I

 

 

IL N’Y avait nulle part où se cacher.

Ash Keeler avait affronté un paquet d’emmerdes dans sa vie. Il avait été confronté à des terroristes, des groupes extrémistes, des criminels dangereux, et des Therians enragés et mortels. Il avait été poignardé, pris en otage, s’était fait tabasser, tirer dessus par deux fois, mais il ne s’était jamais retrouvé face à face avec le père furieux d’un potentiel partenaire amoureux. Et parce que Dame Chance avait l’habitude d’être une vraie salope en ce qui le concernait, ledit père en colère devant lui se trouvait également être son sergent.

Après leur dernière enquête – non autorisée – Bradley avait offert d’ouvrir le Bar Dekatria exclusivement pour Destructive Delta pour une nuit de détente et de repos amplement méritée. Ils passaient un super moment, même si certains d’entre eux ne pouvaient pas boire à cause des antibiotiques et des antidouleurs spécifiques aux Therians. Ash était presque entièrement remis de sa blessure par balle. Sloane avait encore quelques semaines de rééducation, tout comme Cael qui marchait avec des béquilles après que cet enfoiré de Hogan lui avait fracturé la jambe. Heureusement, Cael guérissait vite grâce à son métabolisme de guépard Therian, et il courrait à nouveau à sa vitesse maximale en un rien de temps. Les choses auraient pu être bien pires, et Ash ne voulait pas y penser. Ça lui donnait envie de mettre en pièces ce fils de pute à mains nues. Une bonne chose qu’il soit déjà mort.

Tout se passait bien au Dekatria jusqu’à ce que Maddock se pointe avec une batte de baseball. Au départ, Ash avait pensé à la même chose que Sloane ; que leur sergent avait tout découvert de la mission. Mais au lieu de ça, Maddock était venu leur botter le cul parce qu’ils sortaient avec ses fils, sous son nez. Seul problème : Ash et Cael ne sortaient pas ensemble. Non qu’Ash n’y ait jamais secrètement pensé. Beaucoup en fait. C’était l’étape logique pour deux Therians qui s’avéraient amoureux.

Ash se tenait silencieusement à côté de Sloane, dans une pièce à l’arrière du Dekatria, pendant que Maddock les fixait, ses narines s’évasant, la vieille batte de baseball usée dans sa main. Combien d’autres s’étaient frottés à… comment l’avait appelée Cael déjà ? C’est vrai, la Vieille Betsy. Combien de petits amis potentiels avaient vu le côté violent de la Vieille Betsy ? Et maintenant, il était là, tous ses instincts lui disant de prendre la fuite. Ce n’était pas la première fois qu’ils voyaient leur sergent en colère, mais là, c’était un tout autre niveau de colère.

C’était stupide. Ash faisait partie des meilleurs agents du THIRDS avec vingt ans d’expérience, doué pour les entrées tactiques et le combat rapproché. Il pouvait gérer un officier humain tenant une batte de baseball.

— Lequel des deux jolis cœurs devant moi désire passer en premier ? gronda Maddock.

Ash n’hésita pas un instant.

— Sloane.

— Waouh.

Sloane secoua la tête avec incrédulité.

— Sacrée façon de me jeter sous le bus, mon pote.

Ash adressa un sourire d’excuse à son meilleur ami. Mieux valait laisser Sloane faire la conversation. Se connaissant ainsi que sa propre propension à énerver les gens, Ash savait qu’il ne ferait qu’aggraver les choses en ouvrant la bouche. Sloane était leur chef d’équipe. Il avait de l’expérience pour négocier en cas de prises d’otages. La plupart des gens l’aimaient, du moins ceux à qui il n’avait pas fichu la trouille. A contrario, la majorité des gens n’aimaient pas Ash dès l’instant où ils posaient les yeux sur lui.

— Sarge, vous avez toutes les raisons d’être en colère, déclara Sloane doucement, ses mains levées devant lui en un geste apaisant.

Il indiqua la batte dans la main de Maddock. Leur sergent sembla y réfléchir avant de la baisser, mais pas complètement.

— Je sais que j’aurais dû dire quelque chose, mais je vous promets que Dex et moi avons discuté de notre relation et du travail en long, en large, et en travers. Quoi qu’il se passe, nous affronterons et nous gérerons ce qui arrivera. Nous sommes très sérieux au sujet d’un avenir commun. Je l’aime, monsieur, et peut-être que je ne le mérite pas, mais je vais faire de mon mieux pour être digne de lui. Son bonheur est important pour moi.

Maddock pinça les lèvres, et ses yeux s’étrécirent.

— Depuis combien de temps répètes-tu ce discours, mon garçon ?

Sloane remua maladroitement malgré ses béquilles.

— Un moment maintenant.

— J’apprécie ton honnêteté, malgré ta tentative stupide de me cacher quelque chose comme ça. Je connais ces garçons mieux qu’ils se connaissent eux-mêmes. En ce qui concerne votre relation, je n’ai aucune intention de m’en mêler ou de vous dire quoi faire. Je n’ai pas non plus à vous dire ce qui est en jeu. Si Sparks a vent de ceci…

— Je trouverai une solution, dit Sloane d’une voix grave. Je ne la laisserai pas séparer l’équipe. Pas si elle veut que je reste dans le coin. Je connais ma valeur à ses yeux, aux yeux du Chef de la Défense Therian. Si je dois utiliser ça, je le ferai.

— Merde.

Maddock passa une main sur son crâne rasé.

— Tu veux vraiment te dresser contre eux ?

Ash n’avait jamais vu Sloane plus déterminé. Il aurait sacrément voulu être aussi confiant là-dessus que son ami.

— Je ferai tout ce qu’il faut pour que mon équipe reste unie. Ma relation avec Dex est mon affaire. Ce que je fais en dehors du travail est mon affaire. C’est mon partenaire, et je ne vais nulle part sans lui.

Maddock ne sembla pas heureux, mais il hocha la tête.

— D’accord. Maintenant, du balai.

Il fit un geste en direction de la porte derrière lui.

— Dis à ton petit ami que j’attends des garanties de sa part. J’attends également qu’il me donne un coup de main pour le dîner de Thanksgiving. S’il veut manger comme un Therian, qu’il cuisine. Je vous verrai tous les deux à ce moment-là.

— Oui, monsieur.

Sloane sourit et se dirigea vers la porte.

Dans l’espoir que son sergent puisse ne pas le remarquer, Ash fit mine de s’échapper. Il aurait dû savoir que ce n’était pas la peine. Maddock posa une main sur sa poitrine pour l’arrêter. Merde. Ça avait failli marcher.

— N’y pense même pas, Keeler. Toi et moi allons avoir une petite discussion là-haut. L’endroit est plus confortable et Dex sera moins susceptible de nous écouter. Ce garçon est un véritable ninja quand il veut espionner, surtout quand ça concerne Cael.

