Chapitre Un

 

DOMINIC HARTINGTON-GEORGE versa quatre sachets de sucre dans le liquide chaud et indéfinissable que l’on servait au cœur de l’un de ces bureaux renommés de Londres, et soupira. Assis seul dans le hall d’entrée luxueusement moquetté, il se demanda s’il pouvait aussi utiliser le clone du Tardis [1] qui faisait office de distributeur pour obtenir une barre chocolatée.

Prétextant qu’il avait besoin d’aller pisser, il s’était échappé de la réunion qui était en train de se dérouler entre son agent, Tanya Richards, et le représentant de la boîte de relations publiques. Bon, il n’avait pas vraiment dit ça comme ça. Surtout que Tanya l’avait déjà briefé sur son langage qui avait grand besoin de s’améliorer. Il fallait croire qu’à ce moment précis, il n’était pas au sommet d’un glacier, là où personne ne s’intéressait à la façon dont il exprimait ses besoins vitaux, excepté un lama de passage un peu curieux.

Dominic se demanda négligemment pourquoi la compagnie d’un lama lui paraissait actuellement bien plus intéressante qu’une réunion. En tant qu’alpiniste chevronné, il avait déjà rencontré beaucoup de lamas dans sa vie. Pourtant, il n’y avait rien à faire. Il ne pouvait pas s’enfuir comme il le faisait toujours – comme Tanya et sa mère l’accusaient de le faire – vers quelques chaînes montagneuses pour se perdre dans une nouvelle aventure sauvage.

Parce qu’il était fauché.

Et pas seulement ça, il traînait littéralement sa sébile aux quatre coins de Londres dans l’espoir de décrocher un contrat de sponsoring. Il avait dû endurer de longues réunions, des sourires factices qui avaient fini par lui donner des crampes dans la mâchoire, et des rapports quotidiens destinés à lui rappeler quels montants étaient injectés dans l’ascension de l’Eiger. Tout cela ne faisait qu’augmenter la taille du tas de merde dans lequel il était enlisé. Le pire étant qu’il se débattait pour gérer les négociations dans les meilleures conditions possibles. En fait, il commençait à croire qu’il se rendrait plus utile en attendant dehors dans la rue et en offrant des copies du journal Big Issue [2]. Il était vraiment mauvais pour quémander et faire des courbettes. D’ailleurs, n’était-ce pas pour cette raison qu’il employait Tanya ?

— C’est un mal nécessaire, lui avait-elle affirmé.

Il lui avait parlé de sa prochaine expédition et elle avait répliqué avec un « Non ! » retentissant, prétextant des tonnes d’arguments financiers.

— Tu possèdes peut-être un patronyme aristocratique et un pedigree parfait, mais…

— Pas un rond ? l’avait-il interrompu presque joyeusement.

Pendant des siècles, les membres de sa famille avaient été réputés pour être de véritables aventuriers, connus pour jouer et perdre tout l’argent qu’ils avaient un jour possédé. Durant le Derby d’Epsom, son arrière-grand-père avait dépensé les dernières pièces de sa fortune familiale sur un cheval trop maigre qui, plutôt que de gagner aisément à 200 contre 1, avait trébuché sur ses propres pattes dans les quinze premiers mètres et avait dû être évacué de la piste. Après ça, Hartington-George le survivant s’était installé dans la plus modeste de ses propriétés de Londres et avait vécu sur des rentrées d’argent irrégulières issues de l’ouverture au grand public de son domaine ancestral. Dom suspectait sa mère si élégante et si sophistiquée de n’avoir jamais surmonté le choc de voir un étranger s’approcher d’elle un après-midi en lui demandant de l’accompagner jusqu’à la pièce prévue pour changer les bébés.

Tanya avait continué :

— Si tu veux poursuivre ton projet d’ascension…

— Pas question ! s’était-il exclamé.

Tanya s’était contentée d’incliner la tête, imperturbable. Elle n’avait pas travaillé deux années pour lui sans avoir appris à le gérer.

