I

 

 

LA PORTE se referma avec un clic calme qui retentit dans mon crâne comme si elle avait été claquée. J’écoutai les bavardages heureux autour de la table en bois usée et je parvins même à faire un signe de tête avec un sourire, mais je ne pus m’empêcher de penser que ce n’était pas une bonne idée. Je faisais confiance à mon instinct. Je savais que c’était mieux de hocher la tête et être d’accord avec la majorité parce que c’était plus facile que d’admettre que nous faisions une erreur. Mais je gardai le silence.

Pendant dix secondes.

— Ça ne marchera pas.

Tim leva les yeux vers le plafond craquelé et décoloré, puis claqua son front sur la table pour faire bonne mesure avant de se tourner vers moi, totalement incrédule. J’avais envie de rire. Il s’irritait facilement. Ses expressions faciales et ses réactions totalement exagérées me faisaient rire. Il était convaincu que je vivais pour le tourmenter. C’était le cas. La plupart du temps. Mais je ne plaisantais pas. Je n’essayais pas de faire le difficile. Je ne pouvais tout simplement pas ignorer la sensation que quelque chose n’allait pas.

— S’il te plaît, dis-moi que tu déconnes, me supplia-t-il en se frottant les cheveux de frustration.

Il posa sa joue sur sa paume et me lança un regard suppliant.

— Non, je…

— Rand, tu es carrément fou ! C’est le cinquième guitariste que nous auditionnons. Il est de loin le meilleur du lot. Tu le sais ! On avait l’air bien ensemble. Écoute l’enregistrement une nouvelle fois. Écoute…

Je me levai brusquement, heurtant accidentellement ma chaise dans ma hâte à me déplacer. Je me sentais pris au piège. Comme un animal en cage. La pièce était trop petite, trop étroite et j’étais sur le point de paniquer. Fais-toi confiance, pensai-je avant de me tourner vers les deux hommes qui me regardaient avec un mélange d’inquiétude et de crainte. Les membres du groupe, mes camarades. Je ne pouvais pas les laisser tomber en acceptant pour maintenir la paix. Je devais suivre mon instinct.

— Terry est bon. Mais, c’est tout. Il n’est pas étonnant. Il n’est pas spécial. Je ne pense pas qu’il soit le bon gars.

Cory soupira lourdement, mais parvint à se montrer légèrement plus calme que Tim qui fronçait les sourcils près de la table.

— Rand, nous avons besoin d’un guitariste. Nous avons réservé du temps en studio et, sans vouloir te vexer, tu ne joues pas assez bien pour assurer cette partie. Ta force est d’être au centre de l’attention avec une voix qui déchire et des mouvements sexy qui font mouiller les filles et durcir les gars. Tu es super en guitare rythmique occasionnellement, mais nous avons besoin de quelqu’un à temps plein pour tenir la guitare solo. Tu ne peux pas tout faire. Nous connaissons nos rôles. Je joue de la basse. Tim est à la batterie et tu chantes. Tu écris aussi. Et tu nous trouves des concerts. C’est trop pour un seul gars. Tu dois commencer à déléguer.

— Déléguer ?

— Oui. Tu essaies d’en faire trop et rien ne se fait maintenant.

Cory avait raison. Je m’occupais de plus de choses que je ne le pouvais. Venir à New York était une grosse affaire. Mais c’était un risque que nous devions prendre si nous voulions que Spiral passe au niveau supérieur. Cory, Tim et moi nous étions démenés pour arriver jusque-là. Nous avions une petite base de fans fidèles. À Baltimore. À New York, nous n’étions rien. Nous repartions de zéro. Ça pourrait être la chance d’une vie, mais nous devions en avoir des grosses pour faire bouger les choses. C’était l’endroit. Et, c’était le moment, maintenant. Si nous pouvions y arriver dans cette ville, nous le pourrions n’importe où.

