I

 

 

— TU SORS ce soir ? l’interpella une voix fluette depuis le couloir, ce qui lui fit relever la tête de son ordinateur.

Raine rendit son sourire à Jeremy, qui était l’un de ses jeunes managers enthousiastes. Sérieusement, Raine adorait travailler dans un bureau gay. La meilleure chose qu’il ait pu faire de sa vie avait été de quitter cette énorme société étouffante et de prendre ce job dans une entreprise de textiles. La plupart des employés étaient gays ; merde, les patrons étaient gays. Ça rendait le bureau relaxant, et il y avait toujours une belle vue…

— Nous allons défiler tous ensemble à la Parade !

Ce type avait tellement d’énergie que Raine se demanda comment il était au lit. Peut-être employait-il un peu de cette énergie joviale à bon escient.

— Scotty a même fait une banderole !

Les bras de Jeremy volèrent au-dessus de sa tête.

— Il a écrit :« Comptables Gays… Ne comptez pas ». Tu as compris ? Le thème, c’est Elvis.

Le sourire de Jeremy s’élargit jusqu’à ses oreilles.

Raine ne voulait pas lui gâcher son plaisir, mais ce slogan était nul, vraiment nul ; ce qui ne l’empêcha pas de pouffer de rire.

— Je viens, oui.

Raine tenta de se concentrer sur les dernières entrées qu’il avait à faire.

— Laisse-moi juste finir ça et…

Il appuya sur quelques boutons avant de sauvegarder.

— …voilà c’est tout bon. Allons nous amuser maintenant !

Il éteignit son ordinateur, repoussa sa chaise et rejoignit son ami.

— J’adore la Gay Pride !

Jeremy sautait quasiment d’excitation alors qu’ils rejoignaient les hommes rassemblés, qui se préparaient à rejoindre la fête qui battait déjà son plein.

— Je n’arrive toujours pas à croire que la Parade passe devant notre immeuble. C’est dingue !

En approchant du groupe, il s’aperçut que certains de ses collègues avaient déjà enfilé leur déguisement.

— Qu’est-ce que tu es censé être ? demanda Raine en s’approchant d’un homme intégralement costumé.

— Je suis Elvis jeune, répondit Dexter, et Harvey va être Elvis vieux !

Raine vit l’autre homme s’approcher dans un costume complet – une énorme ceinture, un pantalon entièrement pailleté, une chemise blanche et même une cape.

— Ils voulaient essayer d’avoir un cercueil pour Elvis mort, interrompit Davis sous les gloussements, mais nous avons finalement pensé que c’était de trop mauvais goût, même pour nous.

La troupe s’esclaffa et se mit en marche vers l’ascenseur.

— Mais nous avons quand même réussi à ce qu’un type du service Crédits y aille en Elvis Militaire !

Mon Dieu, laissez un thème à un groupe d’hommes gays et ils vous le sucent jusqu’à la moelle.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit sur Elvis Militaire, qui était accompagné d’Elvis Hawaiien et même d’Elvis Ours en Peluche dans un costume d’ours intégral, sans tête – fort heureusement – mais avec le pantalon d’Elvis, sa ceinture, et une pagaie sur laquelle on pouvait lire « Don’t be Cruel [1] ».

— Ne pose pas la question, tu ne veux pas connaître la réponse, chuchota malicieusement Jeremy alors qu’ils entraient dans l’ascenseur pour descendre vers le hall.

En sortant, Raine aperçut les regards stupéfaits des autres employés de la boîte, tous vêtus de costumes-cravates. Des signes de têtes, des bouches grandes ouvertes et quelques éclats de rire les saluèrent tandis qu’ils défilaient dans le hall et sortaient dans la rue.

— Allez rejoindre les autres Elvis et amusez-vous bien, lança Raine alors qu’ils se frayaient un chemin sur le trottoir encombré, jusqu’à l’endroit où la parade était censée débuter.

— Tu ne défiles pas avec nous ? dit Jeremy en relevant les yeux vers lui, sa lèvre inférieure avancée en une moue adorable. J’espérais que nous irions ensemble…

Waouh, là, il dépassait les limites du flirt. Eh bien, c’était une invitation en bonne et due forme, et il était sur le point de l’accepter… Enfin, il l’aurait fait sans aucune hésitation, à peine quelques mois plus tôt !

