I

 

 

PARFOIS, IL n’y avait tout simplement pas assez d’heures dans la journée et, peu importe comment je me débrouillais, je ne pouvais pas tout faire. J’avais eu une pression supplémentaire quand mon compagnon – mon partenaire, l’homme pour qui je prendrais une balle – m’avait annoncé que nous devions quitter la ville pour aller à la fête d’anniversaire des quatre-vingts ans de son grand-père. Comme j’étais un collaborateur récent du cabinet d’avocats où j’exerçais, je devais travailler plus longtemps et plus tard pour libérer du temps sur mon planning afin de pouvoir partir. C’était la raison pour laquelle nous ne pouvions pas prendre le même vol, mais je m’étais assuré que nous serions assis côte à côte pour le voyage de retour à la maison. Tenir la main de mon homme pendant le décollage et l’atterrissage – c’était un passager nerveux – était vraiment quelque chose que j’appréciais.

En sortant de l’avion à l’aéroport de Blue Grass à Lexington, dans le Kentucky, je descendis les escaliers vers la zone d’arrivée des bagages. J’allumai mon téléphone tout en marchant et j’appelai ma sentinelle, Jael Ezran. En plus de la pratique de la loi, j’étais également un gardien, ce qui signifiait que je chassais et tuais des êtres qui surgissaient dans la nuit. Je me tenais entre les gens et la harde démoniaque avec mes camarades gardiens – cinq en tout – ainsi que notre sentinelle Jael Ezran. Toutes les villes avaient cinq gardiens et une sentinelle pour les diriger. Chaque soir, nous nous rendions dans la rue par paire, l’un d’entre nous tournant pour que nous parvenions à avoir une ou deux nuits de libres. S’il n’y avait rien de particulier, seuls deux d’entre nous sortaient. S’il y avait beaucoup d’activité, alors Jael patrouillait avec nous et nous circulions par équipes de deux ou trois. Cela dépendait entièrement des créatures de la fosse.

Mais à la lumière du jour, j’étais normalement au travail à faire des trucs d’avocat au cabinet Kessler, Torrance et Price. Madame Kessler m’avait dit que je serais bientôt associé. Elle m’aimait bien, le conseil m’aimait bien, le fait que mon nombre de dossiers traités était le plus important des collaborateurs, et que le nombre de mes victoires était pratiquement parfait m’avait mené au sommet. J’étais heureux – fatigué, mais heureux – d’avoir prouvé sans l’ombre d’un doute que j’étais l’un des hommes qui s’occuperaient durablement de l’héritage de la société. Et à présent, on m’avait demandé de reprendre mon souffle.

Ce n’était pas dans ma nature de me reposer sur mes lauriers une fois que j’avais montré ce dont j’étais capable, mais à ma grande surprise, c’était ce qu’attendaient les autres partenaires de la firme. Ils m’avaient tous fortement conseillé de prendre moins de clients, le consensus étant qu’ils voulaient que je reste sur le long terme, que je ne sois pas au bout du rouleau à trente-cinq ans. Ils espéraient que désormais j’allais profiter de mon temps libre, afin d’être à cent pour cent investi lorsque j’étais au travail, au lieu d’être soucieux de manquer des moments avec mon compagnon, l’homme merveilleux qu’ils avaient pu rencontrer et avec lequel ils avaient pu discuter à chaque réception de la société. Dernièrement, on m’avait proposé une résidence en multipropriété, des chalets à Aspen, des villas sur le lac Cuomo et une cabane à Tahiti. Ils voulaient que je reste et ils me connaissaient assez bien pour savoir que si Joseph Locke était heureux, je l’étais aussi. Au fil des ans, après avoir vu comment tout le monde au cabinet avait accueilli l’homme que j’aimais, j’étais très heureux d’avoir suivi mon intuition.

J’avais été courtisé par de nombreuses firmes à la sortie de l’école de droit, mais je m’étais décidé pour une plus petite, plus prestigieuse dont beaucoup de pairs de mes pairs disaient qu’elle ne m’offrirait jamais de promotion. J’étais gay, j’étais noir… cela n’arriverait jamais. Mais je m’étais assis avec Hélène Kessler, l’associée et propriétaire du cabinet, et je l’avais observée attentivement ; son regard était resté déterminé pendant qu’elle me parlait franchement de mon avenir et de ce qu’elle pouvait envisager pour moi, si je travaillais dur et lui étais fidèle. Elle me voulait pour mon intelligence. Le reste – la couleur, l’orientation sexuelle, même la voiture que je conduisais – lui importait peu.

