Prologue

 

 

QUELQUE PART sur un rivage, deux garçons s’enlacent, se retiennent, leurs corps ne sont pas serrés l’un contre l’autre par le désir, mais par le besoin de réconfort, sachant que ce moment doit être savouré, parce qu’il ne se reproduira jamais.

À proximité… le vent s’engouffre dans les arbres et mille voix minuscules déplorent la séparation des garçons.

À proximité… les étoiles scintillent dans un ciel incroyablement noir, elles ne brillent pas véritablement, mais offrent une toile de fond constellé de joyaux pour cet adieu triste et interminable.

À proximité… l’eau se rue, heurtant le rivage avec frustration face à la séparation d’un couple qui, autrefois, proclamait « pour toujours ».

Les regards se croisent. Les lèvres se touchent. Les pensées et les cœurs fusionnent, sachant que demain rien ne sera plus jamais comme avant.

 

 

 

 

I

 

 

— IL Y a un homme dans ta chambre. Je peux le sentir.

Dans la cuisine, Truman Reid faisait face à sa mère, Patsy. Tôt ce matin-là, le soleil brillait à travers la fenêtre de la cuisine au-dessus de l’évier, faisant regretter à Truman la liberté relative de l’été qui s’achèverait ce jour même.

Depuis la cuisinière où elle brouillait des œufs, Patsy lui lança un regard noir. Elle ne se levait pas souvent pour lui préparer le petit-déjeuner. Truman avait pensé – du moins au début – qu’elle le faisait parce que c’était le premier jour d’école. Il entrait en terminale au lycée de Summitville. Les premiers jours d’école avaient toujours été une source de grande anxiété pour lui, il avait été intimidé et harcelé sans pitié pendant près de quatre ans. Pourtant, à cet instant, il se posait la question de savoir si Patsy ne s’était pas levée tôt pour cuire le bacon et les œufs parce qu’elle cachait un homme dans sa chambre. Vous savez, pour le distraire. Ce n’était pas une expérience habituelle pour sa mère, Truman en était certain, et il se demanda s’il l’avait embarrassée. Cela dit, il n’avait pas pu s’empêcher de se demander en quoi un homme dans sa chambre pouvait affecter son emprise exclusive sur elle. Aurait-il encore toute son attention, vous savez, si c’était une « affaire » ?

Bien sûr, l’adorable, minuscule Patsy aux cheveux noirs bouclés et aux grands yeux avait parfaitement le droit d’avoir un homme dans sa chambre. Même si cet homme sentait la cigarette et l’huile de moteur. Mais d’après Truman, elle n’avait pas le droit de lui cacher des secrets. Une mère ne devrait jamais en avoir pour son fils, si ? N’était-ce pas une de ces lois non écrites ?

— Peut-être. Ou peut-être pas, répondit Patsy.

Elle appuya une dernière fois sur les œufs avec la spatule avant de les faire glisser sur une assiette. Elle soupira et le regarda.

— J’ai le droit d’avoir une vie privée. Tu n’as pas besoin d’être au courant de tous les détails. Je fais preuve de ce respect envers toi et j’attends le même en retour.

Elle lit dans mes pensées. Encore.

— Oh, je n’avais pas l’intention d’être indiscret, maman. Je voulais simplement dire que ça m’allait si un homme passait la nuit ici. Ce n’est pas comme si ça me dérangeait. Ce n’est pas comme si nous n’étions pas tous les deux adultes. Nous avons des chambres séparées et des vies séparées.

Truman s’étrangla presque sur les mots.

Patsy posa l’assiette d’œufs fumants devant lui. À sa grande joie, Truman remarqua que les huit morceaux de bacon qu’elle avait fait frire avant les œufs étaient tous pour lui.

Patsy sourit, mais il y avait quelque chose d’un peu démoniaque dans son sourire.

— Merci chéri. Je suis tellement contente d’avoir ton feu vert si je veux m’envoyer en l’air.

