Prologue

 

 

— MONSIEUR PARKER, l’éclairage est-il prêt ?

— Oui, monsieur Stevens, je suis prêt à commencer dès que vous l’êtes. Je suis prêt depuis une demi-heure . Il alluma le projecteur, le pointa au centre de la scène et attendit le début de la répétition générale.

— Danny, Sandy, on y va ?

Pendant les répétitions, monsieur Stevens, le professeur de théâtre, mettait un point d’honneur à appeler tous les acteurs par leur nom de scène. Il avait l’intime conviction que cela les aidait à se mettre dans la peau de leur personnage. Len, qui avait assisté à de nombreuses répétitions depuis la passerelle de service, avait quant à lui plutôt l’impression que cela troublait les acteurs plus qu’autre chose, mais qui était-il pour oser donner son avis ?

Derrière les rideaux, tous les acteurs répondirent en chœur :

— Oui, monsieur Stevens !

La répétition commença. La tâche de Len consistait à diriger l’un des deux projecteurs. À mesure que la répétition se déroulait, sa meilleure amie Ruby et lui, suivaient les ordres qu’on leur avait donnés et éclairaient la scène tel qu’on le leur avait demandé.

Ils étaient amis depuis l’école primaire mais, même s’il avait l’impression qu’elle en pinçait pour lui, il ne faisait rien pour encourager ses sentiments. Elle était sa meilleure amie et il ne voulait pas gâcher leur amitié par une aventure amoureuse. D’ailleurs, s’il était tout à fait honnête avec lui-même, elle n’était pas son genre. Pas du tout, du tout son genre, mais il ne s’autorisait pas trop à penser à cela.

Elle se pencha près de lui et lui frôla le bras.

— Je ne comprends pas pourquoi tu t’es porté volontaire pour faire ça. Ne te méprends pas, ça me fait plaisir, mais ce n’est pas vraiment le genre de choses que tu fais d’habitude.

C’était vrai, il ne l’aurait pas fait par pur plaisir, mais le professeur de théâtre, qui était également son professeur de français, avait promis une meilleure note à tous les élèves qui participeraient à la pièce du lycée.

Il se tourna vers Ruby l’espace d’une seconde.

— Je ferais n’importe quoi pour réussir cette matière !

Et il focalisa de nouveau toute son attention sur la scène, concentré sur la tâche qui lui incombait.

— En plus, murmura-t-il doucement en pointant le projecteur sur Sandy, c’est plus amusant que ce que j’avais imaginé.

C’était vraiment amusant mais il était exclu qu’il en dévoile la raison à Ruby. Il élargit le faisceau de lumière pour éclairer à la fois Sandy et Danny et dut se retenir de soupirer. Mon Dieu, t’es en train de te transformer en fille. Il chassa cette pensée de son esprit avant qu’elle n’accapare complètement son attention et se força à suivre ce qu’il se passait sur la scène.

Cliff Laughton jouait le rôle de Danny Zuko et tout au long des répétitions, Len n’avait pu s’empêcher de penser à lui. En particulier la nuit, lorsqu’il était seul dans son lit. Ces dernières semaines, Cliff Laughton faisait l’objet de tous ses fantasmes – Len se demandant souvent à quoi il pouvait ressembler sous son blouson noir et son tee-shirt blanc – et ce qui se cachait sous ce jean qui était définitivement trop petit d’une taille.

Len s’arracha à son fantasme juste à temps pour faire ses réglages pour le numéro suivant, ‘Une romance d’été’. En toute hâte, il remplaça les filtres et éclaira l’intégralité de la scène au moment où celui-ci commençait.

Len était captivé, fasciné par le numéro de danse, si suggestif qu’il suffirait à séduire quiconque était originaire de la petite ville de Scottsville, Michigan, bien que Len ne s’en rende pas compte. Tout ce qu’il savait, c’était que Cliff se déhanchait sur scène et remuait son petit derrière musclé.

— Elle danse merveilleusement bien, tu ne trouves pas ?

Et merde ! Ruby avait remarqué à quel point il était subjugué par le spectacle qui se déroulait sous leurs yeux. Il acquiesça et soupira de soulagement. Elle pensait son esprit captivé par Sheila Gowell, qui jouait Sandy, et cela l’arrangeait bien.

— Tu l’as dit !

En réalité, il ne l’appréciait guère, elle volait la vedette à Cliff et surjouait son rôle, mais il ne le dirait pas à Ruby. Il ne pouvait pas se permettre que quiconque se rende compte de ses sentiments : on avait beau être en 1979, on était tout de même à Scottsville, Michigan, pas à New York ou à San Francisco, et la perspective que quelqu’un se rende compte qu’il était intéressé par les garçons suffisait à le faire frémir.

