I

 

 

QUELQU’UN A dit un jour : « l’espoir ne peut se passer de la peur, ni la peur de l’espoir ». Je n’avais jamais compris à quel point c’était vrai avant de voir Cole en proie aux deux dans notre maison de Phoenix, où l’espoir et la peur étaient parfaitement résumés sous la forme d’une chambre.

Tout avait commencé à Thanksgiving. À peine deux mois plus tôt, j’avais traversé le pays pour le surprendre chez lui dans les Hamptons. C’était la première fête que nous célébrions avec mon père, comme une vraie famille. Dans le salon, il y avait un énorme sapin que nous avions décoré. Cole avait déjà acheté beaucoup trop de cadeaux, tous parfaitement emballés avec du ruban au magasin. J’angoissais à l’idée de la pile qui ne ferait que s’agrandir jusqu’au jour de Noël. Cole avait passé le plus gros de la journée à préparer le dîner, puis nous nous étions assis à la table démesurée du séjour. Et tout ce temps, il avait été à des années-lumière, réfléchissant à quelque chose qu’il n’était pas prêt à partager.

C’est ce soir-là, alors que nous étions au lit, les lumières éteintes, qu’il prit une profonde inspiration et qu’il dit :

— As-tu déjà pensé à devenir père ?

La question me prit tellement par surprise que je me redressai d’un coup. Je me tournai vers lui, mais son expression était cachée par l’obscurité.

— Et toi ? demandai-je.

Il y eut un silence, une douce inspiration. Quand il parla, ce fut tout bas. D’un ton presque solennel.

— Tout le temps.

Non, je n’y avais jamais pensé. Pourtant, soudain, je ne savais pas pourquoi. C’était si simple, si parfait.

Un enfant.

Quelqu’un pour qui se lever le matin, à border le soir. Quelqu’un pour qui empiler des cadeaux sous l’arbre de Noël. Quelqu’un à câliner, à qui lire des histoires et à bercer. Un enfant que Cole gâterait, que je chérirais, que mon père jetterait dans les airs et prendrait sur ses genoux. Une vie toute neuve, lumineuse, merveilleuse, qui tirerait sur son pantalon en le regardant avec espoir, comme je l’avais fait avec mon grand-père. Malgré les reproches de ma mère, qui disait qu’il me couperait l’appétit, il avait toujours eu des bonbons dans ses poches. Désormais, ce pouvait être mon enfant qui tendrait la main à Papy George. Ce serait Cole qui leur reprocherait d’avoir mangé trop de sucre et moi qui me détournerais en riant, en faisant semblant de n’avoir rien vu, parce que je n’empêcherais jamais mon père de gâter son seul petit-enfant.

Les familles sont faites pour grandir, Jon, m’avait dit mon père un jour. Il avait raison, et je pouvais y faire quelque chose.

Je passai le bras par-dessus Cole et j’allumai la lampe de chevet. À la lumière, il sembla se rétrécir. Il voulait se cacher. Mais je le forçai à croiser mon regard. Je vis combien prononcer ces mots à voix haute lui avait fait peur.

— C’est ce que tu veux ?

Il tira les draps jusqu’à son menton. Il avait lui-même l’air d’un enfant, à se servir des couvertures comme d’un bouclier.

— Plus que tout.

Je ris, parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Je lui arrachai les draps, lui volai sa protection pour le prendre dans mes bras.

— Seulement si tu m’épouses d’abord.

 

 

DURANT LE mois qui précéda le mariage, nous parlâmes sans cesse de devenir parents. Nous pesions le pour et le contre de l’adoption et de la mère porteuse. Le jour où nous nous envolâmes pour Paris où se déroulait la cérémonie devant nos amis, nous savions ce que nous voulions. Au lieu d’une lune de miel, nous revînmes tout de suite à Phoenix.

En Arizona, l’adoption était interdite aux couples de même sexe. Toutefois, les célibataires y avaient accès, même si les couples mariés étaient prioritaires. Mais nous trouvâmes un avocat du nom de Thomas Goodman qui était spécialisé dans les adoptions. Il nous promit que ce n’était pas impossible.

— C’est décourageant, je sais, mais il y a des précédents. J’ai aidé d’autres couples dans votre cas. Ce qu’il faut, c’est décider lequel d’entre vous sera techniquement l’adoptant.

— Mais nous avons l’intention d’élever cet enfant tous les deux, dit Cole.