— Non, mais va avec les autres si tu veux. Je dois retrouver des amis pour regarder la Parade. Tu es le bienvenu si tu veux te joindre à nous, cela dit.

Il regarda Jeremy, dont les yeux passaient de lui aux autres hommes, essayant de décider quoi faire.

— Ce n’est pas grave. Vas-y, amuse-toi !

Il sourit, et Jeremy se rattacha au troupeau d’Elvis. Raine le regarda s’éloigner une seconde avant de continuer à descendre la rue. Son téléphone jouant « Celebration » le fit s’arrêter, et il le sortit de sa poche afin de voir qui l’appelait.

— Salut, Geoff !

— Mon Dieu, où es-tu ?

— C’est le week-end de la Gay Pride, et je suis en train de rejoindre quelques amis pour voir la Parade. Tu sais, Eli et toi devriez vraiment venir l’année prochaine. Ce serait amusant !

Il perçut le rire de Geoff à travers la ligne.

— Est-ce que tu imagines une seconde Eli à la Gay Pride ?

Raine imagina la scène un quart de seconde avant d’éclater de rire.

— Non, je suppose que non, bien qu’ils aient des chevaux cette année !

— Des vrais, ou bien juste deux mecs qui se tripotent sous une couverture de cheval ?

— Les deux, en fait.

Raine rit de plus belle et continua son chemin jusqu’à apercevoir ses amis, auxquels il adressa un signe de main pour leur indiquer qu’il les avait vus.

— Mais il y a de vrais chevaux, parce qu’il y a une équipe de Polo gay ou quelque chose comme ça. Mais sérieusement, vous devriez venir. J’adorerais vous voir.

— C’est promis, répondit Geoff. Et toi, tu sais que tu peux toujours nous rejoindre ici si tu as besoin de calme ou que tu ressens l’envie de pelleter du crottin.

— Et tu en as un paquet.

Raine entendit un groupe de musique se mettre à jouer.

— Je dois te laisser, la Parade commence, mais c’était sympa de t’entendre. Je t’appelle la semaine prochaine et nous pourrons fixer une date pour une visite.

— À bientôt.

La ligne fut coupée et Raine ferma son portable, le rangeant dans sa poche avant de rejoindre ses amis installés à une table. Il leva la pinte que ces derniers avaient déjà commandée pour lui et ils portèrent un toast à l’amitié, la fierté, et tous les mecs que Raine allait certainement se taper dans les deux jours à venir. En effet, les autres étaient tous engagés dans des relations suivies, et vivaient donc, en quelque sorte, par procuration à travers Raine, puisqu’il était le seul « électron » libre du groupe. Seigneur, il adorait le week-end de la Gay Pride. Après s’être rafraichi la gorge d’une nouvelle gorgée de bière, il se joignit à la conversation, chacun parlant à toute vitesse.

Une fois les premiers chars passés, ils se calmèrent et l’attention se focalisa sur les colliers de perles. Ce n’était certes pas non plus Mardi Gras à La Nouvelle Orléans, mais c’était la version gay. Mettez vingt mille hommes gays dans un espace confiné, jetez-leur des colliers de perles pailletés, mélangez le tout avec de l’alcool, et vous avez la recette parfaite pour un désordre monstre. Les gens sur les chars jetaient des poignées de colliers dans la foule, et bien entendu, moins vous portiez de vêtements, plus on vous jetait de colliers.

— Regardez-moi ça, dit Don en pointant du doigt un type qui paraissait sorti tout droit d’une fraternité, avec un polo et un short couleur pastel.

Bien entendu, le type retira son tee-shirt et le groupe put admirer un torse musclé, puis ce fut au tour de son short de disparaître, et là, le monde entier put apprécier pratiquement tout ce que le bon Dieu avait donné à ce garçon.

— En voilà une belle vue…

Chuck, son partenaire, lui tapa sur le bras.

— Garde tes yeux dans ta poche, toi.

— J’ai le droit de regarder… Après tout, il se donne en spectacle devant tout le monde !