Cependant, ne pas avoir un guitariste stable et fiable était un problème. Un gros. Notre guitariste précédent faisait actuellement son troisième séjour en désintox et notre guitariste de secours était mon meilleur ami Seth, qui acceptait de temps en temps de jouer avec nous pour m’aider. Il vivait à Washington D.C. avec son petit ami à présent et, il m’avait aimablement informé qu’il n’était pas question qu’il se déplace jusqu’à la Grosse Pomme pour me rendre service. J’étais seul. Alors que Tim et Cory s’investissaient pour réaliser le rêve du rock and roll, en fin de compte, Spiral était à moi. Mon groupe, mes musiques, mes paroles et ma vision. Ils comptaient sur moi pour ouvrir la voie et pour la première fois depuis longtemps, j’étais perdu. J’étais pris entre suivre mon instinct et faire ce qui était nécessaire pour continuer sur notre lancée.

— Écoute, on a dit à Terry qu’il avait le concert, alors c’est lui pour l’instant, dis-je avec un grand soupir. J’ai juste peur qu’il n’ait pas l’énergie. Il semble être un type qui voudrait rester adolescent aussi longtemps que possible. Il suit des cours de poterie, travaille à Starbucks pendant la journée et aime se défoncer pendant son temps libre. Ce n’est pas le CV de quelqu’un qui…

— Tu te moques de moi ? s’exclama Tim en repoussant sa chaise. Tu travailles chez un vendeur de bagels ! Ne me dis pas que tu recherches un mec avec un master en musique !

Je reniflai en pensant que Tim et Cory pourraient passer pour des étudiants avec leurs cheveux courts et leur look impeccable. Leurs chandails BCBG cachaient de nombreux tatouages, mais servaient surtout à contrer le temps froid de janvier, pas à répondre à une mode. J’étais un intrus avec mes cheveux longs. Mais comme eux, je portais un chandail noir épais et même un bonnet sur la tête. La température extérieure n’avait pas dépassé les moins sept degrés en une semaine. Je ne me souvenais pas de la dernière fois où j’avais eu chaud.

— Vendre des bagels est temporaire. Et ça m’épargne des ennuis. Continue et j’oublierai facilement de rapporter un pain complet fromage et jalapeño demain, trou du cul.

J’attendis le temps d’un tambourinement de doigt sachant qu’il me fusillerait du regard avant de continuer.

— Un diplôme n’est pas nécessaire, mais je veux quelqu’un de sérieux. Je ne veux pas de drogue, de fêtes à tout-va et de gens qui jouent pour un frisson rapide. Je veux que ce soit quelque chose d’important. Quelque chose de vrai. J’ai besoin de croire que nous sommes tous sur la même longueur d’onde. Je sais que vous l’êtes, mais…

— Hé, je le comprends, mais nous devons rester sur notre lancée, dit Tim en croisant les bras sur sa poitrine. Nous perdons du temps. Louer un studio pour répéter n’est pas bon marché.

— Rien n’est bon marché dans cette ville, grommela Cory.

— Voilà pourquoi je travaille à la boutique de bagels.

Je passai une main sur mon menton rasé avec frustration. Personne n’avait dit que le chemin du succès serait facile, mais ce serait déjà bien de s’engager sur ce fichu chemin.

— D’accord, nous allons commencer à répéter demain avec Terry, signer le contrat avec le nouvel agent après-demain et quelque part entre les deux, je suivrai des cours de guitare.

J’ignorai leur échange de regards.

— En fait, ce n’est pas une mauvaise idée. Ça t’empêchera de penser trop durement, grogna Cory.

— Pourquoi ne demandes-tu pas au gars dont Terry a parlé ? L’étudiant. Quel est son nom, déjà ? demanda Tim en drapant son écharpe rouge et noir autour de son cou avant de sortir ses gants de la poche de son manteau.