Maddock tourna les talons et marcha jusqu’à la porte. À contrecœur, Ash le suivit. À l’extérieur, tout le monde feignit de ne rien remarquer, mais il savait que son équipe qui se mêlait toujours de tout suivait chacun de ses mouvements. Il jeta un coup d’œil en direction de Cael. Son doux visage était empli d’inquiétude. Ash lui fit un clin d’œil, espérant alléger son esprit même si cela n’apaisait pas le sien.

Ash était cruellement tenté de se ruer dehors, mais il devrait bien affronter Maddock à un moment donné. Ils se dirigèrent vers le premier étage du Dekatria dont Ash avait oublié l’existence. Son équipe et lui passaient tellement de temps en bas, autour du bar et de cette satanée machine à karaoké qu’il avait tendance à oublier que le Dekatria disposait de deux autres étages, l’un étant un toit-terrasse. Peut-être devrait-il venir jeter un œil un soir et inviter Cael à boire un verre. Lou n’avait cessé de répéter que l’endroit était magnifique, avec ses guirlandes lumineuses et ses bougies. Romantique, et toutes ces conneries. Romantique ? Qu’est-ce qui n’allait pas chez lui ? Voilà qu’il était sur le point de débattre du fait qu’il ne sortait pas avec Cael, et il faisait des plans pour venir boire un verre ici avec lui sur un toit-terrasse romantique. Reprends-toi, Keeler.

Il suivit l’exemple de Maddock et se glissa dans l’une des alcôves, prenant place en face de son sergent et de la Vieille Betsy, qui était planquée sur le banc à côté de lui. Tous les deux étaient assis en silence. Bradley déposa des dessous de verre et des boissons sans alcool sur la table sans croiser leurs regards. Dès qu’il eut terminé, il se dépêcha de quitter les lieux comme si l’endroit pouvait prendre feu spontanément. D’accord, il était temps de se comporter en homme et de s’en faire pousser une paire.

— Monsieur, quoi que vous puissiez penser, Cael et moi ne couchons pas ensemble. Nous ne sommes même pas ensemble.

Le froncement de sourcil de Maddock s’accentua.

— C’est ce qui m’inquiète.

Ce n’était pas ce à quoi il s’était attendu.

— Je suis confus.

— Cael est amoureux de toi, et je sais que tu tiens à lui, peut-être même que tu l’aimes. Tu as quand même pris une balle pour lui. Et ce n’est pas la première fois que tu subis des blessures pour le protéger.

Ash ne pouvait se résoudre à confirmer la déclaration de Maddock, et le fait qu’il aimait Cael. Il gigota, mal à l’aise, et prit une gorgée de son coca. Il aurait vraiment préféré de la vodka.

— Depuis combien de temps le savez-vous ?

— J’ai des soupçons depuis longtemps, mais ce n’était pas le bon moment pour les exprimer. Avec Dex, mes soupçons ont été confirmés à l’hôpital.

Maddock poussa un profond soupir et s’adossa à son siège, ses yeux perdus dans le lointain, ne regardant rien en particulier.

— Quand je l’ai vu au chevet de Sloane, son angoisse aussi claire que le jour alors qu’il essayait de ne pas craquer, j’ai su qu’il était tombé amoureux. Ça m’a vraiment brisé le cœur de le voir comme ça.

— Pour ce que ça vaut, offrit Ash, ces deux-là sont dingues l’un de l’autre. Je connais Sloane depuis que nous sommes gamins. Croyez-moi. Il est sacrément mordu. Et je ne dis pas ça uniquement parce que c’est mon meilleur ami. Vous connaissez Sloane. Il n’est peut-être pas parfait, mais c’est un homme bien.

— Et toi ?

Oh seigneur, il aurait souhaité être n’importe où ailleurs plutôt qu’ici. Il assisterait même à une de ces présentations de l’Intel – longues et ennuyeuses comme jamais – avec tous leurs algorithmes à vous endormir l’esprit. Ils travaillaient pour la branche militaire du gouvernement, et ils étaient incapables malgré tout d’échapper à toutes ces conneries.

— Quoi moi ?

Son sergent voulait-il vraiment qu’il réponde à ça ? En plus, à en juger par son expression, Maddock connaissait déjà la réponse.

— Sloane a ses problèmes, et même s’il a besoin qu’on lui mette un peu de plomb dans la cervelle de temps à autre, il a trouvé son chemin. Plus important, je vois comment il s’ouvre avec Dex. Quand les choses deviennent difficiles, il se tourne vers l’homme qu’il aime. Il a davantage confiance en lui et en leur relation. Il sourit plus. Il rit. Je ne l’ai pas vu heureux comme ça depuis longtemps. C’est bien. Toi d’un autre côté…

Maddock se pencha en avant, et son regard cloua Ash sur place.

— Je sais que derrière ce rugissement féroce se cache un homme qui n’est pas aussi sûr de lui qu’il le prétend. Tu es agressif, et avouons-le, un connard.

Et voilà, tout était résumé en un mot.

— Merci, Sarge, murmura Ash.

— Je n’ai pas fini. Tu es peut-être un connard, mais tu es un homme bien quand il le faut, et un sacré bon agent. Je serai fou de dire que tes méthodes n’ont pas donné de résultats sur le terrain. Il n’y a pas de réponse facile dans le travail que nous faisons, mais tu trouves toujours une façon de passer au-dessus de ce qui se met en travers de ta route et d’aller droit au but, et je respecte ça. Mais nous ne parlons pas d’un travail de terrain ici. Nous parlons de mon fils. Je sais que tu tiens à Cael, mais il y a des démons en colère en toi qui essaient de se frayer un chemin vers la surface, et si ce n’était pas suffisant, il y a le fait que tu ne sais pas qui tu es. Où cela laisse-t-il Cael, à part sur le chemin d’un cœur brisé ? Tu penses que je n’ai pas remarqué à quel point il était misérable depuis ton dernier travail sous couverture ? Ou à quel point il a foiré cette simulation d’entraînement ?

Ash se redressa. C’était la première fois qu’il entendait parler de ça.

— Quand ?

— Pendant que tu étais sous couverture pour infiltrer la Coalition. Sloane a fait une simulation d’entrée en force. La session d’entraînement habituelle. Cael était si perdu dans son petit monde qu’il a regardé le mauvais écran et a donné à Calvin son OK pour entrer.

Merde.

— Laissez-moi deviner. La zone n’était pas dégagée.

— Non. Ta partenaire lui a tiré dans la jambe. Deux fois.

— Attendez, Calvin s’est fait tirer dessus ? Comment ? Et où diable était Hobbs ?

