Prologue

Le Chasseur

 

 

COURS.

La piste était encore fraîche. Il la renifla d’abord contre le coin d’un immeuble, un mélange d’alcool et de désir. Une odeur d’homme et de proie mêlés. Il pressa son nez contre le béton et suivit son flair.

Cours.

Il allait trouver cet homme qui sentait si bon et lacérer sa chair. Il allait mordre, mordre et mordre encore. Il allait répandre son sang, un rouge parfait sous la lueur déclinante de la lune. Puis l’homme lui appartiendrait. Il garderait cet homme pour lui, et il en trouverait d’autres. D’autres hommes à l’odeur si douce, si délicieuse, si… enivrante.

Cours !

Ses ongles longs griffaient le béton à chaque fois que ses pattes touchaient le sol, mais il entendait à peine le crissement couvert par son souffle pantelant. Il était excité. Bientôt, il trouverait l’homme. Chacun de ses souffles exaltés s’échappait de sa bouche de plus en plus bruyamment. Bientôt, bientôt, bientôt…

Il passa le coin d’un nouveau bâtiment. Il y avait tellement d’immeubles, mais… ! L’homme n’était plus qu’à quelques foulées ! Stop !

Stop, stop, stop.

L’homme était une proie et devait être attaqué comme telle. Il était le chasseur. Et il allait le chasser.

Doucement, doucement, doucement, il s’approcha. Si près, si proche. L’homme ne vit rien. L’homme n’était rien, mais bientôt il serait bien plus. Tellement plus.

Boum, boum, résonnait son cœur. La la la, chantonnait l’homme.

Il se prépara à bondir, s’affaissa contre terre, plus bas, toujours plus bas.

L’homme s’arrêta.

Ramassé sur lui-même, il tendit ses muscles, ouvrit sa gueule, montra ses crocs. Dans un grognement, prêt à abattre sa proie, il bondit.

 

 

Chapitre Un

Quand On Parle du Loup

 

 

IL Y avait une toute petite araignée en train de tisser sa toile dans le coin sud-est de la chambre d’Ezra, juste au-dessus de son lit. Une brise entrait par la fenêtre entrouverte et par instant, elle soufflait assez fort pour faire se balancer l’araignée.

Puis un courant d’air plus fort l’envoya valdinguer jusqu’au mur est, et Ezra cligna des yeux avant de réaliser qu’il était éveillé. Et qu’il l’était depuis un moment.

Il soupira longuement, roula jusqu’au bord du lit et s’assit, puis regretta immédiatement son premier geste quand une douleur atroce traversa son épaule.

— Putain, mais… ?

Quand il baissa les yeux, il remarqua que son épaule était couverte d’un répugnant amas de sang séché et d’hématomes qui tiraient vers le violet et le jaune. Putain, mais qu’est-ce que j’ai foutu la nuit dernière ? se demanda-t-il.

Mais il ne se souvenait de rien.

D’un pas mécanique, il tituba jusqu’à la salle de bain. Cette fois-ci, tout son corps protesta, en plus de son épaule. Ses jambes étaient endolories, ainsi que les muscles de son ventre. En fait, il semblait avoir mal partout. Est-ce que quelqu’un l’avait drogué puis en avait profité pour l’attaquer quand il était rentré du bar la nuit passée ? Est-ce qu’il s’était battu ? Ou bien avait-il été agressé ?

— C’est la dernière fois que je rentre à pied du bar, grommela-t-il à voix haute.

À partir de maintenant, il prendrait un taxi. Même sa voix paraissait éreintée.

Une fois arrivé à la salle de bain, son reflet dans le miroir n’entraîna que davantage de questions. Pour tout dire, il avait une tête de déterré. Du sang avait séché en s’emmêlant à ses cheveux, sur le côté gauche de sa tête, leur donnant une couleur rouille au lieu de leur blond cendré habituel. Ses yeux bleus étaient bordés de rouge et tellement injectés de sang qu’il aurait pu faire concurrence à un toxico. Les ecchymoses ne s’arrêtaient pas à son épaule : elles s’étendaient sur son torse et ses jambes.

Ezra inspira longuement avant de tousser. Il avait vraiment besoin d’une bonne douche.

Bon, avec un peu de chance, l’eau chaude lui remettrait les idées en place et l’aiderait à se rappeler la nuit passée. Il grimpa difficilement dans la douche, tourna le robinet jusqu’à en tirer de l’eau bouillante, posa ses mains à plat contre le carrelage mural et laissa l’eau et la vapeur le calmer.