Don fit mine de bouder puis passa son bras autour des épaules de son amant, avec qui il était depuis plus de trente ans.

Chuck secoua la tête avec indulgence.

— Va chercher des colliers.

Il chassa son compagnon de la table.

— Ne va simplement pas t’imaginer que tu peux baisser ton pantalon toi aussi.

— Hé ! réagit immédiatement Don. Je me demande s’ils me donneraient des colliers pour que je garde mon pantalon.

— Ce serait la meilleure ! plaisanta Chuck en levant son verre.

Don attrapa Raine par le coude et l’attira derrière lui dans la foule. L’homme était un obsédé de ces satanés colliers, saisissant et griffant tandis qu’il avançait et arrachait les colliers au vol. Cet homme avait beau avoir presque soixante ans, il était grand et avait des réflexes assez incroyables. Les petits jeunes n’avaient aucune chance face à lui. La parade continua sa route, les différents Elvis de la compta au milieu, qui leur jetèrent à leur tour des colliers de perles quand ils les dépassèrent. À la fin du défilé, Don et Raine avaient peut-être à eux deux des centaines de colliers de perles autour du cou. Ils retournèrent à leur table en riant et en plaisantant, et rejoignirent le reste du groupe pour partager leur butin ainsi qu’une autre tournée de bière.

— Nous devrions y aller, commenta Bob tandis que lui et son partenaire Charlie se levaient. Maintenant que la parade est passée, les jeunes vont se mettre à picoler sérieusement, et nous n’avons pas envie de voir ça.

Chuck et Don se levèrent à leur tour, et tous échangèrent des étreintes avant de se disperser dans la foule en mouvement pour rejoindre leur voiture.

Les soirs d’été à Chicago oscillaient entre chaleur étouffante et froid glacial, mais cette soirée-là était absolument parfaite. Ne sachant pas ce qu’il voulait faire, Raine déambula sur le trottoir, accrochant parfois le regard d’autres hommes. Par deux fois, il pensa sérieusement à aborder quelqu’un, mais décida de ne pas le faire – pour le moment. À quelques reprises, il aperçut ses collègues, toujours costumés, en train de faire la fête. Il savait bien qu’il pouvait les rejoindre, mais n’en avait pas très envie.

Un peu après minuit, alors que Raine revenait vers sa voiture, un groupe d’hommes à moitié saouls et déguisés passa sur le trottoir, chantant à pleins poumons et entraînant avec eux quiconque passait par là. Désireux d’éviter cette masse humaine alcoolisée, Raine se glissa entre deux boîtes de nuits et décida de prendre un raccourci via la rue perpendiculaire.

Raine regardait sa voiture, garée à l’endroit exact où il l’avait laissée – merci, Karma du parking – quand il sentit soudain quelqu’un tirer sur les colliers de perles, qui étaient toujours autour de son cou. Trébuchant en arrière, s’étranglant et toussant, il tentait de ne pas perdre l’équilibre quand il fut poussé entre deux magasins aux volets fermés.

— Qu’est-ce qu…

Avant qu’il puisse poursuivre, un poing frappa ses côtes, et la douleur fusa dans sa hanche et remonta jusqu’à son bras. Raine n’eut le temps de penser à rien, et encore moins à bouger, avant d’être retourné et qu’un poing atterrisse avec une violence inouïe dans son estomac. Tombant à même le sol, Raine eut des haut-le-cœur et commençait à vomir sur le trottoir quand un pied frappa ses côtes.

— Enculés de pédés, il faut vous le dire combien de fois !

Un autre coup de pied partit, d’une telle force qu’il souleva Raine du sol. Ce dernier retomba dans un bruit sourd et roula sur la chaussée en protégeant sa tête de ses mains, tentant désespérément de se rouler en boule alors qu’il peinait à respirer.

— Laissez-le tranquille ! cria quelqu’un, mais un autre coup atterrit encore sur son bras, et alors Raine entendit un craquement, et une nouvelle douleur s’ajouta à la douleur déjà omniprésente.

Il entendit alors des pas arriver en courant.

— Oublie pas, taffiole, t’as eu que ce que tu méritais !

Raine sentit sa main glisser légèrement, et alors il vit son attaquant se baisser à sa hauteur, muni d’une lame qu’il avait fait apparaître de nulle part.

