Chapitre un

 

 

LA SCIE à panneau découpa la planche avec une précision satisfaisante. Quand ce fut terminé, Alexandre Morrison posa le tronçon contre le mur, avec le reste du lot, et jeta ce qui restait de bois dans un conteneur métallique avant de s’attaquer au dernier morceau. Il mesura et marqua la longueur désirée, vérifia deux fois les notes qu’il avait griffonnées durant la dernière réunion du comité chargé d’organiser la réunion des anciens élèves et remesura avant de couper pour de bon. Quand le grincement lancinant de la scie s’arrêta enfin, il ôta son masque et ses cache-oreilles, et passa la main dans ses cheveux pour enlever une partie de la sciure qui les couvrait.

Devoir ainsi travailler à la dernière minute l’agaçait un peu. Il avait préparé des semaines auparavant les panneaux de contreplaqué et les poutres de soutènement destinés à décorer le gymnase de l’école, donnant tout le temps nécessaire aux artistes pour les peindre. Mais trois nuits plus tôt, lors de la réunion finale, Stephanie Keyes, présidente du comité, avait décidé qu’il était essentiel d’avoir une arche de plus pour prendre de jolies photos des couples. Elle délégua à Alex cette tâche supplémentaire avec un sourire qui, d’après lui, était celui du requin juste avant d’avaler sa proie. Bien sûr, il possédait – avec sa sœur, Alaina, de six ans plus jeune – la seule quincaillerie de Freeland, Oklahoma, aussi était-il habilité à ce genre de tâches. Dès qu’il avait entendu parler de cette fête pour commémorer les dix ans de son diplôme de fin d’études, il avait décidé que son magasin fournirait à l’école le bois et les fournitures. Et ce serait pareil pour les dix ans de l’année d’Alaina. Que son travail et ses fournitures soient à fonds perdu, Alex s’en souciait peu – après tout, il s’était porté volontaire, considérant comme la moindre des choses d’aider la communauté. Le problème, c’était que certains membres de ladite communauté étaient plus exigeants que d’autres.

Après avoir verrouillé sa lame, Alex s’apprêtait à passer l’aspirateur industriel dans le magasin pour nettoyer la sciure étalée sur le sol quand il entendit sonner la clochette de la porte d’entrée. Il reconnut la voix sucrée de Stephanie de l’arrière-boutique.

— Bonjour, Alaina. Où se cache ton superbe frère ?

Tenté de ne pas bouger et de laisser Alaina s’occuper de Stephanie, Alex se ravisa vite : sa sœur avait déjà tenu la boutique presque toute la journée tandis que lui travaillait à l’arrière. La laisser affronter Stephanie à sa place ne serait pas bien, même si les avances agressives de celle-ci à son égard commençaient à lui peser.

Il sortit de l’arrière-boutique et annonça à sa sœur :

— Je prends la relève si tu veux faire une pause.

D’un sourire hautement sarcastique, Alaina lui annonça sa ferme intention de ne rien manquer du spectacle.

— Salut, Stephanie ! enchaîna Alex. Je viens juste de terminer de scier le bois pour cette arche à laquelle tu tenais tant. Je la monterai demain soir et tout sera prêt à temps… si Jennifer et Claire ont tout ce qu’il leur faut.

Elles envisageaient de décorer sur la structure de bois brut de rubans et de gaze vaporeuse. Alex se demandait en quoi c’était en accord avec le thème de la fête – « Soyez une rockstar ce soir !!! » –, mais il n’exprima pas ses doutes à haute voix.

— Je savais que tu serais capable de me satisfaire, roucoula Stephanie.

Alaina leva les yeux au ciel. Par chance, Stephanie ne le remarqua pas. Elle ne regardait qu’Alex. Il passa à nouveau la main dans ses cheveux, ne sachant que répondre. Divorcée depuis quelques mois, Stephanie ne cachait nullement qu’elle envisageait Alex pour remplacer Jim, son ex. : elle n’avait cessé de flirter avec lui pendant les réunions du comité. Il avait tenté de l’ignorer, puis de lui faire poliment comprendre qu’il n’était pas intéressé. En vain.

Stephanie se rapprocha de lui.

— Je suis si impatiente que le grand jour arrive enfin ! jeta-t-elle. Nous avons tellement travaillé pour que ce soit parfait. Ce sera la plus belle fête que Freeland Hill ait jamais connue !

Bloqué par le comptoir, Alex ne pouvait reculer davantage.

— J’en suis certain. Tu as été une excellente présidente.

Elle posa les mains sur ses joues comme pour cacher son rougissement.

— Oh, merci, ton opinion compte beaucoup pour moi ! As-tu choisi la chanceuse qui t’accompagnera ?

