I

 

 

MAUDITES CENDRES ! Mark retira son bonnet et le frappa énergiquement contre sa cuisse. Son pantalon était déjà dans un état déplorable de toute façon. Il y avait tellement de suie qu’il n’y voyait presque rien. Non pas qu’il soit nécessaire de bien voir pour nettoyer une cheminée. Heureusement d’ailleurs, parce qu’il avait pour ordre de les nettoyer, toutes sans exception. Tout devait être parfait pour l’arrivée de « Sa Majesté le Prince ».

Mark essuya rapidement ses lunettes en écailles de tortue avec la manche de la chemise en coton bleu qu’il était obligé de porter tous les jours. L’hôtel lui fournissait et nettoyait sa chemise d’uniforme, mais le pantalon était à lui, et le garder propre au quotidien était un véritable tour de force. Il s’écarta de la cheminée et aperçut son reflet dans l’un des grands miroirs ornementés. Il ressemblait à un grand raton laveur dégingandé. Ce serait drôle si…

La porte du petit salon privé s’entrouvrit. Il remit son bonnet et ses lunettes à la hâte, et retourna dans la gigantesque cheminée en pierre pour essuyer les parois couvertes de suie.

— Bérénice, Kiki, venez par ici, je veux voir votre maquillage, ordonna la voix d’une femme derrière la porte.

En entrant dans le petit salon un peu plus tôt, Mark était passé par la cuisine et il avait pu apercevoir brièvement l’agitation dans le hall d’entrée : un troupeau de curieux et de prétendantes pleines d’espoir qui ne rêvaient que d’assister au retour du héros victorieux. Ils s’imaginaient sans doute qu’ils avaient l’air discret, tous entassés devant la porte à guetter l’arrivée du fils de millionnaire.

La femme entra et referma la porte derrière elle, étouffant les bruits de pas et les éclats de voix de l’entrée. Mark se remit à l’ouvrage. Un coup d’éponge, on rince, et on recommence. Il n’eut pas besoin de tourner la tête pour savoir qu’il s’agissait de madame Fanderel et de ses deux filles. Madame Fanderel était la sœur du propriétaire de l’hôtel, ce qui – selon elle – lui donnait tous les droits.

— Rapprochez-vous de la fenêtre, la lumière est bien meilleure.

Sa voix nasillarde avait le don de lui hérisser le poil.

— Mais maman, geignit Bérénice, il est , ajouta-t-elle en chuchotant avec exagération.

Elle était très jolie, mais elle passait tellement de temps à se plaindre que son visage était perpétuellement figé dans une expression de mécontentement.

Mark sentit leurs yeux se poser sur lui comme des insectes indésirables, et continua de frotter sans leur prêter attention.

— Qui ? Cendres ? Ignorez-le voyons. Maintenant tournez-vous vers la lumière et montrez-moi vos visages.

Mark leur jeta un coup d’œil discret par-dessus la table qui trônait au milieu du salon. Madame Fanderel tenait le visage de Bérénice entre ses mains et lui essuyait les joues. Il détourna le regard et tomba sur celui de Kiki, qui l’observait en souriant malicieusement. La petite blondinette lui fit un clin d’œil, et il dut se retenir pour ne pas lui sourire en retour. Elle était vraiment mignonne, et puis elle avait l’air tellement plus gentille que le reste de la famille.

— Très bien Bérénice, remets du rouge à lèvres et tu seras prête ma chérie, ordonna madame Fanderel avec un geste mou du poignet. Kiki viens ici, c’est ton tour.

— Eh euh evrait ême ah ere là, baragouina Bérénice la bouche entrouverte en redessinant le contour de ses lèvres avec un pinceau.

Elle s’admira dans le miroir en faisant la moue, puis se tourna vers sa mère pour lui montrer le résultat.

— C’est moi l’aînée, ajouta-t-elle. J’ai la priorité.

— On ne sait pas quel est son type de femme, rétorqua madame Fanderel imperturbable, en brossant les cheveux de Kiki. Tu ne voudrais quand même qu’il épouse quelqu’un d’une autre famille ? Si Kiki lui plaît, il épousera Kiki, un point c’est tout.

