I

 

 

RAND JETA une casquette de baseball dans son sac, par-dessus ses shorts puis, il sortit du lubrifiant de sa table de chevet. Bon sang. Je prends mes désirs pour des réalités. Il fixa l’énorme gode qu’il avait utilisé à cinq reprises la nuit précédente. La perspective d’une semaine sans sexe, en compagnie de ses parents, dans leur vision d’un paradis tropical, poussait un homme à la masturbation. Il prit le gode, ferma le tiroir et le cacha dans la poche de son manteau d’hiver qui se trouvait dans le placard. Prendre le risque que la femme de ménage tombe dessus ? Jamais. Par contre, il jeta le lubrifiant dans son sac. Il pourrait en avoir besoin en cas de masturbation nécessaire.

Il sortit une autre chemise à manches longues avec des boutons à pression. Qu’avait-il dans son armoire qui corresponde au climat de Maui ? Question plus importante encore : pourquoi un cowboy allait-il se perdre à Maui ? La sonnerie de son téléphone portable souligna cette question. Appel entrant, Maman. Il décrocha.

— Salut. Je suis en route. Presque.

— Randall, dépêche-toi. Nous arrivons bientôt à l’aéroport. Si nous voulons faire le vol de Kahului à Hana ensemble, tu ne dois pas rater ton avion.

— Je pars. Je serai à l’heure. Ne t’inquiète pas.

— Tu sais à quel point ton père et moi sommes impatients de passer nos vacances avec toi – pour changer.

C’est ça, joue la carte de la mère aimante. Bien entendu, elle était une mère aimante, ce qui était la seule raison pour laquelle il se précipitait pour aller prendre cet avion. Étant donné la peur panique qu’il ressentait à l’idée de voler, c’était la preuve que sa mère comptait plus pour lui que sa propre vie. Évidemment, elle ne savait pas qu’il avait la phobie du vide. Il y avait beaucoup de choses qu’elle ne savait pas.

— Je te verrai cet après-midi.

— J’ai hâte. Bisou, bisou.

Il vérifia une dernière fois son sac et le ferma. Ce qu’il avait pris devrait suffire. Il attrapa ses bottes dans un coin du placard et s’assit pour les enfiler. Il réussirait à survivre à ces « vacances en famille » – les premières en seize ans, depuis qu’ils étaient allés à Walt Disney World quand il avait dix ans ; il avait détesté ce voyage. Il avait tellement voulu se rendre dans un ranch éducatif, mais sa mère avait refusé de croire qu’il n’allait pas aimer Mickey et tous ses amis. Intuition maternelle ? Zéro. Après le désastre de Sourisland, ses parents avaient commencé à l’envoyer en camp équestre chaque année pendant qu’eux partaient en vacances de leur côté. Ces camps avaient été le point de départ de sa vie – que ce soit de façon positive ou négative.

Il éteignit les lumières de la chambre et tira son sac à roulettes en toile jusqu’à la porte d’entrée. Il attrapa machinalement le Stetson sur la patère et le posa sur sa tête. Au revoir, maison. À bientôt – si je survis.

Il sortit dans l’air frais du matin, posa le sac sur la terrasse de sa maison et se rendit rapidement jusqu’aux écuries. Manolo et Danny étrillaient les chevaux pour les cavaliers qui n’allaient plus tarder à arriver.

On ne voyait presque pas Manolo, petit et trapu, par-dessus le dos du grand hongre.

— Bonjour, patrón., dit-il en relevant la tête, les yeux pétillants.

Rand se pencha par-dessus le cheval et serra l’épaule de son employé.

— Nous avons Scot et sa mère qui viennent ce matin, l’informa Rand. Plus tard dans la matinée, ce seront les Anderson. Le reste de la semaine n’est pas très chargé, alors avec un peu de chance, vous ne serez pas débordés de travail. J’ai prévenu tous nos élèves, ainsi que leurs familles que je partais en vacances, et je n’ai pas pris de rendez-vous ponctuels. Étant donné que c’est Noël, ils sont plutôt compréhensifs.