Au fil du temps, j’avais vu que ma décision avait été la meilleure possible. J’étais fier de travailler pour un cabinet d’avocats qui n’avait aucun souci avec le fait que je vivais avec un homme et que je l’aimais. J’avais entendu des histoires horribles de collègues avocats dans d’autres entreprises et je pouvais seulement dire que, d’après mon expérience, il n’y avait eu aucun problème avec mon homosexualité. Hélène Kessler dirigeait son entreprise en se basant sur la performance, fin de l’histoire. Elle se moquait vraiment de la personne avec qui on dormait… excepté pour son beau-frère Ray. L’homme en question était celui que je venais de finir de défendre, et les gens qui se trouvaient dans son lit étaient d’une importance primordiale pour elle.

Deux jours plus tôt, j’avais été appelé dans son bureau et, contrairement à nos réunions habituelles, elle n’était pas assise à son bureau et m’avait invité à faire de même. Elle se tenait debout devant sa fenêtre, regardant la pluie marteler le verre. Quand elle s’était retournée et m’avait regardé, ses yeux étaient troublés.

— Madame Kessler, avais-je dit doucement, gentiment, traversant la pièce jusqu’à elle.

— Hélène, avait-elle corrigé comme elle le faisait dernièrement.

Cela m’avait semblé étrange de commencer à l’appeler par son prénom, cependant, comme elle était devenue insistante, j’avais dû me plier à ses désirs.

— Hélène, avais-je accordé.

Silencieusement, elle m’avait remis un dossier, et j’avais été surpris de constater que je regardais les documents d’arrestation du mari de sa sœur. Immédiatement, j’avais commencé à le feuilleter.

— Il faut lui trouver un centre pour traiter sa dépendance au sexe et à la drogue, m’avait-elle dit, d’une voix atone et dure qu’elle n’avait jamais employée auparavant.

J’avais passé le contenu en revue. Son beau-frère avait été trouvé avec de grandes quantités de cocaïne et avec une… non, deux… prostituées et…

— Ray a été découvert avec trois escortes…

Elle s’était arrêtée.

— Où est… Oh ! m’étais-je exclamé.

Je venais de voir le nom de la troisième fille, femme… non, fille, d’à peine dix-huit ans. Seigneur.

— Dans les vapes, tous les quatre. Le directeur de l’hôtel a appelé la police parce qu’il n’obtenait pas de réponse dans la chambre après l’heure d’occupation prévue et, quand il est entré, personne ne se réveillait.

Elle avait pris une inspiration.

— Ray doit être interné dans un hôpital pour qu’il puisse être soigné, avait-elle dit en soupirant. Sa femme, ma sœur, était juste…

Elle m’avait regardé, m’avait vu froncer les sourcils.

— Oh, mon Dieu, Marcus, nous savons tous les deux que je réfléchissais à un poste de juge, et maintenant ? Seigneur, j’ai juste besoin qu’il s’en aille. J’ai réussi à le mettre sur le registre du juge Rojas pour ce matin, alors… Il faut juste lui éviter la prison, l’envoyer dans un établissement psychiatrique et les laisser essayer de le guérir de son addiction au sexe. L’enfermer et jeter la clé. Je m’en fous, simplement…

— Je m’en occupe, lui avais-je promis, ma main sur son épaule.

Elle avait hoché la tête, couvrant mes doigts avec les siens pendant un bref instant avant de se mettre à frotter son nez sous ses lunettes, un tic qu’elle avait quand elle était nerveuse.

— Ça ne disparaîtra pas, avais-je dit honnêtement. Mais nous allons gérer ça aussi rapidement et calmement que nous le pouvons. Je vous promets que vous n’aurez pas à l’affronter. Je m’occupe de tout.

— Je sais que vous le ferez, avait-elle reconnu. Vous êtes le seul en qui j’ai confiance.

J’avais été heureux de l’entendre et quand j’étais revenu directement dans son bureau après le tribunal ce matin-là, elle m’attendait.

— C’est fait. Il est dans un programme de soins et il va faire son temps, six mois, dans cet établissement.

Elle avait hoché la tête, attendant.

— Votre sœur était là, avais-je déclaré doucement. Elle pleurait beaucoup.

— C’est une idiote.

— Vous ne pouvez pas aider ceux que vous aimez.

— Ah non ?

J’avais secoué la tête.

— Vous avez épousé l’homme parfait et il est mort trop tôt, alors je vais vous le dire parce que nous sommes amis, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, avait-elle répliqué. Pensez-vous que je passe mes vacances avec n’importe qui ?

Je lui avais souri.

— Alors, écoutez. Il est temps. Une femme ne vit pas uniquement du travail, vous savez.

— Temps de faire quoi ?

— Pour un rendez-vous amoureux.

— Retenez votre langue, m’avait-elle réprimandé en se levant et se déplaçant jusqu’à la gigantesque fenêtre de son énorme bureau d’angle.