Kiki essayait en vain de se dégager d’entre les mains de sa mère en se tortillant.

— Non, non, Bérénice a raison. Elle veut l’épouser, moi pas. Elle est l’aînée et elle a bien plus de chances de plaire au Prince. Je vais monter dans ma chambre, vous n’avez qu’à aller le rencontrer sans moi.

Sa mère resserra ses doigts autour du bras de Kiki.

— Il s’agit de l’une des plus riches familles du pays et le Prince Ashton est réputé pour être extrêmement séduisant, arrête de te comporter comme si on t’envoyait à une mort certaine.

— Je ne tiens pas à me marier tant que je n’aurais pas fini mes études, je te l’ai déjà dit. Et même après mon diplôme, je ne suis pas certaine d’en avoir envie.

— Pour l’amour du ciel Kiki, avec tout l’argent qu’il possède tu pourrais aller étudier la musique sur une autre planète si l’envie t’en prenait. Tu vas me faire le plaisir d’afficher ton plus beau sourire, de bien te comporter, et si le prince te choisit, alors tu l’épouseras sans poser de questions, est-ce que je me suis bien faite comprendre ?

Bérénice lança un regard mauvais dans la direction de Mark.

— Maman, la soubrette nous écoute, tu ne crois pas qu’on devrait parler de ça à un autre moment ?

Madame Fanderel le toisa brièvement.

— C’est inutile, cette discussion est close. Je suis certaine que Cendres vous souhaite de trouver le bonheur avec le Prince. Après tout, il travaille ici, et il sait pertinemment que son futur dépend du bien-être de notre famille.

Mark se contenta de continuer à nettoyer la cheminée sans faire de commentaire.

— Assurez-vous de sortir par la cuisine lorsque vous aurez fini, Cendres. Je ne tiens pas à ce que les invités vous voient dans cet état.

— De toute façon, même couvert de cendres, il est plus beau que nous trois réunies, gloussa Kiki.

Mark écarquilla les yeux. Mais qu’est-ce qu’il lui prenait de dire des choses pareilles ? Madame Fanderel lui lança un regard dégoûté en poussant ses filles hors de la pièce.

— Enfin Kiki, aurais-tu perdu l’esprit ? Ce n’est qu’un adolescent maigrichon, et un homosexuel de surcroit. Quelle personne saine d’esprit le trouverait beau ?

Bérénice lui lança un étrange regard, puis elles disparurent toutes les trois comme elles étaient venues.

Mark lâcha son éponge, qui retomba dans le seau en l’éclaboussant. Fantastique. Il allait encore s’amuser à laver son pantalon. Il s’accroupit dans l’âtre, la tête baissée, le cœur battant. Le pire dans tout ça, c’était qu’elle avait raison. Son avenir dépendait entièrement des bonnes dispositions de leur famille. Il avait besoin de cet emploi, aussi insupportable et difficile soit-il au quotidien. Les clients de l’hôtel étaient invariablement des gens très riches, et avec un petit verre dans le nez, ils pouvaient aussi se montrer très généreux. Les femmes de chambre le trouvaient étrange, mais elles l’aimaient bien, et elles appréciaient qu’il fasse les tâches les plus ingrates sans rechigner, alors elles lui avaient donné des conseils sur la manière d’obtenir des pourboires. Elles appréciaient sans doute également qu’il ne passe pas son temps à les draguer.

Il avait déjà économisé près de mille dollars depuis qu’il avait commencé. Il n’achetait presque pas de nourriture, se contentant des deux repas proposés aux employés par l’hôtel. Il n’aurait jamais pu économiser autant s’il avait dû payer son propre loyer. Il avait accepté d’occuper la petite pièce sous les combles, ce qui lui offrait une certaine intimité, et même assez de place pour dessiner. Il n’avait pas beaucoup de temps à lui, et les nuits étaient très courtes, mais s’il travaillait dur et qu’il faisait profil bas, tout irait bien. Il ne devait surtout pas se faire remarquer. Il savait très bien ce qui se passerait s’il se faisait remarquer.