Danny sourit – jolies fossettes, cheveux couleur sable, longues jambes et une tête bien faite, comme les héros des films. Le cowboy mignon par excellence. Kevin Costner dans Silverado – malin et magnifique. Depuis qu’il l’avait embauché, Rand faisait de son mieux pour le voir comme un ami et rien de plus. Danny offrit une carotte à Star Sight, le grand palomino.

— Ne t’inquiète pas, dit-il. Nous allons nous en sortir. Bien entendu, Mme Anderson sera très déçue que tu ne sois pas là, mais je doute qu’elle prive son petit ange de cours d’équitation pendant ton absence.

— Allez-y doucement avec Ricky. Ce gamin est doué, mais il est très nerveux.

— Il est plutôt très gay, remarqua Manolo en lui faisant un clin d’œil.

Rand fronça les sourcils.

— Peu importe, ce gamin pense qu’il ne vaut rien. Soyez délicat avec lui.

Manolo hocha la tête.

— Désolé. Je ne voulais pas paraître médisant. Nous allons bien nous occuper de lui.

— Merci. À tous les deux. Si vous avez besoin d’aide, appelez Judy et Beth. Elles ne demandent qu’à aider.

— Elles ne demandent qu’à regarder le fessier de Danny, répliqua Manolo en riant. Ou le tien, dès qu’il est disponible.

— Elles vont devoir se passer du mien pendant une semaine, répondit Rand.

Puis il fronça les sourcils. Et toutes celles qui suivront.

Danny s’essuya le visage avec son bras et guida Star jusqu’à son box.

— Pars, patron, ou ta mère va se mettre dans tous ses états.

Manolo donna un coup d’épaule à Rand.

— Elle continuera à te tanner jusqu’à ce que tu lui donnes des petits-enfants.

— Oui. Je vais passer ma semaine à l’écouter me dire de me marier pour qu’elle puisse avoir des petits-enfants. Ne m’enviez pas ce voyage. Appelez-moi si nécessaire, même si j’ai entendu dire que le réseau n’était pas très bon là-bas. Je vous enverrai le numéro de l’hôtel en cas d’urgence.

— Tu espères simplement que nous ayons un problème pour que tu puisses revenir au plus vite, dit Manolo en riant.

— Ne me tente pas.

Il se retourna, courut chercher son sac et grimpa dans son pick-up. Il avait construit la vie dont il avait rêvé ici – en grande partie. Pourquoi, ô, Dieu, pourquoi devait-il se rendre à Hawaii ?

Une heure et demie plus tard, il entra sur une aire de stationnement longue durée à Sacramento. Après être monté dans un bus, avoir payé vingt-cinq dollars pour enregistrer son sac et avoir été longuement fouillé par les agents de sécurité parce que les ourlets de son jean faisaient biper le magnétomètre, il se trouvait enfin à la porte d’embarquement et patientait, ses mains occupées à faire des nœuds avec la lanière de son bagage à main.

— Le groupe numéro trois peut désormais embarquer. Groupe numéro trois.

Immédiatement, son cœur se mit à battre si vite qu’il aurait pu s’évanouir. Mourir ne le dérangeait pas. Tomber d’un endroit plus élevé que le dos d’un cheval ? Un vrai cauchemar. Il attrapa son chapeau et se plaça dans la file d’attente. Fais comme si tu n’en avais rien à faire de voler. Tu sais, comme tu le fais avec tout le reste.

Son grand corps se fraya un chemin le long du couloir jusqu’à ce qu’il atteigne son siège. Il rangea son sac dans le compartiment à bagages et salua la dame âgée installée près de lui en retirant son Stetson avant de le poser par-dessus son sac.

— Madame.

Elle avait probablement dans les quatre-vingts ans, alors elle avait embarqué avant les autres. Ses cheveux étaient peut-être gris, mais ses yeux étaient pleins d’humour et de vie.

Il s’assit et serra sa ceinture si fermement que ce fût un miracle que son pénis ne se plaigne pas du manque de circulation sanguine.

La dame lui sourit et lui offrit une poignée de main.

— Eh bien, ne suis-je pas la plus chanceuse des femmes ? Je m’appelle Althea Orwell.

— Rand. Rand McIntyre.