Elle rit et retourna au comptoir où elle avait laissé sa tasse de café. Elle s’appuya contre le meuble, le récipient à la main, et but une gorgée. Patsy avait trente-quatre ans, pourtant elle avait l’air d’en avoir dix de moins dans la lumière chatoyante du matin, et Truman ressentit un flot d’amour pour elle. Le lien qu’ils avaient était une sorte de « toi et moi contre le reste du monde ». Truman sentait qu’il pouvait tout dire à Patsy et il savait qu’elle ressentait la même chose ; en témoignait le commentaire sur « s’envoyer en l’air ». Quel genre de mère dirait ça à son fils ?

Truman n’était pas certain de pouvoir répondre, mais il était content d’avoir une mère pour le faire.

De plus, entre l’élever, ce qui pouvait être parfois, euh… difficile, et travailler à l’Elite Diner dans le petit centre-ville de Summitville, elle avait peu de temps pour une romance. Étant donné que le père de Truman restait toujours un mystère pour lui – et pour Patsy –, il supposait que de temps à autre, elle avait ses jours de coucherie, mais il en avait eu peu de preuves.

Jusqu’à ce matin.

— Alors, c’est qui ? Puis-je aller jeter un coup d’œil ? Est-il sexy ? questionna Truman en riant.

Patsy répondit aux trois questions de manière concise et dans l’ordre :

— Ce ne sont pas tes affaires. Non tu ne peux pas. Oui. Très.

Elle prit une autre gorgée de café et resserra la ceinture de son peignoir blanc en maille chenille. Truman nota qu’elle portait un peu de maquillage ce matin : du mascara, un peu de blush, un soupçon de brillant à lèvres. Elle n’avait pas exagéré. Truman aurait dit qu’elle avait l’air « fraîche comme la rosée » si elle avait posé la question.

— Tu dois manger et prendre ta douche, jeune homme. Le bus sera là…

Elle se tourna pour jeter un œil à l’horloge murale sur le soffite au-dessus de l’évier.

— … dans vingt minutes. Je sais que tu as besoin de temps pour te pomponner.

Truman laissa tomber sa fourchette sur la table.

— Sérieusement ? Seulement vingt minutes ? Bon Dieu !

Il enveloppa son bacon dans une serviette en papier et se dirigea vers la salle de bain. Patsy se mit sur son chemin.

— Depuis quand laissons-nous nos assiettes sur la table ? Quoi ? Tu penses que je suis ta bonne ?

— Maman ! geignit Truman. Tu sais que j’ai besoin de temps pour me préparer. S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît, fais-le pour moi. Je t’aimerai pour toujours !

— D’accord. Uniquement cette fois. Et mon chéri, je pensais que m’aimer pour toujours allait de soi. Mais tu cuisineras et nettoieras ce soir.

— Ça marche.

Truman se précipita vers la salle de bain, se demandant si Patsy utiliserait ce moment pour sortir son homme de la maison. Quel dommage que la seule fenêtre donnait sur l’arrière-cour. C’était du verre dépoli de toute façon.

Il espérait que sa mère avait trouvé quelqu’un à aimer.

Il espérait que sa mère n’avait pas trouvé quelqu’un à aimer.

Cela faisait si longtemps qu’ils n’étaient que tous les deux que Truman ne savait pas s’il accepterait d’être en concurrence avec quelqu’un d’autre pour l’affection de Patsy. Il avait un peu un sentiment de viol à cette idée.

Dans la salle de bain, Truman étala sur le comptoir tout ce dont un garçon avait besoin pour faire son entrée en année de terminale :

– eye-liner,

– mascara clair,

– blush,

– et le brillant à lèvres qui n’ajoutait aucune couleur supplémentaire à ses lèvres, mais les faisait briller.

Il entra dans la douche après le brossage des dents, le fil dentaire et l’exfoliation de son visage.

 

 

LORSQU’IL EMERGEA, essoufflé, dans ce qu’il considérait être trop peu de temps, Patsy leva les yeux au ciel et sourit.