L’eau se teinta de rouge à ses pieds, sur la céramique blanche de la douche, avant de disparaître en tourbillonnant dans le siphon. Peu à peu, Ezra commença à se laver, commençant par ses cheveux, avec le plus grand soin. Le sang devait provenir de son épaule, parce que sa tête ne le faisait pas souffrir. Il ne sentait même pas de bosse et supposa qu’il avait dû être chanceux, bien que cela soulevât davantage de questions. Pourquoi ne se souvenait-il de rien ?

La sensation du savon s’immisçant dans les entailles de son épaule fut une expérience nouvelle qu’il ne souhaita renouveler pour rien au monde. Mais il ne pouvait pas risquer qu’elle s’infecte. Il n’avait pas d’assurance maladie et il n’allait pas gaspiller son héritage juste parce que ça le piquait un peu.

Enfin, il fut entièrement propre. La douleur était relativement sous contrôle, du moins autant qu’elle pouvait l’être sans prendre de médicaments. Il coupa donc l’eau à regret, se sécha, puis farfouilla dans l’armoire à pharmacie de son père à la recherche d’une trousse de secours.

Et il n’avait toujours pas la moindre idée de ce qui avait bien pu se passer la veille. Il n’était pas plus avancé qu’à son réveil.

Ezra s’essuya les cheveux d’un geste rapide à l’aide de sa serviette de bain avant de boiter jusqu’à sa chambre. Il fixa le tas de vêtements qu’il avait balancé à travers la pièce la nuit précédente. Ils étaient irrécupérables, tachés de sang ou réduits en lambeaux, mais ils ne sentaient pas l’alcool. Il savait qu’il avait bu quelques verres à la veillée mortuaire de son père, mais pas assez pour justifier un tel trou de mémoire. En plus, l’alcool n’expliquait pas l’état de ses vêtements.

Dans un soupir, il rassembla ses habits déchiquetés, les roula en boule et les fourra dans un sac-poubelle. De toute façon, ils ne lui fourniraient pas plus de réponses que le reste.

Il mit un temps fou à s’habiller. Chacun de ses muscles protestait au moindre mouvement. Le simple fait d’enfiler un pull l’épuisa.

Peut-être qu’un café l’aiderait un peu, espéra-t-il, et il erra jusqu’à la cuisine pour lancer la cafetière. Si ça ne fonctionnait pas, il pourrait toujours téléphoner à son cousin. Il était certain que Dominic était venu au bar avec lui. D’ailleurs, ils avaient décidé de rentrer ensemble à pied. Il avait laissé Dominic devant son immeuble, à peu près dix minutes après avoir quitté le bar, et ensuite… Ensuite, il avait dû rentrer lui aussi.

La lumière du lampadaire à deux pâtés de maisons de chez lui avait clignoté, se rappela-t-il soudain. Et… Il avait entendu un bruit ?

Non, il ne pouvait pas avoir entendu ce qu’il croyait. Son esprit lui jouait des tours, il se faisait des films. Après tout, il était rentré chez lui sans dégâts, ou presque.

Après avoir cherché quelques instants, il trouva une boîte d’aspirine cachée derrière le four à micro-ondes et en avala trois pendant que la cafetière faisait son œuvre bruyamment, répandant une odeur forte.

Il devait sortir aujourd’hui, il avait trop à faire pour rester assis chez lui. Signer des papiers, fermer des comptes. Il faudrait qu’il voie l’avocat de son père pour s’assurer que tout était en ordre pour transférer l’appartement à son nom.

Il avait désespérément envie de retourner se vautrer entre les draps.

Ezra avait presque terminé sa troisième tasse de café lorsqu’il réalisa que son père était passé au décaféiné. Pas étonnant qu’il ne se sente pas déjà mieux.

Bam bam bam.

Nom de Dieu, est-ce que quelqu’un se trouvait à la porte ? Qu’est-ce qu’ils venaient d’utiliser pour frapper ? Un bélier ? Et surtout, qui pouvait bien lui rendre visite, à lui ?

Il s’agissait probablement de l’un des voisins souhaitant lui faire part de ses condoléances. Ou peut-être le gardien ? Ezra clopina jusqu’à la porte et l’ouvrit.

— Je peux… ? commença-t-il à demander, mais sa voix se volatilisa.

Deux mafiosos se tenaient sur le palier.