Il se redressa et recula de quelques pas. Il restait des traces à un endroit. Il plongea de nouveau son éponge dans l’eau trouble et entendit la porte se rouvrir. Tous ses muscles se tendirent et il se tourna, prêt à devoir affronter de nouveau madame Fanderel et ses filles, mais ne découvrit qu’un étrange petit homme, vêtu d’un incongru costume trois-pièces vert. Le petit homme fit quelques pas dans la pièce en titubant, comme s’il ne tenait pas sur ses jambes.

— Puis-je vous aider Monsieur ? demanda Mark en avançant instinctivement vers lui, de peur qu’il s’écroule sur le sol.

— Oui, s’il vous plaît. Est-ce que je pourrais m’asseoir quelque part ?

Mark s’essuya les mains à la hâte, avant de tirer l’une des dispendieuses chaises tapissées de tissus carmin qui se trouvaient autour de la table.

— Asseyez-vous, je vous en prie, l’invita-t-il en l’aidant à s’installer.

Il aurait sans doute pu le porter si besoin était, l’homme devait à peine mesurer plus d’un mètre cinquante. Il avait d’étranges yeux gris, des petites lunettes à monture invisibles, une chemise blanche très classe avec des boutons de manchettes, et une fleur rouge vif à la boutonnière de son incroyable costume émeraude. Un vrai petit dandy.

— Merci infiniment, la foule était extrêmement dense. Je me suis retrouvé coincé entre une maman déterminée et ses trois adolescentes, j’ai bien cru que les vapeurs de parfum allaient m’asphyxier.

Mark ne put s’empêcher de sourire malicieusement.

— Une véritable jungle, pas vrai ?

Le petit homme s’éventa d’un geste rapide de sa main, tout en se laissant aller contre le dossier de la chaise.

— Je suis très admiratif de leur détermination et de leur stratagème. Attendre le prince, tous entassés dans le hall d’entrée, c’est tellement subtil. Lol, comme on dit de nos jours.

Mark ne dit rien, mais il n’en pensait pas moins. L’homme cessa de s’éventer, et à la place, lui tendit la main.

— Carstairs Pennymaker, se présenta-t-il.

— Oh. Euh… Mark. Mark Sintorella, mais je préfère ne pas vous serrer la main, je viens juste de nettoyer la cheminée.

— Ne sois pas ridicule mon garçon, je ne me tache jamais.

Il attrapa la main droite de Mark d’une main, et referma l’étreinte en ajoutant l’autre par-dessus. D’ordinaire, Mark aurait trouvé cela déconcertant, mais venant de cet étrange petit homme, c’était presque naturel.

— Vous faut-il quelque chose Monsieur ? Un verre d’eau ?

— Ce ne sera pas nécessaire, je me sens déjà beaucoup mieux, tu as été extrêmement bienveillant.

— Je devrais retourner travailler alors, s’excusa poliment Mark en reculant.

— Et manquer l’arrivée de Sa Majesté ?

— Je n’ai pas le droit de me présenter dans le hall dans cette tenue, expliqua-t-il en indiquant sa chemise couverte de trace de suie. On vient d’ailleurs tout juste de me mettre en garde, ajouta-t-il, rieur.

— Allons, allons, il n’y a là rien d’irrémédiable. Un petit coup d’eau sur le visage, une chemise propre et on n’en parle plus. Quand à cette mise en garde, ne t’en fais pas, je suis un excellent client de l’hôtel, j’ai besoin d’aide pour regagner ma chambre et pour m’assister je choisis…

Il fit mine de parcourir la pièce du bout de son index, avant de désigner Mark.

— Toi !

— Mais, la cheminée, protesta faiblement Mark en indiquant derrière lui.

— Elle me semble impeccable, regarde par toi-même, répondit Monsieur Pennymaker en l’invitant à se retourner.

Mark obéit et fut surpris de constater que, dans la lumière dorée de fin d’après-midi, la cheminée avait en effet l’air plus propre que jamais.