— Le bus attend dehors. J’ai demandé à Fred de t’attendre, mais je crois qu’il perd patience. Tu ne l’as pas entendu klaxonner ? Trois fois ?

— Je l’ai entendu.

Toujours attentif, Truman remarqua que la porte de la chambre de Patsy, juste à côté de la cuisine, était ouverte. Elle était fermée précédemment. Patsy avait hâtivement refait le lit, d’après ce qu’il pouvait voir. Il songea à lui en parler, mais décida de la laisser tranquille. Après tout, un jour, il pourrait bien avoir besoin d’un peu d’intimité, même s’il ignorait encore ce qu’il ressentait au sujet du nouveau secret de sa mère. Ni d’ailleurs pourquoi il était nécessaire.

Quoi qu’il en soit, il n’avait pas le temps de l’interroger. Un coup de klaxon résonna à l’extérieur… encore une fois.

Patsy l’embrassa sur la joue et lui tendit son déjeuner dans un sac en papier brun.

— Il n’y a pas de glucides là-dedans, n’est-ce pas ? interrogea Truman.

Elle lui jeta un regard en coin.

— Qu’est-ce que tu crois ? Céleri, carottes, rouleaux de jambon au fromage, et une pomme Honeycrisp. Tu t’inquiètes pour les glucides, pourtant tu n’as aucun problème à engloutir huit tranches de bacon !

— Merci, maman.

Il attrapa le bacon enroulé dans la serviette qu’il avait préparée plus tôt sur la table en ajoutant :

— Le bacon n’a pas de glucides, ou presque pas. Les glucides c’est ce qui fait grossir.

— Peu importe.

Le klaxon de bus retentit à nouveau.

Patsy claqua les fesses de Truman.

— File !

Truman se précipita vers la porte. Quand il l’ouvrit, elle lui lança :

— Je t’aime, mon fils.

Il fit un geste de la main par-dessus son épaule et répondit :

— Je t’aime plus.

 

 

LORSQU’IL MONTA dans le bus, il y eut des chuchotements. Il y eut aussi des ricanements. Quelqu’un dit :

— Choppez-la !

Ce qui déclencha une éruption de rires alors que Truman se dirigeait vers l’arrière du bus.

Il y était habitué. Il y avait une époque où il aurait été dévasté par les gloussements et les remarques, mais maintenant ? C’est juste une autre composante de ma journée d’école, songea-t-il. Truman avait conscience qu’il était important que les élèves ne sachent pas qu’ils pouvaient l’atteindre. Alors il s’inclina un peu, à gauche, puis à droite. Il se força à sourire aux gamins qui le dévisageaient.

— S’il vous plaît. Pas de raffut particulier pour des gens comme moi.

Autrefois, il n’aurait pas osé sortir ce genre de phrase. Il se serait précipité sur son siège, le visage brûlant et la tête basse. C’était avant qu’il découvre le pouvoir de revendiquer sa propre identité, aussi différente soit-elle. C’était avant qu’il cesse de croire qu’il ne valait rien parce qu’il n’était pas comme tout le monde. C’était avant qu’il saisisse le mensonge selon lequel être différent vous rendait inférieur. La plupart du temps, c’était l’inverse qui était vrai.

Il se dirigea vers une série de sièges vides à l’arrière du bus, sachant que tous les regards étaient braqués sur lui. Pour son premier jour d’école, il portait un jean skinny noir avec une chemise boutonnée à pois rose et noire, il avait fait une descente dans le placard de Patsy pour celle-ci. Des Chuck Taylors sombres complétaient l’ensemble. Il pensait que le look avait une sorte d’ambiance années 80, un retour à l’époque où sa mère était née. Pour Truman, la panoplie d’aujourd’hui était une tenue sobre. Pour tous les autres dans le bus, eh bien, il savait qu’ils étaient muets de stupeur devant sa tenue. Il n’arrivait pas à comprendre pourquoi. Il était habillé de cette façon – un style qu’il avait fini par qualifier de gender-fuck – depuis la troisième, quand le harcèlement et les moqueries avaient atteint un point de rupture, le conduisant littéralement au bord du gouffre. Il avait presque sauté du toit du lycée après une farce particulièrement humiliante et cruelle.