— Tout se passe bien, non ? dit Ruby qui s’était approchée de lui, s’inclinant contre la rambarde à mesure que l’action se poursuivait.

Il répondit à voix très basse de manière à ne pas gêner le spectacle.

— Oui, tu as raison.

Il lui sourit et se concentra sur la pièce et les indications qu’on lui avait données.

À l’entracte, il quitta la passerelle et s’approcha de son professeur de théâtre, qui se tenait debout près de la scène.

— Est-ce que l’éclairage vous convient ?

— Oui, tout était parfait.

Len sentit la main de son professeur se poser sur son épaule. Alors qu’il tournait les talons, prêt à remonter sur la passerelle, il vit Cliff au bord de la scène.

— Monsieur Stevens !

En prononçant ces mots, Cliff sauta de la scène, perdit l’équilibre et renversa Len au passage, qui se retrouva à terre, Cliff atterrissant sur lui. Len pouvait à peine respirer, non pas parce que Cliff venait juste de le bousculer, mais parce qu’il avait sentit la chaleur de son corps à travers ses vêtements lorsqu’il lui était tombé dessus. Lorsque Len ouvrit les yeux, il se retrouva face à face avec Cliff. Son regard était doux et chaleureux et son haleine sentait les tic-tac. Len réagit rapidement et commença à se dégager. Il ne pourrait pas avoir plus honte, il ne pourrait jamais s’en remettre si Cliff sentait son désir durcir dans son pantalon.

— Cliff ! Len ! Est-ce que tout va bien ?

L’agitation autour d’eux mit fin à cette promiscuité soudaine.

Cliff s’était déjà relevé.

— Moi ça va, mais j’ai atterri sur Len.

Il se tourna vers lui, toujours étalé sur le plancher.

— Tout va bien ?

Len saisit la main qu’il lui tendait et se remit doucement sur pieds.

— Ca va, je suis juste un peu essoufflé.

Et franchement soulagé que tu ne te sois rendu compte de rien .

— Ne vous inquiétez pas, ça ira, les rassura-t-il.

Il cessa d’être le centre d’attention et on se remit au travail. Len écouta les instructions de son professeur avant de remonter sur la passerelle.

Ruby se leva et alla à sa rencontre lorsqu’il se replaça à son projecteur.

— Ça va ?

— Oui, ça ira.

— Allez, tout le monde en place, place au deuxième acte !

On baissa l’intensité des lumières du plafond et Len alluma son projecteur, se concentrant du mieux qu’il pouvait sur la scène. Son esprit, lui, était ailleurs. Cliff Laughton. Il avait senti le corps de Cliff Laughton contre le sien. Certes, Cliff lui était simplement tombé dessus, mais cela suffisait à exciter l’imagination d’un adolescent en pleine puberté. Son corps avait réagi avec enthousiasme mais, par chance, il faisait noir et personne ne pouvait le voir à l’exception de Ruby, dont l’attention était portée sur la scène. Il laissa libre cours à son imagination pendant une minute mais s’interdit d’aller plus loin quand il commença à se sentir coupable. Je ne devrais pas avoir ce genre de pensées, je ne devrais vraiment pas.

Ruby se retourna.

— Qu’est-ce que tu dis ?

Len se contenta de secouer la tête et elle se remit au travail.

À mesure que la pièce avançait, Len se souvint de toutes les instructions qu’on lui avait données et fit une pause pendant que l’on changeait de décor pour la scène du drive-in. Les lumières étaient faibles et son projecteur n’éclairait que Danny et Sandy pendant qu’il essayait de l’embrasser dans la voiture. Len laissa son esprit dériver vers un nouveau fantasme : il s’imaginait seul dans la voiture avec Cliff, ses mains se promenant sur son corps. En regardant la scène, il sut qu’il ne le rejetterait pas, s’il était certain que personne n’en saurait jamais rien.

L’esprit ailleurs, il se rattrapa in extremis et effectua le changement suivant, ayant tout juste le temps de changer ses filtres et d’ajuster l’éclairage. Cette erreur l’incita à garder son attention focalisée sur le restant de la répétition et celle-ci se termina sans encombres.

À la fin de la répétition, il éteignit son projecteur et le laissa refroidir avant d’aider Ruby à descendre de la passerelle. L’ensemble de la troupe était réuni sur la scène, tous parlaient avec animation, incapables de retenir leur excitation.

— Len !

Il se retourna et vit Cliff s’approcher de lui. Il s’arrêta pour l’attendre.

— Je voulais juste m’assurer que je ne t’avais pas fait mal.

Il secoua la tête.

— Non, tout va bien.