Du moins Ezra fut persuadé qu’il s’agissait de mafiosi. Soit ça, soit il avait fait appel aux services de deux prostitués de luxe avant de perdre connaissance. Qui d’autres pouvaient se promener ainsi et frapper aux portes affublés de costumes noirs hors de prix et de lunettes de soleil en intérieur ? Bon Dieu ! Est-ce que son père était mort en laissant des dettes auprès de la Mafia ? Est-ce qu’ils étaient là pour venir récupérer leur argent ?

— Bonjour.

L’homme devant lui hocha la tête. Il n’avait pas l’air particulièrement avenant.

— Pouvons-nous entrer ?

Non ! lui hurla son bon sens. Ne laisse pas entrer ce caïd et son garde du corps dans ton appartement ! Mais Ezra recula malgré tout et s’écarta pour les laisser passer.

Les deux hommes entrèrent comme s’ils étaient chez eux et Ezra referma la porte derrière eux, le cœur battant.

— Je… Qui êtes-vous ?

— Je m’appelle Callum Dawson, répondit l’homme.

D’après son timbre de voix, il semblait s’attendre à ce qu’Ezra sache qui il était.

— Voici mon associé : Blaise LaPorte.

L’homme gigantesque, Blaise, se tenait toujours derrière lui et hocha froidement la tête à l’attention d’Ezra. Ses dreadlocks ramenées en queue de cheval sursautèrent légèrement à son mouvement.

— Salut, dit finalement Ezra puisqu’ils semblaient attendre qu’il parle. Qu’est-ce que vous voulez ?

Oh oh. Apparemment, il s’agissait là de la mauvaise question. Blaise croisa les bras – des bras énormes, putain. Si Ezra n’avait pas craint pour sa vie, il aurait clairement tenté de se le faire.

Dawson releva un sourcil par-dessus ses lunettes noires, puis les retira d’un geste lent. Ses yeux étaient d’un marron profond, une couleur qui rappelait le chocolat, un ton légèrement plus clair que ses cheveux.

Ezra se lamenta en silence, il était maudit. Il aurait clairement bien aimé le draguer lui aussi.

Dawson baissa la voix.

— Tu n’as rien besoin de dire. Indique-nous simplement l’endroit où il se trouve. Nous ne le laisserons pas te faire de mal. Aide-nous à le trouver et tu n’auras pas de problèmes.

Des problèmes ? Laisser qui me faire du mal ?

— Est-ce que j’ai fait quelque chose d’illégal sans le savoir ?

Cela expliquerait tout. Peut-être qu’il s’agissait d’inspecteurs ? Ils faisaient peut-être partie du FBI ou quelque chose du genre ? Après tout, Mulder portait bien un costume dans X-Files, non ?

L’homme dut ressentir la confusion d’Ezra, et avec un peu de chance sa naïveté, puisqu’il avança d’un pas vers lui, s’approchant bien trop près pour scruter son visage.

Et puis il renifla.

Non, mais sérieux, c’était quoi ce délire ?

— Alpha…

Le garde du corps semblait vigilant.

— Est-ce que tu sens ça ? demanda Dawson sans le quitter des yeux, bien qu’Ezra supposât qu’il s’adressait à Blaise.

— Euh, Monsieur… commença Ezra prudemment en essayant de croiser le regard du garde du corps par-dessus l’épaule de Dawson, afin de comprendre s’il s’agissait là de son comportement habituel.

Dawson releva une main et toucha l’épaule d’Ezra, juste au-dessus de son pansement. Son regard se fit perçant. Les yeux d’Ezra étaient attirés par les siens, comme aimantés, et il avala difficilement. Une décharge d’adrénaline le parcourut. Il pouvait à peine ressentir la douleur. Une légère odeur de pin et de propreté émanait de l’homme, elle avait quelque chose de chaleureux, d’une certaine façon, de rassurant. Puis Dawson ordonna :

— Retire ton haut.

Il aurait piquer une crise, ou au moins essayer de lui en coller une. Il ne s’agissait définitivement pas d’un comportement normal pour quelqu’un du FBI. En plus, ils auraient dû avoir des badges. Il n’aurait pas dû agripper le bas de son pull avec son bras valide pour essayer de le retirer en gigotant pour ne pas se faire mal. Mais c’est pourtant ce qu’il fit, en se contorsionnant jusqu’à ce que le vêtement encore empreint de sa chaleur se retrouve en boule dans ses mains.

Il fit soudain trop chaud dans l’appartement.

Callum Dawson regarda longuement son épaule bandée. Ezra l’observa, comme hypnotisé, lorsqu’il tendit à nouveau la main et parcourut le sparadrap d’un doigt jusqu’à l’une de ses extrémités. Il l’agrippa alors et commença à le décoller.