Aucun Humain n’avait le dessus sur Calvin à cette distance, surtout avec une arme à feu. Le type était le tireur le plus rapide de leur équipe et un putain de sniper. Mais que se passait-il ? Comme s’il lisait ses pensées, Maddock reprit la parole.

— Ouais, Cael n’a pas été le seul à merder ce jour-là. Ces deux-là ne sont pas ton problème. Je vais m’en occuper. Ce que je cherche à dire, c’est que l’attention de Cael n’est pas focalisée sur son travail, elle est focalisée sur toi. Rappelle-toi de ceci, Keeler. Ce n’est pas parce que tu ne m’entends pas ou que tu ne me vois pas que je ne sais pas la moindre petite chose qui se passe dans mon équipe.

Maddock s’adossa à nouveau dans son siège en poussant un soupir.

— Dex et Cael sont comme des livres ouverts. Il est facile de savoir ce qui leur passe par la tête. Il est également facile de les blesser. Je t’aime bien, la plupart du temps. Ce que je n’aime pas, c’est la direction que prend cette histoire.

— Et quelle est-elle ?

Ash était curieux. Il n’était pas exactement un bon parti. Maddock avait toutes les raisons d’être inquiet. L’historique d’Ash en ce qui concernait les relations réussies laissait beaucoup à désirer. Avec Cael, c’était différent. Merde, si ce n’était pas un euphémisme, il ne savait pas ce que c’était. Les choses étaient tellement plus simples quand ils n’étaient qu’amis. Lui montrer de l’affection était venu facilement. Cael avait fait ressortir des émotions dont il ne connaissait même pas l’existence. Maintenant, Ash avait du mal à démêler les choses.

— Je vais te raconter une petite histoire.

— Sarge, j’apprécie cette petite conversation entre nous, mais c’est entre Cael et moi.

Ash se tourna pour se lever, et fut surpris lorsque Maddock leva une main pour l’arrêter.

— Pose tes fesses. Tu dois entendre ce que j’ai à te dire.

Ash ne remit pas Maddock en question. Il reprit sa place et écouta, n’aimant pas la façon dont son sergent frottait le chaume poivre et sel de sa mâchoire, comme s’il hésitait à dire ce qu’il pouvait bien avoir à l’esprit. Il sembla prendre une décision et hocha la tête.

— Mis à part les différents petits amis qui ont laissé tomber Cael pour des raisons allant du fait qu’il était trop intelligent pour eux jusqu’à celles déclarant que les choses ne fonctionnaient tout simplement pas, il y en a deux qui figurent sur ma liste noire. Ceux qui sont relégués sur ‘la liste noire de Tony Maddock’ sont des Therians pour qui je ne lèverai pas le petit doigt même s’ils étaient en train de brûler vif. Le premier, Shane Cruz. Malgré les avertissements de Dex à son petit frère sur le fait de tomber amoureux d’un homme hétéro, Cael a succombé quand même. S’il se trouve sur la liste noire, c’est parce qu’il a utilisé ses sentiments pour profiter de lui, obtenant qu’il fasse ses devoirs à sa place. Cet idiot a non seulement été diplômé avec mention grâce à Cael, mais il a également obtenu une bourse grâce à son travail acharné. Ensuite, il a fait ses bagages, changé de numéro, et s’est tiré en Californie. Cael en a eu le cœur brisé.

Ash ne répondit pas. S’il le faisait, seuls des mots désagréables sortiraient de sa bouche. Où que soit Shane Cruz, Ash espérait que le karma lui était revenu en pleine gueule ou l’avait cogné dans les couilles. Il préférait la deuxième option.

— Le second se trouve tout en haut de la liste.

L’expression de Maddock s’assombrit, et Ash se prépara à la suite. Il ne voulait vraiment pas entendre ce qui allait suivre, mais, comme un idiot, il resta là et écouta.

— La seule raison pour laquelle je n’ai pas jeté cet enfoiré en prison ou dans cette putain de Rivière Hudson, c’est parce que Cael ne m’aurait pas laissé faire.

En prison ?

Seigneur, c’était pire qu’il le pensait. Pourquoi Cael ne lui avait-il rien dit ? Il partageait tout avec lui, malgré l’incapacité d’Ash à faire la même chose la plupart du temps.

— Ne serait-ce pas à Cael de me dire tout ça ?

Maddock poursuivit comme s’il n’avait rien dit.

— As-tu remarqué la façon dont Cael s’excuse pour tout ? Même quand il n’a rien fait de mal ? Même quand rien ne nécessite qu’il le fasse ? Pourquoi crois-tu qu’il fait ça ?

Ash haussa les épaules et s’adossa dans son siège.

— J’imagine que c’est simplement dans sa nature. Il est gentil.

— Ce n’est pas dans sa nature, grogna Maddock, surprenant Ash. C’est ce qui arrive quand un tas de merde comme Don Fuller pose ses griffes sur un homme comme Cael. Pendant presque deux ans, ce fils de pute a fait traverser un enfer à mon garçon. Tu ne sais pas ce que c’est que de voir ton fils rentrer à la maison avec un œil au beurre noir en sachant que c’est son petit ami le responsable.

— C’est quoi ces conneries ?

Ash cogna son poing sur la table, faisant vaciller les verres et se renverser leur contenu par la même occasion. Il se ressaisit, se rappelant à qui il parlait.

— Désolé.

Il attrapa une poignée de serviettes en papier du distributeur au bout de la table et nettoya le liquide renversé. Il devait se calmer. S’il ne le faisait pas… Putain, il ne voulait même pas y penser. Avant que ses pensées prennent un mauvais tournant, Maddock continua.

— Je ne l’ai jamais dit à Cael, mais cette nuit-là, Dex m’a empêché de faire quelque chose de stupide.

Ash poussa les serviettes détrempées sur le côté. Quelque chose, dans les yeux de Maddock, dans son ton, disait qu’il aurait souhaité avoir effectivement fait ce qu’il avait voulu faire cette nuit-là.

Maddock secoua la tête, ses yeux emplis de douleur et d’une rage silencieuse que seul un parent pouvait ressentir, selon Ash, en sachant que son enfant était en danger.

— Tu aurais dû entendre Cael. S’excusant pour ce connard, se blâmant pour ce qui avait poussé Fuller à de tels extrêmes, promettant qu’il pouvait gérer ça, que cela n’arriverait plus. Cael a pleuré toutes les larmes de son corps et quand il s’est endormi, je suis descendu, j’ai pris le pied-de-biche dans ma caisse à outils, et j’ai rejoint la porte avec l’intention de régler son compte à ce fils de pute. Je me foutais qu’il soit un Therian et que je sois un officier du THIRDS. Tout ce temps, je pensais : ‘Comment a-t-il osé poser la main sur mon garçon ?’ J’ai pris mes clés dans ma poche, prêt à monter dans la voiture, quand Dex s’est interposé devant moi. Il a posé une main sur mon épaule et m’a dit : ‘Ne laisse pas ce connard briser notre famille. Je vais m’en charger.’ Cael ne voyait pas ce que nous voyions. La seule façon de l’éloigner de Fuller pour de bon, c’était que Dex atteigne Cael. Ce devait être à Cael de tourner les talons. Il fallait qu’il voie vraiment Fuller tel qu’il était.