Ce qu’il avait appris cette année-là, c’était de ne pas cacher qui il était, mais de le clamer ; de se mettre en face de ceux qui osaient le défier, en leur disant :

— Va te faire foutre, ma sœur. Je suis comme ça. Si tu n’aimes pas, c’est ton problème, pas le mien.

Cela lui avait demandé du temps – et de nombreux jours – pour oser aller à l’école avec les trésors des friperies jouant avec l’idée d’un mélange des genres entre masculin et féminin, un peu de maquillage pour mettre en valeur sa belle apparence filiforme et une attitude que certain aurait été tenté de prétendre empruntée à quelqu’un comme RuPaul. Féroce. Quand il avait commencé à dire, avec son apparence extérieure et son attitude, qu’il était différent, et que cette différence était son droit, le harcèlement et les moqueries avaient continué, diminuant toutefois de façon spectaculaire. Il était difficile pour quelqu’un de le traiter de « tapette », « pédé » ou « fiotte » alors qu’il avait déjà revendiqué ces termes pour se qualifier. Cela devenait compliqué, sinon impossible pour les harceleurs de le défier sur ce qu’ils pensaient être ses aspects efféminés, si Truman non seulement ne les cachait pas, mais les célébrait.

Bien sûr, à l’intérieur, Truman était toujours terrifié à l’idée d’être tabassé, moqué sans pitié, de se faire cracher dessus, ou pire, mais il faisait de son mieux pour ne jamais laisser transparaître cette peur. Il avait découvert, après une longue période de pratique, que l’on pouvait frémir de peur à l’intérieur tandis que l’extérieur pouvait dégager un calme rayonnement.

Personne ne saurait qu’il tremblait dans ses bottes s’ils ne pouvaient pas le voir.

Bien que les persécutions et les railleries n’aient jamais vraiment cessé, Truman en rêvait, elles avaient diminué au fur et à mesure de ses trois dernières années de classe au lycée. Il en était reconnaissant. Pourtant, il conservait toujours une petite anxiété à l’idée que la façade qu’il projetait s’écroule un jour, que les choses redeviennent telles qu’elles l’étaient auparavant, et qu’il se retrouve dans le noir de sa chambre, à genoux, en larmes, à prier Dieu afin que la douleur s’arrête, ne serait-ce qu’un seul jour. Par le passé, il avait passé trop de nuits comme cela, souhaitant même se défaire de son identité.

Tout comme Pinocchio, il avait désespérément voulu être un « vrai » petit garçon.

À travers une acceptation de soi durement acquise, Truman avait cependant réalisé qu’il était aussi réel que n’importe quel autre garçon… ou fille.

Pour l’instant tout ce qu’il avait à faire, c’était de regarder par la vitre et d’attendre que le bus le transporte au lycée de Summitville. C’était sa dernière année, l’année où les terminales dirigeaient l’école. À quoi ressemblerait ces presque neuf mois pour lui ?

Truman était impatient de dépasser l’obstacle de cette dernière année et de partir. Il savait qu’une fois qu’il aurait mis Summitville derrière lui, avec ses esprits étroits et ses jugements, il pourrait vraiment commencer à vivre. Il pourrait devenir la personne qu’il était censé être – quelque part avec des lumières vives, des gratte-ciel, des boissons cosmopolites, et des gens cosmopolites…

Il détourna le regard de la vue extérieure, des contreforts auréolés de soleil des Appalaches, et ouvrit le livre qu’il avait commencé une semaine plus tôt : Letters to a Young Artist d’Anna Deavere Smith [1]. Le livre était rapidement devenu sa bible ; il avait accentué sa conviction que quelque chose de plus grand l’attendait au-delà des haies couvertes d’arbres de cette vallée provinciale.