Ezra frissonna.

— Qu’est-ce que… ? commença-t-il à nouveau, mais lorsque la compresse s’écarta, il vit qu’une croûte s’était formée sur sa blessure et que la peau au bord de celle-ci était déjà celle d’une belle cicatrice, rose, brillante et saine.

Dawson murmura.

— Tu devrais t’asseoir.

Cela semblait être une merveilleuse idée. Ezra lui obéit.

De l’autre côté de la pièce, le garde du corps laissa échapper un petit bruit méprisant.

— Au moins, il sait se tenir à sa place.

Dawson lui lança un regard noir, mais se tourna à nouveau vers Ezra et s’installa sur le canapé, face à lui. Son attitude hostile disparut presque complètement.

— J’ai besoin de te poser quelques questions, reprit Dawson à son intention.

Il déposa ses lunettes noires sur la table basse.

— Et j’ai besoin que tu me répondes honnêtement.

— D’accord, répondit Ezra d’une voix creuse, les yeux sur son épaule.

— Tout d’abord…

Il s’interrompit et lorsqu’Ezra arriva enfin à quitter des yeux sa peau en mutation, Callum Dawson était devenu quelqu’un de complètement différent, doux et tranquille.

— Comment t’appelles-tu ?

— Ezra.

— D’accord, Ezra. Tu peux m’appeler Callum.

Ezra hocha la tête.

— Il faut que tu me dises ce que tu as fait la nuit dernière.

Il cligna des yeux.

— Je… Je ne m’en souviens pas.

— Réfléchis, insista Callum. Quelle est la dernière chose dont tu te souviennes ?

Ezra secoua la tête et s’efforça de se concentrer. Le bar. Il avait marché pour retourner chez lui.

— Je rentrais du bar, après la veillée funéraire de mon père. Avec mon cousin.

Callum et Blaise échangèrent un regard sombre.

— Quel bar ?

— Hmm. O’Callahan ? Dans la rue d’Higgins ?

Ezra inspira plusieurs fois profondément et ferma les yeux.

— Dominic était bourré. On a décidé de rentrer à pied pour dégriser, comme ça sa copine ne serait pas en colère contre lui. Je me suis dit qu’il aurait besoin d’un chaperon. Alors on a marché jusqu’à chez lui, rue Chestnut. Après ça, j’ai décidé que je n’avais qu’à continuer jusque chez moi à pied. J’habite à seulement quelques rues.

— Est-ce que tu as remarqué quoi que ce soit de bizarre ?

— Vous voulez dire quelque chose d’aussi bizarre que me réveiller avec une plaie béante dans l’épaule, des bleus partout, et aucun souvenir de ce qui s’est passé ?

Ezra releva une main tremblante vers son visage et réalisa qu’il frissonnait. Peut-être qu’il aurait dû remettre son pull.

— Blaise, trouve une couverture pour Ezra, dit Callum calmement sans se retourner. Et quelque chose de sucré à manger, si possible.

Ezra baissa les yeux sur ses mains.

— Je pense avoir entendu un bruit, admit-il. Mais ensuite, je me suis dit que j’avais dû tout inventer. Je veux dire, ça aurait pu être un chien errant ou quelque chose du genre, en train de grogner. C’était peut-être à cause de la pleine lune, plaisanta-t-il faiblement.

Blaise recouvrit ses épaules d’une couverture et les tremblements d’Ezra se calmèrent un peu. Puis il lui fourra un cookie devant le nez.

— Mange, conseilla Callum. Tu te sentiras mieux ensuite.

Ezra avait presque terminé d’avaler le biscuit éventé quand une pensée lui vint. Il lécha les quelques miettes sur ses lèvres avant de reprendre la parole.

— Vous êtes très autoritaire.

Derrière lui, un toussotement qui ressemblait à s’y méprendre à un rire lui parvint. Callum ignora presque complètement le commentaire d’Ezra, mais il leva tout de même les yeux au ciel à la réaction de Blaise.

— Pourquoi est-ce que vous me posez toutes ces questions ? demanda soudain Ezra en sentant un regain d’énergie.

Apparemment, ce cookie lui avait fait du bien.

— Est-ce que je vais avoir des problèmes ?

L’ambiance se fit soudain plus tendue. Ezra put presque sentir la réticence de Callum à répondre lorsqu’il poussa un soupir.