— Les renforts arrivent, cria encore la voix, et Raine laissa retomber sa tête sur le sol froid.

Cela faisait trop mal de la tenir relevée. Il s’attendait maintenant à sentir le coup de couteau à n’importe quel moment et se tint prêt. Pourtant, au lieu de cela, il ne sentit qu’une main fouiller dans sa poche, puis des pas s’éloignèrent en courant. Raine relâcha l’air contenu dans ses poumons. Haletant, tentant de respirer, il resta allongé, laissant la fraîcheur du goudron imprégner son corps abimé – au moins, cela anesthésiait un peu la douleur.

Des ombres passèrent devant lui, et Raine leva une main pour tenter de les attraper, mais elles glissèrent entre ses doigts. Il pouvait à peine faire entrer de l’air dans ses poumons, et parler était absolument inenvisageable, alors il resta là où il était et attendit.

Quand il entendit de nouveaux pas, Raine sentit ses muscles se crisper, déclenchant une vague de douleur qui le parcourut de la tête aux pieds. S’attendant à recevoir un énième coup, il sursauta quand une main effleura son épaule.

— Appelez une ambulance !

Il entendit d’autres pas, puis une voix tout près de son oreille dit :

— Les secours arrivent.

Quelque chose de doux glissa sur lui, et tout à coup, il n’eut plus aussi froid. Il ferma enfin les yeux, et laissa son être sombrer dans l’abîme menaçant.

Les choses semblèrent se dérouler en périphérie de sa conscience. D’autres personnes arrivèrent, chuchotant, et puis la douleur s’estompa un peu, et son esprit s’envola, en quelque sorte. Peut-être qu’il était mort et qu’il montait au ciel. Raine n’en savait rien, et ne s’en souciait pas. Tout ce qu’il savait, c’était qu’il pouvait désormais dormir, la tension se relâchant dans ses muscles. Puis il flotta, fendit l’air de la nuit comme s’il naviguait sur un tapis volant.

— Est-ce que vous m’entendez ?

La voix semblait venir de loin, comme sous l’eau. Raine essaya de répondre, mais sa tête ne voulait pas bouger, et il ne parvenait pas à prendre assez d’air pour parler, alors il se résolut à remuer ses lèvres, un peu, et laisser le tapis volant l’emmener où bon lui semblerait.

Les gens et les voix semblèrent s’éloigner, et Raine eut soudain l’étrange sensation d’être dans une gigantesque piscine. Parfois, il s’approchait si près de la surface qu’il entendait les voix plus distinctement et pouvait presque les comprendre, mais ensuite, il sombrait une nouvelle fois au fond, et elles s’estompaient à nouveau. De temps à autre, il parvenait à se hisser vers la surface, mais il ne pouvait jamais tout à fait l’atteindre. Sur le point d’abandonner, épuisé et à bout de force, il fit un dernier effort et parvint enfin à s’extirper de l’eau en s’étouffant et en toussant, comme si ses poumons étaient encore remplis de liquide.

— Calmez-vous, trésor, tout va bien.

Raine sentit une main sur son épaule.

— Il faut juste retirer le tube à oxygène.

Raine se sentit mal, comme s’il allait vomir ; des mains le tinrent par les épaules tandis que quelque chose de long et fin glissait dans sa gorge. Il prit une profonde inspiration et ressentit une vive douleur dans sa poitrine, comme si quelqu’un lui sautait dessus.

— Tout va bien, trésor, détendez-vous et respirez normalement.

C’était la même voix, douce et calme, presque comme celle de sa mère.

Lorsqu’il voulut ouvrir les paupières, il les sentit crisser sur ses yeux et les referma aussitôt. Tentant l’opération une seconde fois, il eut moins le sentiment que ses paupières étaient faites en papier de verre, et il parvint alors à ouvrir les yeux, désireux de découvrir qui était cet ange à la voix si douce. La pièce était floue, tout comme elle, mais sa vision s’adapta après quelques secondes et Raine put voir une femme noire tout en rondeur qui lui souriait dans la pénombre.

— Qui ?