À proximité du dernier arrêt, avant qu’ils arrivent au lycée, Truman ne put retenir le sourire qui étira ses lèvres, en apercevant sa meilleure amie patientant à l’ombre d’un vieil érable.

Comme Truman, Alicia Adams avait enduré sa part de moquerie pendant sa scolarité. Elle vous dirait elle-même qu’elle était grosse, noire et impertinente, et que si vous ne l’aimiez pas, vous deviez vous en accommoder, parce que c’était exactement comme cela que Dieu l’avait faite. Hé, si madame Oprah Winfrey pouvait revendiquer ces mêmes attributs et être adorée par les masses, alors, au nom de Dieu, elle le pourrait aussi.

Un jour.

À l’instar de Truman, Alicia affichait une façade courageuse, bien qu’elle ait souvent été tourmentée – surtout à l’école primaire – jusqu’au jour où un groupe de filles cruelles l’avait poussée au-delà de son point de rupture et où elle avait riposté avec des poings, des griffes et une brique. Alicia n’était pas fière de la façon dont elle avait envoyé deux des méchantes filles aux urgences, du moins pas rétrospectivement ; mais elle était fière de la manière dont ses actes, clairement sans compassions ou gentillesse, lui avaient procuré un certain respect basé sur la crainte. Elle l’avait utilisée à son avantage à partir de la sixième.

Alicia et Truman étaient amis depuis qu’elle était devenue sa première défenseure et supportrice. Elle savait ce que c’était d’être différent, et elle avait célébré le courage de Truman quand il s’était présenté un jour à l’école dans un tee-shirt stipulant « Mode tapette » et maquillé. Sa défense et sa gratitude avaient forgé un lien qui permettait à chacun de montrer sa vulnérabilité devant l’autre. C’était quelque chose qu’aucun d’eux ne pouvait exprimer avec quiconque, ou presque.

Une ombre rampa devant le soleil quand Truman songea au frère d’Alicia, désormais en train de jouer au basket-ball dans l’État de l’Ohio. Darrell. Truman ferma les yeux un instant, songeant à lui, à la chaleur de son regard et de ses bras. Il avait cru qu’ils étaient amoureux. Et à sa manière naïve, il avait supposé que Darrell renoncerait à une bourse d’études pour rester en ville, auprès de lui. Il savait qu’il était horriblement égoïste d’espérer une telle chose, mais Truman lisait beaucoup de romance gay et ses pensées étaient obscurcies par leurs visions simplistes d’un « ils vécurent heureux pour toujours ».

Il obligea son esprit à repousser l’image de Darrell, tous les deux enlacés, le contraste de leur couleur de peau, de leur taille et de leur poids ne comptait pas. Truman avait réalisé vers la fin de l’été, après la dernière année de Darrell, qu’il n’avait d’autre choix que de le laisser partir et de lui souhaiter bonne chance pour l’université. Il pouvait toujours entretenir l’espoir qu’un jour, Darrell reviendrait vers lui.

Il avait cependant été détrompé, une fois que Darrell était vraiment parti pour la métropole de Columbus, dans l’Ohio, et dans une université comptabilisant cinq fois la population de Summitville. Le fait que leur histoire d’amour s’était terminée trop rapidement devint plus facile à supporter lorsqu’une silhouette se détacha derrière Alicia. Un visage qui fit oublier à Truman, ne serait-ce que pour un instant, tout à propos de Darrell.

Attends. Une. Minute.

Bon sang.

Qui est-ce ? se demanda Truman.

Le garçon, en fait le jeune homme, était quelqu’un qu’il n’avait jamais vu auparavant. Il l’aurait su si cela avait était le cas ! Seigneur Dieu, celui-ci était inoubliable.

Il y avait quelque chose au sujet de ce type qui affolait son cœur, qui effaçait toute pensée logique de son esprit alors que la totalité de son sang se précipitait vers le sud.