— D’une certaine façon, oui. La nuit dernière, tu as été mordu par un lycanthrope. Un loup-garou.

Génial, pensa Ezra en tâchant de trouver une caméra cachée.

— Désolé, j’ai cru que vous veniez de dire que j’avais été mordu par un loup-garou.

— C’est ce que j’ai dit. Celui-ci s’est échappé d’un établissement correctionnel il y a deux jours. Nous le poursuivons. C’est pour ça que nous sommes ici.

— Arrêtez vos conneries !

Mais étaient-ce seulement des conneries ?

— J’ai été mordu par un loup-garou évadé de prison ? C’est ça votre excuse ? Vraiment ?

— Non. Il s’agissait du patient d’un hôpital psychiatrique. En gros. Et nous préférons dire lycanthrope, ou lycan.

Oh, alors c’était un loup... pardon, un lycanthrope évadé et fou. Cela ne le rassurait absolument pas.

— Écoutez, mec, commença-t-il, vous devriez arrêter de regarder la télé.

Callum soupira.

— Si je te prouve que j’ai raison, tu me promets de ne pas paniquer ?

Ezra était presque sûr que ce type – qui était vraisemblablement fou lui aussi – n’arriverait pas à le convaincre de l’existence des loups garous. Il haussa les épaules.

— Bien sûr, mec. Faites comme vous le sentez.

À ce moment-là, les lèvres de Callum s’étirèrent en un rictus qui n’avait rien de séduisant. Ezra observa ses dents grandir, s’allonger et s’effiler pour devenir quelque chose qui n’avait définitivement rien d’humain. Tout aussi rapidement, elles retrouvèrent leur forme initiale et Callum dit :

— Rappelle-toi, tu as promis.

Ezra déglutit, ébranlé jusqu’au fond de son âme.

— Donc, vous êtes en train de me dire que je suis un loup... euh, un lycanthrope ?

— Eh bien, pas encore.

Pour la première fois, Callum sembla incertain.

— Je n’ai jamais vu personne être transformé ainsi. En général, cela implique tout un tas de paperasse avant qu’on accepte de convertir un humain. Nous vérifions ses antécédents, nous lui faisons passer des évaluations psychologiques, tout un tas de choses. Mais d’après ce que j’ai pu lire, cela peut aller de quelques jours à un mois entier avant que l’ADN lycanthrope mute avec le génome humain.

— Mute ? répéta Ezra.

Il regrettait clairement de n’avoir pris que trois aspirines.

Callum l’ignora pour se tourner vers Blaise.

— Regarde si tu peux trouver un sac ou une valise. Prends-lui des affaires pour au moins une semaine.

— Entendu, patron, grommela Blaise avant de disparaître dans les profondeurs de l’appartement.

Ezra émergea brusquement de sa stupeur en l’entendant.

— Quoi ? Est-ce que vous comptez me demander si ça me convient ou vous allez juste m’emmener d’ici par-dessus votre épaule ? Je n’ai pas mon mot à dire ?

— Tu n’es pas en sécurité ici, répondit Callum avec dédain.

Il vérifia sa montre et se releva ensuite, avant de chercher dans sa poche pour en extirper un téléphone portable.

— Je peux prendre soin de moi !

Ezra se leva à son tour, laissant la couverture retomber sur le canapé.

Callum pointa la blessure pansée sur son épaule :

— Je vois ça.

Il porta le téléphone à son oreille.

— Amène la voiture. Cinq minutes.

Puis il le referma dans un claquement.

— Tu devrais remettre ton pull. Il fait froid dehors.

Ezra serra les dents.

— Je ne sortirai pas.

— Si, tu vas sortir. Tu as besoin de ma protection et j’ai besoin de réponses. Il faut que je sache ce qui est arrivé au loup qui t’a mordu.

Callum enfonçait son téléphone dans sa poche quand Blaise reparut.

— C’est dans l’intérêt de tous. Au moins jusqu’à ce que ton ADN ait terminé de se transformer.

— Je ne vous connais même pas !

— Eh bien, cela va bientôt changer.

— Est-ce que tu as des médicaments qu’on devrait emporter ? demanda Blaise.

Il hissa un sac de couchage vieux comme le monde, sur lequel on distinguait le logo de la bière Coors Light, sur son épaule.

— Non, j’en avais pas encore eu besoin, aboya Ezra.

Puis il baissa les yeux et constata qu’il avait remis son pull.

Et qu’il bandait.

Vie de merde.

Callum lui jeta un regard complice.

— La voiture nous attend. Allons-y.