Maddock se frotta les yeux.

— L’année la plus éprouvante de ma vie. Mais Dex n’a jamais abandonné.

Ash n’arrivait pas à croire ce qu’il venait d’entendre. Maddock était encore plus protecteur avec Cael qu’il l’était avec Dex. Cael était le bébé de la famille, toujours choyé par son grand frère et son père. Dex n’hésiterait pas un instant à s’en prendre à quelqu’un si celui-ci essayait de faire du mal à son petit frère. Merde, il lui avait collé son poing dans la figure quand il était sous couverture et qu’il avait dit des mots durs à Cael dans le but de le protéger. Et ils étaient coéquipiers. Pourtant, ce connard de Fuller avait, d’une façon ou d’une autre, réussi à passer presque deux ans avec Cael ? Dieu seul savait quel dommage il avait causé pendant ce temps. Ash ne savait pas quoi faire de cette information à part ressentir de la rage.

— Comment avez-vous pu laisser ça arriver ?

Maddock plissa les yeux.

— Je n’ai pas laissé cela arriver, Keeler. Tu penses que si j’avais su ce qui se passait, je n’aurais pas mis les pieds dans le plat plus tôt ? Cael passait plus de temps avec ce connard qu’il en passait avec sa famille. Au début, Dex et moi pensions que c’était simplement un amour naissant. Ça ne l’était pas. Fuller a convaincu Cael qu’il devait lui consacrer tout son temps, parce qu’il ne pouvait pas supporter d’être loin de lui. C’étaient des conneries. Cael était en train de tomber raide amoureux de lui, et Fuller le savait. Il a joué là-dessus à l’instant où nous l’avons rencontré ; il a dit tout ce qu’il fallait pour passer pour un type sincèrement décent. Quelque chose me titillait, mais j’ai mis ça sur le fait que je n’avais jamais aimé aucun homme qui cherchait à devenir le petit ami de mon fils. J’ai vérifié les antécédents de Fuller, et il était irréprochable. Il venait juste d’être recruté par le THIRD, pour l’amour du Ciel.

Ash sentait sa colère sur le point d’exploser, mais il la maîtrisa avec une volonté de fer. Il devait entendre le reste de l’histoire, même si ça le tuait.

— Cael trouvait des excuses chaque fois que nous lui demandions pourquoi il ne pouvait pas venir dîner ou passer du temps avec son frère. Ça blessait Dex, mais il respectait l’intimité de son petit frère. Bien entendu, tu sais que Dex ne peut pas être ignoré longtemps. Il est devenu de plus en plus suspicieux. Et quand ce garçon a quelque chose dans la tête, rien ne peut l’arrêter. Il se pointait à l’école de Cael, à son travail au café du campus, partout où il pouvait. C’est à ce moment-là qu’il a remarqué de petites choses. De nouvelles insécurités que Cael n’avait jamais eues avant. Il s’excusait davantage. Semblait plus nerveux que d’habitude, plus renfermé. Il avait toujours eu des problèmes de confiance liés à sa forme Therian, mais après quelque temps avec Fuller, c’était tout à fait autre chose.

— Quel genre de Therian était Fuller ?

Maddock hésita avant de répondre.

— C’était un lion Therian.

Fantastique. Ash passa une main dans ses cheveux. Comme si les lions Therians n’avaient pas déjà assez mauvaise réputation comme ça. De tous les félins Therians, ils étaient ceux qui récoltaient le plus de qualificatifs négatifs : ils étaient paresseux, possessifs, des brutes tyranniques qui bombaient le torse et levaient leurs culs uniquement quand ils y voyaient leur intérêt. Ash avait tout entendu. L’avait entendu toute sa vie. Heureusement, il n’avait pas grand-chose à faire de ce que pensaient les gens, mais les lions Therians comme Fuller n’aidaient pas à améliorer les choses.

— Quoi qu’il en soit, quand Cael a refusé de porter plainte contre Fuller, Dex et moi avons gardé un œil sur cet homme. Appelle ça une invasion de vie privée ou ce que tu veux, mais c’est mon fils, et je n’allais pas laisser Fuller lui refaire du mal. C’est alors que nous avons réalisé ce qui se passait vraiment. La manière dont Fuller parlait à Cael ? Il lui donnait l’impression d’être le seul homme au monde, le faisait se sentir aimé et heureux. Ensuite, il tirait le tapis de sous ses pieds et l’écrasait. Ça ne cessait jamais. Il avait convaincu Cael qu’il était le plus faible des félins. Qu’il était petit et inutile. Qu’il n’était pas aussi intelligent qu’il pensait l’être. Puis un jour, Dex et Cael se sont disputés. Dex a levé les bras au ciel de frustration, et Cael a reculé contre le mur. Nous avions cru que l’œil au beurre noir avait été la première agression de Fuller. Cael avait juré par tous les saints que Fuller avait regretté son geste depuis, et les choses en étaient restées là. C’était juste le début, en fait.

Ash se leva d’un bond.

— Quoi ?

Il avait les poings serrés et sentait sa vision s’affiner, ses crocs menaçant de s’allonger. Il devait se contrôler.

— Assieds-toi, ordonna Maddock rapidement.

— Comment pouviez-vous ne pas savoir ? Vous êtes un agent du THIRDS. Dex faisait partie de ses putains de FPH.

Une foule d’émotions passa dans les yeux de Maddock, et Ash recula. Il n’avait pas été dans son intention de s’en prendre à son sergent au sujet de quelque chose qui avait si profondément blessé sa famille, mais Ash trouvait difficile de gober tout ça. Il n’arrivait pas à passer outre le fait que quelqu’un fasse du mal à Cael et s’en tire. À contrecœur, il s’obligea à s’asseoir.

— Cael était déjà en formation pour être un agent du THIRDS. Il venait d’être diplômé premier de sa classe. Il est intelligent. Il a grandi dans une maison de flics. Ce qui veut dire qu’il savait ce que nous chercherions. Il savait comment dissimuler les preuves. Il savait quoi faire, quoi dire. Cael pensait sincèrement que Fuller l’aidait à devenir plus fort, plus aguerri. Nous avons essayé de l’éloigner de lui, mais il était aveuglé par ce qu’il croyait que Fuller ressentait pour lui. La façon dont cet homme entrait dans sa tête, déformait tout ce que Cael pensait de lui-même, de nous ? Cela me rend encore malade d’y penser.