Elle discuta gentiment avec lui, mais une grande partie de l’attention de Rand était focalisée sur chaque bruit, chaque claquement, chaque vrombissement que faisait l’avion alors que les passagers embarquaient. Lorsque l’hôtesse de l’air expliqua les consignes de sécurité, il attrapa le feuillet qui se trouvait dans le filet de son siège pour les lire en même temps. Mme Orwell le regarda avec un air grave.

— La plupart de ces consignes ne sont pas d’une grande utilité. Honnêtement, si nous atterrissons en pleine mer, nous avons très peu de chance de nous en sortir, malgré ce qu’ils disent. Par contre, c’est une bonne chose de savoir où se trouvent les sorties de secours et, comment enfiler le gilet de sauvetage.

Elle indiqua du doigt les étapes dont elle venait de parler lorsque la voix les aborda.

Il prit une profonde inspiration. Se sentait-il mieux ou moins bien suite à l’admission sincère de cette dame ? Curieusement, mieux. Il hocha la tête.

Lorsque l’avion prit de la vitesse et décolla, la main ridée de la dame glissa sur son bras crispé et resta posée là. Ne te sens-tu pas mal à l’idée d’être réconforté par une dame âgée ? Sa bouche se tordit. Moins mal que si elle ne me réconfortait pas.

Cinq heures et demie plus tard, il déglutit difficilement pour la cinquantième fois lorsque l’avion vrombit en traversant les alizés vers Kahului. Mme Orwell allait rendre visite à sa fille à Maui. Heureusement, elle n’avait pas cessé de parler depuis qu’ils avaient décollé, ce qui l’empêchait de penser aux nœuds qu’il avait dans le ventre. Elle lui avait raconté le mariage malheureux de sa fille avec un militaire qui l’avait violentée et son second mariage avec un autre homme tout aussi viril, mais qui semblait être un homme bon, subvenant aux besoins de sa famille et prenant soin de sa femme et ses trois enfants – quand ledit mari n’était pas sur un navire, comme c’était le cas en ce moment, raison pour laquelle elle allait donner un coup de main à sa fille pour s’occuper des petites et…

— Êtes-vous marié, jeune homme ?

Il releva brusquement la tête.

— Oh. Euh, non, madame.

— Un homme beau et grand comme vous. J’aurais pensé que beaucoup de femmes auraient mis le grappin sur votre joli minois.

Il leva la main pour toucher son chapeau et se rendit compte qu’il ne le portait pas, alors il toucha son front.

— Merci de votre gentillesse, madame, répondit-il avec la politesse qui le tirait d’affaire à chaque fois. Je n’ai pas encore rencontré la personne faite pour moi.

— Quel âge avez-vous ?

— Euh, vingt-six ans.

— Il est temps. Mariez-vous et faites des enfants qui vous tiendront compagnie lorsque vous prendrez de l’âge. Sinon, vous vous sentirez bien seul.

Il n’y avait pas besoin d’être âgé pour se sentir seul.

— Bon conseil, madame. Merci.

Des secousses se firent ressentir ; il s’agrippa au bras du siège jusqu’à ce que ses doigts deviennent blancs. Mme Orwell lui tapota le bras.

— Ne vous inquiétez pas. Ce genre de secousses est normal. Ce n’est rien d’inquiétant.

Il déglutit.

— J’ai simplement été surpris.

Il essaya de détendre sa main, doigt par doigt, mais il y eut de nouvelles secousses et son instinct prit le dessus. Il se cramponna. Respire. Je ne peux pas ! Il se tenait à nouveau au bord de ce fichu précipice, fixant le vide qui pourrait le tuer, pendant que cette voix moqueuse comptait à rebours jusqu’au moment où il mourait. Trois. Deux. Un.

Mais je croyais… Je croyais…

— Rand, respirez, mon cher. C’est tout à fait normal. Certaines personnes n’aiment pas voler. Prenez ma main et inspirez profondément cet air recyclé atroce qui a plus de chance de nous tuer qu’un crash aérien, dit-elle avant de lui serrer la main, ce qu’il la laissa faire. Hé, ce n’est pas tous les jours que j’ai la chance de tenir la main d’un diable aussi séduisant.