— Euh… William Sanders, répondit Cory. La fille que nous avons rencontrée dans ce bar de Delancey y a fait allusion. Elle a dit que William était un maestro. Malheureusement, ça ne l’intéresse pas de jouer dans un groupe. Il travaille à son diplôme. Terry a obtenu le sien l’an dernier, je crois. Ou peut-être qu’il a abandonné, mais il était aussi avec eux à l’université. Tu te souviens de Holly ? La nana sexy avec des énormes…

— Tu me dis que nous prenons des références de filles mignonnes avec de gros seins pour trouver notre Éric Clapton. Pas étonnant que je sois sceptique, m’exclamai-je faussement incrédule.

— Tu as une meilleure idée ? Tu n’as pas aimé les autres guitaristes. Au moins, tu n’as pas détesté Terry. Un pas dans la bonne direction, dit Cory en ouvrant la porte du studio avec un sourire idiot aux lèvres. Au fait, j’ai dit sexy… pas mignonne. Je l’ai invitée à sortir.

— Regarde-toi, Roméo.

Je lui pinçai durement la joue et ricanai lorsqu’il me frappa le bras.

— Oui, oui. Donc, trouvez-vous quelque chose à faire pour sortir de l’appartement au cas où… vous savez, dit Cory, son visage prenant une drôle de teinte rouge alors qu’il se tournait pour emprunter le couloir étroit vers l’ascenseur.

Tim et moi sifflâmes en le suivant.

— Non, je ne sais pas. Explicite. Tu espères avoir de la chance ?

— Allez vous faire voir, dit-il en appuyant durement sur le bouton avant de sortir son portable de manière théâtrale et de taper un message.

— Waouh. Ne te fâche pas. Nous serons de bons colocataires, n’est-ce pas Timmy ? Nous allons nous retrouver dans un petit bar sympathique pendant que tu divertiras ton amie et peut-être que tu nous rendras la pareille.

— Génial, merci. Je viens de t’envoyer les coordonnées de William. Je les avais toujours dans mon téléphone. Appelle-le. S’il peut t’apprendre à changer les accords sans tâtonner… bordel, je le sucerai. Et s’il est gay, sexy et sans attaches, tant mieux.

— Pour qui ? demandai-je en levant les yeux au ciel. Je t’ai dit que j’avais adopté de nouvelles règles pour l’instant. Je ne cherche pas d’hommes ni de femme non plus.

— Eh bien, ça ne serait pas mal que tu te trouves quelque chose à faire ou quelqu’un pour t’aider à oublier que la ville de New York ne t’a pas accueilli à bras ouverts lorsqu’elle a découvert que Rand O’Malley était enfin arrivé.

Je lui claquai la tête pendant que nous nous jetions dans l’ascenseur vide. Cory était casse-pieds, mais il avait raison. Je devais rester occupé. Et productif. Mon temps partiel chez Bowery Bagels était abrutissant au mieux, mais je pouvais seulement écrire et jouer pendant un certain nombre d’heures par jour. Prendre des leçons serait une bonne distraction. Il y avait toujours quelque chose à faire à New York, mais je devais rester concentré. Et si ça ne fonctionnait pas avec Terry, peut-être apprendrais-je assez afin que Spiral devienne un trio au lieu d’un quatuor et nous laisserions derrière nous la recherche interminable d’un guitariste.

C’était un défi de vivre et travailler avec les deux mêmes gars. Nous étions entassés dans un deux-pièces avec une salle de bains minuscule dans le Lower East Village. Il était au quatrième étage sans ascenseur avec des plafonds bas et des murs en carton, et en janvier, c’était une foutue glacière. J’enfilai mes épais gants en cuir, fermai mon manteau jusqu’au menton et je pris mon étui de guitare avant de pousser la porte de l’entrée. Je me recroquevillai contre les éléments, gardant la tête baissée pour éviter le vent froid pendant que je réfléchissais un court instant aux avantages de prendre un taxi au lieu du métro pour aller à la NYU, l’Université de New York. À cette heure, c’était le temps contre l’argent.

