I

 

 

L’AVION CHUTA sans avertissement, comme une brique à travers les nuages.

Patch rattrapa son ordinateur portable dans les airs et le tira contre lui, le plaquant contre le plateau-repas tandis qu’ils plongeaient. Tout aussi brusquement, l’avion remonta et se stabilisa, secouant les cabines.

Son estomac se retourna et une sueur moite gela son visage. Soit ils avaient traversé un trou d’air, soit le Texas essayait à nouveau de le tuer.

La jeune fille qui gémissait sur le siège près du hublot, du haut de ses seize ans et le teint rendu verdâtre par les turbulences, plaqua sa main sur sa bouche. Elle avait timidement discuté avec lui sur le tarmac, lui demandant des recommandations de musiques et un selfi dès qu’elle l’avait reconnu, ensuite elle avait bu un Monster Energy Lo-Carb et s’était rapidement endormie. D’habitude, il évitait de parler dans les avions, mais elle lui avait paru si perdue. À présent, elle semblait réellement sur le point de vomir.

L’automne était un appât à ouragan, mais il avait pris ce vol afin d’assister aux funérailles de ses parents. Ils devaient probablement avoir croisé une tempête monstre en périphérie de Houston. La cabine trembla et rebondit, puis se stabilisa à nouveau.

Patch agrippa les accoudoirs de son siège, ressentant une impressionnante nausée, et fixa le plafond. N’y pensez même pas, putain ! Il prétendait parler à Dieu, mais il était plus probable qu’il s’adressait à ses défunts parents ou à son ange gardien, défiant l’Univers.

Il refusait de mourir et de donner cette satisfaction à Tucker Biggs.

Les haut-parleurs grésillèrent au-dessus de sa tête.

— Désolé pour ces turbulences, annonça le pilote d’un ton décontracté et absolument pas désolé.

La jeune fille près de lui au 23F gigota et gémit, les yeux plissés. Dès qu’il en eut l’occasion, il rangea son ordinateur portable dans son sac et attacha ses boucles noires en une courte queue de cheval.

Perte de temps.

La semaine précédente, ses parents avaient fait une course contre un train et avaient perdu. Blague cruelle. Son père était toujours passé à la dernière minute au passage à niveau près de leur ferme, mais le côté passager avait subi l’impact cette fois-ci. Sa mère avait été tuée sur le coup et son père était mort durant le vol médical vers Beaumont. La seule personne qui restait là-bas était le meilleur ami de son père et Tucker aurait certainement préféré que le train percute Patch à la place.

L’avion tangua et ballotta. Patch ferma les yeux et compta jusqu’à l’infini.

Le vol en provenance de JFK était aux trois quarts vide et les hommes d’affaires épuisés autour de lui se plaignaient et geignaient.

Il entendit un bruit étranglé lorsque Miss 23F manqua de vomir, mais se retint. Il lui sourit en guise de compassion affligée. Exactement ce que je ressens.

La veille au soir, une avocate l’avait appelé une dernière fois au sujet des funérailles. Pour être juste, elle avait tenté de le joindre toute la semaine, mais il mixait à Ibiza et n’avait pas pu s’offrir une couverture cellulaire internationale. Il avait atterri aux États-Unis, déjà aux prises avec la dépression post-fête, et avait consulté ses messages dès qu’il avait rallumé son téléphone. Il avait contacté l’avocate avant même de débarquer et avait emporté son sac de vêtements de soirée chiffonnés jusqu’au comptoir United pour acheter, en urgence, un billet qu’il ne pouvait pas se permettre afin de rendre un dernier hommage à ses parents.

Ils l’avaient renié, mais il était toujours leur fils. Quelqu’un d’autre que Tucker devait être là pour leur présenter ses respects.

Son pouls bourdonna à ses oreilles. Il se cramponna au siège et retint son souffle, tentant de ne pas compter les secondes. Il avait attrapé le vol de 11 h 04 juste à temps pour mourir.

Autour de lui à présent, l’équipage agité essayait de calmer les passagers en faisant une autre annonce d’excuses que Patch ignora.

Près de lui, Miss 23F eut un nouveau haut-le-cœur.

Il sortit le petit sac à vomi de la poche du siège. Juste au moment où il le lui tendait, elle se pencha en avant et rendit son Monster Energy sur sa manche, ses genoux et le côté du sac.

— Oh mon Dieu, je suis tellement… gémit la pauvre fille, ses mains mouillées tremblantes et dégoulinantes. Je ne…

Les passagers autour d’eux restèrent bouche bée dans ce silence horrifié réservé aux humiliations publiques.