Elle posa un doigt sur son torse, juste au-dessus de son cœur.

— Décrispez-vous juste ici et inspirez.

Les gens me regardent-ils me ridiculiser ? Apparemment, non. Il se concentra sur la douceur de son toucher et gonfla le ventre. De l’air. Bien.

— Et voilà, dit-elle en retirant sa main.

— Merci infiniment, madame, dit-il en souriant. J’ai eu un… accident lorsque j’étais enfant ; maintenant, je suis nerveux dès que je prends de la hauteur.

Seigneur, sa mère le taperait si elle l’entendait parler avec ce « vocabulaire excessif de cowboy », mais ses clients adoraient cela.

— Nous avons tous nos peurs. Il n’y a rien de honteux à cela. Je n’ai pas arrêté de parler de moi. Où allez-vous séjourner sur Maui ?

— À Hana.

— J’aurais dû m’en douter, dit-elle en tapant sa cuisse. Hana Ranch. C’est tout à fait logique pour un cowboy comme vous. Vous allez manier le lasso et monter à cheval ?

— Non, madame. Je vais rendre visite à mes parents. Ils séjournent au Hana Maui Hotel.

— Voilà qui est une très bonne chose. Passer du temps en famille. J’ai entendu dire que c’était un très bel hôtel. J’imagine que vous allez passer plus de temps à bronzer qu’à faire le cowboy, dit-elle en riant doucement. Non pas que je ne paierai pas pour voir cela.

— Madame Orwell, vous me faites rougir.

Elle se mit à rire.

— L’un des avantages lorsqu’on a mon âge, c’est qu’on n’est plus obligé de faire attention à ce que l’on dit.

— Je suis impatient de pouvoir faire la même chose, dit-il en souriant.

Il y eut des secousses et elle lui prit la main. Il s’agrippa à la sienne et la serra.

— Avez-vous un téléphone ? lui demanda-t-il lorsque les turbulences cessèrent.

— Bien sûr, répondit-elle avec le sourire. Vous voulez que je fasse le voyage retour avec vous ?

— Ce serait avec plaisir, mais ce n’est pas pour ça.

Elle lui tendit son téléphone.

— J’ajoute mon numéro à vos contacts. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour vous rendre la pareille, appelez-moi, d’accord ?

— Eh bien, c’est agréable de pouvoir compter sur une personne.

Elle lui tint la main jusqu’à l’atterrissage agité à Kahului.

Lorsqu’il sortit de l’avion, il réprima son envie d’embrasser le sol et se contenta d’inhaler profondément l’air doux, humide et parfumé de l’île. Ils marchèrent jusqu’à la zone de retrait des bagages, Rand portant les deux bagages à main de Mme Orwell ; il observa les guirlandes de Noël décorant les fleurs et plantes tropicales.

— Randall, entendit-il sa mère l’appeler.

Elle traversa rapidement la petite salle remplie de monde. Elle portait un pantalon en lin blanc et un chemisier en soie bleu – toujours à la pointe de la mode. Elle noua ses bras autour de son cou.

— C’est tellement bon de te revoir, mon chéri. Le vol s’est bien passé ?

Il regarda Mme Orwell par-dessus la tête de sa mère et celle-ci lui fit un clin d’œil.

— Très bien, oui. Maman, voici Mme Orwell. Je l’ai rencontrée dans l’avion.

Sa mère tendit une main gracieuse.

— Ravie de faire votre connaissance, Mme Orwell.

Le père de Rand réussit enfin à rattraper sa femme. Cette dernière lui prit la main.

— Et voici mon mari, Elson.

Mme Orwell serra la main du père de Rand.

— Vous avez un garçon très bien élevé. Il m’a fait passer un agréable vol.

Rand rit doucement, puis toussa pour le cacher. Il donna une accolade à son père.

— C’est bon de te voir, Rand.

— De même, monsieur.

Une petite horde de femmes se précipita vers Mme Orwell, dont sa fille qui semblait troublée.

— Maman.

— Grand-mère !

Lorsque les présentations furent terminées, la fille de Mme Orwell et ses deux filles aînées récupérèrent ses bagages. Cette dernière se tourna et tendit une main pour toucher la joue de Rand. Il dut se baisser légèrement pour qu’elle puisse le faire.