Je fis signe à un taxi. J’étais déjà en retard et mes testicules se rétrécissaient à un rythme alarmant alors que je n’avais parcouru que quelques dizaines de mètres. C’était une évidence. Habituellement, j’étais totalement pour économiser un dollar et m’imprégner de l’ambiance. Voir marcher les gens dans New York n’avait aucun équivalent et la meilleure façon de vivre cette expérience était de marcher. Rue après rue, chaque quartier était éclectique et débordant de vie. Parfois, ils étaient tragiquement branchés, d’autres fois, ils étaient juste tragiques. Cependant, ils n’étaient jamais ennuyeux. L’énergie de la ville était revigorante et hypnotique. Elle vous donnait l’impression que vous pourriez être spécial. Être quelqu’un d’extraordinaire.

Peut-être que tout était dans ma tête, mais je jure que je pouvais le sentir. Une impulsion, un battement, l’accélération du tempo. Ça me poussait à essayer, à continuer d’essayer. J’avais un rêve et, instinctivement, je savais que c’était ici qu’il commencerait à se réaliser.

— Vous sortez ?

Oh. D’accord. Je payai le prix de la course au conducteur mécontent sans avoir de contact visuel. Ça me semblait bizarre de voir comment les gens pouvaient être impersonnels dans les grandes villes. Les chauffeurs de taxi, les serveurs…, mince, le gars qui travaillait derrière le comptoir de la boutique de bagels du coin. Manhattan était une sorte de ville « du point A au point B » à moins que vous soyez un touriste ou un artiste qui espérait être payé pour répertorier les détails de cette ville éclectique. Pour ceux qui vivaient là à plein temps, les détails étaient des distractions. Certes, je n’étais ici que depuis deux mois, mais j’espérais ne jamais être trop fatigué pour remarquer combien cet endroit était étonnant.

Je jetai un coup d’œil sur le monument de l’autre côté de la rue dans Washington Square Park. La neige saupoudrait le sol et les bancs bordant les sentiers autour de la fontaine circulaire. Un couple de touristes prenait des photos sous l’arche, mais sinon le parc était vide et… étrangement accueillant. Une bourrasque me fit rapidement changer d’avis. Je traversai la rue et poussai un énorme soupir de soulagement dès que je fus entré dans le hall chaleureusement accueillant du Centre des arts du spectacle.

Le bâtiment était un magnifique chef-d’œuvre contemporain de lignes ondulées en verre, marbre et travertin. Je posai mon étui de guitare à mes pieds et je scrutai mon environnement en attendant mon guitar hero, William. Quelques étudiants se trouvaient là, mais aucun ne correspondait à sa description. Grand, mince, cheveux bruns avec des lunettes et portant une chemise à carreaux. Hum. Je retirai mes gants et les remis dans ma poche, puis je sortis mon téléphone pour m’assurer que je n’avais pas raté un message.

— Euh, salut. Es-tu Rand ?

Je regardai le garçon timide qui se tenait à quelques pas de moi. Sa posture rigide le faisait paraître plus grand, mais lorsque je m’avançai pour lui serrer la main, je pus voir qu’il était plus près de mon mètre quatre-vingt-huit. Il était tiré à quatre épingles, portant une chemise à carreaux de marque et un pantalon à pinces. Les lunettes étaient un plus sexy. Il avait un beau visage. Pas super-sexy quoi qu’il en soit, mais… attirant. En quelque sorte. Je le surpris alors qu’il me lançait un coup d’œil minutieux et je me demandai s’il regrettait d’accepter de m’aider à peaufiner mon jeu à la guitare. Cette pensée me fit sourire. En surface, notre taille et le fait que nous étions tous deux minces étaient tout ce que nous avions en commun. Nous n’aurions pas pu sembler plus différents si nous avions essayé. J’avais de longs cheveux bruns qui flirtaient avec le col de mon pull, des yeux bruns et plus de tatouages sur mes bras, mon torse et mon dos qu’il serait probablement à l’aise de le savoir. J’étais sûr que mon Levi’s était la seule chose de marque que je portais. Oh et peut-être mon sous-vêtement, s’il comptait.