— Non. Chut.

Il laissa son accent s’insinuer pour paraître moins effrayant et secoua la tête.

— Ne t’inquiète pas. Tout va bien, ma belle. Je te le promets.

Sa manche et sa main étaient trempées, mais il avait certainement fait bien pire pour des raisons plus stupides.

Elle utilisa sa couverture de voyage pour essuyer le bazar. L’avion cahota à nouveau. Il lui adressa son plus beau sourire pour sceller le deal.

— Parole d’honneur.

Ses parents étaient morts ; rien ne pouvait rendre cette journée encore pire.

Le seul agent de bord sexy se fraya un chemin dans l’allée secouée, les mâchoires serrées et une poignée de serviettes en papier à la main. Patch lui fit un bref signe de tête afin que le gars ne traîne pas dans les parages pour assister à la suite. Elle n’avait pas besoin de se sentir encore plus humiliée.

— La vache, dit-elle en toussant et clignant des yeux. Je pourrais mourir.

— Ne t’en fais pas, répondit-il en secouant la tête dans un éclat de rire. Sérieusement, ça aurait pu être moi. Vraiment.

Pauvre gosse. Il lui passa les serviettes et essaya de sécher son bras.

L’avion se stabilisa.

Elle s’épongea, lui jetant un regard d’excuse mortifié.

— Je n’arrive pas à croire que j’ai vomi sur un mannequin.

— J’ai fait bien pire. Promis. Durant mon premier défilé, j’ai vomi sur le créateur, dans les coulisses.

Sa grimace la fit au moins sourire.

— Déshydratation.

C’était vrai.

— Beurk.

Elle plissa le front en signe de sympathie. Il haussa les sourcils.

— Maillots de bain, même. Pour Andrew Christian.

Ce qui la fit glousser. Au moins, elle ne s’agitait plus.

La cabine trembla à nouveau, mais l’avion continua sa descente à travers les nuages denses.

— Nous y sommes presque, lui dit-il, comme un juge prononçant une sévère sentence.

Alors que les lumières augmentaient pour l’atterrissage, le steward sexy revint pour « vérifier » comment il allait et s’excuser pour le désordre. Bronzé et bien pourvu, il l’était, et qu’il l’ait reconnu grâce à son défilé de maillots de bain ou qu’il l’ait rencontré à une soirée, son timing craignait.

Peut-être une prochaine fois, hombre. Il laissa son regard fixé sur le hublot, au-delà de sa voisine malade.

— Mesdames et messieurs, nous amorçons notre descente…

Sans déconner.

— … sur Houston.

Enfin, les roues de l’avion touchèrent le tarmac sous le ciel gris et humide. Houston, aussi moite, plate et morne que d’habitude.

Son estomac se dénoua lentement tandis que l’adrénaline refluait. Une perte de temps. Son impatience se cabra et rua comme un cheval sauvage. Après les trente dernières minutes, il s’attendait à une frappe de missile ou qu’un fou ouvre le feu.

Pas de chance. À cette heure, ils atteindraient les portes avant 14 h 00 et commenceraient à débarquer à pas de tortue.

Dès que le signal des ceintures s’éteignit, il bondit pour attraper son sac, puis celui de la fille. Il allait devoir se changer dans les sanitaires avant de pouvoir récupérer un véhicule.

Tandis qu’ils attendaient que les gens descendent en traînant des pieds, Miss 23F le remercia et s’excusa à nouveau, lui assurant qu’il était le plus cool et le plus mignon. Ce qui était difficile à comprendre alors qu’il se trouvait au nord de Houston, couvert de vomi Lo-Carb, rentrant chez lui pour enterrer ses parents qui l’avaient banni, le faisant disparaître parce qu’il était un foutu pédé.

Cool. Mignon.

Plus vite il se débarrasserait de cela, plus vite il rentrerait à New York, là où était sa place.

Sorti de l’avion, Patch dépassa à la hâte les hommes d’affaires aux têtes de zombies qui piétinaient dans le terminal résonnant. Dieu merci, il n’avait pas de bagages enregistrés. Il fit une halte aux sanitaires pour faire une toilette de chat au lavabo et enfiler une chemise propre de son sac. Le pull plein de vomi alla à la poubelle.

Au comptoir de location, il vérifia son téléphone. Aucune nouvelle de l’avocate. Aucun appel du tout. Seulement un e-mail d’un club de Vegas avec une proposition de soirée qu’il ignora ; s’ils trouvaient un autre DJ avant qu’il refasse surface, il n’en mourrait pas.