Cliff lui adressa un large sourire et dit :

— J’organise une fête chez moi après la dernière représentation samedi, j’espère que tu seras là.

— Merci.

Cliff resta figé devant lui et Len se demanda s’il avait autre chose à lui dire. Un silence pesant commença à s’installer entre eux.

— J’y serai, ajouta Len.

— Tant mieux, dit Cliff, hésitant à nouveau. Tant mieux…

Cliff fourra ses mains dans ses poches.

— Je me demandais si…

Cliff ne put finir sa phrase car Sheila débarqua de nulle part et le prit par le bras.

— Ah, te voilà ! Je suis prête à y aller, tu es censé me reconduire chez moi, tu te rappelles ?

Elle ignora allègrement Len et tira Cliff vers ses amis qui l’attendaient. Len vit Cliff se retourner brièvement dans sa direction puis il disparut.

— Tu connais Cliff Laughton ? demanda Ruby derrière lui. Dommage que cette conne de Sheila lui ait mis le grappin dessus…

Surpris par les propos de son amie, Len se retourna.

— Eh bien quoi, c’est vrai ! Et il est trop gentil pour l’envoyer bouler. Tu pourrais peut-être me le présenter.

Len savait que Ruby avait un faible pour Cliff depuis le collège.

— En fait, il m’a simplement demandé comment j’allais et m’a invité à fêter la dernière représentation chez lui samedi. Il organise une soirée.

Il se tourna vers elle, détournant son attention de l’endroit où Cliff avait disparu.

— Ça te dirait de venir avec moi ?

Elle lui sourit de toutes ses dents et prit son bras.

— Avec grand plaisir !

Elle battit des paupières pour plaisanter et ils rirent tous deux de bon cœur avant de sortir attendre que la mère de Len vienne les chercher.

 

 

LE SAMEDI, la mère de Len les déposa tous les deux à la soirée de Cliff, non sans leur avoir d’abord infligé un interrogatoire digne d’un agent de la CIA.

— S’il y a de l’alcool, appelez-moi et je viendrai vous chercher immédiatement.

La mère de Len était formidable, et ni l’un ni l’autre n’avaient envie de la décevoir.

— Je viendrai vous rechercher à vingt-trois heures.

— Oui maman, dit Len en aidant Ruby à sortir de la voiture. Ne t’inquiète pas…

Il se retint de lever les yeux au ciel car il savait qu’elle s’en rendrait compte. Il n’y avait rien qui lui échappait.

La fête avait lieu dans le jardin où l’on avait allumé un feu et dressé un buffet. La plupart des invités étaient déjà là et ils les saluèrent. Il connaissait tout le monde mais c’était le propre des petits lycées : tout le monde connaissait tout le monde.

— Len, Ruby, salut ! les salua tous les deux Cliff.

Il leur fit visiter les lieux, Sheila se collant à lui comme une moule à son rocher.

La pièce du lycée avait rencontré un franc succès, chaque représentation s’était jouée à guichets fermés, et après des semaines de répétitions, les membres de la troupe étaient devenus proches.

— Est-ce que vous allez au bal de fin d’année ?

Len se retourna et vit Brenda, une des Pink Ladies, s’approcher de lui.

— Non, malheureusement je dois travailler.

Len savait que cela avait déçu Ruby mais il n’avait pas voulu qu’elle se prive de faire la fête pour autant.

— Mais Ruby y va avec Brad.

Brenda rit bêtement et entraîna Ruby avec elle vers le groupe des filles. Cela ne manquait jamais de surprendre Len que filles et garçons, qui allaient au lycée ensemble tous les jours, assistaient aux mêmes cours et mangeaient ensemble le midi, se séparaient systématiquement lorsqu’ils sortaient du lycée.

Len se dirigea vers le groupe des garçons et entendit Cliff dire :

— Elle me rend dingue, elle est complètement folle cette fille. Qu’est-ce qu’elle croit ? Qu’on sort ensemble ou quoi ? La pièce est terminée, je ne suis pas Danny et elle n’est pas Sandy !

— Alors dis-lui qu’elle ne t’intéresse pas parce que, tu peux me croire, elle est persuadée du contraire.

Cliff s’apprêtait à dire quelque chose lorsque l’un d’eux dit :

— Il paraît qu’elle couche.

— Tu plaisantes, elle est pire qu’une nonne.

Cliff fit une grimace que Len ne put voir et tout le monde se mit à rire. Finalement, les filles se joignirent à eux et les couples se formèrent petit à petit. Ruby était en pleine conversation avec Brad et Len fut heureux de voir que tous les deux semblaient bien s’entendre. Ruby n’était qu’une amie et il savait qu’elle ne serait jamais plus que ça. La simple pensée qu’autre chose puisse se passer entre eux l’effrayait.

