Prologue

 

 

COLBY LASALLE n’avait jamais imaginé que sa vie se terminerait dans un accident d’avion au-dessus de la chaîne des Cascades dans l’état de Washington. Et pourtant il était là, murmurant des demandes fébriles au Seigneur alors que l’avion criait, chutant… de plus en plus vite.

Par les hublots, il ne pouvait voir que du blanc. Et il n’imaginait qu’une seule issue, quand ce blanc se serait dissipé, la dernière chose qu’il verrait serait les pins imposants et le flanc froid d’une montagne fonçant vers lui. C’était presque trop terrifiant à comprendre.

Dans ces quelques instants, alors que Colby se cramponnait à son siège, la tête baissée près de ses genoux, il songea, quelle perte c’était. L’homme en face de lui, son patron, Maine Braxton, ne saurait jamais la chose la plus importante le concernant. Et cette chose n’était pas sa compétence comme assistant administratif, pour garder Maine sur la bonne voie et à l’heure dans toutes ses affaires professionnelles, mais que Colby était passionnément – et secrètement – amoureux de lui. De tout son cœur et toute son âme.

Ce fait, et les mots non dits qui le cachaient semblaient tragiques pour Colby, peut-être même plus encore que la vie qu’il était sur le point de perdre. Quel genre de vie aviez-vous vraiment si vous n’avez jamais véritablement aimé et été aimé en retour ?

Colby, à vingt-huit ans, n’avait jamais été amoureux avant. Et maintenant, il semblait qu’il n’aurait jamais la chance de répondre à son désir, à ce sentiment qui faisait palpiter son cœur lorsque Maine passait près de son bureau. L’amour était-il comme un arbre tombant dans la forêt ? Si l’objet de cet amour n’en savait jamais rien, est-ce qu’il existait vraiment ?

Colby leva les yeux un instant, peut-être pour avoir un dernier aperçu de Maine, mais fut distrait par la vue à travers la vitre du cockpit de l’avion à six places dans lequel ils voyageaient – un Beechcraft Bonanza. Le brouillard blanc et opaque s’éclaircit durant un instant, et Colby put voir, à sa grande horreur, que son imagination avait raison.

Ils fonçaient vers le flanc d’une montagne. La vue était surréaliste. Sous le choc, il pensa que ça ne pouvait être qu’un cauchemar très réaliste.

Il regarda ensuite vers Maine et vit qu’il avait glissé de son siège vers le sol. L’homme puissant était tapi là, les mains sur la tête. Ses lèvres bougeaient en une prière silencieuse, supposa Colby

Il avait très envie de se glisser là-bas, de couvrir Maine de son propre corps et de le protéger de l’impact, mais il était paralysé, un papillon épinglé sur un tableau, et put uniquement ajouter ses propres prières murmurées à celles de son patron.

– S’il vous plaît, mon Dieu, aidez-nous à nous en sortir vivants. Laissez Maine savoir combien je l’aime. Donnez-moi cette chance.

– Nous allons remonter ! Nous allons remonter ! cria le pilote privé, un homme bruyant et bourru nommé Gus Pangborn que tout le monde appelait juste Coq.

Colby ne savait pas à qui il parlait, s’il parlait tout seul, à Maine, ou à lui, mais le désespoir dans la voix rocailleuse du pilote était clair. Avec ses mots, Coq ne communiquait qu’une seule chose – ils n’allaient pas s’en sortir.

Colby ferma fort les yeux et replaça la tête vers ses genoux, la couvrant avec les mains, quoique se demandant quel bien ça ferait quand l’avion s’écraserait, quand il serait consumé en une boule de feu géante.

Ce que Colby LaSalle ne réalisa pas, cependant, était que l’accident d’avion ne marquerait pas la fin de sa vie, mais le commencement.

 

 

 

Chapitre Un

 

 

PENDANT PRESQUE les trois jours où il avait été à Seattle, Colby LaSalle avait pensé que ses amis et collègues avaient eu tort sur ce que certains appelaient la « Cité d’Émeraude ». Ils lui avaient tous dit, « Il pleut tout le temps là-bas. » Ils lui avaient conseillé de prendre des bottes de pluie, un ciré et un parapluie parce que les cieux gris, crachins et averses ne cessaient jamais. Ils lui avaient dit qu’il ne sortirait jamais de l’hôtel en centre-ville où il logeait avec son patron, parce que le temps serait trop mauvais pour s’aventurer dehors.