— N’essayez pas de parler, trésor, le calma-t-elle, tout en plaçant un masque sur son visage. Ça vous aidera à mieux respirer, alors détendez-vous. Votre ami mignon vient de sortir, mais il ne devrait pas tarder à revenir.

Elle fit le tour du lit et il la suivit du regard.

— Sur une échelle de un à dix, vous avez mal comment ?

Ce devait être la question la plus stupide qu’il ait jamais entendue. Son corps tout entier était palpitant et douloureux, respirer faisait un mal de chien, et mon Dieu, il était saucissonné de partout… genre, partout.

— Dix, s’entendit-il marmonner, et elle s’activa de plus belle autour du lit.

— Avez-vous assez chaud ?

Raine bafouilla quelque chose qui ressemblait plus ou moins à un oui, puis la douleur commença à faiblir et son esprit à s’envoler, mais qui s’en souciait ? Raine ferma les yeux, et la jeune femme à la voix douce s’effaça, remplacée par l’oubli et la chaleur du sommeil.

Quand il se réveilla de nouveau, la bouche aussi sèche que le Sahara, la chambre et la fenêtre plongées dans l’obscurité, Raine balaya la pièce du regard et vit une forme noire recroquevillée sur ce qui semblait être un canapé en-dessous de la fenêtre. Ce devait être l’ami dont l’infirmière avait parlé, bien qu’il n’ait aucune idée de qui cela pouvait bien être. Respirer était devenu plus simple, au moins, même s’il avait l’impression que le reste de son corps avait affronté trois rounds de coups de battes de baseball. Trouvant un bouton près de son lit, il appuya, priant ardemment pour qu’on lui apporte de l’eau. L’infirmière fit son apparition et s’empara d’une tasse avant de soulever le masque à oxygène, puis de placer la paille entre ses lèvres.

— Pas trop, prévint-elle, et Raine prit une petite gorgée, avalant précautionneusement avant d’en prendre une nouvelle.

Ses paupières redevinrent lourdes et il cligna des yeux.

Du moins avait-il eu l’impression d’avoir seulement cligné des yeux. Mais à présent, la pièce était ensoleillée et les rayons du soleil l’inondaient depuis la fenêtre. Raine tourna lentement la tête et aperçut la silhouette, toujours au même endroit et dans la même position. Tandis qu’il la regardait, cette dernière changea de position, s’étira puis s’assit.

— Geoff, tenta d’appeler Raine, mais il n’était pas certain d’avoir sorti le moindre son, avec ce masque qui lui couvrait une bonne partie du visage.

— Tout va bien, Raine. Je suis là.

Une main chaude vint se glisser dans la sienne.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Il parlait lentement, espérant se faire comprendre.

— La police m’a appelé. Ils n’ont pas trouvé de moyen d’identification sur toi, et j’étais le dernier numéro appelé dans ton portable.

— Mais pourquoi ?

Il voulait savoir pourquoi Geoff était là, mais parler était trop difficile, alors il laissa tomber. Son ami était ici, et c’était tout ce qui importait. Geoff s’occuperait de lui, quoiqu’il arrive.

— Je n’ai pas pu m’en aller.

Les doigts de Geoff serrèrent sa main et Raine lui rendit son étreinte, se réinstallant sur l’oreiller.

— Depuis combien de temps… ? marmonna-t-il, presque à lui-même, n’ayant aucune idée de la durée de son hospitalisation, ou même du jour de la semaine.

— Nous sommes mardi, l’informa Geoff calmement.

Il était allé à la Gay Pride le vendredi soir. Trois jours – il avait perdu trois jours entiers. Raine commença à s’agiter lorsque la douleur se réveilla. Geoff devait l’avoir remarqué car il fut à ses côtés, le réconfortant.

— Calme-toi, je vais chercher l’infirmière.

Sa main lâcha la sienne, et Geoff disparut pour réapparaître aussitôt, une infirmière sur les talons.

— Regardez donc qui s’est réveillé !

Elle passa quelques instants à inspecter les multiples tubes et machines, et la douleur commença à s’estomper.

— Comment respirez-vous ?

Elle souleva le masque et Raine put prendre une bouffée d’air normal.

— Je vais vous changer ça pour que vous puissiez parler plus facilement.