— Oui. Salut.

— Je… Je suis William. Je viens de terminer mon cours et… J’ai demandé l’autorisation de jouer dans une des plus petites salles. Je… voilà.

Il me serra rapidement la main, puis se tourna vers la rangée d’ascenseurs avant que je puisse répondre.

Le type était vraiment nerveux. Ses paumes étaient moites et sa voix tremblait d’anxiété. Je l’observai pendant une seconde, puis j’essuyai ma paume sur mon jean et je pris ma guitare avant de le suivre en soupirant. Peu importe, si c’était un fiasco, au moins, je serais au chaud pendant une heure.

Trois étudiants portant des vestes et des sacs à dos entrèrent dans l’ascenseur avec nous. Ils étaient engagés dans une conversation légère au sujet d’un professeur. Lorsque nous nous avançâmes à l’intérieur, une des filles battit des cils en me regardant, puis elle rosit joliment lorsque je lui souris en retour. Elle est mignonne, pensai-je en calant mon étui de guitare. Trop jeune pour moi, mais il n’y avait pas de mal à flirter.

— Nous sortons ici, dit William en tapotant mon bras lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Il se décala afin que je puisse sortir en premier. Le geste était extraordinairement courtois. Ou tendu. Je saluai la jeune fille rougissante pendant que j’attendais qu’il ouvre la voie. Un éclair de désapprobation s’afficha sur son visage. Je me demandai ce qui le gênait. Moi, flirtant ou moi en général. Quoi qu’il en soit, je fus instantanément intrigué. Je ne pouvais pas m’en empêcher. J’étais un de ces gars qui éprouvaient un étrange frisson à pousser à bout les gens. Je ne le connaissais pas, pourtant, il m’intéressait brusquement. Seulement pour savoir ce qu’il faudrait pour qu’il flippe un peu.

Il marcha devant moi, s’arrêtant à mi-chemin du large couloir pour ouvrir la porte d’une petite salle de classe. J’ôtai mon manteau et posai ma guitare sur une longue table rectangulaire contre le mur du fond. Une dizaine de chaises étaient placées en demi-cercle face à un podium à l’avant de la salle et un piano trônait près d’une petite fenêtre. Seules deux affiches présentant des événements musicaux à venir à l’université décoraient l’espace. Je remarquai deux guitares sur les portants près du podium. Une électrique, une acoustique. Elles étaient toutes les deux superbes. Et onéreuses. Pas le genre d’instrument que j’aurais attendu d’un étudiant. À moins que ses parents les aient achetées, pensai-je peu charitablement. J’avais oublié que NYU n’était pas une université ordinaire. Ça coûtait très cher pour venir ici.

Oui, papa avait définitivement acheté ce bébé. Merde, je salivais presque lorsqu’il prit la Fender Stratocaster noir brillant. Seth en avait une rouge pomme d’amour magnifique. Celle-ci était tout aussi spectaculaire. Élégante, brillante et vraiment très jolie.

— Alors… euh. Je ne sais pas ce que tu avais à l’esprit. Je suppose que tu joues un peu.

Je sortis ma guitare de son étui et passai la sangle sur mon épaule.

— Oui, je joue depuis mes quatorze ans. Mon problème est que je n’arrive pas à changer d’accord assez rapidement. Je peux le simuler si j’accompagne quelqu’un d’autre, mais je veux y arriver moi-même. Je veux mener.

— Tu es dans un groupe, n’est-ce pas ? Et tu as fait appel à Terry, demanda-t-il en prenant la guitare acoustique.

— Oui.

J’essayai de prendre un ton neutre, mais il dut entendre l’indifférence dans ma voix.

— Il y a un problème ?

— Non, non. Est-ce un bon ami à toi ?

— Non. Je… Je le connais. Nous suivions un cours ensemble l’année dernière. Il est dans le rock et lorsque je l’ai croisé au café récemment, il a mentionné qu’il voulait jouer plus souvent. Faire partie d’un groupe ne m’intéresse absolument pas.