— Très bien alors, si vous avez besoin d’aide, je suis à votre service.

— C’est très aimable à toi. Je vais encore rester assis là quelques instants, le temps de reprendre mes esprits et le temps que tu ailles te débarbouiller en cuisine, puis nous nous éclipserons.

— Si vous préférez, je peux nous faire passer tous les deux par la cuisine pour rejoindre votre chambre, ça vous évitera un nouveau bain de foule.

Le visage du petit homme se fendit d’un large sourire.

— Et manquer le spectacle ? Certainement pas.

Mark alla se rincer le visage. Les préparatifs pour le dîner battaient déjà leur plein, et il avait bien l’intention d’entrer et sortir de cuisine avant de se faire remarquer.

— Où est-ce que tu te crois Sintorella ? Tu n’es pas dans ta salle de bain !

Trop tard. Mark essuya son visage, remit ses lunettes et se redressa lentement sans oser se retourner immédiatement. Il avait reconnu la voix du Sous-chef, Richard-le-bâtard, comme tout le monde l’appelait dans son dos.

— Je suis désolé, un des clients de l’aide m’a demandé mon aide. Je devais d’abord me nettoyer.

Mark l’entendit se rapprocher, jusqu’à ce qu’il puisse sentir sa respiration nerveuse contre sa nuque. Ce type lui filait les jetons.

— Ce n’est pas ton travail, et ma cuisine n’est pas une suite parentale.

— Ce n’est peut-être pas mon travail, Monsieur, mais le client a insisté pour que je l’aide personnellement. Et il m’attend.

Il y eut un long silence, durant lequel Mark se fit violence pour ne pas frissonner sous le souffle tout proche du Sous-chef.

— Allez, sors d’ici. Et que je ne te reprenne plus à faire tes ablutions dans ma cuisine !

— Merci Chef.

Mark se précipita hors de la cuisine en jetant en boule sa chemise dans le chariot de linge sale à la sortie. Le tee-shirt qu’il portait en dessous n’était pas très habillé, mais il avait peint le design dessus lui-même, ce qui lui donnait un certain style. Il ne lui restait plus qu’à raccompagner monsieur Pennymaker jusqu’à sa chambre.

En arrivant à la porte du petit salon, il prit une grande inspiration. Avec un peu de chance, le prince était déjà arrivé. Il n’avait aucune envie de traverser le hall et d’être témoin de l’arrivée en fanfare d’Ashton Armitage. D’accord, c’était un mensonge éhonté. Il était tout aussi fasciné que le reste de la plèbe. Pour les petites gens comme lui, le prince était presque un extraterrestre. Mark ne pouvait même pas imaginer vivre une vie dans tant d’opulence. Il avait vécu dans la rue pendant des mois après avoir été mis dehors par ses parents, parce qu’il était gay. À cette époque, il avait souvent dû faire un choix entre acheter à manger ou acheter du tissu pour ses créations. Bien souvent la priorité allait au tissu. Après tout, c’était sa passion.

Il réajusta soigneusement son bonnet sur sa tête et entra dans la pièce. Monsieur Pennymaker ronflait doucement sur sa chaise. Peut-être qu’il n’aurait pas à l’accompagner dans le hall après tout.

— Monsieur ? appela Mark en se raclant poliment la gorge.

Le petit homme ouvrit immédiatement ses yeux gris, comme s’il n’avait jamais été endormi.

— Prêt à affronter la cage aux lions ? demanda-t-il enjoué. Après cette petite sieste, je me sens plus prêt que jamais.

— Le prince est peut-être déjà arrivé.

— Pas sans m’attendre, il n’aurait pas osé.

— Je vous demande pardon ?

— Je plaisante, mon garçon. Mais je suis persuadé qu’il n’est pas encore là. Viens, allons vérifier par nous-mêmes.

Il bondit de sa chaise et se dirigea jusqu’à la porte qui donnait sur le hall à une vitesse alarmante pour un homme avec de si petites jambes. Il était difficile d’imaginer qu’il était au bord de l’évanouissement quelques minutes plus tôt. Mark se précipita sur ses talons.