Et pourtant à cet instant, alors qu’il se tenait à l’extérieur de l’immeuble de bureaux sur la Première Avenue, qui avait une très bonne vue des ferrys sur le Puget Sound en bas, Colby commença à se demander si peut-être ses amis n’avaient pas eu raison – , finalement. Oui, les jours précédents, quand ils étaient arrivés de Chicago, avaient été magnifiques – un soleil éclatant sans aucun nuage en vue, un taux d’humidité bas, et de délicieuses températures qui montaient en flèche vers plus de vingt-cinq et plongeaient à des minimas de douze degrés durant la nuit. Il n’était pas étonnant que l’immeuble dans lequel ils avaient mené leurs réunions au cours des derniers jours n’eût pas d’air conditionné, une chose lui paraissant inimaginable au vingt-et-unième siècle.

Mais maintenant, il croisait les bras pour se réchauffer alors qu’un vent froid balayait le Sound. Le soleil avait précipitamment battu en retraite, expulsé par de sinistres nuages bas ressemblant à des contusions, gris en haut et presque d’un noir menaçant en bas. Colby ne put s’empêcher d’admirer leur férocité et la pluie qu’ils prédisaient catégoriquement. De temps en temps, le ciel au-dessus des eaux gris acier s’éclaircissait, et un lointain grondement de tonnerre couvrait les autres sons du centre-ville – la circulation, les klaxons, les appels des piétons sur le trottoir alors qu’ils se dépêchaient de rejoindre Pike Place Market, juste au bout de la rue où se tenait Colby.

Maine Braxton émergea de l’immeuble derrière Colby et lui sourit.

– Je pensais bien que je pourrais t’attraper ici.

– M’attraper en train de faire quoi ? demanda Colby, frottant les mains le long de ses bras, frissonnant presque.

La température devait avoir plongé de vingt degrés depuis qu’il était sorti seulement quinze minutes plus tôt environ.

– De fumer.

Colby roula les yeux.

– Hé ! Ce n’est pas juste. Je n’ai pas pris de cigarette depuis….

Il leva les yeux vers le ciel menaçant alors qu’il calculait.

– Plus de six mois. Je pense que je m’en suis débarrassé. Plus de cigarettes pour moi, dit-il avec un sourire à son patron.

Maine serra son épaule, amenant une montée de picotements d’adrénaline à traverser Colby, ce qu’il espéra ne pas être visible. Il espérait aussi que la chaleur qu’il ressentait dans sa poitrine et sur son visage ne le rendait pas écarlate devant son patron. Ce serait gênant.

– Bon travail, dit Maine de ce baryton grondant que Colby ne pouvait s’empêcher d’aimer. Je savais que tu pouvais battre ce truc.

Colby hocha juste la tête, incapable de coordonner suffisamment ses lèvres, sa langue et ses dents pour former un discours cohérent. Maine avait fréquemment cet effet sur lui, ça se mettait en travers de son travail. Colby baissa les yeux et se força à prendre plusieurs profondes inspirations, à les retenir, et les laisser sortir lentement. Il supposa que c’était en quelque sorte ce que fumer avait été pour lui autrefois – un exercice de respiration profonde, seulement mauvais pour les poumons.

Maine leva le regard vers le ciel.

– Où est parti le soleil ?

Colby secoua la tête et sourit.

– Je jure que je ne l’ai pas chassé.

– Bon sang, je n’ai jamais vu un changement de temps aussi rapide. Chicago semble avoir une montée en puissance plus lente, tu sais ?

Colby hocha la tête.

– Oui. Je suppose que tous ces discours sur la pluie sont vrais, dit-il alors qu’il sentait la première grosse goutte atterrir sur son front.

Il l’essuya avec la main et recula sous l’auvent de l’immeuble. Maine le suivit.

Il y eut un moment de silence, une véritable illustration du terme « pause lourde de sens », et ensuite ce fut comme si les cieux se déchiraient. Un déluge tomba du ciel, presque aveuglant. Il y eut un éclair sinistrement vif, comme si la plus grosse ampoule du monde venait juste d’exploser, et puis le craquement assourdissant du tonnerre, suivi par un grondement énorme.

Maine se tourna vers Colby.

– Je déteste presque demander ça, mais as-tu tout préparé pour notre vol de retour vers Chicago cet après-midi ?

– Oh, Dieu, marmonna Colby. Oui. Tout est prêt. Nous décollons aux alentours de trois heures. Bien que, qui sait si ce plan est encore bon avec ce qu’il tombe.

Colby imagina une autre nuit dans l’hôtel en bord de mer où ils logeaient et un scénario où Maine et lui seraient forcés de partager une chambre parce qu’il n’en restait plus – une chambre avec un seul lit. Arrête ça !

Maine jeta un coup d’œil vers la cascade sous laquelle ils semblaient se tenir.

– Est-ce que je devrais l’annuler ? Le vol ?