Len s’amusait bien, il discutait avec d’autres garçons près du buffet. C’était une soirée fraîche mais sans être froide, et tout le monde était agréable et sociable. Pendant la soirée, il jeta un œil aux couples qui partaient s’isoler dans un coin plus tranquille.

— Len, dit Cliff en s’approchant de lui, puis-je te parler un instant ?

— Bien sûr.

Cliff le mena à l’écart vers l’une des granges et Len le suivit, se demandant ce qu’il pouvait bien lui vouloir.

— Je voulais te demander quelque chose.

Cliff ne tenait pas en place, manifestement nerveux.

— L’autre jour, dit-il, s’arrêtant puis reprenant son discours, pendant la répétition générale, quand je t’ai bousculé…

Len s’apprêtait à voir son monde s’effondrer. Cliff s’en est rendu compte. Comment allait-il s’y prendre pour lui expliquer ce qui s’était passé ?

— Écoute, Cliff, c’était un accident…

Il commença à bégayer et à regarder autour de lui, essayant de déterminer la meilleure façon de s’échapper.

— Je sais, je ne voulais pas te bousculer, j’ai eu peur de t’avoir fait mal. Monsieur Stevens m’a passé un sacré savon le lendemain.

Len respirait à nouveau, sa voix reprenant son ton normal.

— Non, j’ai juste eu le souffle un peu coupé mais c’est vite passé.

Cliff se pencha vers lui, approchant son visage de celui de Len.

— Tant mieux, j’ai eu peur de t’avoir endommagé quelque chose d’essentiel, si tu vois ce que je veux dire.

L’instinct de Len lui dicta de feindre ne pas comprendre.

— Comment ça ?

— J’ai senti ton…

Cliff leva les yeux et son regard croisa celui de Len. Ce dernier fut surpris de n’y voir ni dégoût, ni condamnation, ni fin du monde. Len avala sa salive et attendit de voir ce que Cliff allait faire. Il s’attendait au pire mais, au lieu de cela, Cliff plongea son regard dans le sien. Il eut l’impression que Cliff s’approchait de lui et se demanda s’il allait l’embrasser. Il ferma les yeux et sentit quelque chose contre ses lèvres. Il n’en revenait pas, il était en train d’embrasser Cliff Laughton, ou bien était-ce Cliff qui l’embrassait ? Peu lui importait, c’était comme si l’un de ses rêves devenait réalité.

— Cliff !

La voix de Sheila fit l’effet d’un coup de poignard dans la nuit. Ils s’éloignèrent l’un de l’autre et se redressèrent juste au moment où elle put les apercevoir.

— Je t’ai cherché partout.

Elle se rendit compte de la présence de Len.

— Salut, Len.

Bon Dieu, pourquoi avait-il fallu qu’elle se pointe à ce moment-là ?

Len eut envie de crier. Il se ressaisit, effaçant le sentiment de déception de son visage.

— Salut, Sheila.

Elle s’agrippa au bras de Cliff et l’entraîna plus loin de moi, ne se rendant manifestement pas compte de ce qui venait de se produire, de la scène à laquelle elle avait failli assister. Cliff essaya de prendre le contrôle de la conversation.

— Sheila, il faut qu’on parle.

— Et comment ! Il y a plein de choses qu’il faut qu’on règle pour les vacances.

Cette fille était déterminée, il fallait au moins lui accorder ça. Elle savait ce qu’elle voulait et tous les coups étaient permis pour parvenir à ses fins.

Len les observa tandis qu’ils s’en allaient et vit Cliff se retourner à nouveau dans sa direction. Il fut surpris de constater qu’il semblait déçu.

Il se reprit et s’éloigna de la grange pour rejoindre la fête. Ruby et Brad étaient encore en train de discuter. Jetant un œil à sa montre, il se rendit compte qu’il ne restait qu’une demi-heure avant que sa mère n’arrive et s’assit près du feu, discutant avec ses camarades. Une des filles lui demanda à l’oreille :

— Tu n’es pas trop déçu, pour Ruby et Brad ?

Il sourit.

— Ruby et moi ne sommes que des amis.

Il entendit une voiture arriver dans la cour et vit que c’était celle de sa mère. Il avait espéré revoir Cliff avant de partir mais il était introuvable. Même Sheila avait rejoint la fête, l’air définitivement sombre. Len salua ses camarades, alla chercher Ruby et tous deux montèrent en voiture.

Sa mère leur demanda comment s’était déroulée la soirée et Ruby lui raconta tout en détail. Alors qu’ils quittaient la propriété, Len tordit le cou, dans un dernier effort pour apercevoir Cliff, jusqu’à ce que la ferme disparaisse dans l’obscurité.