Ash fut forcé de fermer les yeux. Il baissa la tête pour tenter de rassembler ses pensées et garder son calme. Il ne pouvait pas penser à Fuller, ne pouvait pas penser à Cael amoché et souffrant aux mains de quelqu’un qui n’était qu’un enfoiré sans valeur. Compartimenter. C’était ce qu’il devait faire, ce qu’il avait fait toute sa vie. Il y avait une raison pour laquelle Maddock lui disait tout cela. Ses yeux s’ouvrirent d’un coup et il releva brusquement la tête.

— Vous pensez que je ferais du mal à Cael ?

Il ne put empêcher le ton blessé qui perça dans sa voix.

— Parce que si vous me dites, alors que vous me connaissez depuis vingt ans, que vous pensez que je suis capable de lever la main sur Cael dans l’intention de le blesser, alors prenez mon badge tout de suite.

— Calme-toi. Je sais que tu ne le ferais pas, et je ne te compare pas à Fuller. Comme je l’ai dit, tu es un homme bien, là où Fuller pensait qu’il l’était. J’avais besoin que tu saches tout ça parce que tu n’es pas le seul à lutter contre des démons. Cael a juste une façon différente de les gérer. Ajouter à cette douleur est bien la dernière chose dont il a besoin. Il a fallu des années pour qu’il défasse certains des dommages que Fuller avait causés. Encore maintenant, il est en train de guérir ; et certaines blessures pourraient ne jamais disparaître. Je te le dis parce que même si tu règles tes problèmes, tu dois savoir que ce ne sera pas facile avec lui. Il fait bonne figure une bonne partie du temps. Comme Dex, c’est un expert en tactiques d’évasion. S’il ne veut pas que tu voies ou que tu saches quelque chose, il fera ce qu’il faut pour te garder en dehors de la boucle, et c’est dangereux pour tout le monde. Il y a encore beaucoup de choses que tu ne sais pas à propos de lui. Crois-moi.

Ash fronça les sourcils.

— Je sais tout de Cael.

N’est-ce pas ?

— Oh ? Alors tu sais à propos des attaques de panique ?

— Quelles attaques de panique ?

Eh bien. Ash soupira.

— Non.

Depuis cinq ans qu’il connaissait Cael, pas une fois il ne l’avait vu être victime d’une attaque de panique. Il avait connu des moments de panique, mais n’avait jamais souffert d’une crise. Était-il possible qu’il en ait eu une à un certain point, et l’ait cachée à Ash ? À quel point Cael lui avait-il caché des choses ? Combien de lui-même avait-il dissimulé ?

— Ça fait des années qu’il n’en a pas eues, mais il avait l’habitude d’en avoir tout le temps quand il était avec Fuller. De vraiment terribles. J’ai pensé que tu devais le savoir afin d’y être préparé.

— Merci.

Une part de lui souhaitait n’avoir jamais eu vent de tout ceci. Il détestait ne pas avoir été présent pour protéger Cael. Mais il pouvait difficilement prendre soin de quelqu’un qu’il n’avait pas encore rencontré. Il pouvait le protéger maintenant, et il avait toute l’intention de le faire.

Maddock était pensif.

— Qu’est-il arrivé à Fuller ? S’il vous plaît, dites-moi qu’il ne fait plus partie du THIRDS.

L’homme n’était pas membre de l’Unité Alpha, sinon Ash aurait reconnu son nom. Il ne l’avait jamais entendu avant aujourd’hui. Le THIRDS ne garderait pas un homme comme lui dans ses rangs.

Maddock secoua la tête.

— Il n’a pas tenu très longtemps. Il a raté l’une de ces évaluations psychologiques à cause de tendances violentes et de son insensibilité alors que l’empathie était requise. Ironiquement, ça s’est passé lors d’un cas de violence domestique Therian. Ça a dû le toucher trop personnellement, et je suppose qu’il n’a pas pu faire semblant pour passer à travers. Surtout parce qu’à ce moment-là, Cael avait porté plainte ; Fuller l’avait envoyé à l’hôpital avec un bras cassé et une commotion cérébrale. Mais ce n’est pas ce qui l’a amené à porter plainte. C’est de voir Dex taclé au sol par quatre de mes agents et moi quand Fuller a eu le culot de se montrer à l’hôpital. Si nous n’avions pas retenu Dex, qui sait ce qu’il lui aurait fait. Mes gars ont fait dégager Fuller, et Cael a réussi à calmer Dex. Il a réalisé que s’il ne faisait pas quelque chose, c’était son grand frère qui le ferait, et le résultat serait probablement de le voir jeter sa carrière, et peut-être sa vie aussi, aux oubliettes, tout ça pour le protéger de cet homme. Cael n’aurait pas laissé les choses en arriver là. Fuller a été accusé de voies de fait et d’agression. Il a raté son évaluation, a été remercié du THIRDS, inculpé d’agression au troisième degré, et condamné à un an de prison. La dernière fois que j’ai entendu parler de lui, il travaillait dans la construction, quelque part à Carson City.

— Putain, bon débarras.

Ash but une gorgée de sa boisson. Même s’il aurait préféré le voir tomber d’une putain de falaise, il tirait un certain réconfort dans le fait que l’homme avait été envoyé dans une prison Therian, ou au ‘Zoo’, comme certains Therians s’y référaient. Enfermé avec le reste de ces foutus animaux. Peut-être était-il temps de faire une recherche sur Fuller et de s’assurer qu’il était toujours à Carson City.

Ils restèrent assis en silence, chacun perdu dans ses propres pensées, lorsque Maddock rompit le calme.

— Fils, veux-tu être avec lui ?

Ash hocha la tête et essaya de ravaler le nœud qui s’était formé dans sa gorge lorsque Maddock l’avait appelé ‘fils’. Même son propre père ne l’avait jamais appelé comme ça. Il lui avait donné tout un tas de noms, mais jamais celui-là. Maddock avait toujours été bon pour lui, mais voulait-il vraiment que son sergent sache la vérité ? Sloane était le seul à connaître son passé. Que penserait Maddock de lui ? Ash n’avait jamais été très bon avec l’autorité, ce qui était ironique considérant l’endroit où il avait fini. Le respect était quelque chose qui se gagnait. Anthony Maddock l’avait gagné dès le premier jour. Même quand ils se prenaient la tête, Ash respectait Maddock et s’efforçait de le rendre fier.

— Alors quel est le problème ? À moins que ce ne soient pas mes affaires ?

— C’est personnel, répondit Ash posément.

— Est-ce que cela a à voir avec la raison pour laquelle tu es si rebuté par le fait d’être gay ? Tout le monde s’en moque, aujourd’hui. Et vous êtes Therians tous les deux, vous n’aurez donc pas à affronter le même niveau de conneries que Sloane et Dex une fois que leur relation sera connue de tous.