L’employé dragueur lui remit le contrat de location et les clés.

Parking.

Ici.

Une Impala rouge. Son père détestait les voitures rutilantes. Bagnoles de pédés, disait-il. Là encore, son père n’avait plus son mot à dire. Si Patch avait pu louer un char tiré par des cowboys huilés en slip kangourou, il l’aurait fait.

Il balança son sac et sa sacoche d’ordinateur sur le siège avant. Il envisagea de faire une pause pour prendre un café, mais il ne voulait pas perdre de temps. À cette heure, sous la pluie, le trajet jusqu’à Hixville devrait prendre deux heures. Avec un peu de chance et pas de flics, la moitié.

À 14 h 34, il était sur la route 69 en direction de la 105, affrontant la tempête qui avait essayé de le tuer. Écœuré par la radio, il faisait défiler les stations cherchant autre chose que des chants d’Église, de la pop ou de la country, puis renonça pour siffler dans le silence de la route tandis qu’il luttait pour rester éveillé. Encore quelques heures, et il pourrait arrêter de courir. Maigre consolation.

Quelque part en périphérie de Kingwood, son téléphone sonna dans le porte-gobelet – lui fichant une trouille de tous les diables, mais le réveillant d’un coup. Scotty. Son ex était un DJ né en Caroline du Sud – musclé, ténébreux et aussi doux que de la mélasse.

Dieu bénisse le réseau Sprint.

Patch mit le haut-parleur et sourit avec un réel plaisir.

— Scotty ! Tu as eu mon message ?

Ils allaient ouvrir un club au printemps s’ils trouvaient des partenaires financiers. Vélocité.

— Quoi de neuf, Hastle ? J’ai peut-être entendu parler de ce bordel, mais je suis déchiré.

Scotty avait travaillé dans de grandes soirées hip-hop ces derniers temps, c’était comme cela qu’il avait trouvé cet espace incroyable, durant un tournage de fin de soirée dans une usine désaffectée… suppliant pratiquement d’avoir des cordes de velours à l’extérieur.

— J’aimerais pouvoir dire la même chose.

Patch jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et se gara sur le bas-côté. Les appels en voiture craignaient et il ne voulait pas d’autres surprises.

— J’ai besoin d’une faveur, mec. Pour un set.

— Es-tu en train de me demander d’aller à Jersey ?

— Non. En ville. Peux-tu me couvrir au Beige ?

Le Beige, où il mixait régulièrement, faisait des after disco le dimanche.

— Les deux ou trois prochains dimanches. Huit cents en cash. Un set de trois heures, expliqua-t-il en riant. Tu vas adorer. De beaux mecs. Ça rapporte gros. Paiement facile. Et tu peux fumer tant que tu restes cool.

Faire miroiter la tentation. Ils étaient sortis ensemble environ dix minutes au printemps dernier, mais avec son herbe qu’il fumait au saut du lit, Scotty était bien trop décontracté pour simuler. Quoi qu’il en soit, Patch pouvait lui faire confiance pour exceller et ne pas foirer le job.

Scotty siffla de plaisir.

— Oh, je vois ! Tu trempes ta nouille dans un bel espagnol épilé pendant que je suis coincé ici à m’encanailler dans le Queens, travaillant dur avec cet agent immobilier très sexy pour nous décrocher un bail qui ne me coûtera pas un rein, grogna-t-il. Qu’est-ce qui se passe ? Tu as raté ton vol ?

— Non. Je suis aux États-Unis, mais je ne suis pas sorti de l’aéroport.

Il jeta un coup d’œil à son sac sur le siège passager. À un moment, il allait avoir besoin de vêtements aussi. Avec un peu de chance, ses parents n’auraient pas bazardé toutes ses fringues de lycée.

— Allez, mec. Où es-tu ? Double rencard ?

Petit rire chaud et endormi.

— Pas vraiment. Je suis à…

Il regarda le GPS.

— … Huffman, Texas. Population : on s’en tape. En chemin pour bien pire. Youhou.

Scotty prit une gorgée de quelque chose.

— Hum. Un peu de batifolage ?

— J’aimerais bien. Famille.

Il n’avait pas envie de parler de ses parents ou de l’accident.

— Une urgence.

— Désolé. Tu fais ce qu’il faut. Avec tes parents.

Non. Ils sont morts. Mais Patch hocha la tête en signe de gratitude, se sentant mieux après avoir parlé à une personne qui le connaissait, l’appréciait.

— Hum. Il n’y a personne dans les parages qui ait envie de me voir.

— Ils ont dû doser ton Dr Pepper, chéri. Tu as déjà attrapé le syndrome du fermier.

