquille. Tu es mon chauffeur, pas ma conscience, je n’ai pas besoin d’un Jiminy cricket en chapeau haut de forme sur mon épaule.

— Mais…

— Alex, je t’adore, mais maintenant, j’ai du boulot.

Après ce rappel, Rook fit craquer ses jointures et sourit. Les murs chantaient, lui promettant une belle revanche pour compenser son ego meurtri.

— Coupe la ligne, Alex, ajouta-t-il. Attends que je te recontacte. Mets ta plus jolie robe et tiens-toi prête, parce que d’ici un quart d’heure, je compte sur toi pour aller danser. Nous filerons en quatrième vitesse.

 

 

L’APRÈS-MIDI TOUCHAIT à sa fin et le soleil couchant éclaboussait l’intérieur de la maison, côté ouest. Rook grinça des dents : c’était le quinzième salon – au moins – qu’il explorait ! Les pièces étaient meublées de façon spartiate, le design glacial. L’architecte d’intérieur privilégiait le verre et les murs blancs ; les seules touches de couleur venaient d’énormes fauteuils et canapés en cuir rouge sang et d’affreux tableaux d’art contemporain.

Rook comptait mentalement les minutes qu’il s’était accordées pour atteindre son objectif : les chambres à coucher. À son grand regret, il n’avait pas le temps d’examiner de plus près les toiles exposées sur les murs de la pièce.

— Ne reste pas planté là à te gausser de ces horreurs, Stevens, s’admonesta-t-il. Ces tableaux sont certainement sans valeur. Harold a dû les acheter au bord de la route ou dans un vide-grenier.

Il connaissait son cousin, un vantard sans goût ni cervelle. Un enfoiré prétentieux qui ne vivait que pour le clinquant, le paraître. Cette maison ne devait pas sa stérilité et ses lignes géométriques à la mode, c’était plus un hommage à une chaîne de magasins suédois. Pourtant, cet aspect aseptisé avait des fissures : des débris traînaient un peu partout, comme après un récent naufrage.

Une flûte à champagne vide gisait derrière un palmier, une trace de rouge à lèvres écarlate sur le rebord. Un peu plus loin brillait un bouton de manchette en or, à demi caché sous la frange d’un épais tapis blanc. Sur le comptoir du bar, dans des plateaux, des morceaux de fromage desséchés et craquelés s’alignaient à côté de salamis momifiés.

Puis Rook se souvint :

— Oh, c’est vrai ! Tu as organisé une fiesta vendredi soir, pas vrai, Harold ? Tu comptais impressionner je ne sais qui avec du vin et de la nourriture hipster. Ta femme de ménage est en congé jusqu’à lundi. Et toi, tu joues au golf. Franchement, tu aurais pu ranger un peu !

Un escalier montait derrière le bar, et Rook espéra qu’il conduisait aux chambres. Il resta cependant tétanisé à la vue des étrons canins odorants sur les marches.

— Merde, il a un chien ?

Quand Rook avait fouillé dans la vie de Harold, il n’avait pas trouvé d’animal de compagnie. Il pencha la tête et écouta s’il percevait un aboiement ou un bruit de pas sur le sol lisse. Il n’entendit rien.

— D’accord, il a peut-être emmené son chien. Bon, allons-y, il faut juste que je ne glisse pas dans ces merdes.

Parmi les forains autrefois, de nombreuses histoires circulaient. Rook avait entendu parler d’un gars qui s’était fait prendre à cause d’un poil de chat et de l’ADN du félin. Rook n’avait jamais été arrêté. Il préférait ne pas gâcher son score, mais si par hasard c’était le cas ce soir, autant que ce ne soit pas à cause d’un foutu clébard.

L’escalier présentait un virage serré sans doute destiné aux entrées spectaculaires. Les marches de marbre blanc étaient profondes, assez peut-être pour y baiser si le partenaire du dessous acceptait de se cogner la tête.

Rook monta vite et en silence. Une fois en haut des marches, il traversa le palier en quelques enjambées et se dirigea vers le bout du couloir.