— Hum. Qu’est-ce qui t’intéresse ?

— Écrire de la musique. Jouer, répondit-il en souriant chaleureusement.

— Pareil pour moi.

— Super.

— Hé, avant de commencer… J’ai quelques questions.

William s’assit sur la chaise en plastique au bout du demi-cercle et inclina la tête, dans l’expectative. Je le rejoignis en laissant un siège entre nous. C’était gênant de devoir se tourner vers lui, aussi je pris la chaise et je la déplaçai en face de lui. Lorsque je m’assis, je me rendis compte que j’avais mal évalué la distance. Nous étions si près que nos genoux se touchaient. Je reculai légèrement, mais remarquai que ses joues rosissaient. J’aurais aimé mieux le connaître pour pouvoir le taquiner. Il avait l’air si tiré à quatre épingles et propre sur lui. Je voulais le secouer. Mais, il me semblait aussi timide et un peu fragile. Je dus réfréner ma compulsion à m’affirmer avec force. Ça faisait des merveilles lorsque j’étais sur scène ou même pour manœuvrer en ville. Les gens dans cette ville vous écraseraient si vous les laissiez faire. Je ne me laisserais jamais faire, mais je n’étais pas si sûr à propos de William.

Il repoussa ses lunettes sur son nez, mordit sa lèvre inférieure, puis il gratta légèrement les doigts sur sa guitare. Je pouvais dire qu’il était nerveux. Ma première pensée de vouloir le pousser à bout et de le regarder flipper s’envola. Ce serait trop facile. Et peut-être destructeur.

— Bien sûr, dit-il en baissant la tête. Demande-moi ce que tu veux.

— Quel âge as-tu ? Tu sembles plus jeune que moi. Ne le prends pas mal, mais combien d’années d’expérience as-tu ?

Ses yeux bruns scintillaient d’amusement lorsqu’il les leva sur moi. Son regard était doux et innocent. Il était un mignon. Ringard, mais mignon.

— J’ai vingt-deux ans. Je joue depuis que j’ai six ans. On m’a dit que j’étais plutôt bon.

Il eut un grand sourire avant de reporter son attention sur son instrument. Je pariai qu’il était déjà parfaitement accordé, mais il voulait s’occuper les mains.

— Mais je ne serai pas offensé si tu décides que je ne suis pas ce que tu cherches. Je suis en dernière année de musique ici. Je serai diplômé en mai, mais j’espère être accepté en master à l’automne, en écriture de comédies musicales.

— Super. Tu fais beaucoup de tutorat ?

— Seulement de temps en temps. Je suis un peu occupé, mais cette fois, ça s’organise bien pour moi et l’argent supplémentaire ne sera pas de trop. Je suis un étudiant perpétuel.

— Et je suis perpétuellement à sec. Si ça fonctionne entre nous, je ne pourrais probablement le faire qu’une fois par semaine.

— C’est très bien.

— Joues-tu d’autres instruments aussi ?

— Oui, quelques-uns. En fait, je passe plus de temps assis sur ce banc, dit-il en penchant la tête vers le piano dans le coin, qu’avec une guitare ces jours-ci. Mais, c’est mon premier amour.

Il gratta légèrement les cordes avec ses doigts, déroulant une mélodie magnifique qui résonna dans toute la petite pièce. Il sourit timidement, mais cette fois, je sentis une confiance croissante dans le geste, comme si tenir la guitare fonctionnait comme un bouclier physique avec une composante magique secrète au moment où il en jouait. Intéressant.

Je voulais me joindre à lui, et peut-être lui montrer que je n’étais pas un parfait crétin, mais je ne reconnus pas le morceau.

— Qu’est-ce que tu joues ?