— Alors nous devons chercher d’autres façons de rassembler des fonds. L’une d’elles est de négocier un contrat avec un sponsor. Efface cet air dégoûté de ta figure, Dom. Beaucoup de sportifs et d’explorateurs le font de nos jours.

— Gravir des montagnes avec un gigantesque M jaune cousu sur mon front ?

Un léger sourire joua au coin des lèvres de Tanya.

— Je pense qu’il serait plus adapté que le sponsor en question travaille dans les vêtements d’extérieur ou le marché de l’équipement de survie. J’ai des contacts auxquels je peux m’adresser.

Tanya avait toujours des contacts. L’alpiniste l’admirait pour cela. Ça et sa faculté à gérer l’arrogance d’Eric, son avorton d’assistant – oh, et son talent pour gérer Dom lorsqu’il était en mode grincheux. Il n’y avait pas de tellement de gens capables de le faire. Sa propre mère ne lui rendait visite que quelques fois par an dans sa maison de Ladbroke Grove. Le reste du temps, ils se satisfaisaient d’appels occasionnels et tombaient parfois l’un sur l’autre lors d’événements familiaux chez des amis.

— Il faut que tu sortes de ta coquille, lui avait dit Tanya.

C’était une heure avant qu’elle fasse appel à la société de relations publiques.

— Et cela ne sous-entend pas que tu doives danser sur les tables d’un pub durant un karaoké.

Bon sang. Si le fait d’avoir passé une soirée avec ses compagnons d’escalade ne signifiait pas qu’il sortait de sa coquille, Dom ignorait ce que ça voulait dire. Après une semaine de formation dans le nord du Pays de Galles, il avait eu besoin de décompresser. Une visite dans un pub de Londres familier et discret dans Kentish Town, là où les heures de fermeture étaient plus ou moins respectées, voire pas du tout, était exactement ce qu’il recherchait. La nourriture était simple et délicieuse, quoique la machine à karaoké ait été récemment ajoutée. Dom l’avait uniquement tolérée parce qu’elle promettait un ensemble de vieux morceaux de rock classique. Il était à la moitié de son interprétation qui tenait plus du hurlement alcoolisé de « We are the champions » quand il avait été pris en photo par l’un de ces maudits paparazzis qui, par malchance, passait par là. Eh oui, à ce moment-là, il se tenait bien debout sur une table, mais le lord s’en fichait, alors pourquoi n’était-ce pas le cas des autres ?

Mais, apparemment, ce n’était pas la meilleure manière de sortir de sa coquille.

— D’autres options ?

Tanya l’avait regardé dans les yeux et lui avait dit d’un ton ironique :

— Trouve-toi un boulot. Tu sais, comme nous autres, simples mortels.

Dom s’était senti physiquement malade. Non pas à la pensée d’un travail pénible ; il en avait l’habitude et n’était pas un lâche quand il fallait remonter ses manches. Mais rester assis à un bureau en costume-cravate, enchaîné à un ordinateur huit heures par jour et devoir répondre à d’autres personnes…

Il en avait frissonné.

Voilà pourquoi il se trouvait ici, dans ces bureaux luxueux payés par de pauvres andouilles comme lui et des entreprises qui vendaient leur image en tentant de rendre Dominic Hartington-George plus populaire.

Il était temps d’y retourner.

 

 

DOM AVAIT espéré pouvoir se glisser dans la salle de conférence avec son café (thé ? urine de rat ?), mais tout le monde se tourna vers lui alors qu’il reprenait possession de son siège. Tanya fronça les sourcils pendant qu’Eric arborait son éternel petit sourire suffisant, comme si Dom était la plus grande attraction qu’il ait vu depuis l’époque où les élèves recouvraient les craies du professeur avec de la colle. Et forcément, il songeait d’un air morose que c’était probablement le cas, même si lesdites craies étaient certainement devenues un stylet d’iPad.

Deux blondes parfaites et virtuellement interchangeables, habillées de tailleurs colorés étroitement ajustés et de boucles d’oreilles assorties, représentaient la société de relations publiques. L’une d’elles rougissait chaque fois qu’elle le regardait.

Elle fut la première à s’exprimer.