Patch ricana.

— Putain, j’espère que non.

Dehors, la tempête faisait rage, bombardant le pare-brise.

— Écoute, je dois y aller. Mais tu es d’accord pour le Beige, hein ? Je t’enverrai les détails et les coordonnées dès que je serai arrivé. J’apprécie vraiment, mec.

— Pas de problème. Des bigots, hein ? Reste calme là-bas.

— Merci. Je t’en dois une.

Scotty se mit à rire et raccrocha. Patch soupira de soulagement et se réinséra dans la voie de circulation.

Au moins, il y avait une personne qui protégeait ses emplois réguliers jusqu’à ce qu’il soit de retour dans le monde réel. Dès que Vélocité ouvrirait, il n’aurait plus besoin de cet argent, mais en attendant… Cette pensée ricocha dans sa tête.

En y repensant, un héritage pourrait changer la donne. La ferme devait bien valoir quelque chose pour quelqu’un.

Et si Scotty et lui n’avaient pas besoin d’autres partenaires financiers ? Cet argent pourrait lui acheter un raccourci. Peut-être qu’il pouvait vendre la ferme, payer la moitié de l’investissement et prendre la ville d’assaut. Impresario d’after à vingt-deux ans et au diable, Hixville.

Évincer Tucker en souvenir du bon vieux temps serait un bonus, une douce revanche.

Désormais, la pluie fouettait la voiture tandis qu’il luttait contre l’épuisement, déplaçant son poids et tambourinant sur le tableau de bord. Il n’avait pas dormi la nuit précédente, ni dans l’avion, ce qui signifiait qu’il était debout depuis quarante-huit heures d’affilée. Tout ça, juste à temps pour se traîner dans les sables mouvants de son enfance. Une demi-heure plus tard, il pénétrait sur les terres des magasins d’alimentation et des futurs fermiers de l’est du Texas.

Toute personne saine d’esprit aurait remarqué qu’il n’y avait aucun avenir dans l’agriculture.

Les rafales rendaient difficile de maintenir sa trajectoire. À plusieurs reprises, il se retrouva sur l’autre voie, mais les véhicules étaient trop rares pour l’inquiéter. Dès qu’il tourna sur la 105, la tempête faiblit, frappant l’asphalte et transformant la route en un tunnel argenté, flou et tacheté à travers le kudzu.

Il garda une vitesse stable à dix kilomètres-heure au-dessus de la limite, jusqu’à ce qu’un bruyant coup de klaxon le réveille face à un trente-huit tonnes fonçant droit sur lui. Il donna un brusque coup de volant pour revenir dans sa voie. Alors qu’il faisait une embardée, le vent dû au passage du camion l’aspira. Il ravala la bile amère et s’agrippa fermement au volant, se laissant porter, n’osant pas piler avec des freins inconnus sur une route glissante jusqu’à ce qu’il ait complètement dépassé le camion.

Il emprunta la bande d’arrêt d’urgence de la route à deux voies, jetant un coup d’œil au semi-remorque dans le rétroviseur. Sueur froide. Sa respiration et son pouls résonnaient bruyamment dans le cocon de la voiture de location.

Le moteur cliquetait de chaleur et ses mains tremblèrent jusqu’à ce qu’il serre à nouveau le volant. Il se mit au point mort et coupa le moteur, levant lentement le pied de la pédale de frein. La pluie sur le pare-brise faisait fondre sa vue comme un flashback de sitcom se répétant dans toutes les directions. Il aurait voulu être n’importe où sauf ici, mais il n’avait pas le choix.

Ralentis. Il entendit la douce supplication de sa mère dans sa tête.

— Oui, m’dame, répondit-il, et ce fut ce qu’il fit.

Ils avaient tous les deux disparus et retourneraient à la poussière. C’était fini. Sa mère avait tellement ralenti qu’elle s’était arrêtée. L’unique choix était de venir faire ses adieux, même s’ils ne pourraient pas l’entendre.

Il savait qu’il aurait dû faire une sieste ou appeler avant… seulement, il n’avait personne à appeler. Personne sauf…

Tucker.

Il se renfrogna à cette pensée et redémarra. Il préférait sauter devant un autre dix-huit tonnes que de frapper à la porte de ce connard.

De retour sur l’autoroute, il resta dans les limites de vitesse, déterminé à ne pas donner la chance aux habitants de le réduire en bouillie.

Patch Hastle était de retour à Hixville en un seul morceau, prêt à couper tous les ponts et enterrer la hache de guerre dans la tête de quelqu’un.