Elle plaça un tube sous son nez et lui passa le masque par-dessus la tête.

— Et maintenant ?

— C’est bien, répondit-il d’une voix éraillée.

— Le docteur va bientôt arriver, et ensuite, s’il l’autorise, vous pourrez déjeuner un peu.

— Merci.

Ou du moins était-ce ce que Raine avait voulu dire.

— Je vous en prie, trésor.

Elle gonfla ses oreillers et quitta la pièce.

Inclinant doucement sa tête sur l’oreiller, Raine leva le regard vers son ami.

— Que m’est-il arrivé ?

— Tu ne t’en souviens pas ? répliqua Geoff d’un ton préoccupé.

— Je me souviens m’être fait tabasser, mais c’est tout.

Il avait dû laisser échapper un peu de la colère qui l’agitait car Geoff reprit sa main.

— Est-ce qu’ils t’ont dit ce que j’avais ?

— On t’a opéré pour une rate éclatée. Heureusement, c’était tout. Un de tes reins est endommagé, mais ils pensent qu’il va guérir. Sinon, tu as été plutôt chanceux. Ils t’ont cassé quelques côtes ainsi que ton bras gauche. Tu as des bleus un peu partout, mais par chance, tu as réussi à protéger ton visage.

Bon, c’était tout de même un miracle. Raine s’apprêtait à poser plus de questions quand le docteur fit son apparition dans la pièce, tirant le rideau autour du lit.

— M. Baumer, je suis le Dr. Pasch.

Il attrapa sa fiche médicale et parcourut des yeux ses analyses.

— Ça a l’air d’aller mieux. Vous avez toujours du mal à respirer ?

— Seulement quand je prends une grande inspiration, répondit Raine, en veillant à ne pas lui en faire la démonstration.

— Bien.

L’homme releva à peine les yeux de la fiche.

— On dirait que vous souffrez toujours. Ça va certainement continuer encore quelques jours, puis la douleur devrait s’atténuer.

Il reposa la fiche sur le plateau au pied du lit puis tira sur le drap.

— J’aimerais vous examiner et écouter vos poumons. Il y avait du liquide à l’intérieur lorsqu’on vous a amené ici.

Il entreprit de le palper un peu partout. Raine en profita pour regarder son corps et fut choqué de découvrir que sa peau était noire, bleue, jaune, rouge et violette à peu près à chaque endroit qu’il pouvait voir.

— Merde ! s’exclama-t-il avant de reposer sa tête sur l’oreiller.

Les doigts du docteur s’arrêtèrent.

— Ça fait mal ?

— Désolé, non. C’est juste que je viens de découvrir dans quel état je suis.

Le docteur palpa l’une de ses côtes, et Raine cria de nouveau.

— Là, ça fait mal, indiqua-t-il, essayant de s’empêcher de prendre de grandes inspirations pour ne pas ajouter à ses douleurs.

Enfin, le docteur remonta le drap et recouvrit Raine.

— Vous semblez aller aussi bien que possible. Nous allons vous garder ici une semaine de plus environ, afin de nous assurer que tout guérit bien, et si ça ne se réinfecte pas, vous devriez pouvoir rentrer chez vous, à condition qu’il y ait quelqu’un pour vous aider.

Il reposa la fiche sur son support et repoussa les rideaux.

— Vous pouvez manger un peu, mais pas trop, et un policier attend dehors pour vous parler.

— Ah… d’accord.

Raine n’était pas sûr d’être prêt à endurer ça.

— Je reste là.

Geoff reprit sa main.

— Il veut sans doute juste savoir ce dont tu te souviens.

— Je vais faire rentrer le policier. Appelez le 700 pour la cuisine, ils vous monteront un petit-déjeuner.

Le docteur indiqua qu’il reviendrait bientôt puis quitta la pièce.

— C’est un marrant celui-là, dis donc, lança Raine.

— Ça, c’est bien la folle narquoise que je connais. Tu dois te sentir mieux !

Geoff décrocha le combiné.

— Je vais faire monter ton repas avant que le policier rentre.