 

 

EZRA SE sentait un peu moins secoué, et un peu plus sûr de lui, lorsqu’ils ralentirent devant un grand immeuble de bureaux à l’allure quelconque, en centre-ville. La conductrice du 4x4, une femme mince aux boucles foncées, les yeux cachés derrière des lunettes d’aviateur, gara la voiture.

— Je viens vous chercher à six heures ? demanda-t-elle d’une voix professionnelle.

Sur le siège avant, Callum secoua la tête et ouvrit la portière.

— Ramène Blaise chez lui. Je prendrai une des voitures de fonction.

Puis il jeta un œil vers Ezra par-dessus son épaule.

— Toi, tu viens avec moi.

Ezra devina qu’il n’avait pas trop le choix. Il défit sa ceinture de sécurité et se glissa hors du 4x4 à la suite de Callum, avant d’accélérer le pas pour le rattraper et se calquer sur le sien.

— Où est-ce qu’on est ?

Ils passèrent la réception et s’arrêtèrent à un contrôle de sécurité, où Callum montra un insigne aux deux hommes en uniforme qui se tenaient derrière le bureau.

— Il est avec moi, dit-il sèchement en prenant le temps de griffonner le nom d’Ezra, la date et l’heure sur un registre banal.

— Oui, Monsieur, répondirent les gardes en chœur.

Qu’est-ce qui lui arrivait, putain ?

Le plus petit des deux hommes leur tendit un badge de visiteur rose vif et Callum le passa à Ezra sans même un regard.

— Voilà, mets ça.

Ezra commençait à se rendre compte que très autoritaire ne lui rendait même pas justice.

Une fois la sécurité passée, le bâtiment ressemblait à n’importe quel autre. Le sol était fait de pierre polie artificielle et de grands pots en terre cuite contenaient tout un tas de plantes, vraies comme fausses. Au centre du hall d’entrée se trouvait une série d’ascenseurs.

C’est alors que les choses devinrent vraiment intéressantes. Callum appela un ascenseur puis fit signe à Ezra de le suivre à l’intérieur lorsque le premier d’entre eux arriva. Mais quand il sélectionna un niveau souterrain, une voix mécanique sortie de nulle part déclama :

— Identification vocale requise.

— Dr Callum Dawson, Directeur du Département de Recherches et Développement.

— Identification vocale confirmée.

Ezra eut l’impression de sombrer encore plus loin dans la Quatrième Dimension.

— Est-ce que vous allez me dire où on va, maintenant ?

— Tu te trouves au Département de Recherches Lupines qui dépend du Centre pour le Contrôle des Maladies, le CCM.

L’ascenseur s’immobilisa. Callum ouvrit la marche et remonta un couloir à la lumière blafarde.

Ezra essaya de suivre sans se laisser distraire par ce qui l’entourait, ce qui s’avéra difficile puisque tout attirait son attention autour de lui. Ses oreilles percevaient des sons qu’il aurait dû être incapable d’entendre, comme le claquement léger des lacets de Callum et le bourdonnement d’équipements électroniques à l’autre bout du bâtiment. Certaines des pièces le long du couloir étaient pourvues de baies vitrées et il pouvait voir des gens bouger derrière leurs fenêtres, vêtus de blouses blanches de laborantins, portant des lunettes de protection et en train de faire toutes sortes de trucs scientifiques et mystérieux.

— Je ne savais pas que le CCM avait des bureaux à Missoula.

Callum grommela.

— C’est parce que c’est classé top secret.

Évidemment. Non, mais attends !

— Vous voulez dire que le gouvernement est au courant pour nous ? Enfin, à notre sujet, je veux dire ? Les loups garous ?

Callum s’arrêta devant la dernière porte du couloir et pressa son pouce contre un petit boîtier au mur. Une lumière verte clignota sous celui-ci, et il put ouvrir la porte.

— On dit ‘lycanthropes’. Et certains départements du gouvernement en ont connaissance, oui. Chaque meute a un officier de liaison désigné par le gouvernement.

Il retint la porte pour laisser entrer Ezra en premier dans le bureau.

— Au fond, leur boulot est de transmettre les préoccupations de la meute au Comité des Ressources Naturelles du Département des Pêches et de la Faune des États-Unis. Et vice-versa.

Ha ! C’était assez drôle. Peut-être que Callum avait finalement un certain sens de l’humour enfoui quelque part sous cette apparence bourrue. Ezra sourit.

— Département des Pêches et de la Faune, elle est bonne celle-là.

Cal