Son froncement de sourcils s’accentua.

— Il y a beaucoup de stupidités dans ce monde. J’espère que ces deux-là sont prêts pour ça.

— Ils peuvent gérer ce qui les attend. Et je sais que personne ne tiquera du fait que Cael fréquente un homme. Vous n’êtes pas le premier à me le dire, croyez-moi. Le problème c’est que je ne suis pas indifférent, parce que la dernière fois que j’ai cédé à ce que je ressentais pour un homme, mon frère s’est fait tuer.

Maddock jura.

— Mon Dieu, Ash. Pourquoi ne suis-je pas au courant que tu avais un frère ?

— Quand Shultzon m’a enregistré, il s’est assuré de ne pas répertorier certaines informations personnelles dans nos dossiers. J’avais un frère jumeau. Arlo. Il a été tué pendant les émeutes. Nous n’étions que des gosses.

— Je suis désolé de l’apprendre. Puis-je te demander ce qui s’est passé ?

— J’ai merdé, et Arlo en a payé le prix. J’étais censé être là le jour où il a été tué, mais je ne l’étais pas. J’étais avec ce garçon pour qui j’avais le béguin. J’ai renvoyé Arlo à la maison tout seul, et il a été tué.

— Je te présente mes condoléances, mais comment sais-tu que tu n’aurais pas été tué avec lui si vous étiez rentrés ensemble ?

Ash grimaça

— On croirait entendre Sloane.

— À ta place, je l’écouterais. C’est un homme intelligent. Ce qui s’est passé ce jour-là, aussi tragique que ce soit, ce n’est pas ta faute.

Ses parents avaient pensé différemment. Ils l’avaient blâmé pour la mort d’Arlo. Il se souvenait clairement de cette journée. Il avait voulu mourir. Pour être avec Arlo et loin de ses parents qui le haïssaient, loin de toutes les choses horribles que son père lui avait dites, loin de la douleur que son père lui avait infligée. Alors Ash s’était transformé, et son monde était officiellement devenu un enfer.

— Quoi qu’il en soit, ça m’a bousillé, Sarge. J’ai essayé d’avancer, mais la pensée de ce que j’avais fait, de n’avoir pas été là pour protéger Arlo, me ronge année après année. Quand je m’imagine avec Cael, je repense à cette époque et comment le fait de m’abandonner à mes sentiments ne m’a rien apporté à part de la douleur et du chagrin. Ça a détruit ma famille. Quand je suis sur le terrain avec l’équipe, avec Cael, je me dis que personne ne sait ce que je ressens ou pense vraiment. Ils ne le savent pas. Pourtant, on le dirait quand même, comme s’ils me jugeaient et me condamnaient. Comment puis-je être l’homme que Cael mérite quand la pensée de tenir sa main en public me fout carrément les jetons ?

Comment se faisait-il qu’il puisse compartimenter tout le reste dans sa vie, et que lorsqu’on en venait à Cael, tout était un tel capharnaüm ?

— En as-tu parlé à Cael ?

— Non.

Ash fronça les sourcils en regardant ses doigts sur la table.

— Je lui ai dit que nous en parlerions, et nous le ferons. J’ai besoin de démêler les choses.

— Fais donc ça.

Maddock lui tapota le bras avant de glisser hors de l’alcôve, prenant la Vieille Betsy avec lui.

— Parlez-vous. Laisse-le t’aider. Si tu tiens vraiment à lui comme tu le dis, alors laisse-le t’aider. Parfois, peu importe notre force, nous avons besoin de nous appuyer sur quelqu’un à qui on tient, et il n’y a rien de mal à ça.

Sur ces mots, Maddock se dirigea vers l’escalier, mais pas avant d’ajouter par-dessus son épaule :

— Dis à Sloane que je vous attends tous les deux pour le dîner de Noël aussi.

Ash se retourna dans son siège.

— Vous voulez que nous passions Thanksgiving et Noël avec vous ?

Après tout ce qu’il venait de lui dire ?

— Est-ce que c’est un problème ?

— Non. Pas du tout.

— Eh bien, c’est entendu, dans ce cas.

Maddock disparut dans l’escalier, et Ash resta assis là un moment. Il n’arrivait pas à croire qu’il s’était ouvert comme ça à son sergent. Maintenant qu’il l’avait fait, il en était heureux. D’ailleurs, Maddock méritait la vérité, d’autant plus qu’elle concernait Cael. Ash n’avait toujours aucune idée de ce qu’il allait faire, mais Maddock avait raison. Il avait besoin de lui parler. Le plus tôt serait le mieux.

Ash redescendit. Heureusement, la musique qui sortait des enceintes n’était pas l’ennuyeuse playlist des années 80 de Dex, mais un mélange de rock classique et de musique moderne. C’était assez fort pour en profiter, mais pas trop pour que tout le monde puisse se parler sans avoir à crier, ce qu’il détestait. C’était pour cette raison qu’il fréquentait rarement les clubs. La musique était tellement bruyante dans ces endroits qu’il pouvait à peine s’entendre penser. Et malgré ce que la plupart des gens croyaient, il pensait. Trop souvent, parfois. Il se laissa tomber dans la chaise à côté de Sloane. Dex était assis sur les genoux de son partenaire, et tous les deux étaient si oublieux de leur entourage qu’ils ne l’avaient même pas remarqué. Ash ne les interrompit pas. Au contraire, il les regarda, envieux de la facilité avec laquelle son meilleur ami souriait et riait avec son petit ami. L’amour brillait dans ses yeux, et il n’y eut aucune hésitation quand il embrassa Dex. Aucune arrière-pensée. C’était naturel. Une extension de lui-même. Il était amoureux de l’homme dans ses bras et ne craignait pas ceux qui savaient ou qui voyaient. Certes, il n’y avait que leur équipe dans le bar, mais si l’endroit avait débordé de monde, Sloane n’aurait quand même pas hésité. Le seul souci de son meilleur ami au sujet de sa relation avec son partenaire concernait le travail. Ash ne se voyait pas être aussi à l’aise avec Cael.

Un baiser. Ash se détourna de Sloane et de Dex alors que le souvenir de Cael l’embrassant envahissait son esprit. Il avait essayé de toutes ses forces de ne pas y penser, mais cela avait été l’une des expériences les plus incroyables de sa vie. Cael avait été doux et chaud. Malgré l’état dans lequel ils étaient tous les deux, Ash avait capté une bouffée de son parfum enivrant. Le tenir dans ses bras… Il n’avait pas voulu le lâcher. Il n’avait pas été capable de s’arrêter d’y penser depuis, non plus.

— Hé, colosse. Ça va ?