Surpris, Alex cligna des yeux. De derrière la caisse, Alaina étouffa un ricanement. Stephanie agissait comme si Alex et elle étaient encore des ados tout excités à l’idée d’inviter l’élu(e) de leur cœur au bal de fin d’année. En vérité, Alex avait prévu d’aller seul à la réunion, mais il ne pouvait le révéler sous peine de passer la soirée avec Stephanie collée à lui.

— Je, euh, probablement Sam.

En dernière année, Samantha Burchart et lui avaient été le couple phare de Freeland Hill : la star de l’équipe de football et la cheerleader ! Ils avaient été élus roi et reine du bal de fin d’année. Alex ayant une bourse d’études de l’Université d’Oklahoma, tout le monde s’attendait à ce que leur relation perdure, mais nul n’aurait pu prévoir tout ce qui s’était passé au cours des dix années qui suivirent. Désormais, Alex considérait Sam comme sa meilleure amie. Et si Stephanie et d’autres les pensaient encore ensemble, Alex préférait leur laisser leurs illusions.

Stephanie se rembrunit.

— Oh, Samantha, bien sûr. Je n’étais pas certaine qu’elle vienne. Nous n’avons pas encore reçu sa réponse.

— Elle a dû attendre que le chef Cowart publie les astreintes de la semaine pour savoir si elle serait libre.

Les élèves de Freeland Hill n’auraient jamais imaginé autrefois que Sam fasse carrière dans la police, pas plus en fait qu’ils pensaient voir un jour Alex gérer la quincaillerie familiale.

— Elle sera en patrouille jusqu’à vingt et une heures, ajouta Alex. Elle nous rejoindra ensuite.

— Ah, tant mieux. Je suis très contente.

Stephanie était loin d’être bonne actrice – même si elle avait tenu un rôle en dernière année dans la pièce Vous ne l’emporterez pas avec vous.

— À demain soir pour la mise en place, alors, jeta-t-elle.

Après un vague signe de main, elle quitta le magasin. La cloche de la porte marqua bruyamment sa sortie.

— Je, euh, probablement Sam ? lança Alaina en imitant la voix de son frère. Joliment paré, Xan. Bravo.

Alex ne put que sourire en entendant ce surnom que seule sa sœur utilisait.

— Je lui ai donné la première excuse qui me passait par la tête, Lan.

Malgré leurs années de différence, ils avaient toujours été proches, surtout après le décès de leurs parents. Si elle le taquinait parfois impitoyablement, il la savait prête à le soutenir, envers et contre tous.

— Je n’ai aucune envie d’assister à cette fichue réunion, reprit-il. Tu le sais bien. Je m’en passerais volontiers, mais je ne veux pas créer de scandale. Je me demande pourquoi tout le monde en fait tout un plat ! Je vois tous les jours quatre-vingt-dix pour cent de ceux qui y assisteront.

Et la seule personne qu’il aurait voulu voir n’y serait pas, mais ça, Alex ne pouvait le révéler à personne, pas même à sa sœur.

— C’est une occasion de s’habiller, déclara Alaina. Et de démontrer le chemin parcouru depuis l’école. Tu ne voudrais quand même pas priver Stephanie d’une opportunité d’exhiber ses charmes pour séduire son mari numéro deux, pas vrai ?

— Qu’elle fasse ce qu’elle veut, je lui souhaite bonne chance, à condition qu’elle cesse d’espérer me voir tenir le rôle ! Je me demande bien pourquoi elle y met tant d’effort, je n’ai rien d’un gros lot.

Ce qu’il avait accompli était bien loin des attentes d’autrefois, quand il avait été élu « l’élève le plus prometteur de Freeland Hill ». Encore une raison qui lui rendait pénible cette fête à venir.

— Tu plaisantes ? Tu es l’un des célibataires les plus attrayants de Freeland. Propriétaire d’une entreprise, tu es doté d’un revenu stable et tu possèdes un certain charme – même moi, je dois le reconnaître.

Alex secoua la tête avec une grimace.

— J’ai hérité cette quincaillerie de mes parents quand j’ai dû renoncer au football et à une carrière professionnelle. Je vis dans un appartement au-dessus du magasin avec ma sœur cadette.

Son sourire atténuait le mordant de ses mots. Puis Alex ajouta :

— Et question mariage, j’ai déjà donné et ça s’est mal terminé, au cas où tu l’aurais oublié.

— J’adore Katie, rétorqua-t-elle, mais tu n’aurais jamais dû l’épouser, et tu le sais très bien. Vous étiez amis, vous aviez les mêmes objectifs, mais vous n’avez jamais été vraiment amoureux. Quand tu as eu besoin d’aide, elle a été là et je lui en serais toujours reconnaissante, mais tu n’étais pas le mari qu’il lui fallait et elle n’était pas celle qu’il te fallait.