Juste avant d’ouvrir la porte, monsieur Pennymaker se retourna et lui lança :

— Au fait, très joli tee-shirt. C’est toi qui l’as fait ?

— Oui ? répondit Mark incertain.

— On croirait presque un vêtement de créateur.

Un sourire immense illumina le visage de Mark. La confection de ce tee-shirt lui avait pris des heures, et il était rare que qui que ce soit complimente son travail.

Une fois de l’autre côté de la porte, la chaleur insupportable de la foule compacte les enveloppa immédiatement. Monsieur Pennymaker se faufila entre les corps serrés en jouant des coudes, et Mark le suivit tant bien que mal, jusqu’à ce qu’ils se retrouvent au premier rang, juste devant l’entrée. Les gens autour d’eux leur lançaient des regards assassins. Mark était mortifié.

— Monsieur, vous avez l’air d’aller beaucoup mieux, je pense que je devrais maintenant vous laisser et retourner à mon poste.

— C’est hors de question mon garçon, je compte bien me faire remarquer avec toi et ton splendide tee-shirt à mes côtés. Et puis je parie que secrètement, toi aussi tu meurs d’envie de le voir, pas vrai ?

— Pas vraiment non, ça m’est égal, répondit-il vaguement en tirant sur son tee-shirt et en se demandant pourquoi le petit homme y prêtait tant d’attention.

Carstairs pencha la tête sur le côté, l’air songeur. Avec son costume vert et son air malin, il faisait penser à Mark à un farfadet.

— Allons, allons, pas de bobards, même à soi-même jeune homme, admonesta-t-il gentiment.

Ce n’est pas un bobard, songea Mark indigné. Il se fichait bien de voir le prince.

Les chuchotements de la foule s’intensifièrent, et quelques personnes se mirent même à crier.

— Le voilà !

— J’ai vu la voiture se garer !

— Ça y est je le vois !

Cette dernière remarque s’accompagna d’un cri d’enthousiasme perçant. Quelqu’un bouscula Mark et une femme donna un coup de sac à main dans la tête de monsieur Pennymaker en se précipitant devant lui. Mark se décala aussitôt pour protéger son client farfadet, en écartant largement les bras pour forcer les gens à le contourner. Un homme à la carrure impressionnante les bouscula sans faire attention.

— Monsieur s’il vous plaît, regardez un peu où vous allez.

L’homme lança à Mark un regard courroucé, mais il recula.

— Oh mon Dieu !

— Il est tellement beau !

— Regardez !

Mark s’échina sans relâche à repousser les gens, essentiellement des femmes, avant qu’elles n’écrasent le petit homme, et lorsqu’il baissa les yeux pour s’assurer qu’il allait bien, il le trouva en train de lui sourire. Mark lui rendit son sourire, puis monsieur Pennymaker tourna les yeux légèrement vers la droite. Mark suivit son regard et s’immobilisa.

La partie rationnelle de son cerveau savait qu’il n’avait rien à faire là et qu’il ne devrait pas regarder, mais il était impossible de faire autrement. Il était pétrifié, le souffle coupé.

Derrière un garde du corps menaçant et une femme à l’air inquiet, se tenait la perfection incarnée. Grand, mais pas démesurément, mince, mais large d’épaules. Son port de tête était gracieux et sa démarche féline. Il avait les cheveux marron. Non, le mot était trop banal. La lumière de fin de journée jouait à cache-cache entre les mèches châtain cendré de sa chevelure, donnant l’impression qu’un rideau aux reflets d’argent encadrait son visage sculptural. Ashton Armitage retira lentement ses lunettes de soleil, sous le regard médusé de Mark, et plissa les yeux afin de les laisser s’ajuster au changement de luminosité. Il était magnifique.

Un homme s’approcha de lui pour lui souhaiter la bienvenue et se courba légèrement devant lui.

— Bonjour monsieur Armitage, je suis Alan Macintosh, le gérant de l’hôtel. C’est un honneur pour nous de vous accueillir dans notre établissement.