Ash cligna des yeux, son attention se rivant sur Cael, qui le regardait avec inquiétude. Zut. Il avait été si perdu dans ses pensées qu’il ne l’avait pas vu arriver.

— Ouais, ça va.

— Je suis désolé pour mon père.

— Ne t’inquiète pas, dit Ash avec un sourire chaleureux. Sincèrement, nous n’avons fait que parler.

— Je n’arrive pas à croire qu’il ait complètement pété les plombs comme ça.

Cael s’assit lentement sur le siège à côté de lui, sa béquille sur le côté.

— Moi, si. C’est un homme bien. Tu as beaucoup de chance.

— Je sais. Mais parfois, il peut être un peu trop protecteur.

Ash sourit et donna une petite tape dans la mâchoire de Cael.

— C’est difficile de ne pas l’être quand il s’agit de toi.

Les joues de Cael prirent cette merveilleuse teinte rosée qu’Ash aimait tant. Comment quelqu’un pouvait-il blesser un être si chaleureux et gentil ? À la pensée de ce sale enfoiré de Don Fuller levant la main sur Cael, son sang bouillonnait. Il devait se calmer avant de se dévoiler. Il dirait à Cael qu’il savait pour Fuller, mais ce n’était pas le bon moment.

— Nous rentrons à la maison, annonça Sloane, ravalant une brusque inspiration alors que Dex l’aidait à se lever. Je déteste avoir à le dire, mais une sieste ne serait pas de refus.

— Tu montres des signes de vieillesse, hum ? le taquina Ash.

— Va te faire foutre, dit Sloane en riant. Nous avons le même âge.

— Ouais, mais je suis plus jeune de cœur.

Sloane prit un cube de fromage sur la table et le jeta sur lui.

— Imbécile.

Son meilleur ami devait encore récupérer de ses blessures suite à l’explosion qui avait failli lui coûter la vie devant chez Dex. La bombe avait été placée dans la voiture d’Ash par le même connard qui avait essayé de le tuer une fois auparavant. Sloane avait insisté pour qu’il ne se sente pas coupable, mais comment était-ce possible ? La bombe se trouvait dans sa voiture. Elle lui était destinée. Et s’il avait perdu Sloane ? Une main se posa sur son bras, et il sourit à Cael. L’homme semblait sentir quand il avait besoin d’être ramené au présent. Il lui fit un clin d’œil et se tourna vers Sloane.

— Appelle si tu as besoin de quoi que ce soit, dit Ash.

— Merci.

Tous les deux se mettaient en route pour partir quand Dex plissa les yeux en le regardant.

— Rappelle-toi seulement ce que j’ai dit. Alaska.

— J’en tremble dans mes bottes, répliqua Ash d’une voix traînante avant de se tourner à nouveau vers Cael quand Sloane et Dex eurent fait leurs adieux à tout le monde et quitté les lieux.

Maddock était parti et tous les autres étaient assis au bar en train de bavarder et de rire tandis que Bradley essayait de montrer à Lou comment faire tourner une bouteille dans sa main sans la laisser tomber.

Cael serra le biceps d’Ash.

— Alaska ? Qu’y a-t-il en Alaska ?

— Rien. Ton frère joue les petits malins. Comme d’habitude.

Dex l’avait menacé de lui mener la vie dure s’il faisait du mal à son petit frère, déclarant qu’il le rendrait tellement dingue qu’il finirait par demander un transfert en Alaska. Comme s’il n’était pas déjà habitué à ce que Dex lui gâche la vie.

— Oh.

Cael bâilla férocement et posa sa tête contre l’épaule d’Ash. C’était un geste innocent. Un que Cael avait fait d’innombrables fois. En temps normal, Ash aurait à son tour appuyé sa tête contre la sienne. Maintenant, il se sentait embarrassé. Comme si tout le monde autour de lui savait ce qu’il ressentait. Il se racla la gorge et s’écarta doucement pour se lever.

— Je vais rentrer à la maison.

Cael se leva et ramassa sa béquille.

— Tu veux partager un taxi ?

— Bien sûr, accepta Ash.

— Oooh, vous partez déjà, les gars ? s’exclama Letty, rejoignant Ash en sautillant et en lui donnant un petit coup dans les côtes.

Elle était clairement éméchée, même si Dieu seul savait combien de verres elle avait bus. Cette femme pouvait défier un Therian et le faire rouler sous la table. Calvin aussi, d’ailleurs. Ce qui était assez impressionnant étant donné qu’ils étaient les plus petits de leurs coéquipiers humains. Letty lui donna un nouveau coup, et il la poussa à son tour sans méchanceté.

— Ouais, ceux qui, parmi nous, prennent des médicaments et ne boivent rien d’autre que des jus de fruits ont de meilleurs endroits qui les attendent.

Au troisième coup dans les côtes, il passa rapidement un bras autour de son cou et l’attira contre lui.

— Est-ce qu’il y a de la brise ici ? Je jurerais sentir quelque chose qui me chatouille les côtes.

Letty rit et lui envoya un franc coup de poing dans le flanc avant de le repousser.

Cabrón. Casse-toi, donc.

Rosa s’approcha et embrassa Cael sur la joue.

— Repose-toi, gatito. Appelle-moi si tu en as besoin.

— Ça ira, dit Letty en regardant Ash avec attention. Ash va bien s’occuper de lui.

— En parlant de ça. Vous sortez ensemble tous les deux ? demanda Rosa en passant son regard de l’un à l’autre.

Cael ouvrit la bouche et Ash le coupa.

— Non.

Letty inclina la tête sur le côté, mais ne répondit pas. Son partenaire la connaissait bien. Elle avait l’intention de l’approcher plus tard. Rosa était plus persévérante.

— Alors de quoi parlait Maddock quand il a débarqué ici ?

— C’était un malentendu. Occupe-toi de tes affaires, grogna-t-il, arrachant son manteau du dossier de sa chaise.

— Bien. Détends-toi.

Rosa les salua avant de retourner au comptoir. Ash fit signe à tout le monde et aida Cael à enfiler son manteau, puis à sortir du bar. C’était une soirée très fraîche de novembre, et il appela un taxi. Cael était silencieux à ses côtés.

— Désolé pour ce que j’ai dit à l’intérieur. Je ne veux nous coller aucune étiquette avant qu’on ait parlé.

— Je comprends.

Cael essayait de resserrer l’écharpe autour de son cou tout en se maintenant sur sa béquille.

— Ne t’inquiète pas.

— Merci d’être si patient avec moi. Je sais que je ne le mérite pas.

Ash se tourna vers lui et prit doucement l’écharpe qu’il avait donnée à Cael plus tôt dans la soirée. Elle lui allait mieux qu’à lui, de toute façon. Le gris sombre et argenté faisait ressortir ses yeux. Ash avait complètement craqué pour ces yeux incroyables couleur argent depuis le premier jour.