— Tanya nous dit que vous êtes à la recherche d’un relooking. Vous savez, comme ce qu’ils font à la télé. 10 ans de moinsBelle toute nue, ce genre de choses ?

Quelle était cette nouvelle habitude de s’exprimer tout le temps sous forme de questions ? Dom la fixa jusqu’à ce qu’elle rougisse de nouveau.

— Je n’ai aucune idée de ce dont vous parlez, dit-il sans ménagement.

— Je veux dire… apparemment, vous n’avez besoin de personne pour votre apparence, dit-elle en bégayant.

Ah. Ça expliquait un peu le rougissement. Il obtenait souvent ce type de réactions de la part des jeunes femmes. S’il tournait la tête maintenant, il capterait le froncement de sourcils de Tanya sur le point d’atteindre un tout nouveau niveau de désapprobation. C’était presque suffisant pour lui remonter le moral.

— Juste d’une présentation, dit l’autre fille, plus sévèrement.

La plus jeune lui lança un regard de pure gratitude.

— Nous allons mettre quelqu’un sur sa garde-robe. Ellie, cherche aussi un coiffeur adapté.

— Un coiffeur ?

Dom reporta son regard sur elle. Son nom devait être Polly. Il la reconsidéra un instant en la voyant plus sûre d’elle que ce qu’il avait cru. Était-ce la raison pour laquelle son regard mortel ne fonctionnait pas sur elle comme sur les autres ?

Polly haussa un sourcil comme si elle pouvait entendre exactement ce qu’il était en train de penser et qu’elle était loin d’en être intimidée.

— Et occupons-nous maintenant de – devrais-je dire – l’épineux problème de son image publique ?

— Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ?

Polly ne tressaillit même pas. Elle avait vraisemblablement l’habitude des clients grincheux.

Tanya lui toucha le bras.

— Dom. S’il te plaît. Tu veux rassembler des fonds, n’est-ce pas ?

— Mais pour quelle raison mon look importerait-il ?

Il pouvait entendre la note plaintive dans sa voix ; il avait l’air d’un enfant grognon. Mais il n’avait pas envie de s’embêter avec ça.

— J’escalade des rochers et des montagnes, mesdames. Je porte de gros vêtements rembourrés et des bottes aux semelles renforcées. Mon visage est habituellement couvert par des lunettes ou un masque pour me protéger du soleil et de la poussière. Je grogne, je jure et je pète. Je ne vois aucune utilité au bavardage social, je mange comme un cheval affamé et – j’insiste là-dessus – je ne m’hydrate pas.

À sa grande surprise, Polly éclata de rire.

— Je vous entends, Monsieur Hartington-George.

— Appelez-moi Dom, répliqua-t-il à contrecœur.

— Vous n’avez aucun problème, Dom. Vous êtes un homme attirant, brave et sûr de lui. Nous le savons tous.

Vraiment ?

— Nous sommes juste à la recherche d’un moyen de vous démarquer de manière à ce que les autres sponsors aient envie de se joindre à vous. Ils paieront pour ce privilège, vous savez. Et ça signifie que nous devons vous rendre encore plus séduisant.

— Et encore plus serviable, murmura Tanya.

Dom ne pouvait dire qu’il détestait la flatterie de Polly, mais il était encore sur ses gardes. Et il devait reconnaître qu’il n’avait pas passé autant de temps que cela sur son look ces dernières années.

— Et en ce qui concerne la petite amie ? demanda timidement Ellie.

Dom sursauta.

— Si notre client était vu avec la partenaire appropriée… quelqu’un que les médias trouveraient déjà très sympathique…

— L’intrépide aventurier capturé et apprivoisé par une beauté du coin ? Super idée. Ça ferait certainement les gros titres.

Polly hocha la tête et commença à griffonner sur son bloc-notes.

— Nous avons Alisha W qui est déjà dans les registres. Et je crois que Suzie de Luca est à Londres pour une séance photo.

— Non merci.

La voix profonde de Dom résonna très clairement dans la pièce.

Près de lui, Tanya ferma les yeux.