— Quelque chose que j’ai composé. Alors… hum. Commençons et branchons l’ampli. Peut-être devrions-nous commencer par une chanson que nous connaissons tous les deux. Je regarderai les mouvements de tes doigts et voir si je peux t’aider avec des astuces rapides, mais pour être honnête, si tu joues depuis un certain temps, tu sais probablement déjà que la seule chose qui fera vraiment la différence, c’est l’entraînement. Beaucoup de pratique. As-tu déjà pris des leçons ?

— Quelques-unes, mais je suis surtout autodidacte. J’ai une bonne oreille et j’y suis arrivé assez facilement, mais la guitare solo n’était pas mon but. Il y avait toujours quelqu’un qui jouait mieux que moi, alors je ne m’en souciais pas. Maintenant, je… je veux vraiment en jouer. Je ne veux pas jouer dans des bouis-bouis pendant les dix prochaines années, puis me réveiller un jour en me demandant pourquoi j’ai toujours des difficultés à payer mon loyer. Je veux y arriver. Terry peut s’avérer génial, mais la seule chose que je sais, c’est que tu ne peux pas compter sur quelqu’un d’autre pour faire bouger les choses pour toi.

— C’est vrai. Quel est le style de ton groupe ?

— Rock and roll avec une ambiance heavy blues.

Je souris malicieusement en me lançant dans Sympathy for the Devil des Rolling Stones.

Ma voix était plus râpeuse que celle de Jagger, mais c’était parfait pour moi. J’admirais la voix mélancolique de Mick, mais je n’aspirais pas à l’imiter. Un son original était vital pour se faire un nom dont les gens se souviendraient. Lorsque j’arrivai au lick sur la guitare électrique, je savais que William ou n’importe qui ayant une oreille décente tressaillirait. Je simulai du mieux que je pus, m’arrêtai ensuite et tendis la main à mon nouveau professeur.

— Enchanté de te rencontrer, Will. As-tu deviné mon nom ?

Il fixa ma main, puis me regarda avec sa bouche grande ouverte avant de bégayer et de s’agiter sur son siège comme un gosse, posant son regard partout sauf sur moi.

— Quel est le problème ? Tu ne veux pas me serrer la main ?

Il déglutit bruyamment et se mordit à nouveau la lèvre.

— Je… je m’appelle William.

Je gloussai et reposai ma main sur les cordes lorsque je compris qu’il ne la serrerait pas.

— Eh bien ? As-tu pu entendre le problème ?

— Oui, acquiesça-t-il. Tu es impatient.

Je rejetai la tête en arrière et je ris.

— Alors là, mon ami, c’est l’euphémisme d’une vie.

— Nous allons gérer ça et commencer par le début, me dit-il en me tendant sa guitare acoustique, un sourire réservé bien en place.

— Connais-tu cette chanson ou veux-tu en essayer une autre ?

— Je la connais bien.

Peut-être était-ce le timbre confiant de sa voix, ou la façon dont il avait réquisitionné ma guitare électrique comme une infirmière qui allait montrer à une toute nouvelle maman comment prendre soin de son bébé, mais le geek à lunettes se transforma soudainement, sans baratin, en un super maestro. Je changeai de guitare en haussant les sourcils.

Je commençai au milieu de la chanson et je donnai ma meilleure interprétation à la guitare acoustique d’un morceau classique des Rolling Stones avec chant. Cette chanson en particulier était une de mes préférées. Je me replaçai, me penchant sur l’instrument alors que je chantais sur la richesse et le goût d’être déchiré l’instant suivant par son étonnant solo de guitare. Je m’immobilisai pendant un demi-temps pour surmonter ce que je ne pouvais décrire que comme de l’émerveillement avant de le suivre et continuer.

J’étais tellement gonflé à bloc que je ne pouvais pas rester assis. Je sautai debout et chantai de tout mon cœur, soulevant la guitare acoustique comme si elle avait une sorte de pouvoir, alors qu’en fait, la magie venait du gars mince dans une chemise à carreaux se baladant calmement dans des notes compliquées. Lorsque la chanson fut finie, je hurlai et tendis la main pour en taper cinq.

— Will, ne me fais pas attendre comme ça. C’était fichtrement irréel ! Tu es incroyable !