Raine marmonna quelque chose et se renfonça dans son oreiller, reconnaissant que la douleur se soit atténuée, du moins pour le moment. Il semblerait qu’il doive rester un certain temps à l’hôpital, puis il lui faudrait trouver quelqu’un qui puisse veiller sur lui. Geoff raccrocha le téléphone puis reprit sa place sur le canapé et ouvrit un livre, tandis que Raine laissait ses paupières se refermer une fois de plus.

— Est-ce que tu sais si quelqu’un a prévenu mon travail ?

Raine n’essaya même pas d’ouvrir les yeux. Il était confortablement installé, et c’était tout ce qu’il pouvait espérer à ce moment précis.

— Moi, oui. Ton patron est passé te voir pendant que tu étais inconscient. Il avait l’air bouleversé et m’a demandé de l’appeler s’il y avait du nouveau. Il avait l’air vraiment d’un type bien. À vrai dire, il y a plein de gens qui sont venus te voir, mais l’hôpital n’a pas voulu les laisser entrer. On dirait bien que tu es toujours aussi sociable.

— M. Abernathy est venu me voir ? C’est sympa.

Les médicaments semblaient reprendre le dessus, et Raine les laissa faire. Au moins, quand il dormait, il n’avait pas mal. Quand il rouvrit les yeux, Raine put apercevoir un autre homme assis près de Geoff, qui discutait avec lui à voix basse.

— Je suis l’agent Clark de la police de Chicago.

L’homme immense se leva, et Raine savait que s’il s’était senti mieux, il aurait tenté son coup avec cet homme qui était tout à fait son type : grand, bronzé et délicieux.

— J’ai juste quelques questions à vous poser.

Raine hocha la tête doucement.

— Je vais essayer de vous aider.

— Bien.

Il ouvrit son calepin et commença à écrire.

— Avez-vous vu l’homme qui vous a fait ça ?

— Oui.

Raine referma les yeux, et une image de l’homme s’imprima dans sa mémoire.

— J’ai cru qu’il allait me tuer.

Raine frémit et cela fit revenir la douleur dans sa poitrine et ses côtes.

— Il avait un couteau, et je pensais qu’il allait me poignarder à tout moment. Il s’est agenouillé près de moi, donc j’ai pu le voir de près. Je crois qu’un passant m’a sauvé la vie.

Ses pensées n’étaient pas vraiment cohérentes, mais il faisait de son mieux.

— Nous avons des empreintes de la scène de crime. Si je vous apporte quelques photos plus tard, pensez-vous que vous seriez à même de l’identifier ?

— Je peux essayer.

Raine sentit ses paupières s’alourdir une fois de plus.

— Ils n’arrêtaient pas de m’insulter, ils m’ont traité de pédé et d’autres trucs.

— Monsieur, pensez-vous qu’il puisse s’agir d’une attaque homophobe ? demanda doucement l’agent de police.

Raine garda les yeux fermés, il se sentait mieux ainsi.

— Oui, c’est sûr, je témoignerai que c’en est une. Ils cherchaient clairement à donner une leçon à un pédé.

— Combien étaient-ils ?

— Je ne suis pas sûr, mais il y en avait plus d’un. J’en suis certain. Ils n’arrêtaient pas de m’insulter en me tabassant.

Raine sentit des larmes dans ses yeux.

— J’ai vraiment cru que j’allais y passer.

— Je sais, et nous allons faire de notre mieux pour coincer ces types.

L’agent Clark referma son calepin.

— Je vais vous laisser vous reposer maintenant, mais je reviendrai dans quelques jours quand vous vous sentirez mieux, et j’espère que nous aurons du nouveau d’ici là.

Il se dirigea vers la porte.

— Avez-vous quelqu’un qui puisse rester avec vous à votre sortie d’hôpital ? Vous ne devriez vraiment pas rester seul après ce genre d’évènement.

Raine était sur le point de répondre quand Geoff prit la parole.

— À sa sortie, il viendra se reposer chez moi quelques temps.

Geoff suivit l’agent de police hors de la chambre, lui donnant ce qui semblait être des informations additionnelles, et Raine laissa ses yeux se fermer de nouveau. Geoff prendrait soin de lui ; il pouvait se laisser aller à présent.

 

 



[1] Chanson d’Elvis Presley de 1956.