— Eh bien, si elles ne conviennent pas, il y a beaucoup d’autres femmes qui adoreraient être vues avec vous, poursuivit Polly avec détachement. Ça fera l’objet d’une autre mission, bien sûr…

— Bien sûr, répéta Tanya dont la voix faiblissait et qui gardait les paupières fermées.

— Mais nous espérons sincèrement que vous, Dom, soyez satisfait avec les dispositions prises pour les séances photo et les événements publics. Entre temps, ce serait une excellente publicité pour vous deux et vous pourriez même construire une petite histoire d’amour pendant que vous persuaderez les médias que le Daredevil sauvage peut aussi être un papa poule à la maison.

— Non merci, répéta lentement Dom. Peut-être que ce serait bien si vous n’étiez pas passé à côté d’un point important. Même si j’avais le temps de courtiser quelqu’un, ce ne serait pas une femme.

Tanya se pencha au-dessus de la table de conférence et cacha sa tête entre ses mains.

Eric ricana. Dom espérait que c’était nerveux et pas moqueur, sinon il risquait de faire la fête au gamin une fois qu’ils seraient sortis d’ici. Eric avait tout juste vingt ans, il était ultra-assidu, déjà chauve et complètement insensible à la gravité de son patron. Et il possédait le plus irrespectueux sens de l’humour que Dom ait entendu de toute sa vie, même s’il le faisait rire, parfois.

Ellie écarquilla les yeux.

— Vous voulez dire que vous êtes gay ?

— C’est maintenant que tu choisis de faire ton coming-out ? murmura Tanya.

— Ça n’a rien à voir avec ça ! répliqua Dom.

À quel maudit siècle ces gens appartenaient-ils ? Les citadins n’étaient-ils pas censés être au fait de ces choses du monde moderne ?

— Je ne l’ai jamais caché. Je choisis juste de ne pas exposer ma vie amoureuse devant la planète entière.

— Encore faudrait-il avoir quelque chose à exposer, marmonna Eric.

Dom le fusilla du regard, mais Eric le lui retourna sans crainte. Sale con. Dom n’aurait jamais dû inviter Eric lors de sa nuit entre potes, ou confesser au-dessus de son verre à quel point la dernière fois où il était sorti avec quelqu’un remontait loin – homme, femme ou lama. Pendant ce temps, la salle était retombée dans le silence.

Puis Polly se mit à rire de nouveau.

À rire ?

— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? demanda froidement Dom.

Il repoussa sa chaise, prêt à partir.

Tanya émit un petit son désespéré, mais Dom était finalement satisfait que cela sonne la fin de cette campagne stupide et malavisée…

— C’est parfait !

Polly sourit largement.

— J’ai déjà des propositions avec We Will Survive pour votre expédition. Ils fourniront le matériel d’escalade pour la plupart des démonstrations sur Londres et dans les magasins. Ils ont aussi un contrat pour l’ascension de l’Everest l’année prochaine. Et nous savons tous de quelle manière ils mettent en avant l’égalité pour tous, n’est-ce pas ? Cela vous propulsera vraiment en tant qu’homme du moment.

— C’est vrai ? Ce sera le cas ?

Tanya lui pinça discrètement les côtes.

Polly poursuivit sans tenir compte de lui.

— Ils occupent une place importante dans la communauté LGBT et sont en rapport avec beaucoup de clubs d’escalade et d’événements gays. Ils seront ravis d’être représentés par une célébrité ouvertement gay.

Elle ordonnait déjà à Ellie de rechercher le numéro de l’un de ses contacts.

— Autre chose ?

— Ils ont utilisé le fameux top model gay Zeb Z pour une campagne de maillots de bain l’année dernière.

— Fameux pour quoi ? Parce qu’il est gay ?

— Non, non !

Le sourire de Polly ne faiblit pas.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Par contre, je sais exactement par quoi commencer pour lancer cette campagne. Vous et Zeb Z. C’est une idée géniale !



[1] Le TARDIS est une machine à voyager dans le temps et l’espace dans la série britannique de science-fiction Doctor Who.

[2] Big Issue : journal de rue