Le prince plissa de nouveau les yeux, en souriant cette fois-ci.

— Les lieux sont splendides monsieur Macintosh, j’ai hâte de séjourner dans votre hôtel.

Oh cette voix. Un véritable chant de sirène. Un chant de sirène alangui, impossible d’y résister.

Le prince regarda autour de lui. Il n’était pas dupe au point de croire que toute la clientèle était rassemblée dans le hall par hasard, mais il eut la délicatesse de se comporter comme si de rien n’était.

— Et que d’animation, je suis certain que mon séjour sera très agréable.

Madame Fanderel fendit la foule et l’interpella sans l’ombre d’une hésitation.

— Bonjour monsieur Armitage, je me présente, je suis Béatrice Fanderel, la sœur de monsieur Marcusi, le propriétaire de l’hôtel. Malheureusement il n’a pas pu se libérer aujourd’hui.

Mark leva les yeux au ciel. Il savait de source sûre qu’elle avait forcé son frère à se cacher dans sa suite parce qu’elle voulait faire les présentations elle-même.

Madame Fanderel fit un geste de main plus ou moins discret dans son dos, et Bérénice émergea à son tour de la foule.

— Mes filles et moi-même… Oh, tiens, justement, voilà Bérénice, mon aînée.

Bérénice lui fit la révérence. Mark ne savait pas s’il fallait rire ou pleurer. Madame Fanderel chercha la foule du regard, trouva rapidement Kiki qui se cachait près d’un pilier et la foudroya du regard. La petite blondinette réprima un soupir évident, puis s’avança à contrecœur. Sa mère offrit un sourire étincelant au jeune et beau monsieur Armitage.

— Et voici Kiki, la plus jeune.

La jeune femme lui tendit la main et le prince la prit avec un sourire qui aurait sans doute tourné la tête à plus de la moitié des femmes présentes. La simple vision de sa dentition parfaite faisait trembler les jambes de Mark. Mais Kiki ne semblait pas particulièrement impressionnée.

— Ravi de faire votre connaissance, Kiki.

Mark ne se lassait pas du son de sa voix.

— Moi de même, sourit Kiki en retirant sa main.

Mark devait le reconnaitre, il admirait son sang-froid, à sa place il se serait sans doute déjà évanoui depuis longtemps.

— Merci pour cet accueil chaleureux madame Fanderel, dit le prince avant de se tourner vers le manager. Si vous voulez bien m’indiquer la réception ?

Le manager pâlit comme s’il venait de proposer d’aider en cuisine.

— C’est inutile votre altesse, tous les détails de votre réservation sont déjà réglés.

Il fit signe au bagagiste de s’approcher et Mark ne put réprimer un pincement de jalousie, il aurait bien aimé être de corvée de bagage ce jour-là.

— Je vous présente Ricardo, il va vous conduire jusqu’à votre suite.

— Merci, monsieur Macintosh, répondit le prince en souriant.

Puis il porta son regard sur la gauche et le cœur de Mark cessa de battre. Bleus, ses yeux étaient bleus. Avait-il rêvé, ou bien s’étaient-il attardés une fraction de seconde sur lui ? Sans doute horrifiés à la vision du maigrichon avec un bonnet et des lunettes de grand-père, rien d’autre. Malgré tout, Mark se sentit fébrile.

Le bagagiste invita le prince et ses accompagnateurs à le suivre jusqu’aux ascenseurs qui les mèneraient à l’aile des clients VIP. Bien entendu, tout dans cet hôtel était géré autour de la hiérarchisation des VIP.

Mark baissa les yeux. Monsieur Pennymaker le regardait avec un sourire narquois. Il se croyait sans doute très malin. Inutile d’être détective privé pour remarquer que le pantalon de Mark était soudain beaucoup trop étroit. Cette journée était un cauchemar. Il ne voulait pas être attiré par Ashton Armitage, il n’avait pas besoin de ça.

Trop tard, chantonna une petite voix dans sa tête qui ressemblait à s’y méprendre à celle de Monsieur Pennymaker.