Maine haussa les épaules.

– Ah. Je ne sais pas si c’est à toi de décider, Colby. Vérifie avec Coq. Vois quel genre d’info il a. Laisse-le prendre la décision.

Gus “ Coq ” Pangborn était le pilote de la compagnie. L’homme semblait être sans peur, alors Colby doutait qu’il annule quoi que ce soit.

– Je vais lui passer un coup de fil, voir ce qu’il dit. Ça pourrait se lever.

– Oui, fais ça, dit Maine avant de s’étirer et de bailler. J’aimerais vraiment rentrer ce soir et dormir dans mon propre lit.

Colby eut une vision de Maine dans son lit – ne portant rien d’autre qu’un sourire.

– Comme je l’ai dit, ça pourrait s’éclaircir. Si ça ressemble à chez nous, le soleil peut très bien briller de nouveau dans une demi-heure.

Colby regarda alors que Maine pivotait pour retourner à l’intérieur. Il aimait la façon dont la gabardine bleu foncé de son pantalon attrapait et soulignait la position haute de ses fesses. Il secoua la tête, dépité par l’inutilité constante de son cerveau, et sortit son téléphone de sa poche.

– Ouaip !

La voix bourrue de Coq sortit du téléphone de Colby.

– Salut, Gus, dit-il. Il n’avait jamais pu s’habituer à appeler un adulte Coq, du moins pas sans rire. Est-ce que tu penses qu’on peut décoller aujourd’hui ? Il pleut des cordes en centre-ville.

– Ah, pas de quoi s’inquiéter. J’ai fait traverser au Bonanza des tempêtes plus violentes que ça. De plus, ça a ralenti en une bruine ici au terrain, et le contrôle aérien nous a déjà donné le feu vert. Ça ira pour nous.

– Je suppose que vous savez tous ce qui est mieux, dit Colby.

Les deux hommes raccrochèrent.

Comme si les mots de Coq avaient une influence sur le temps, la pluie fit volte-face et ralentit à une bruine. Colby fut surpris de lever les yeux et de voir que certains des nuages s’étaient même écartés un peu pour permettre à un coin bleu de transparaître. La vue du ciel bleu le rendit optimiste.

Colby se demanda s’il devait retourner à l’intérieur et passer prendre Maine. Il savait que son patron pouvait conclure leur réunion avec cette nouvelle entreprise de relations publiques et n’avait pas besoin de lui. Le retour de Colby dans les bureaux de Keegan & Marsh serait probablement de l’abus, « du maternage », ce dont il savait être coupable quand il était question de Maine.

Non, le plus sensé serait de marcher les quelques pâtés de maisons pour retourner à leur hôtel, finaliser ses valises, et s’assurer que la voiture particulière soit prête pour leur départ. Il sortit avec précaution de sous l’auvent, testant, mais il n’y avait qu’une faible brume dans l’air désormais. Colby se rappela un poème qu’il avait lu une fois et qui comparait la sensation de marcher dans une telle brume avec le fait d’être embrassé.

Il continua le long de la Première Avenue, ne se souciant pas trop d’être humide. Une des personnes à Keegan & Marsh lui avait dit que seuls les touristes portaient des parapluies à Seattle, alors il garda le sien dans son sac en bandoulière avec l’espoir que le déluge serait déjà parti, au-dessus du Sound ou peut-être de la chaîne des Cascades à l’est.

Tandis qu’il marchait, il pensa à Maine. Il travaillait pour lui depuis un peu plus de deux ans maintenant et pouvait déterminer, au jour et à la minute près, le moment où il en était tombé amoureux. Colby savait, même à l’époque, que c’était un amour hautement inapproprié, un qui allait contre chacun de ses principes. Comme éviter des relations personnelles sur le lieu de travail et, encore plus, éviter d’être malade à cause d’une amourette pour un homme hétéro.

Dans quelques mois, Maine Braxton devait épouser son adorable et charmante fiancée, Helen Daniels. Une partie du travail de Colby consistait à travailler avec elle pour planifier le mariage et régler des détails comme les traiteurs, fleuristes et quatuors à cordes.

Mais ça ne changeait pas le fait que, un jour, Colby était tombé désespérément amoureux de l’homme au-dessus de lui (oh, comme il le souhaitait !), et malgré tout le bon sens lui disant que c’était une cause désespérée, il devait encore se débarrasser de ses sentiments amoureux pour Maine.

C’était arrivé en fin de soirée, en dehors des heures de bureau, alors que Colby était resté pour aider Maine avec une présentation prévue devant leur conseil d’administration le jour suivant. Colby se rappelait avoir vu encore et encore la présentation PowerPoint pour s’assurer qu’elle était sans erreur et présentait tous les points que Maine voulait rendre succincts et avec un impact visuel.