— Je sais. Dès que l’adoption sera finalisée, nous nous occuperons des démarches qui régleront ce problème, de façon à ce que vous ayez tous les deux des droits parentaux, surtout dans le cas des décisions médicales. Nous ferons aussi en sorte que si quelque chose arrive à l’un des parents adoptifs, l’autre en obtiendrait la garde.

— Mais une adoption commune n’est vraiment pas possible ?

— Pas en Arizona.

— Et à l’étranger ? demandai-je. Est-ce que ce serait plus facile ?

Thomas secoua la tête.

— Dans la plupart des cas, vous aurez les mêmes problèmes. L’un de vous devrait se présenter comme père célibataire, et en fonction du pays, il faudrait que vous soyez très prudents quant aux informations que vous révéleriez.

— Nous serions forcés de mentir, dit Cole. C’est ce que vous nous dites.

Thomas fit un geste peu franc ; ce n’était pas tout à fait un haussement d’épaules, mais il ne le niait pas non plus.

— En tout cas, une omission de la vérité.

— Non !

Cole était décidé.

— Hors de question.

— Et vous ne voulez pas passer par une mère porteuse ?

Je jetai un coup d’œil à Cole. Nous en avions discuté en long, en large et en profondeur. Il dit à Thomas ce qu’il m’avait répondu chaque fois :

— J’ai entendu trop d’histoires horribles. De plus, il y a tant de bébés abandonnés dans ce monde. Ce serait égoïste d’en créer un nouveau alors que nous pourrions plutôt en aider un.

Thomas se tourna vers moi.

— Vous êtes d’accord ?

Je hochai la tête. Je ne comprenais pas forcément les réticences de Cole, mais je n’avais rien contre sa décision.

— Pour le moment du moins, nous aimerions nous concentrer sur l’adoption.

— Entendu. Dans ce cas, nous devrons faire avec ce que la loi de l’Arizona nous permet, que cela ait un sens ou non.

— Si nous devons choisir, dit Cole, les yeux baissés, alors ce doit être Jonathan.

C’était douloureux à dire, ça se voyait, et il n’avait pas l’habitude de se servir de mon prénom.

— Pourquoi moi ? demandai-je, bien que j’aie mes soupçons.

— Tu le sais bien.

Parce qu’il était efféminé. Parce qu’il n’était pas ce que la plupart des gens s’imaginaient lorsqu’ils pensaient à un père.

— Mais c’est toi qui as l’argent. Sans toi, je n’aurais même pas de travail.

Ce qui m’énervait encore parfois, mais je m’y habituais.

— Jon a raison, dit Thomas. Légalement, votre enfant ne pourrait hériter que de l’adoptant, du moins jusqu’à ce qu’un testament soit écrit affirmant le contraire. De plus, si vous divorcez, l’autre n’aurait aucun droit de garde ou de visite.

— Nous n’allons pas nous séparer, dit Cole.

— C’est ce que disent tous les couples.

Thomas se pencha sur son bureau et nous regarda tour à tour.

— Laissez-moi être clair : si vous adoptez demain et que vous séparez le jour suivant, qui d’entre vous serait plus à même de s’occuper de l’enfant, sur le plan émotionnel comme financier ?

Il n’y avait pas d’hésitation.

— Lui, dis-je.

Qu’il l’admette ou non, il faudrait que je retrouve du travail, ce qui serait difficile. Il faudrait que je paie quelqu’un pour s’occuper de l’enfant dans la journée. Ce n’était pas le cas de Cole.

— Ça doit être Cole.

Il se tourna vers moi et il écarta les cheveux devant ses yeux pour croiser mon regard.

— Tu es sûr, Jonny ?

— Certain. Comme tu l’as dit, nous n’allons pas nous séparer. Et quoi qu’il arrive, j’ai confiance en toi. Alors pour l’instant, faisons au mieux.

Thomas hocha la tête. Il écrivit quelque chose sur le papier devant lui.

— Bien, aussi désagréable que ce soit, il faut que je vous pose cette question : cherchez-vous quelque chose de particulier chez cet enfant ? Je sais que vous voulez un bébé. Autre chose ?

Cole et moi nous regardâmes sans savoir quoi répondre.

— Je ne comprends pas, dit enfin Cole.

— Certaines personnes sont très précises. Ils ne veulent qu’un enfant aux cheveux blonds et aux yeux bleus, ou de la même couleur de peau qu’eux. Ou bien…

— Non.

Le ton ferme de Cole était significatif.