Ayant vérifié les plans de la bâtisse, il savait que la suite principale occupait la moitié de l’étage, face à la falaise, avec de vastes baies vitrées destinées à offrir une vue panoramique. Depuis la cour, il avait vu Los Angeles étalée en dessous. Cela ressemblait à… une ville. Celle où il vivait. Celle où on pouvait commander une carne asada à trois heures du matin après avoir fait une partie de mini-golf à Sherman Oaks. C’était là qu’il avait fait ses meilleurs coups, volé des bijoux somptueux et baisé comme jamais.

Tu continueras à baiser, murmura son cerveau, parce que Montoya n’a aucune intention de te quitter.

Avant de connaître Dante, Rook avait constamment été abandonné.

Je n’ai pas de temps à perdre avec ces conneries.

Secouant sa mélancolie, il s’arrêta devant la porte de la chambre, un large panneau noir et brillant censé être verrouillé d’après les renseignements extirpés à ceux qui connaissaient la propriété et des habitudes de Harold.

À peine Rook avait-il effleuré la porte qu’elle s’entrebâilla et glissa sans bruit sur le côté.

— Merde !

L’inattendu le rendait nerveux. Ses gencives se recroquevillèrent autour de ses dents et un filet glacé remonta le long de sa moelle épinière. Cette porte ouverte, ce n’était pas normal, même si son cerveau reptilien s’empressa de lui trouver des explications rationnelles : Harold s’était montré négligent ou un autre cambrioleur était passé avant Rook.

La porte n’était qu’entrouverte. Quelques rayons de soleil rouge en émergeaient et traçaient un long rai de lumière dans le couloir obscur. Des sons émanaient aussi de la pièce, des gargouillements que Rook n’arrivait pas à interpréter. On aurait dit…

Il pencha la tête pour mieux écouter… un filtre d’aquarium peut-être, ou même une de ces machines que les gens laissent parfois tourner toute la journée. Le bruit de fond n’avait rien d’alarmant, il était simplement inhabituel. Cela pourrait être n’importe quoi, vraiment. Mais Rook ne le reconnaissait pas. Pourtant, l’atmosphère de la maison le… déstabilisait. La sensation de danger persistait. Quelque chose n’allait pas. Aussi Rook recula-t-il d’un pas, ses doigts gantés à quelques centimètres de la porte.

La lumière du soleil disparut, coupée par la silhouette sombre qui se rua hors de la pièce. Rook discerna brièvement une peau pâle, des vêtements noirs et des membres qui s’agitaient avec fébrilité. Par chance, il esquiva le premier coup. Sous l’effet de la surprise, il leva le bras. Un objet lourd le frappa de plein fouet, l’impact remontant de son avant-bras jusqu’à l’épaule, le déséquilibrant. Il s’écroula, mais il réagit d’instinct et roula suis lui-même pour accompagner sa chute. Il savait tomber, il avait des années d’entraînement acquises enfant, quand il suivait la foire et les saltimbanques. Il se releva en profitant de son élan et fonça sur son adversaire la tête en avant. Il l’atteignit à l’estomac.

Si le grognement qui s’ensuivit fut satisfaisant, l’autre était plus lourd qu’il y paraissait. Rook tenta d’entrer dans la pièce, mais sa hanche heurta le chambranle, le déstabilisant une fois encore. Le sol glissant ne lui permit pas de retrouver son équilibre. Aveuglé par la blancheur des murs et la vive lumière émanant des baies vitrées, il ne voyait plus rien. Un coup l’atteignit à la mâchoire.

Rook cligna des yeux. Il vit devant lui une silhouette à contrejour. L’inconnu portait une cagoule. Avec un ahanement sourd, il leva le bras, brandissant un objet lourd et bizarre qu’il tenait dans la main droite. Peu désireux de recevoir un autre coup, Rook se jeta en avant et essaya d’empoigner l’inconnu à la taille, ou aux bras, de s’enrouler autour de lui pour l’immobiliser. Usant le poids de son corps, il força l’autre à reculer et à dégager la porte.