Will se redressa dans sa chaise. Je pouvais presque voir une brume claire dans ses yeux comme s’il s’était tant immergé dans sa musique qu’il avait besoin d’une seconde pour s’adapter à s’exprimer avec des mots.

Puis le moment passa et il sourit. Un sourire éclatant, rayonnant, lumineux qui me fit cligner des yeux. Oui… ringard, mais certainement mignon. Peut-être même sexy. Et lorsqu’il souleva timidement sa main vers la mienne, je jure que mon jean devint un peu plus serré. Pas bon.

— Merci. Je suis un grand fan des Stones.

— Moi aussi.

— J’ai vu ça. Tu es vraiment… théâtral. Tu fais ça sur scène ?

— Oui, quand je suis en forme. Un peu comme tu viens de le faire. C’était génial.

Lorsqu’il rougit furieusement et commença à bafouiller, je levai la main puis je désignai la guitare.

— Alors… qu’est-ce que j’ai fait de mal ?

— Tu ne fais rien de mal. Comme je l’ai dit, tu es impatient. Je peux te donner quelques conseils, mais tes mécanismes sont corrects. La seule chose qui fera vraiment la différence, c’est…

— La pratique. Je sais, m’exclamai-je en soupirant dramatiquement avant de sourire. Tu vas me prendre ? Ou suis-je plus que ce que tu attendais ?

Silence. Je baissai la tête et attendis qu’il réponde alors que l’atmosphère calme prenait une autre dimension, se chargeant d’une énergie que je reconnus, mais qui me plongea franchement dans la confusion. Ce gars n’était pas mon type. Comment pouvais-je être dur, maintenant ? Ça devait être la musique.

— Je vais te prendre, bien sûr.

Sa voix était douce et basse. On aurait dit du sexe. C’était involontaire, sans aucun doute, mais quelque chose à propos de sa timide élocution me donnait envie d’y regarder à deux fois.

— Hum… génial. Merci.

Je grimaçai lorsque ma voix craqua. Je tournai le poignet pour vérifier ma montre avec un bon espoir de me reprendre.

— Je suis libre les mardis et jeudis après la classe. Je devrais pouvoir réserver cette pièce ou une autre identique auprès de mon professeur. Il est assez sympa à propos… Waouh !

— Quoi ?

— Oh. Euh… rien.

Il se passa une main dans les cheveux et ajusta de nouveau ses lunettes nerveusement avant de continuer.

— Je… tu as beaucoup de tatouages. Je… de toute façon, une chose que tu dois faire est de garder tes doigts plus près de… Que fais-tu ?

— Rien, dis-je en remontant mes manches, révélant mes avant-bras un peu colorés, tout en gardant mon regard rivé sur le sien. Désolé, où voulais-tu mes doigts, Will ?

La ruée de sang sur son visage fut instantanée. Je souris, incapable de contrôler mon sentiment de satisfaction. Il m’appréciait. Rayez ça. Il était attiré par moi. Peut-être qu’il en viendrait à m’aimer aussi. En tant qu’ami, me tempérai-je mentalement.

— Je m’appelle William, me corrigea-t-il.

Je ris de bon cœur, puis je posai la guitare sur mon genou avant de commencer une autre chanson. Il me rejoignit un battement plus tard comme le pro qu’il semblait être. Cette fois, lorsqu’il vit mon sourire, il me le retourna avec son propre sourire mégawatt.

Alors que la musique enflait autour de nous, mes épaules se détendirent pour la première fois depuis que j’étais arrivé à New York avec une guitare, deux copains et un rêve hasardeux. Peut-être était-ce la confiance tranquille du jeune homme bien habillé, bien coiffé, avec un sourire de tueur et une habileté folle sur une six cordes. Ou peut-être était-ce simplement d’être dans une pièce avec quelqu’un qui ne s’attendait pas à toutes les réponses. Dans tous les cas, je ressentais de bonnes vibrations avec Will.