Maine avait fait presque tout le travail lui-même, et Colby peaufinait juste un peu les graphiques et s’assurait que la grammaire et l’orthographe étaient bonnes. Alors il fut surpris quand Maine se tourna vers lui et dit,

– Tout est merdique. Je ne sais pas pourquoi ils me laissent même travailler ici, encore moins tout diriger.

Colby regarda d’abord Maine avec un grand sourire sur le visage, certain que son patron plaisantait. Mais c’était de l’inquiétude sincère qu’il vit, sur ce visage ciselé et grisonnant. Colby était relativement nouveau à son travail et n’avait jamais vu Maine aussi anxieux et peu sûr de lui. Une des choses que le jeune homme avait immédiatement admirées chez Maine était sa confiance en lui, son aptitude à prendre les choses en main. Jusqu’à cet instant, Colby avait vu son patron comme un vrai mâle alpha.

– Ils devraient laisser Hart être aux commandes. C’est ce qu’il veut de toute façon, continua Maine.

Hart était le frère plus jeune de Maine, un sale gamin avide de pouvoir et déterminé, une combinaison dangereuse.

– Hé, de quoi parlez-vous ? demanda Colby. Vous faites un travail génial. Je suis bien placé pour le savoir, je suis votre bras droit.

Et ce n’était pas des paroles en l’air. Durant les quelques années où il avait été à la barre, Maine avait fait de la compagnie une force avec laquelle il fallait compter.

– Vraiment ? demanda Maine.

Colby fut surpris que ce ne soit pas juste une question rhétorique, mais bien sincère.

Il passa la demi-heure suivante à lister les réussites de Maine et à le rassurer. C’était à lui que les actionnaires et le conseil faisaient implicitement confiance pour gérer la fortune que la compagnie familiale avait acquise au fil des ans, une compagnie qui était présente partout : de la construction à l’édition jusqu’aux médias. Et, quand Colby termina, Maine semblait soulagé, mais toujours pas tout à fait sûr de savoir s’il le croyait ou pas.

Et cette vulnérabilité, ce doute, était ce qui avait fait passer Colby du désir sexuel à l’amour. Depuis le tout premier instant où il avait posé les yeux sur Maine Braxton, dans une salle de conférence de la compagnie pour son troisième et dernier entretien, il avait eu du désir. Quand Maine était entré, grand, puissant, musclé, dans un costume gris de Brooks Brothers qui complétait à merveille ses cheveux poivre et sel et ses yeux bleus, la respiration de Colby avait été coupée. L’image le secouait toujours et, il devait l’admettre même si c’était uniquement envers lui-même, faisait durcir sa queue.

Mais travailler avec Maine avait montré à Colby un homme qui, malgré ses formidables capacités en affaires, était toujours assez humble pour douter de sa propre efficacité. N’importe quel autre homme, pensait Colby, serait arrogant, imbu de lui-même.

C’était cette vulnérabilité qui attirait Colby vers Maine, qui lui avait fait voir l’homme avec de nouveaux yeux. C’était cette faille dans l’armure qui avait fait tomber Colby amoureux.

C’était un amour qu’il maudissait, pas seulement parce que c’était inutile, un rêve qui ne pourrait jamais devenir réalité, mais aussi parce que ça l’empêchait de passer à autre chose. Bien sûr, il avait son profil en ligne sur Adam4Adam, les applis habituelles de drague sur son téléphone, et s’obligeait même occasionnellement à sortir de son appartement de Lakeview le samedi soir, pour s’aventurer à Halsted et l’amas de bars gays là-bas, comme Sidetrack ou Roscoe. Il y avait rencontré des hommes. Brun aux yeux sombres, en pleine forme grâce aux années à marteler le sentier au bord du lac avec ses Asics, Colby savait qu’il pouvait être raisonnablement considéré comme une bonne prise, un Mr Bon-Moment à défaut d’un Mr Bon-Tout-Court.

Mais de tous les hommes qui essayaient de l’approcher, de le courtiser ou de le séduire, aucun n’avait jamais réussi, parce que son cœur n’appartenait qu’à un seul.

Maine Braxton. Magnifique. Sûr de lui. Quelque peu impertinent. Mais oh, combien tendre quand personne ne regardait.

Il était parfait.

Il était aussi hétéro.

Et il ne serait jamais à Colby.

Avec lassitude, il poussa la porte rotative de leur hôtel. Les cieux s’étaient complètement éclaircis, et il était certain que leur vol de retour serait sans incident.

Les choses étaient toujours « sans incident » dans la vie de Colby.

C’était tout le problème.