Il avait appris le corps-à-corps étant enfant. Le monde des forains était dur, physique et violent, les escarmouches fréquentes et les rancunes tenaces. Rook connaissait le son des poings qui frappent chair et os, ce n’était pas un souvenir qu’on pouvait oublier. Pour se tirer d’affaire, il avait appris à user de ses poings bien avant de maîtriser l’art de forcer une serrure ou de charmer son entourage.

D’une poussée de jambes, il se propulsa en avant et s’écrasa contre son adversaire, espérant que passer à l’offensive lui donnerait une meilleure chance de contrôler le combat. Il lui fallait un espace plus dégagé que le couloir avec son palier dangereusement étroit et son escalier abrupt. Comme Rook tournait le dos aux marches, une simple poussée risquait de le faire basculer à la renverse. Dans ce cas, les merdes du chien qui l’attendaient en bas seraient le cadet de ses soucis. Il cogna aux côtes et suivit par un coup de genou, espérant déséquilibrer son adversaire. Au mieux, ce dernier laisserait tomber ce qu’il portait, au pire, il n’aurait pas le temps de riposter.

Rook continua à frapper vite et fort, plaçant habilement ses coups malgré les mouvements chaotiques de son adversaire. Si les côtes étaient stratégiquement un bon endroit, Rook préféra viser sous le nombril. Ses poings serrés s’enfoncèrent dans un bourrelet gras puis, profitant d’une ouverture, il plaça un crochet au visage, en plein sur la mâchoire cachée sous la cagoule. Rook regretta que la laine épaisse amortisse la force de l’impact. Dans la pénombre, il ne distinguait de l’inconnu que les yeux et une bande de peau pâle. Un coup sur son poignet lui indiqua que l’intrus se débattait toujours.

Finalement, ce fut le sol de la chambre qui scella sa défaite. Il était en pierre sombre, aussi lisse que les marches de l’escalier, aussi Rook ne remarqua-t-il pas la trace humide avant qu’il soit trop tard. Il glissa et son pied se tordit sous lui. Obligé de choisir entre continuer à se battre ou tenter d’amortir sa chute, il hésita une seconde de trop. Son instinct trancha pour lui. Rook pivota donc sur lui-même, préférant tomber sur le côté et protéger ses articulations. Il oublia son agresseur qui brandissait toujours un lourd objet vaguement cylindrique. Rook évita un atterrissage trop brutal, mais il ne pensa pas à protéger sa tête et, dans un geste plus désespéré que contrôlé, l’intrus le frappa de plein fouet.

Le choc fut suivi d’une vive douleur et d’une explosion d’étoiles lumineuses. Le crâne de Rook partit sur le côté, sa mâchoire lui parut se décrocher. Il tenta d’absorber une partie de l’impact en suivant le mouvement, mais vu sa position, il n’y réussit que partiellement. Son agresseur lâcha son arme improvisée qui s’envola et retomba plus loin avec un son mouillé des plus étranges.

Rook roula sur lui-même et haleta, la tempe douloureuse et enflée. Son cerveau paniqué lui hurlait des ordres, l’exhortant à se lever, à regagner du terrain avant que son attaquant puisse le frapper à nouveau, mais Rook n’écoutait pas. Il avait trop mal, ses yeux n’arrivaient plus à focaliser. Il sentit le goût du sang sur ses lèvres, sans trop savoir où et comment il s’était mordu. Rien que promener sa langue dans sa bouche lui parut un effort insurmontable.

Un instinct de survie le poussa enfin à se retourner. Il cligna des yeux et tenta de s’orienter dans la pièce. Ses mains étaient mouillées et les murs tournoyaient autour de lui. Rook finit par se remettre sur pieds. Il serra les poings et carra les épaules, prêt à continuer le combat. Aux aguets, il scruta la pièce : elle était vide et silencieuse. Il n’entendait plus que sa respiration haletante.

— Putain de salopard ! cracha-t-il.