Ce n’était pas uniquement parce qu’il était magnifique – ce qu’il était avec ses courts cheveux noirs et une ombre de barbe de cinq heures – mais il y avait quelque chose chez lui qui appelait le côté protecteur de Truman. Même d’un simple coup d’œil et à cette distance, il y avait quelque chose de sombre et ténébreux autour de lui. Cela le démarquait, le rendant à la fois mystérieux et séduisant. Pendant un instant, tout autour de Truman se tut – les bavardages et les rires des autres gamins dans le bus, le grondement du moteur, le crissement des freins alors qu’il pilait, et le sifflement pneumatique des portes qui s’ouvraient.

Quelque part au fond de son esprit, Truman savait que ces sons devaient être là, mais pendant un bref, éclatant instant, tout ce qui exista était ce gars.

Il mesurait au moins un mètre quatre-vingt, certainement avec quelques centimètres de plus. De larges épaules. Baraqué. Pour utiliser l’un des termes de Patsy, il était « bien charpenté ». Contrairement à Truman, il s’habillait pour ne pas attirer l’attention sur lui. Il portait simplement un Levi’s délavé, un tee-shirt blanc uni à col ras-de-cou qui avait subi beaucoup de lavages, et des baskets de tennis en toile noire très basiques. Pendu à l’une de ses épaules se trouvait un sac à dos rouge usé et délavé.

Hypnotisé, Truman le regarda se diriger vers le bus puis disparaître de sa vue pendant un instant. Truman sortit de sa rêverie tandis qu’il réalisait qu’Alicia le fixait alors qu’elle se tenait un peu plus loin dans la file d’attente. Lorsque leurs yeux se rencontrèrent, elle lui tira la langue. Truman eut un petit rire. Et il repartit à la recherche d’un autre aperçu du personnage.

Et soudain, il était dans le bus, passant si près de Truman qu’il aurait pu le toucher. Il aurait pu jurer que son cœur s’arrêta. Leurs yeux se croisèrent et Truman tomba presque à la renverse sous leur couleur cristalline ; ils étaient plus bleus que les siens, avec une pâleur arctique dont il était impossible de se détacher. Les cils qui ourlaient ces yeux étaient aussi noirs que les cheveux sur sa tête – qui d’ailleurs, contrastaient merveilleusement avec le bleu pâle – et assez longs pour provoquer un pincement de jalousie chez Truman et le désir de s’embraser.

Truman était certain d’avoir senti quelque chose passer entre eux dans ce trop court échange de regards. Quelque chose d’électrique. Il avait réellement l’impression que les poils de sa nuque se redressaient et le picotaient. Il aurait eu du mal à exprimer ce que se passait, néanmoins, il savait avec certitude qu’une sorte de communication s’était vraiment mise en place.

Le garçon effrayé et ridiculisé qui vivait encore quelque part à l’intérieur de Truman supposait que le beau gars croisait son regard parce qu’il était horrifié par ce qu’il voyait. À travers ses propres yeux haineux, Truman verrait un garçon mal habillé, un garçon maquillé qui devrait avoir honte de lui-même. Il n’était pas un vrai petit garçon. D’après ce point de vue, Truman vit du dégoût.

Et cela lui permit de reprendre son sang-froid.

Mais l’autre partie de Truman – celle toujours plus grande et plus forte – espérait que ce qui s’était passé entre eux était plus une reconnaissance, une sorte de truc genre âmes sœurs. Peut-être un peu d’intérêt ?

Oserait-il espérer de l’attirance ? Du désir même ?

Alicia se laissa tomber sur le siège à côté de lui avec un soupir. Elle lui donna un coup brutal au niveau du biceps, ce qui le tira de sa rêverie. Fronçant les sourcils, Truman la regarda et commença à se frotter le haut du bras.

— Aie ! Ça fait mal !

— Mec ! Où étais-tu ?

— Que veux-tu dire ?

— Mon chou, tu n’étais pas dans ce bus. Tu étais loin, très loin. Au-dessus de l’arc-en-ciel, peut-être ?