— J’espère que vous allez passer de magnifiques vacances, mon cher. Qui sait, peut-être que c’est ici que vous allez trouver la perle rare. Je souhaite qu’il en soit ainsi – peu importe qui se trouve être cette personne.

— J’en doute, madame, mais j’apprécie vos sentiments.

— Je sais quand on me dit de me mêler de mes affaires, dit-elle en rigolant. Prenez soin de vous, Rand. Il y a quelque part une personne qui aura la chance de devenir votre partenaire.

Alors qu’elle s’éloignait avec ses petits-enfants tout autour d’elle, sa mère dit :

— Elle est étonnante.

— Oui.

— Elle est plutôt franche dans ses conseils.

— Oui, répéta-t-il en souriant.

Une demi-heure plus tard, il souhaitait de tout son cœur que Mme Orwell soit auprès de lui avec ses conseils alors que le petit avion de six places s’agitait dans le ciel, en chemin vers Hana. Il prit une inspiration, se mordit la langue et regarda par la fenêtre afin que personne ne puisse voir la pâleur de sa peau, qui devait être blanche comme neige – il avait l’impression d’être aussi froid que la glace. Dieu merci, ils ne se dandinèrent dans les airs que pendant trente minutes avant d’atterrir sur la minuscule piste d’atterrissage de Hana. Il réussit à ne pas vomir en descendant de l’avion, mais il déglutit beaucoup.

— J’ai entendu dire que la route qui menait à Hana était magnifique. Nous devrions peut-être faire le retour en voiture ?

— Quelle bonne idée ! dit sa mère. Nous demanderons à l’hôtel de nous préparer un pique-nique et nous rentrerons tranquillement.

Tranquillement, ça lui convenait. Au sol et tranquillement, c’était encore mieux.

— Ne parlons pas du retour avant même d’avoir commencé nos vacances, dit son père en lui tapant dans le dos.

— Oui, monsieur.

Ils récupérèrent leurs bagages dans le petit terminal et virent un homme hawaiien costaud qui tenait une pancarte sur laquelle était inscrit « McIntyre ». Le logo du Hana Maui était cousu sur sa chemise. Sa mère lui fit un signe de la main et l’homme les rejoignit.

— Bonjour, êtes-vous la famille McIntyre ?

— Oui.

Il sortit trois colliers de fleurs composés d’orchidées violettes de son sac et les glissa autour de leur cou.

Aloha. Bienvenue à Hana, ainsi qu’au Hana Maui. Je suis George.

Rand sourit.

— Vous pensiez que je m’appellerais Kamehameha ? demanda George en riant.

— Exactement.

— Ne vous inquiétez pas, brah [1]. Mon vrai nom est Noelani Uluwehi, à votre service.

— C’est plus chantant.

— Appelez-moi George. Maintenant, laissez-moi vous amener jusqu’à votre maison.

George souleva leurs bagages pour les ranger dans le coffre de la berline comme s’ils étaient remplis de plumes, puis il aida les parents de Rand à s’installer à l’arrière. Rand s’installa sur le siège passager. Il regarda défiler le paysage alors que George conduisait vers le nord ; l’Océan Pacifique étincelait au-delà de la verdure et des petits bâtiments se succédaient sur leur droite. L’idée que s’était faite Rand des fleurs, des chutes d’eau et d’une végétation luxuriante ne devint pas réalité. Hana se déployait en de grandes pâtures, comme à la maison, mais en bien plus verte et avec beaucoup plus d’arbres.

— Ce n’est pas pour rien qu’ils l’appellent Hana Ranch.

— Vous avez raison, brah. En 1946, ils ont commencé à cultiver cinq mille sept cents hectares de terres et à élever un troupeau de herefords de Molokai. Ces terres ont connu beaucoup de propriétaires depuis. Si vous cherchez bien, vous trouverez les preuves qu’il s’agit bien d’un ranch, mais c’est en grande partie devenu un hôtel aujourd’hui.