— Je suis désolé de t’avoir repoussé.

Il s’interrompit et posa sa main sur le cou de Cael. Sa peau était chaude et douce.

— C’est bon, Ash.

Cael savoura le contact d’Ash, se blottissant contre sa main, un sourire timide sur son beau visage.

— Nous allons démêler tout ça.

— Ouais.

Ash sourit au moment où le taxi apparaissait. Il s’écarta pour ouvrir la porte arrière, puis fit signe à Cael de passer le premier, prenant sa béquille pour lui. Ce fut maladroit avec sa jambe, mais Cael y parvint, même si Ash aurait pu se passer de voir son cul relevé comme ça quand il opta pour ramper sur le siège. Seigneur, donne-moi la force. Il passa sa béquille à Cael et monta à côté de lui, faisant de son mieux pour ignorer le fait que le jeune homme avait placé la béquille près de la fenêtre pour pouvoir être assis plus près de lui. En tant que grand Therian, il n’y avait généralement pas beaucoup de place pour lui à l’arrière de ces vieux taxis new-yorkais. Sa tête touchait le plafond, et il dut s’enfoncer un peu sur la banquette.

— Alors, de quoi avez-vous parlé, mon père et toi ? demanda Cael après avoir donné son adresse au chauffeur de taxi.

— Toi. Il s’inquiète pour toi. À propos de nous.

Il murmura la dernière partie. Ce qui était stupide. Comme si le chauffeur de taxi en avait quelque chose à faire.

— Il a peur que je te fasse du mal. Et il a raison.

— Ne t’inquiète pas pour lui. Il ne t’ennuiera pas, dit Cael. Il te connaît.

Ash voulut souligner que c’était exactement la raison pour laquelle Maddock était inquiet, mais il se retint.

Habituellement, quand ils partageaient un taxi, Ash passait son bras autour de Cael, et il détestait que les choses soient différentes. Il avait vécu pour ces petits moments. Les contacts innocents qui n’étaient pas si innocents. Ils étaient devenus une douce forme de torture pour lui. Maintenant que la possibilité d’avoir plus se profilait, il ne pouvait se départir de son malaise et de son embarras. Leur relation avait changé, que cela lui plaise ou non. Ils ne pouvaient pas revenir en arrière, à ce qu’étaient les choses avant, mais s’ils ne pouvaient aller de l’avant non plus, où cela les laissait-il ?

Heureusement, le taxi s’arrêta devant la maison de style brownstone de Cael, où il occupait l’appartement du dernier étage. C’était spacieux, mais confortable, avec un style jeune et accueillant qui correspondait à son propriétaire. Ash demanda au chauffeur d’attendre tandis qu’il aidait Cael à descendre. Il l’accompagna jusqu’aux marches du perron en faisant attention qu’aucun d’eux ne glisse sur une plaque de verglas. Cael ouvrit la porte d’entrée et se tourna avec un sourire timide.

— Tu veux entrer ? Tu pourrais rester pour dîner. Nous pourrions traîner à la maison.

— J’aimerais, mais je dois m’occuper des papiers d’assurance de ma voiture. Je veux avoir la nouvelle avant que nous retournions travailler.

Ce devait être l’excuse la plus pathétique de toute l’histoire des excuses.

— C’est vrai. Pardon. J’avais oublié ça.

Cael se mordit la lèvre et se pencha vers Ash, qui fit un pas en arrière.

— Je dois y aller. Je t’appellerai plus tard.

La déception sur le visage de Cael le blessa violemment. S’il vous plaît, ne laissez pas cela devenir le début d’une tendance inquiétante. Il détestait décevoir Cael. Il détestait encore plus le blesser. Ce n’était pas du tout comme ça qu’il voulait que les choses se passent, mais peu importe combien il se répétait de prendre son courage à deux mains, il recula comme un vrai lâche. Cael hocha simplement la tête pour marquer sa compréhension.

— Passe une bonne nuit, Ash.

Il n’y eut pas de doux sourire, pas d’étreinte, seulement Cael refermant la porte tandis qu’Ash restait de l’autre côté, regardant le bois abîmé comme un idiot. Il leva le poing pour frapper, puis s’arrêta. Secouant la tête à cause de sa propre bêtise, il se retourna et descendit les marches, puis rejoignit le taxi stationné non loin dont le moteur tournait au ralenti. Sur le trajet jusque chez lui, il observait le paysage qui défilait en marmonnant, assis sur le siège arrière. Maddock s’attendait à ce que Sloane et Ash passent les fêtes avec sa famille et lui. Cela semblait de moins en moins être une bonne idée. L’année précédente, ils avaient tous passé un bon moment, mais les choses avaient été plus simples pour tout le monde ; Dex et Sloane ne sortaient pas ensemble, et il s’était amusé avec Cael comme il l’avait toujours fait, sans aucune émotion confuse pour venir troubler les eaux de leur amitié.

Dex et Sloane avaient finalement atteint une stabilité dans leur relation, même si son meilleur ami l’avait laissé complètement bouche bée en déclarant qu’il allait emménager avec Dex. Bien sûr, cela ne l’avait pas surpris autant que son aveu de l’avoir marqué. Sloane était un Therian, mais Ash se demandait si son meilleur ami était bien conscient de la gravité de l’engagement qu’il venait de prendre. Jusqu’à maintenant, aucun d’eux n’avait eu beaucoup d’expérience en ce qui concernait une relation engagée et fonctionnelle. Ash essayait encore de se faire à l’idée que Sloane était amoureux, et plus encore qu’il baignait dans une vie conjugale et tout ce qui allait avec. D’après ce qu’il avait glané, Sloane aimait vraiment ça. Il aimait se lever avant Dex et leur préparer le petit-déjeuner. Ils cuisinaient à tour de rôle ou commandaient des plats à emporter. Ils faisaient la vaisselle avant de la ranger, et même la lessive chacun leur tour. Son ami aimait-il cela parce que c’était ce que les couples normaux faisaient ? Parce qu’ils s’étaient battus toute leur vie pour trouver un petit peu de normalité dans le chaos qui les avait engendrés ? Ash cuisinait et s’occupait des tâches ménagères, mais il ne se voyait pas pour autant comme un homme dévoué à son intérieur. Il aimait seulement prendre soin de ses affaires. Que tout soit propre et à sa place. Mais qu’on lui dise de sortir la poubelle, de laver la vaisselle ou d’aller chercher un bidon de lait avant de rentrer chez lui ? Il n’aimait pas trop cette idée. Du moins, jusqu’à ce qu’il pense à Cael, et alors tout ce qu’il pensait savoir vola par la fenêtre.

Je suis complètement foutu.