Alicia ricana tout en s’installant sur le siège, étalant ses jambes recouvertes d’un pantalon stretch et bousculant Truman. Certaines choses ne changeaient jamais.

— Très drôle.

Les pensées de Truman continuaient à s’attarder et à soupirer après le garçon aux cheveux noirs. Il devait combattre l’envie de se tourner pour le chercher au milieu des sièges derrière lui, tout en répondant :

— Je pensais juste à l’année à venir.

— Je comprends. La terminale. Tu peux le croire ?

Alicia installa ses affaires sur ses genoux : son téléphone, un cahier à spirale et un de ces organisateurs en plastique transparent qui semblait si vieux jeu, avec son assortiment de stylos et de crayons.

— Ce devrait être une année intéressante, déclara Truman.

Surtout s’il est dans quelques-unes de mes matières, songea-t-il, avant de se réprimander. Seigneur, ressaisis-toi. Sans quoi tu vas gribouiller son nom dans ton cahier, au beau milieu d’un grand cœur rouge. Quel que soit son nom… Heathcliff ? Gage ? Hunter ?

— Intéressante ? répéta Alicia en laissant échapper un souffle. C’est un bon mot pour la décrire. Il y a trop de jours devant nous jusqu’à l’obtention du diplôme, avant que nous puissions enfin nous libérer de ce maudit trou perdu.

— Et devenir les superstars que nous sommes censés être ?

— Bon sang, oui ! s’exclama-t-elle tandis que leurs têtes s’inclinaient l’une vers l’autre alors qu’ils riaient. Qui as-tu comme prof principal ?

— Monsieur Bernard ! Je lui suis tellement reconnaissant.

Dane Bernard, bien qu’étant assez vieux pour être le père de Truman – et il pourrait l’être, pour ce qu’il en savait – avait fait son coming out presque en même temps que Truman, au cours de son année de troisième. Cette connexion avait permis d’abolir leur différence d’âge de presque trente ans. Ils avaient noué un lien particulier. Truman considérait monsieur Bernard et son nouveau mari, monsieur Wolcott, comme des amis autant que des mentors et des modèles. Lui et Patsy avaient même été honorés d’assister à leur mariage au début de l’été précédent.

— Chanceux, dit Alicia. Je suis coincée avec une nana qui s’appelle madame Waggle.

Truman pencha la tête.

— Qui ça ?

— Je ne sais pas. C’est une nouvelle. Premier boulot après l’obtention de son diplôme de ce que j’en sais.

— Donc, ça veut dire que tu dois y aller doucement avec elle. Comporte-toi bien, déclara Truman, sachant que ce qu’il demandait était sans espoir.

— Oui, c’est certain, répliqua Alicia en ricanant. Tu sais comment je suis avec les gens.

Pour une fois, ils restèrent assis en silence pour le reste du trajet jusqu’au lycée.

Truman ignorait à quoi Alicia pensait. Il supposait qu’elle était préoccupée par le genre d’année que cela allait être. Remarquable ? Dévastatrice ? Une année où elle pourrait enfin se trouver un petit ami, peut-être ? Obtiendrait-elle des notes suffisantes pour entrer dans une université décente, comme son frère avec sa bourse de basket-ball ? La famille d’Alicia, à l’instar de celle de Truman, n’aurait jamais pu, en un million d’années, se permettre d’envoyer un enfant à l’université, même dans l’une des écoles publiques les moins chères, sans une aide. C’était comme vouloir décrocher la lune.

Il croyait que cela, ou toutes autres choses, pouvait tourner dans la tête d’Alicia. Mais peut-être qu’elle réfléchissait simplement à la couleur de son vernis à ongles. Ou à rien du tout.

Quant à Truman, son esprit était rempli d’une seule pensée.

Ce garçon.



[1] L’auteur (et actrice) donne des conseils aux jeunes décidés à se lancer dans une carrière artistique dans ce livre dont le titre peut se traduire par « Lettres à un jeune artiste ».