Il ne leur fallut qu’une quinzaine de minutes pour arriver devant l’entrée d’un bâtiment de plain-pied sur le bord de la route, côté océan, avec des parterres sertis de roches. Un panonceau discret indiquait : Travaasa Hana Maui Hotel.

Rand resta avec son père le temps que ce dernier donne un pourboire à George et demande au portier de faire porter leurs bagages jusqu’à leur chambre en voiturette. De l’autre côté de la route, en retrait, se trouvait un bâtiment en bois rustique qui était calme et fermé, bien que les affiches publicitaires pour la bière collées sur les fenêtres promettent un bon moment aux clients.

George suivit le regard de Rand.

— C’est un club pour cowboys, brah. Vous vous y plairez. Mais ce n’est ouvert que les weekends. Demain soir.

— Des cowboys hawaiiens ?

— Oui, les tout premiers. Les paniolos.

— Sérieusement ?

— Nous avons hérité de la culture cowboy directement des vaqueros mexicains. Vous, les gens du continent, l’avez connue plus tard, expliqua-t-il avant de sourire en regardant le club. Il ne reste plus que quelques paniolos, mais tout le monde est le bienvenu dans ce club. C’est une bonne manière de voir autre chose que le restaurant plus chic de l’hôtel.

Rand jeta un dernier regard vers le club. Qui aurait cru ? Pendant que son père négociait avec le portier, il suivit sa mère dans le hall de l’hôtel, qui était en plein air. Un bel homme asiatique habillé d’un pantalon noir et d’une chemise hawaiienne fit le tour du bureau d’accueil.

— Mme McIntyre, quel plaisir de vous revoir, ainsi que votre mari.

— Je suis ravie de vous revoir aussi, M. Yamata. Je vous présente mon fils, Rand.

Ils se serrèrent la main, sa mère valida leur réservation et son père arriva à temps pour que tout le monde monte à bord de la voiturette qui les emmena vers leur location. D’accord, je suis clairement à Hawaii. Il y avait d’élégants petits cottages en bois rassemblés dans un bosquet d’arbres, d’arbustes et de fleurs, faisant face à une grande pelouse menant vers un précipice qui donnait directement sur l’océan. Une piscine se trouvait au centre de la pelouse.

— Pas de plage ? demanda Rand en regardant sa mère, la tête inclinée sur le côté.

Elle fit non de la tête.

— Il faut soit marcher un peu, soit prendre la voiture pour se rendre à la plage, en bas de la route. C’est une plage de sable noir. Tu vas adorer.

Le portier le regarda par-dessus son épaule.

— Si vous voulez vous rendre à la plage la plus proche, vous allez devoir retirer vos vêtements, dit-il en riant et sa mère se joignit à lui.

— Il y a une plage nudiste au pied de cette colline, une jolie crique de sable rouge, expliqua-t-elle en souriant. Tu n’es pas obligé de retirer tes vêtements, mais tu dois accepter que les autres le fassent. Pour ma part, je préfère manger mon sandwich au poisson à l’hôtel tout en gardant mon maillot de bain.

Le portier gara sa voiturette devant un charmant petit cottage perché au bord du précipice, avec une vue magnifique.

— M. et Mme McIntyre, comme ce cottage possède la plus belle vue, M. Yamata souhaite que vous l’occupiez. Le problème est qu’il n’est pas assez grand pour accueillir trois personnes. M. Rand occuperait celui-ci, dit-il en indiquant un cottage plus petit, juste derrière. Si vous préférez être ensemble, nous avons un cottage familial avec deux chambres de l’autre côté de la propriété.

Rand retint son souffle. Sa mère regarda son père.

— Qu’en dis-tu, mon amour ?

— Rand est un grand garçon, répondit son père en haussant les épaules. Il aimerait sûrement avoir un peu d’intimité. En plus, c’est difficile de tourner le dos à une telle vue.

Sa mère hocha la tête.

— Alors nous prenons celui-ci, confirma-t-elle.

Rand expira doucement alors que le portier commençait à décharger les bagages de ses parents. Il approcha du bord de la falaise et fixa l’océan agité. Un bar de cowboys et une plage nudiste – Hana commençait à lui plaire.

 

 

 



[1] Terme utilisé par les Hawaiiens pour désigner un ami.