— Pour nous, ça n’a absolument aucune importance.

Notre réponse soulagea Thomas.

— Parfait. Alors la prochaine étape sera la visite d’un assistant social qui viendra chez vous et vous posera un milliard de questions. Elles sont pénibles et parfois presque insultantes, mais c’est une obligation.

— Est-ce que notre homosexualité sera un problème ?

— Je ne peux pas promettre que la personne qui viendra sera ouverte d’esprit, mais ils ne peuvent pas refuser à cause de ça. L’évaluation concernera votre maison. Voir si vous êtes capables d’élever un enfant dans un environnement sain. C’est là où avoir de l’argent est un avantage. C’est injuste de dire qu’un parent riche peut en faire plus qu’un parent pauvre, mais la réalité, c’est que votre enfant aura un toit confortable quel que soit l’état de l’économie du pays ou le taux de chômage. Vous n’êtes pas endettés. Vous ne vivez pas de salaire en salaire. Vous pouvez déjà garantir que cet enfant aura accès aux meilleures écoles et aux meilleurs soins médicaux au monde. À tort ou à raison, cela jouera en votre faveur.

Cole soupira et m’adressa un sourire oblique.

— Heureusement que nous avons au moins cela.

— Vous avez beaucoup d’atouts, en fait. À l’exception du fait que vous êtes un couple de même sexe, votre seul désavantage, c’est l’absence de famille. À part le père de Jon qui est en ville, il n’y a aucune structure de soutien. Pas d’oncles ni de tantes ni de cousins.

— Nous ne pouvons rien y faire, dis-je.

Thomas hocha la tête.

— Exactement. Je veux seulement être précis.

Il joua avec un stylo.

— Et même, je dois être parfaitement sincère sur les obstacles. Au début, les couples sont facilement trop optimistes.

Il croisa notre regard afin de peser ses mots.

— Je vous recommande de ne pas vous emballer.

— Voulez-vous dire que nous n’avons aucun espoir ?

— Non. Ce n’est pas du tout ça. Et je ne parle pas en tant qu’avocat, mais en tant que personne qui a vu combien l’adoption peut se révéler pénible. C’est un voyage qui peut être très douloureux. Il peut s’écouler des mois ou même des années avant de trouver un enfant. Pour empirer les choses, certaines personnes profiteront de la situation. Elles diront tout ce que vous voulez entendre afin qu’on leur paie les soins médicaux avant la naissance, puis elles refuseront de renoncer à leurs droits parentaux. Il est rare que les gens soient si cruels, mais cela arrive.

— Il n’y a pas de protection contre ce genre de choses ?

Il secoua la tête.

— Aucune. En Arizona, la loi stipule qu’une mère ne peut autoriser une adoption que soixante-douze heures après la naissance. Rien de ce qui a été promis avant n’est recevable. J’ai vu des couples dépenser toutes leurs économies, même hypothéquer leur maison afin de donner tout ce qu’elle veut à la génitrice, et tout perdre une fois l’enfant né. Étant donné votre situation financière, vous seriez une cible idéale pour quiconque veut se faire payer ses soins médicaux.

Je tenais toujours la main de Cole. Je sentis quand il se mit à trembler.

— Bien, continua Thomas. Comme je l’ai dit, cela arrive rarement et je serai très prudent au sujet des offres que je vous communiquerai. Mon travail est en partie de m’assurer que de tels individus n’ont pas l’occasion de retourner vos émotions contre vous. Mais n’oubliez pas que quoi qu’il arrive, la génitrice a trois jours pour changer d’avis. Trois jours. La plupart du temps, elle n’essaie même pas de vous manipuler. Elle a peut-être vraiment l’intention d’abandonner son enfant, mais une fois qu’elle tient ce bébé dans ses bras, il arrive qu’elle change d’avis. Ce n’est pas de l’égoïsme, on n’essaie pas de profiter de vous. C’est l’instinct maternel.

— On ne peut pas aller contre la nature, dis-je.

Thomas hocha la tête.

— C’est ça. Et si cela arrive, nous sommes de retour à la case départ. Nous n’avons aucun autre choix.

Il se renfonça dans son fauteuil.

— Bien, maintenant que tout est dit, êtes-vous toujours déterminés à adopter ?

Je me tournai vers Cole. Il me broyait les doigts, mais il n’hésita pas. Il hocha la tête.

— Absolument.

Thomas sourit.

— Parfait. Alors mettons-nous au travail.