Comme si Alex savait ce qu’il lui fallait. Après cette blessure ayant mis fin à ses espoirs au cours de sa deuxième année à l’OU [1], il avait consacré son énergie aux études environnementales, pensant que son diplôme lui permettrait de travailler dans la protection des consommateurs. Il avait rencontré Katie Greer en cours d’hydrographie écologique quand tous deux avaient été affectés sur un projet commun. Leur entente avait été immédiate. À la fin du semestre, Katie avait invité Alex à quitter le dortoir universitaire pour devenir son colocataire, le précédent retournant chez lui. Elle et lui avaient le même rêve : utiliser leurs connaissances pour améliorer la société. Leur relation se développant, se marier une fois leur diplôme obtenu leur avait paru évident. Ensemble, ils avaient été recrutés en tant qu’analystes de l’environnement par le cabinet OCA – Oklahoma Climate Advocates – et travaillé sur d’importants rapports concernant la législature de l’État. Mais alors, le père d’Alex était tombé malade et Katie avait reçu une proposition intéressante : lobbyiste du Congrès à Washington DC. Alaina étant encore à l’université, Alex s’était senti tenu de rentrer chez lui et de gérer la quincaillerie. Katie n’étant pas prête à abandonner ses ambitions, le couple avait divorcé. À l’amiable, certes, mais Alex avait considéré qu’il s’agissait d’un nouvel échec de sa part.

Avant qu’il puisse répondre à sa sœur, un sourd grondement émanant de la rue fit trembler les vitres de la quincaillerie. Alex tourna la tête et vit passer une énorme moto noire montée par deux personnes. Un moment plus tard, une voiture de patrouille du département de police de Freeland, tous feux clignotants, passa dans la rue derrière la moto.

La moto s’arrêta le long du trottoir, moteur au ralenti, et le policier – à cette distance, Alex ne le reconnut pas, mais ce n’était pas Sam – vint se garer juste derrière et sortit de son véhicule. D’un geste impérieux, il demanda aux deux motards de descendre. Le chauffeur obtempéra et coupa son moteur, le grondement se tut. Le policier parla un moment en gesticulant, demandant manifestement aux deux motards d’enlever leurs casques. Le premier avait de longs cheveux noirs attachés en une queue qui pendait entre ses épaules. Quand l’agent palpa son blouson, Alex remarqua le logo dans le dos : Oregon Rainbow Riders [2]. Il se demanda pourquoi le policier se sentait tenu de fouiller le motard : avec un pantalon de cuir aussi serré, il ne pouvait rien dissimuler sur sa personne. Pendant un moment, Alex s’autorisa à admirer les reins solides, puis il tourna son attention sur le passager. Il ou elle – d’aussi loin, c’était difficile de dire – portait un jean et une veste en denim. Ses dreadlocks étaient teintes en bleu marine.

À ce moment-là, Alaina rejoignit Alex, regardant aussi par la vitrine ce qui attirait ainsi son attention.

Ayant fini de palper les deux motards, le policier s’adressa au chauffeur. En lui répondant, énergiquement sans doute, le motard fit un pas en avant. Se sentant menacé, l’agent de patrouille recula et porta la main à l’arme qu’il avait à la ceinture. Fort heureusement, la situation n’empira pas, le policier secoua la tête, les deux motards remontèrent en selle. Dans un rugissement, la moto s’éloigna dans la rue et bientôt disparut.

La voiture de patrouille s’en alla peu après.

— Eh bien, voilà plus d’agitation que nous n’en avons eue de toute la semaine ! commenta Alaina.

— Ils ont dû se tromper de sortie sur l’autoroute, déclara Alex. Avec un look pareil, je doute que Freeland soit leur destination.

— Ils te plaisent ? plaisanta Alaina. Lequel préfères-tu ?

Alex répondit à sa sœur par un doigt d’honneur, puis retourna dans l’arrière-boutique pour finir de nettoyer.

Il avait presque oublié les deux étrangers quand la clochette de la porte carillonna une fois de plus.

— Alex ! cria Alaina. C’est Sam !

Il n’attendait pas à la voir cet après-midi. En général, les deux amis prenaient le petit-déjeuner ensemble quand Sam travaillait le matin, dans un restaurant près du poste de police. Il lui offrit cependant un sourire chaleureux.

— Hé, qu’est-ce que tu fais là ? Ça va ?

— Oui, répondit-elle, et laisse-moi te dire que la vie à Freeland va drôlement s’animer. Ricky Lee Jennings est de retour.



[1] Oklahoma University

[2] Oregon, les cavaliers de l’arc-en-ciel.