Dégoûté, il faillit se lancer à la poursuite de son agresseur, mais après quelques pas, sa tête endolorie le força à s’arrêter. Il pressa sa main au milieu de son front, espérant ainsi apaiser sa migraine, et fit le point sur ses options. Il avait mis trop longtemps à se relever et l’autre enfoiré avait préféré filer que s’attarder en sa compagnie.

— Le fumier ! Il a sans doute déjà franchi la porte. Eh merde !

Rook s’accorda un moment pour reprendre son souffle, puis d’un coup de langue, il nettoya le sang qu’il avait sur les lèvres, dégoûté par le goût métallique qui s’attardait dans sa bouche. Pour une raison inconnue, l’odeur avait également envahi ses sinus. Lorsqu’il s’essuya le visage du dos de sa main, il fut surpris de voir des traces sombres sur le latex beige.

— C’est quoi cette connerie ?

Il cligna des yeux pour ajuster sa vision et tenta d’oublier les étoiles qui clignotaient encore dans son crâne. Sa migraine s’aggravait à chaque seconde qui passait. C’était comme si des serres acérées s’enfonçaient dans sa tempe ! Il effleura la zone douloureuse du bout des doigts, puis examina sa main : aucune trace de sang.

Alors, d’où venait cette odeur qui devenait insoutenable ?

— Je saigne, mais d’où, bon Dieu ?

Un discret cliquetis sur le sol de marbre attirant son attention, Rook se retourna et fut aveuglé par la lumière du soleil qui passait à travers les fenêtres orientées à l’ouest. Sa vision mit un moment à s’ajuster.

Un moment plus tard, une petite boule de poils émergea des ombres qui envahissaient le couloir. En voyant Rook, le chien lui offrit un sourire accueillant et s’approcha en battant la queue.

Mais Rook s’était figé. Il venait d’apercevoir un homme nu étalé au centre de la pièce, mort de toute évidence. Une statue aviaire étrangement familière se trouvait sur le ventre velu et gonflé.

De son vivant, Harold Archibald Barnsworth Martin avait été un homme à l’ego surdimensionné, condescendant et imbu de lui-même. Sa fatuité était alimentée par l’argent qu’il possédait et par le tempérament infantile dont il était doté. Mort, il n’était qu’un corps raidi, un tas de chair blafarde marbrée de sang séché. Sous l’estomac rougeaud, son sexe ressemblait à une nouille racornie.

Quand Rook se pencha pour récupérer l’oreillette Bluetooth qu’il avait laissé tomber durant le combat, le poméranien se frotta à ses jambes. Rook le caressa distraitement et remit son accessoire en place, espérant ne pas avoir perdu sa connexion avec Alex. Il tapota dessus, grimaça en entendant un sifflement suraigu, puis soupira, soulagé d’entendre son cousin crier à l’autre bout du fil.

— Alex, il faut que tu appelles les flics, annonça Rook.

Il ramassa le chien et le serra contre lui, malgré ses trémoussements, puis s’approcha prudemment du corps de Harold. Il avait peu d’espoir de trouver son cousin encore en vie, mais ce fut en voyant sa blessure béante à la tête qu’il comprit : il n’aurait plus jamais à supporter les insultes de ce foutu connard au cours d’un repas de famille.

Le Faucon Maltais – l’objet qu’il était venu voler – reposait encore sur le ventre de Harold, puis la gravité reprit ses droits et la sombre statue glissa sur la panse rebondie jusqu’au creux du bras replié. L’affreux oiseau en résine, témoin irrévocable de la mort de Harold, fixa sur Rook un œil dur plein de ressentiment.

Le chien geignit pour retrouver le sol. Malgré le boucan, Rook entendit la question d’Alex :

— Que se passe-t-il, Rook ? Pourquoi dois-je appeler les flics ?

Rook s’éloigna du cadavre immobile.

— Parce que notre con de cousin a été assassiné, marmonna-t-il. Et si tu veux mon avis, l’objet contondant est mon foutu volatile.