— J’y travaille.

Elle avait laissé échapper un bruit dédaigneux, aussi lui avais-je dit :

— Ne me poussez pas. Je pourrais faire appel à Joe.

Elle avait tourné la tête pour me voir par-dessus son épaule pour reconnaître :

— Nous savons, vous et moi, qu’il est irrésistible. S’il vous plaît, je ne veux pas lui être jetée en pâture.

— Eh bien, je veux vous voir amener un homme à la collecte de fonds à l’opéra dans deux semaines. Si je suis obligé d’y aller, vous devez avoir un rendez-vous.

Elle avait grimacé et pivoté rapidement afin que son dos se retrouve contre le verre.

— Quoi d’autre sur Ray ?

— S’il recommence à déconner, il devra faire son temps, et il n’y a rien que vous serez en mesure de faire contre ça.

— D’accord.

— J’ai parlé à Weber Ford du Chronicle, il a dit qu’il l’enterrerait aussi loin que possible.

— Merci.

— On ne peut pas être tenu responsable pour sa famille.

— Oh, si, je peux. Tout ce qu’ils font se répercute sur moi.

— Tout ira bien.

— Ou pas, mais je refuse de tout couvrir et de finir par payer à cause de la mauvaise personne de trop. Ça ne vaut pas mon âme.

— Non. Effectivement.

— Merci, Marcus. Je me réjouis à l’idée de vous compter parmi les membres permanents de ce cabinet.

Mon regard interrogatif s’était posé sur elle.

— C’est le moment. Nous le savons tous les deux. Tout le monde ici le sait. Vous avez travaillé dur ; vous êtes le seul dans ce cabinet en qui tous les membres du conseil croient. Nous votons vendredi. J’aurai de bonnes nouvelles pour vous quand vous reviendrez de votre voyage pour… je suis désolée. Où allez-vous déjà ?

J’avais ri.

— Le Kentucky.

Elle avait grimacé sans retenue.

— Pour quoi faire, bon sang ?

— En fait, c’est génial là-bas, et le grand-père de Joe fête ses quatre-vingts ans.

— Je soupçonne que ce n’est pas le lieu, mais plutôt votre charmant compagnon.

J’avais arqué un sourcil.

— Vous pensez que Joe est charmant ?

Elle avait ri à ce moment-là, pour la première fois depuis plusieurs jours.

— Oui, Marcus, j’en suis certaine.

— Hein.

 Marcus.

Une voix prononçant mon nom me sortit de mes pensées et me ramena au présent. Le téléphone avait été décroché à l’autre bout, mais pas par Jael, parce qu’il m’aurait appelé par mon nom de gardien, Marot, et non par mon prénom. Il fallait aussi prendre en compte la voix elle-même. Celle à laquelle j’étais confronté avait une tonalité beaucoup plus douce, plus lisse, plus riche, un ténor rauque en comparaison du grognement habituel de ma sentinelle.

— Ryan, dis-je, connaissant la voix de l’homme aussi bien que la mienne.

C’était mon collègue gardien depuis longtemps.

— Salut.

— Dis à Jael que j’ai atterri à Lexington et que je vais bien, d’accord ?

— Ce sera fait.

Il bâilla d’abord et termina avec un soupir et je demandai :

— Pourquoi es-tu là ?

— Jael pense cuisiner quand les gardiens de Deidre viendront la semaine prochaine.

Je n’allais pas rivaliser avec ça.

— Je suis désolé ? assurai-je.

— Eh bien, tu es au courant pour Deidre Macauley, la sentinelle d’Édimbourg qu’il voit ? Elle fait venir ses gardiens jusqu’ici pour rencontrer Jael, et il se disait que ce serait une bonne idée de leur montrer qu’il pouvait prendre soin d’elle, alors il veut cuisiner.

— OK.

— Ouais, tu vois, Malic pense la même chose. Il pense que Jael devrait faire appel à un traiteur ou inviter tout le monde à l’extérieur, comme ça les gardiens pourraient voir qu’il a de l’argent et qu’il peut subvenir aux besoins de leur sentinelle.

Être une sentinelle, être un gardien n’était pas un travail rémunéré. Certaines sentinelles et certains gardiens étaient loin du sommet de la chaîne alimentaire. Grâce à un héritage et à quelques investissements très judicieux, la fortune familiale de Jael avait décuplé de son vivant. Il pourrait assurer à Deidre une belle vie, si c’était ce qu’elle désirait. Toutefois, ayant rencontré la dame, je savais qu’aucun homme n’aurait jamais à prendre soin d’elle. Cependant, il serait bon pour lui de se mettre en valeur auprès de ses gardiens.